littéraire laissa fort indifférent. Au début de décembre, il fit
comparaître son poétique neveu pour lui enjoindre de renoncer à son
petit programme qu'il entendait remplacer par l'étude des sciences[150].
Lamartine, on le sait, eut de tout temps les mathématiques en horreur:
il supplia, pleura même, mais l'oncle fut intraitable; de désespoir,
puisque, disait-il, on voulait forcer son goût et son inclination, il
commença à jouer de la Garde impériale, mit la mère de son côté et la
délégua auprès de l'oncle[151]; on finit alors par s'entendre: les
langues étrangères et les études littéraires furent conservées au
programme, mais on y ajouta les sciences. Il était trop tard: l'enfant
dégoûté avait perdu sa belle fièvre. Il ira bien chez le professeur de
mathématiques, mais «résolu à n'y rien faire du tout qu'un peu
semblant[152]» et, puisqu'on le contraignait malgré lui à mener «une vie
de fainéant», il en profitera pour s'amuser: et le voilà qui sort le
soir, se montre au concert, au théâtre, qu'il aime maintenant «à la
folie[153]» et qu'il trouve, paraît-il, le seul amusement digne d'un
homme de goût et de bon sens[154].
[Note 150: _Id._, p. 80, du 12 déc. 1808.]
[Note 151: _J. I._, du 17 déc. 1808.]
[Note 152: _C._, I, p. 86, du 12 déc. 1808. «J'avais fait les plus
beaux plans du monde de plaisirs littéraires. Mon oncle et mon père de
concert ont voulu tout détruire.»]
[Note 153: _C._, I, p. 92, du 14 déc.]
[Note 154: _Id._, _ibid._]
Sa mère, alors, s'effraye: «Son caractère, écrit-elle, m'inquiète chaque
jour davantage: je lui ai fait promettre qu'il ne demanderait pas à
aller au concert, moyennant quoi j'ai promis, de mon côté, que je le
mènerais à Lyon pour quelques jours au mois de janvier.»
L'intervention de l'oncle n'avait pas été heureuse: faute d'avoir pris
au sérieux son désir d'étudier, il avait découragé toute son ardeur; au
lieu de passer à Mâcon un hiver paisible, comme il le souhaitait, il va
partir pour Lyon s'amuser, ce qui n'était guère son intention,
contrairement à ce que l'on croyait autour de lui. Nous retrouverons
souvent cette incompréhension du caractère de l'enfant.
* * * * *
La mère et le fils arrivèrent à Lyon, chez Mme de Roquemont, le 17
janvier 1809 et de suite il organisa sa petite existence; s'il faut en
croire une lettre à Virieu, il se levait tard, faisait un peu d'anglais,
flânait l'après-midi à la bibliothèque publique, et terminait sa soirée
au théâtre où il avait pris un abonnement[155]; à l'insu sans doute de
sa mère, qui prétend au contraire à la même date avoir obtenu de lui
qu'il n'irait «ni au spectacle, ni au bal masqué». La pauvre femme se
plaint de n'avoir jamais mené un carnaval aussi «dissipé»; «mais, dit
elle, c'était impossible autrement, car je voulais procurer quelques
plaisirs à Alphonse».
[Note 155: _C._, I, p. 103, du 24 janvier 1809.]
Tous deux étaient de retour à Mâcon le 10 mars, lui enchanté de son
voyage, elle moins; il constate alors avec un peu d'orgueil qu'il est
beaucoup moins timide qu'au départ, et qu'à Mâcon on a une certaine
considération pour un jeune homme qui a été passer l'hiver dans une
grande ville: on le croit blasé sur tout et, dit-il, «cela donne une
contenance[156]».
[Note 156: _Id._, p. 100, du 26 février 1809.]
Dès le retour, il avait repris ses projets d'étude et de travail[157];
le carême se passa tranquillement à Mâcon, dans la solitude et la
lecture. Mais cette fois, s'y prenant un peu à l'avance, il demanda
bientôt l'autorisation d'aller étudier le droit à Lyon, au cours de
l'année 1809[158]. L'oncle et le père refusèrent d'abord; la mère comme
toujours s'interposa, apaisa les colères naissantes, et chacun se fit
des concessions réciproques: pour le droit, l'oncle réservait sa
réponse, mais on lui accordait soixante louis de pension annuelle, la
nourriture, le logement, et la permission d'aller à ses frais passer
l'hiver à Lyon ou à Dijon[159]. De nouveau on le détournait de ses rêves
d'étude qui n'étaient peut-être, il est, vrai, qu'un prétexte pour aller
s'amuser à Lyon. C'est que l'oncle, de plus en plus méfiant, commençait
à s'inquiéter de cette jeune imagination débordante.
[Note 157: _C._, I, p. 106, du 26 février 1809; et p. 110, du 12
mars 1809.]
[Note 158: _J. I._, 7 juillet 1809.]
[Note 159: _C._, I, p. 139, du 4 août 1809.]
L'enfant finit par prendre son parti de cette demi-promesse, et se remit
avec ardeur à la lecture et au travail; tout le printemps et l'été se
passèrent dans une solitude absolue, à Mâcon, à Milly et à Saint-Point.
«Voici trois mois, écrit-il en juin à Virieu, que mon genre de vie est
le même absolument: travail, lecture, correspondance et petite promenade
solitaire entre les huit ou neuf heures[160].» Un tel régime finit pas
fâcheusement influer sur ses nerfs; des idées tristes l'envahirent
bientôt; en août, même, il tomba malade, crachant le sang, accablé de
violents maux de tête, et la crise morale se fit plus aiguë: «Oui, j'ai
pleuré, écrit-il un jour à Virieu, moi qui ne pleurais plus, un peu de
regret de cette partie manquée, un peu en voyant la sympathie de nos
peines, de nos idées, de nos tourments, de nos désirs, et de ce feu
sacré qui commence à te brûler comme moi, ces projets vagues, cette
tristesse, cette paresse, cette vie au milieu de la mort[161]». Et les
lettres se suivent, de plus en plus désespérées; le vague de son
existence présente et future le fait languir et mourir; il devient sage,
indifférent, philosophe sur bien des choses, il est fou, désespéré,
enragé sur beaucoup d'autres...; il devient «ours» et parle de se brûler
la cervelle, car il ne peut plus supporter la vie du plus plat, du plus
ignorant bourgeois de petite ville: «Ô beaux rêves que nous faisions
bien éveillés à neuf heures du soir sous les tilleuls de Belley, riches
projets, riante perspective, avenir incomparable, où êtes-vous?...[162]»
[Note 160: _Id._, p. 127, du 10 juin 1809; et p. 140, du 4 août.]
[Note 161: _C._, I, p. 143. du 4 août 1809.]
[Note 162: _Id._, p. 148-152, du 19 août 1809.]
Telle fut la première crise morale; il en connaîtra d'autres jusqu'en
1820 et toutes chez lui auront le même dénouement: dans les plus
affreuses détresses, un rien suffira pour lui rendre l'équilibre.
Car Virieu finissait par s'inquiéter de cette exaltation et de ce
découragement; il lui proposa alors, pour le changer d'air, de venir
passer quelques jours chez lui au Grand-Lemps et, brusquement, la
correspondance change de thème: à la mélancolie la plus sombre, succède
un enjouement imprévu[163]; toute la vie de Lamartine sera faite de ces
contrastes et de ces revirements, dont il est parfois difficile de
saisir les motifs. Mais, cette fois, il jouait de malheur: au moment du
départ son père se cassa la jambe, et il fut obligé de le remplacer--car
c'était l'époque des vendanges--«en ayant l'air de trouver cela tout
naturel[164]».
[Note 163: _C._ I, p. 170, du 21 octobre 1809.]
[Note 164: _Id._, p. 175, du 9 nov. 1809.]
Alors, il s'étourdit, profita de l'animation passagère du pays pour
mener une «vraie vie de fainéant et d'insouciant, une vie banale et
commune comme celle de tous les désoeuvrés et les imbéciles du monde,
visites, bals, soupers, promenades et je ne sais quoi[165]».
[Note 165: _Id._, p. 176.]
Dans l'état où il se trouvait, il était à point pour devenir amoureux,
et n'y manqua pas; cela dénoua la crise. Comme de juste, il aimait
quelqu'un qui ne pouvait pas l'aimer; avec l'imagination qu'on lui
connaît, «le voilà pris, le voilà mort». L'objet de sa passion n'était
pas une beauté, mais «toute l'amabilité, toute la sagesse, toute la
raison, tout l'esprit, toute la grâce, tout le talent imaginable ou
plutôt inimaginable», et empruntant à nouveau le vocabulaire de
Chérubin--c'était de son âge,--il terminait lyriquement: «J'en mourrai!
je le sais! aimer sans espoir, ah! comprends-tu un peu cela[166]?»
[Note 166: _C._, I, p. 181, du 24 nov. 1809, et p. 188, du 10 déc.
1809.]
La pauvre mère, qui elle-même avait encouragé son fils à une innocente
correspondance en vers avec la jeune fille de leur médecin de Milly, le
docteur Pascal, s'épouvanta des suites de son imprudence, et elle
écrivait le 16 décembre 1809: «Mes nuits ont été mauvaises, ce qui a été
occasionné par un chagrin que je ne puis mettre ici mais qui a été très
vif, et dont la cause n'est pas encore passée; c'est au sujet de mon
fils, et ce qui me peine le plus, c'est que je ne peux demander conseil
à personne, et que j'ai peut-être quelque reproche à me faire...»; et
quelques jours après elle ajoutait encore: «Alphonse m'inquiète toujours
beaucoup, des passions commencent à se développer, et je crains que sa
jeunesse ne soit bien orageuse; il est agité, triste, le trouble de son
âme altère même sensiblement sa santé».
Pour couper court, on l'expédia à Lyon le 8 janvier 1810, avec
permission d'y rester autant que ses moyens le lui permettraient; même
il pourra faire son droit. «Je vois, dit-elle encore, qu'on nous blâme
généralement de le laisser ainsi sur sa bonne foi, mais on ne connaît
pas nos raisons; je suis moins tourmentée depuis qu'il est parti.»
Après les huit jours d'usage chez Mme de Roquemont, qui, prévenue,
veilla sur lui avec une inquiète sollicitude, il réclama plus de liberté
et s'installa rue de l'Arsenal, au quatrième, «avec une vue
unique[167]».
[Note 167: _C._, I, p. 203, du 1er mars 1810. Sur le séjour à
Lyon, cf. _id._, p. 193-240.]
* * * * *
Alors commença une existence exquise, la vie d'étudiant, mais sans
études: les beaux projets de travail étaient loin; il n'était plus
question des professeurs d'anglais et d'italien; la tragédie qu'il
voulait écrire fut remplacée par un vaudeville; les huit heures de
travail qu'il s'était imposées au départ, sans fréquenter personne,
«quoiqu'on dise», furent occupées à de petits voyages à Grenoble, à la
grotte de Jean-Jacques, ou à des flâneries chez les bouquinistes. De
droit, point; au bout de deux mois, il avait épuisé ses ressources, et
il fallut courir à Dijon, chez l'abbé. Le bon oncle se laissa arracher
60 louis qui ne demeurèrent pas longtemps dans sa poche; force lui fut
alors de retourner à Milly, sa «détestable patrie», où il obtînt des
tantes un peu d'argent sous prétexte de payer des dettes; puis il revint
encore à Lyon, et finalement, endetté, poursuivi, sans un sou, car on
lui avait coupé les vivres, il regagna Milly le 18 mai[168], après
quatre mois de délices, relatées avec une joie enfantine dans les
lettres à Virieu.
[Note 168: Nous donnons cette date d'après le _Journal intime_, bien
qu'elle ne soit pas d'accord avec la _Correspondance_, où figure une
lettre datée de «Saint-Point 14 mai»; nous lui donnons la préférence.]
Elles sont juvéniles, prime-sautières et vives, d'un piquant contraste
avec celles de l'année précédente: «Voilà enfin une partie de mes désirs
satisfaits! écrit-il à son arrivée; je m'instruis, je suis libre, je
suis indépendant, je le suis si fort que j'en deviens ridicule; mon
livre, ma chambre, mon feu et le spectacle ont trop de charmes pour
moi.» Puis c'est la description poétique de sa petite installation:
Cellule inconnue et secrète,
Où jamais un oncle boudeur,
Où jamais un mentor grondeur
Ne viennent troubler le poète.
Ses amis sont des «artistes», «des artistes surtout, mon cher ami! voilà
ce que j'aime! de ces gens qui ne sont pas sûrs de dîner demain! Je leur
ai dit que tu étais _comme moi_, un artiste _universel_, artiste dans
l'âme, artiste d'inclination!»
C'est la vie de bohème, au jour le jour, et sans souci du lendemain; les
grisettes, le théâtre, le concert, les vers, tout lui est bon, même les
dettes, dont il se tire en faisant un impromptu: _Mes dettes_, qui,
d'après lui, court la ville.
Plus tard pour les payer, il s'adressa naturellement à sa mère, qui
cette fois s'en fut trouver l'oncle et les tantes plutôt que son mari,
car le chevalier n'aimait pas les dettes: «Son oncle et ses tantes ont
eu la bonté de se charger de payer les dettes d'Alphonse, écrira-t-elle
plus tard, et sans rien dire à mon mari, ce que j'ai demandé par-dessus
tout, car j'aurais mieux aimé qu'on le laissât dans l'embarras où il
était et dont le temps aurait toujours fini par le tirer, que de
consentir qu'on détruisît absolument le repos et le bonheur de mon mari
en lui apprenant les dettes de son fils. C'est une chose qu'il a
toujours eue en si grande horreur qu'il l'aurait cru tout à fait perdu!»
L'amusant de l'affaire fut que le pauvre chevalier paya lui-même les
dettes de son fils, à son insu. En effet, la tante du Villard se
chargea, paraît-il, de la plus grande partie; mais, comme elle n'avait
pas alors beaucoup d'argent disponible, elle demanda à son frère, sous
un autre prétexte, de l'argent qu'il lui devait et auquel il ne songeait
guère, croyant qu'elle n'en avait nul besoin.
Il fallut pourtant songer au départ, car l'oncle, cette fois, menaçait
tout à fait de se débarrasser du prodigue neveu. Ce furent de touchants
adieux à «Myrthé», sa belle, mais surtout à la liberté, «l'impayable
liberté». À ce moment, il jeta bien quelque vague coup d'oeil en arrière,
et ses projets de travail lui revinrent à l'esprit; il en prit son
parti, ne regretta rien, mais ne s'en tint pas quitte, se réservant pour
Milly où il prévoyait bien qu'un cruel ennui allait l'accabler à
nouveau: là-bas, «l'imagination et son livre anglais» le dédommageraient
de tout.
Ce petit séjour à Lyon marque une date dans la jeunesse de Lamartine; au
retour, les dernières traces laissées par l'enseignement de Belley ont
disparu, remplacées par le goût du plaisir, de la dépense, et l'horreur
de la contrainte familiale. «Les ébauches littéraires vont se ressentir
de ce nouvel état d'esprit.»
Lamartine, on l'a vu, était de retour à Mâcon le 18 mai. Le 19, nous le
trouvons à Milly, plus désoeuvré et enfiévré que jamais, s'ennuyant dans
son «trou», seul avec ses livres, sa plume «que rien ne stimule», son
imagination qui le tourmente. La mère, comme toujours, cherchait à
excuser son humeur un peu vive, «car il est assez naturel à un jeune
homme sans occupations forcées de s'ennuyer à la campagne». Mais, cette
fois, c'était lui qui ne voulait plus s'occuper.
Bientôt, les idées sombres l'envahirent à nouveau et ses lettres d'alors
sont pleines d'une philosophie qu'il essaye de rendre résignée, mais où
percent le dégoût, l'amertume et la détresse[169]: à Milly, à
Saint-Point, à Montceau, il traîne son oisiveté sous l'oeil agacé du
père. Enfin, nerveux, mal à l'aise, il partit le 2 juillet à Dijon chez
l'abbé, où il retrouva un peu d'équilibre et de tranquillité. Ce furent
des lectures sans ordre, comme toujours: Montaigne, Mme de Staël, le
prince de Ligne, Young et Jean-Jacques; des paresses sans fin dans les
herbages ou dans la thébaïde. Les choses auraient été fort bien sans
«les diables de soucis de l'avenir», qui reviennent troubler sa paix de
temps à autre, et «cette tête, écrit-il à Virieu, que tu connais aussi
bien que moi[170]». Puis, apprenant que son père et sa mère allaient
arriver pour le mois d'août à Montculot, il s'empressa d'en déguerpir,
sous prétexte de mettre en train les vendanges, mais en réalité,
semble-t-il, pour chercher le repos et fuir sa famille.
[Note 169: «Beaucoup de mes rêves, toutes mes espérances
s'évanouissent chaque jour, c'est comme les fantômes qu'on se fait la
nuit et que le premier rayon du jour dissipe ou réduit à leur juste
valeur. Et toi, mon cher ami, tu es donc aussi comme moi, tu vois que
nous avions rêvé, rêvé d'une société à notre guise, rêvé la gloire, rêvé
l'amour, rêvé des femmes comme il devrait y en avoir, rêvé des hommes
comme il n'y en aura jamais....» (_C._, I, p. 243.) Cette lettre, datée
de Milly, 14 mai 1810, est mal classée: en effet, nous savons par le
_Journal intime_ que le 14 mai Lamartine était encore à Lyon; mais comme
il écrit à Virieu dans le courant de cette lettre: «Je vais partir dans
une quinzaine de jours passer quelques semaines à Dijon», et qu'il y
arriva le 2 juillet, on peut en conclure qu'elle est du 14 juin.]
[Note 170: _C._, I, p. 256, du 26 juillet 1810]
Seul à Milly, il reprit sa vie renfermée; rêveur, ennuyé de la vie, il
fit ses délices du fade et mathématique _Traité de la solitude_ de
Zimmermann, se plongea dans _Werther_, dont, écrit-il à Virieu, il est
souvent tenté d'imiter la fin[171].
[Note 171: _Id._, p. 276, du 30 sept. 1810.]
Sans grand enthousiasme, il essaya aussi de prendre part au concours des
Jeux floraux, mais l'affaire, comme toujours, ne fut qu'un projet[172].
Enfin, quand les Lamartine regagnèrent Milly au début d'octobre, il
partit précipitamment pour Crémieu, chez Guichard, malgré sa mère, qui
commençait à s'inquiéter de cette nouvelle coïncidence de son départ et
de leur arrivée[173]. Il y demeura jusqu'au 7 novembre.
[Note 172: _Id._, p. 264, du 30 août 1810.]
[Note 173: _J. I._, 8 oct. 1810.]
Il revint du Dauphiné apaisé et moins sauvage; en novembre, Mme de
Lamartine a noté quelques bals à Maçon où il reste «fort tard» et, pour
le retenir, elle se décida un peu à contre coeur à organiser de petites
soirées à Milly, «heureuse, dit-elle, quand je le vois ainsi s'amuser
sous mes yeux». Puis il s'installa à Mâcon dans les premiers jours de
décembre, bien à regret, mais il était sans ressources pour recommencer
l'hiver de l'année précédente. Il flânait le soir au théâtre de la
ville, se montrait assidu aux bals. Sa mère, que l'expérience aurait
peut-être dû rendre plus méfiante, mais qui redoutait surtout de le voir
vivre trop en lui-même, l'y encourageait innocemment sans prévoir les
conséquences fâcheuses pour son repos qui devaient suivre «cette petite
dissipation d'esprit».
CHAPITRE II
LA CRISE LITTÉRAIRE. LE PREMIER AMOUR
Le 30 juin, Lamartine écrivait à Virieu:
«Et moi aussi, mon ami, ne te disais-je point que je voyais s'évanouir
tous nos rêves? Hélas! il est trop vrai, que ferons-nous donc? et
pourquoi avons-nous tous deux ce je ne sais quoi dans l'âme qui ne nous
laissera jamais un instant de repos avant que nous ne l'ayons satisfait
ou étouffé? est-ce un besoin d'attachement ou d'amour? Non, j'ai été
amoureux comme un fou, et ce cri de ma conscience ne s'est pas tu. J'ai
toujours vu quelque chose avant et au-dessus de toutes les jouissances
d'une passion même vraie et pure. Est-ce l'ambition? pas tout à fait....
«...Je dis et je pense qu'il n'est qu'un vrai malheur: c'est de ne pas
satisfaire toutes nos facultés, en un mot toutes les fois que nous le
pouvons, fallût-il même de pénibles sacrifices. Quelqu'un qui me lirait
s'imaginerait que je me fais de la morale; mais toi, tu m'entends, tu
me comprends. Es-tu d'accord de ce que je viens de dire là? Oui, eh
bien! raisonnons là-dessus et venons à la pratique. Es-tu prêt? je le
suis, moi: nous allons faire notre code.
«Nous renonçons pour le moment à toutes prétentions exagérées, du moins
elles ne seront plus l'unique mobile de nos actions. Nous n'écouterons
que notre propre conscience qui nous dit: Travaillez pour donner les
intérêts de ce que vous avez reçu; travaillez pour être utiles si vous
le pouvez; travaillez pour connaître ce que vous êtes capables de voir
dans la vie; travaillez pour vous dire au dernier moment: J'ai vécu peu,
mais j'ai vécu assez pour observer et connaître tout ce que ce petit
globe contient, tout ce qui était à ma portée; j'ai sacrifié à ce désir
de m'instruire une fortune précaire, quelques jouissances des sens,
quelque chose dans la sotte opinion d'un certain monde; si j'ai obtenu
quelque gloire, tant mieux! si je suis malgré cela resté ignoré, je m'en
console, j'ai été utile à moi-même, j'ai accru mes idées, j'ai goûté de
tout, j'ai vu les quatre parties du monde; si je meurs dans un fossé de
grande route, si mon corps n'est pas porté à l'église par quatre bedeaux
et suivi d'une foule d'héritiers pleurant tout haut et riant tout bas,
j'ai été aimé, je serai pleuré par un ou deux amis qui ont partagé mes
peines, mes études et mes travaux; et je rendrai à celui qui sans doute
a fait mon esprit et mon âme un ouvrage perfectionné de mes mains. Mais
votre patrie?--Ce n'est plus qu'un mot, du moins en Europe.--Mais la
société?--Elle n'a pas besoin d'un financier, d'un usurier ou d'un
boucher de plus et, en travaillant pour moi, peut-être aurai-je
travaillé pour elle[174].»
[Note 174: _C._, I, p. 248.]
Si ces lignes prouvent la parfaite clairvoyance avec laquelle Lamartine
se jugeait à vingt ans, elles montrent également jusqu'à l'évidence le
déplorable résultat moral de ces deux premières années d'indépendance
dont il augurait tant au sortir de Belley. Certes, elles sont l'aveu des
juvéniles chimères dont il s'est nourri jusqu'alors, et même leur amende
honorable, mais avec de hautaines restrictions qui portent l'empreinte
de la philosophie orgueilleuse et sentimentale de Rousseau. Cette
nouvelle conception de l'existence, tout aussi littéraire que la
première, est infiniment plus dangereuse: le doute, l'égoïsme et
l'amertume en sont les conséquences inévitables.
Les premières désillusions de sa jeunesse sont vraiment insuffisantes
pour motiver cet état d'âme du moment que des influences littéraires
peuvent seules expliquer. Il payait ainsi deux années d'un incessant
vertige intellectuel contre lequel sa sensibilité et son imagination le
laissaient désarmé; livré à lui même, sans direction, sans contrôle, il
n'avait eu guère d'autres ressources que les lectures pour occuper ses
loisirs à Milly: l'abus qu'il en fit, leur choix, les conditions de sa
vie, sa nature à la fois fiévreuse et mélancolique, tout le prédisposait
à être une proie facile au mal littéraire qui ravagea sa
génération[175].
[Note 175: Les causes de ce «mal du siècle» sont surtout
littéraires; écartés pour la plupart de la guerre--seul mode d'activité
qu'on connût alors,--ces jeunes gens se réfugièrent avec délices dans le
monde des idées, ils lurent trop. Cf. _Génie du Christianisme_, chapitre
du Vague des passions, et Ballanche, où le cas est prévu avec une
parfaite netteté, lorsqu'il dit: «Mon fils, vous portez dans votre sein
une secrète inquiétude qui vous dévore. Les livres seuls vous ont tout
appris. Les plus hautes conceptions des sages, qui pour y parvenir ont
eu besoin de vivre de longs jours, sont devenues le lait des enfants.»
(_Le Vieillard et le jeune homme._) Cf. également une lettre de
Lamartine après sa première lecture de _Corinne_ (_C._, I, p. 117, du
1er juin 1809).]
* * * * *
Ce que Lamartine dévora en trois ans--de 1808 à 1812--est prodigieux, et
cela, pêle-mêle, sans plan organisé, au hasard des bibliothèques et des
cabinets de lecture. Ici, la _Correspondance_ devient véritablement
précieuse pour la spontanéité des renseignements qu'elle nous fournit,
puisque les impressions causées par le nouveau livre sont immédiatement
traduites dans une lettre à Virieu, froidement ou avec enthousiasme,
selon l'effet produit. Plus tard, soit dans ses préfaces, soit dans son
_Cours de littérature_, il reviendra sur beaucoup de ces appréciations
de la première heure: l'expérience de la vie, des raisons morales,
politiques ou littéraires dont il ne se souciait pas alors modifièrent
ses jugements de jeunesse; mais la façon dont il les formula à vingt ans
doit seule nous importer.
L'impression devait être d'autant plus profonde que Mme de Lamartine
exerça longtemps un contrôle sévère sur les lectures de son fils, qui
prenaient ainsi la valeur du fruit défendu. Avec un pieux sentiment
d'amour maternel, le poète qui sentit combien il avait été soumis aux
influences littéraires lui fit plus tard une part qu'elle n'eut jamais
dans sa direction intellectuelle: les _Confidences_, les _Commentaires_,
certains passages remaniés du _Manuscrit de ma mère_ la montrent lisant
Homère, Tacite, Virgile, Mme de Sévigné, Fénelon, Molière, et même
les tragédies de Voltaire.
La vérité est que Mme de Lamartine lisait peu par manque de temps
d'abord, mais surtout par méfiance de soi-même et crainte de ce qu'elle
appelle «de séduisantes idées fausses». Son Journal nous révèle ses
préférences, qui vont à saint Augustin, à Bossuet, aux Chroniques de
Joinville, à Fénelon, à La Fontaine, à Laharpe, à Mme de Genlis; elle
y puisait les principes moraux nécessaires à l'éducation de ses enfants,
et ce sont là les auteurs le plus souvent nommés par elle.