précis les pages où Lamartine a rappelé ses ferveurs de seize ans. On
peut y voir la meilleure preuve d'une empreinte très affaiblie sans
doute pendant les années 1809-1817, mais dont on retrouve trace à tous
les grands moments de son existence.
À Belley, Lamartine comprit par lui-même la religion qu'il avait connue
par les autres, et ce fut là le véritable enseignement de ses années de
collège. Sa culture intellectuelle ne date que du jour ou il fut libre
d'organiser sa vie à son gré.
* * * * *
Peut-être même faut-il aller plus loin encore: les premiers essais
poétiques de Lamartine datent de Belley ou tout au moins de l'année qui
suivit son départ, et nous possédons trois de ces pièces: _le Chant du
rossignol_, le _Cantique sur le torrent de Thoys_, les _Adieux au
collège de Belley_[119]. À comparer ces morceaux aux pièces légères
qu'il rima de 1808 à 1816, on s'aperçoit qu'ils sont si différents
d'inspiration, et tellement proches au contraire des _Méditations_,
qu'il est permis de se demander si ces fameuses années de fièvre
littéraire dont l'influence sur la forme de son oeuvre est incontestable
n'ont pas détourné pendant huit ans un courant poétique déjà très net en
1807.
[Note 119: Les _Adieux au collège de Belley_ ont paru pour la
première fois dans l'_Almanach des Muses_ de 1821; les deux autres
pièces ont été recueillies par lui dans ses OEuvres (édition de
l'auteur), après avoir été publiées dans le Cours de littérature; les
_Adieux_ figurent aujourd'hui à la suite des _Méditations_, mais on ne
trouve le _Rossignol_ et le _Cantique_ que dans les _Souvenirs et
Portraits_, t. I, chap. III: «Comment je suis devenu poète».]
Certes la forme de ces trois poèmes est loin d'être parfaite, mais ils
appartiennent à la même source que les grandes _Méditations_ religieuses
de 1819. Ce sont déjà les images larges et simples, l'accent personnel
et profondément sincère qu'il ne retrouvera que bien plus tard; même,
dans le _Cantique sur le torrent de Thoys_, apparaît à dix ans de
distance la formule unique de sa poésie: la grandeur de l'homme
supérieur à tout ce qui l'environne, parce qu'il connaît l'origine
divine des choses. Et cette idée qu'on pourrait croire empruntée à
Young, il est curieux de constater que Lamartine la présente sous une
forme poétique à une époque où il ignore encore jusqu'au nom d'Young.
Lui-même, d'ailleurs, se rendit compte, avec son goût très sûr, que ces
trois essais étaient ses premières _Méditations_: en 1821, il publia les
_Adieux au collège de Belley_, et alors qu'il brûlait sans regret tous
les vers de sa jeunesse, dont la _Correspondance_ ne contient que
quelques fragments, il conserva le _Chant du Rossignol_ et le _Cantique
sur le torrent de Thoys_, qu'il publia de son vivant.
Plus tard, Lamartine a rapporté ce début littéraire en le plaçant sous
l'invocation de Chateaubriand[120]; c'est en effet à Belley, mais à une
date malheureusement difficile à préciser, tant ses souvenirs sur ce
point sont confus et contradictoires, qu'il pénétra dans le monde
immense et nouveau que fut pour lui _le Génie du Christianisme_, et ce
premier contact eut une telle influence sur sa pensée qu'il mérite mieux
ici qu'une simple mention.
[Note 120: Cf. _Souvenirs et Portraits_, I: «Comment je suis devenu
poète», et II: «Chateaubriand».]
«Lorsque parut _le Génie du Christianisme_, a-t-il dit, j'étais au
collège chez les Jésuites... Tout en élaguant très prudemment du livre
les parties romanesques ou passionnées,... ils le laissèrent circuler à
demi-dose dans leur collège. Un abrégé en deux volumes, épuré d'_Atala_,
de _René_, et plusieurs autres chapitres trop remuants pour des âmes
déjà émues, fut mis par eux entre les mains de leurs maîtres d'études. À
titre de professeur de belles-lettres, le père Béquet posséda le premier
exemplaire. Il était trop ravi pour renfermer en lui-même son ivresse et
trop communicatif pour ne pas nous associer à son bonheur.» Suit le
récit de cette lecture faite en classe «un beau jour de printemps».
Ces affirmations, en apparence si précises, sont en réalité
inconciliables entre elles; toutefois, en écartant ce qu'elles ont de
nettement inexact et en serrant quelque peu le texte, il est possible
d'aboutir à une hypothèse vraisemblable.
En premier lieu, le _Génie_ parut en 1802, époque à laquelle Lamartine
n'était pas encore à Belley, mais à l'institution Puppier, où une
lecture de Chateaubriand faite par les deux vieilles filles à des
enfants de douze ans est absolument inadmissible. Il reste donc à
examiner maintenant si cette lecture peut se placer soit en famille
pendant les vacances, soit à Belley, comme il l'a dit.
Or, Mme de Lamartine eut pour la première fois l'oeuvre entre les
mains le 19 juillet 1803, jour où elle a noté dans son journal: «Je lis
un ouvrage que je trouve excellent et qui me fait grand plaisir: c'est
_le Génie du Christianisme_, par M. de Chateaubriand; je crois que cet
ouvrage est propre à faire beaucoup de bien, et j'en trouve le style
charmant». Mais, à mesure que la lecture s'avance, les impressions
changent, et elle écrit le 29 juillet: «J'ai achevé le troisième volume
de _l'Esprit du Christianisme (sic)_, j'ai relu l'épisode d'Atala, je le
trouve trop passionné; je crois que cela pourrait échauffer la tête des
jeunes gens et, en tout, cet ouvrage qui est cependant très bon me
paraît un peu trop propre à exalter l'imagination».
De ceci, il résulte que Lamartine n'a pas lu Chateaubriand pendant les
vacances qu'il passa à Milly de 1804 à 1807, et pour deux motifs: le
premier est que sa mère redoutait l'influence de l'ouvrage sur une
jeune tête comme la sienne; l'autre, qu'il était encore incapable à
cette époque de faire la moindre lecture en cachette de sa famille.
Ainsi, l'hypothèse de Belley reste la seule acceptable. Il reste à
examiner maintenant, d'après les détails qu'il a donnés, s'il est
possible que le père Béquet ait lu en classe, à une époque à déterminer,
des fragments du _Génie_.
Il a parlé, on l'a vu, de deux volumes épurés; la première édition
abrégée de Chateaubriand est bien en deux volumes, mais elle est de
1808, année où il avait quitté Belley. Est-ce alors à Milly qu'il l'a
lu, au retour du collège? pas davantage, car il n'eût pas manqué d'en
faire part avec enthousiasme par de belles lettres à Virieu ou à
Guichard. Or, la _Correspondance_, qui commence à l'automne de 1807, est
absolument muette sur Chateaubriand: d'où il faut conclure que les amis
s'étaient déjà tout dit sur ce sujet et n'avaient plus à y revenir.
Ainsi, si le détail inexact des deux volumes épurés doit être écarté,
l'hypothèse de Belley se confirme davantage.
Mais le père Béquet fut le professeur de Lamartine de 1803 à 1806
inclusivement, et c'est donc au cours de l'une de ces trois années que
dut être faite la lecture de Chateaubriand, et comme en 1806 Lamartine
était en rhétorique et très près de ses seize ans, il paraît infiniment
probable que cette dernière date est la vraie. Au début de l'année
suivante il était nommé bibliothécaire du collège et avait ainsi toutes
facilités d'approfondir une découverte qui le laissait extasié.
Il est possible de s'imaginer, même aujourd'hui, l'impression causée par
le _Génie_ sur la jeune génération d'alors: traitant son propre cas,
Lamartine l'a exposée avec beaucoup de chaleur et nombre de restrictions
dont les motifs sont bien postérieurs à cette première lecture: la
froideur que Chateaubriand montra toujours au disciple dont la gloire
balançait la sienne, des divergences d'opinions politiques, firent qu'il
atténua en partie ce jugement par des considérations générales assez
vives[121]; mais il voulut bien convenir que Chateaubriand fut «une des
mains puissantes» qui lui ouvrirent, dès l'enfance, les grands horizons
de la poésie moderne.
[Note 121: Cf. _Souvenirs et Portraits_, t. I: «Comment Je suis
devenu poète»; t. II: «Chateaubriand».]
Après cette lecture la curiosité intellectuelle de Lamartine s'éveilla,
et le _Génie_ devint pour lui une vaste encyclopédie où il puisa des
notions vagues des littératures qu'il ignorait: Chateaubriand touchait à
tous les sujets, à tous les genres, à tous les hommes; de là à courir
aux sources, il n'y avait qu'un pas, et c'est ce que fit Lamartine. Il y
a plus encore: est-il possible en effet de méconnaître les curieuses
ressemblances qui existent entre l'inquiète jeunesse de René et celle de
Lamartine? Comme René, il est «tour à tour bruyant et joyeux, silencieux
et triste, abandonnant soudain ses camarades, pour aller s'asseoir à
l'écart et contempler la nue fugitive ou entendre la pluie sur le
feuillage[122]»; son âme, comme celle de René «qu'aucune passion n'a
encore usée», cherche un objet qui puisse l'attacher et s'aperçoit
bientôt qu'elle donne plus qu'elle ne reçoit; comme René, la solitude
absolue, le spectacle de la nature le plongent dans un état impossible à
décrire» et la «surabondance de vie», les «grandes lassitudes» de René,
Lamartine les éprouve à chaque instant. Le chapitre du _Génie_ intitulé:
«Du Vague des passions» n'aura jamais de meilleur commentaire que
certaines lettres à Virieu: «Plus les peuples avancent en civilisation,
dit Chateaubriand, plus cet état du vague des passions augmente, car le
grand nombre d'exemples qu'on a sous les yeux, la multitude des livres
qui traitent de ces sentiments rendent habile sans expérience. On est
détrompé sans avoir joui; il reste encore des désirs, et l'on n'a plus
d'illusions. L'imagination est riche, abondante et merveilleuse,
l'existence pauvre, sèche et désenchantée; on habite avec un coeur plein
un monde vide et, sans avoir usé de rien, on est désabusé de tout[123].»
Dans ces lignes qui résument avec une telle précision son état d'âme
habituel Lamartine retrouvait les sentiments confus qui l'animaient et
c'était plus qu'il n'en fallait pour l'enthousiasmer.
[Note 122: Cf. _Chateaubriand, OEuvres_, t. II (éd. Garnier, Paris,
1859), p. 82.]
[Note 123: _Id., ibid._, t. I, p. 218.]
Ainsi, on trouve dans Chateaubriand l'âme même de Lamartine; non pas
froidement analysée, mais mélancoliquement décrite et dans ses moindres
nuances, avec le vague et la langueur qu'il aimait. L'adolescent
mystique de Belley, enclin déjà à la rêverie et à la solitude, fut dès
la première lecture soumis à l'irrésistible attrait de cette prose
harmonieuse, et dominé toute sa vie par ce grand souvenir. Beaucoup de
ses poèmes ne sont que du Chateaubriand mis en vers, et ce ne fut pas
une des moindres causes de son succès. Et plus il avance en âge, plus
l'empreinte devient saisissante: visible déjà dans les _Méditations_,
elle s'affirme dans les _Harmonies_, pour s'épanouir dans le _Voyage en
Orient_ et certains morceaux de _Jocelyn_ ou de _la Chute d'un ange_.
Qu'est-ce, après tout, que l'épopée conçue par Lamartine et dont nous
possédons le plan et quelques fragments, sinon un gigantesque et
poétique _Génie du Christianisme_, dont _Jocelyn_ aurait été le René,
_la Chute d'un ange_ l'Atala et dont _les Pêcheurs_, _les Chevaliers_,
_les Patriarches_ devaient être le développement de certains morceaux?
Quant aux réminiscences de Chateaubriand, trop directes pour être
douteuses, elles sont innombrables dans son oeuvre et mériteraient une
étude spéciale[124]. Mais Lamartine, avec le goût parfait qu'il
apportait dans ses enthousiasmes littéraires, se garda de tomber dans la
pompe et le Merveilleux chrétien de Chateaubriand; les Martyrs lui
déplurent[125]; le Génie des Rêveries, les Anges de la lassitude, du
matin, du mystère, du temps et de la mort le choquèrent. De
Chateaubriand il ne conserva que les grandes images, la poésie
mélancolique et simple des choses qui passèrent sans effort dans sa
poésie avec le rythme et les nuances de la prose originale.
[Note 124: La plupart ont été déjà signalées par M. Zyromski dans sa
thèse sur _Lamartine poète lyrique_ (1897).]
[Note 125: _C._, I, p. 111, du 12 mars 1809.]
QUATRIÈME PARTIE
LA FORMATION DE LA PERSONNALITÉ
CHAPITRE I
LA VIE SOLITAIRE[126]
Au moment où il quittait le collège de Belley, Lamartine venait d'avoir
dix-sept ans. Ses projets, qu'il formulait alors très nettement, étaient
de trouver une situation[127]; mais les préjugés du temps et de son
milieu ne lui toléraient guère que deux carrières: l'armée et la
diplomatie.
[Note 126: Sources et bibliographie de la quatrième partie: _Journal
intime_ (passim).--_Correspondance_ (t. I).--_«Carnet de voyage de
Lamartine»_ (publié par M. R. Doumie), _Correspondant_ du 25 juillet
1008.--Nous devons à l'obligeance de M. Duréault d'avoir pris
connaissance de l'important dossier qu'il a réuni sur Henriette Pommier,
et d'une curieuse étude, lue par lui en séance publique à l'Académie de
Mâcon et qui doit être publiée prochainement. Nous lui avons emprunté
toute la documentation du chapitre III.
Une fois de plus, nous avons à déplorer le classement défectueux de la
_Correspondance_ et il serait à souhaiter qu'une main autorisée donnât
promptement une édition complète et vérifiée de cet inestimable
document; grâce au _Journal intime_, pourtant, nous avons pu rétablir à
leur véritable date des lettres arbitrairement ou mal datées par
l'éditeur, une dizaine environ, pour les années 1807-1813.]
[Note 127: _C._, I, p. 23, du 22 février 1808.]
La diplomatie, dont le côté mondain et la vie facile séduisaient
peut-être sa jeune imagination, le tentait beaucoup; mais les siens,
très sagement, ne l'y poussaient pas: à son âge, sans relations, sans
éducation solide, c'eût été manque de raison. Pour le métier militaire,
malgré les traditions de ses pères et malgré ce qu'il en a dit, il
semble l'avoir eu toujours en horreur; ses parents, d'ailleurs, ne
tenaient que médiocrement à le voir servir dans les armées de
l'Empereur: le père, pour l'occuper, songea bien un instant à l'école de
Fontainebleau, mais y renonça vite devant les supplications de sa femme
qui redoutait «le danger et la licence des armées[128]». Le jeune homme
qui connaissait l'aversion maternelle s'en servira dans les grandes
occasions, et cette menace sera pour lui le moyen suprême d'obtenir ce
qu'il désire: le jour où on lui refusera l'autorisation de faire son
droit à Lyon, il déclarera aussitôt sa résolution d'entrer dans la garde
impériale et, quelque temps après, alors que sa famille accueillera
assez mal un projet de mariage, il écrira tout net à Virieu qu'il est
prêt d'entrer définitivement au service et d'essayer de se faire tuer.
En 1814, c'est plutôt par lassitude et devant les menaces de l'oncle
irrité de tant de paresse qu'il se décidera à entrer dans la Garde du
corps. On sait par la _Correspondance_ le plaisir qu'il y prit.
[Note 128: _J. I._, 25 sept. 1806.]
Ainsi, devant les difficultés que soulevait la question d'un
établissement immédiat, les Lamartine patientèrent, préférant attendre
un peu plus de maturité, et le laissèrent entièrement maître d'organiser
son existence à sa guise. Il en prit très joyeusement son parti et, tout
à la joie nouvelle de l'indépendance, organisa un plan d'études où les
arts d'agrément, musique, danse et dessin, avaient aussi leur
place[129].
[Note 129: _C._, I, p. 23, du 22 février; p. 26, du 13 mars 1808.]
C'était, à l'époque, un grand garçon un peu gauche[130], rendu timide
par quatre austères années de collège, et qui fuyait le monde faute d'y
savoir figurer à l'aise. Il avouait à Virieu, de plus en plus son
confident, qu'il était incapable de dire une chose aimable et de
répondre à un compliment[131]: comme Chérubin, il était amoureux de
toutes les femmes, mais n'osait guère faire un pas vers une[132]. Cette
timidité farouche désolait un peu la mère, mais lui, qui sans doute en
connaissait les véritables motifs, s'en consolait philosophiquement en
déclarant que le temps, les voyages, l'habitude guériraient tout
cela[133].
[Note 130: _Id._, p. 93, du 14 déc. 1808.]
[Note 131: _Id._, p. 41, du 10 sept.; p. 95, du 14 déc. 1808.]
[Note 132: _Id._, p. 95, du 14 déc. 1808.]
[Note 133: _Id._, p. 95, du 14 déc. 1808.]
Comme suite normale de cet état d'esprit dont Belley est évidemment
responsable, il se confine dans une studieuse solitude, fuit la société,
déclare qu'il est «dans la jubilation» de n'être pas encore amoureux,
indice qu'il est prêt de le devenir: pour lui toutes les femmes sont «de
petites effrontées, impudentes, coquettes, de petites ignorantes
imbéciles, malignes, médisantes, sottes et laides[134]»; son mépris pour
elles croît «de jour en jour» en dépit, avoue-t-il ingénument, de la
bonne envie qu'il aurait de les trouver «aimables et fidèles». Puis la
philosophie s'en mêle et il déclare gravement à Guichard qu'il n'y a
plus d'amour véritable dans le coeur des jeunes gens, «mais seulement un
tissu de coquetteries de part et d'autre[135]».
[Note 134: _C._, I, p. 53, du 29 oct. 1808; p. 139, du 4 août 1809.]
[Note 135: _Id._, p. 139, du 4 août 1809.]
Aussi s'occupe-t-il surtout d'organiser son existence en garçon
raisonnable, et de soumettre à Virieu un plan d'études et de
lectures[136]; sa mère profite alors de cette disposition, pour
l'emmener de Mâcon à Saint-Point, car, dit-elle, «je ne suis pas fâchée
de l'éloigner de la ville à un moment où ses seules récréations seraient
des promenades le soir, fort tard, dans une société de jeunes gens dont
il est impossible que l'on soit sûr: ici il est plus en sûreté et a
l'air assez content[137]».
[Note 136: _Id._, p. 25-27, du 13 mars 1808.]
[Note 137: _J. I._, 26 mai 1808. Elle écrivait de Mâcon le 24
février: «La santé d'Alphonse n'est pas mauvaise; il s'occupe beaucoup
et a plusieurs maîtres, entre autres un de danse et un de basse. Il est
assez raisonnable, mais son caractère me paraît toujours fort léger, ce
qui rend les dangers du monde bien plus graves pour lui. Nous l'en
tenons encore éloigné cette année, mais je frémis pour le moment où il
sera exposé à cette contagion affreuse.»]
Et, de fait, ses lettres montrent quelle fut sa joie enfantine de se
retrouver à Saint-Point, où il arriva le 26 mai[138]: ce furent des
flâneries exquises dans les bois, des lectures sérieuses, des promenades
à cheval, le tout entremêlé d'un peu de musique et de quelques
délassements poétiques[139]; il sentait surtout «un redoublement d'amour
pour l'étude et la poésie[140]», et sa mère avouait ne plus le
reconnaître devant une telle docilité.
[Note 138: _J. I._, 26 mai 1808.]
[Note 139: _C._, I, p. 31-33, du 8 juillet 1808.]
[Note 140: _Id._, p. 28, du 20 avril 1808.]
Mais, avec la nature insatisfaite qu'on lui connaît et dont voici
peut-être la première manifestation, il se lassa vite de son nouveau
bonheur, il en vint à regretter Belley où, pourtant, à l'en croire, il
n'était pas heureux. «Il faut que je m'occupe beaucoup pour ne pas
m'ennuyer», confesse-t-il un jour à Virieu[141], et à Guichard, qui
l'enviait et lui annonçait sa prochaine libération, il écrivait
tristement: «Nous te verrons dans quatre ou cinq mois commencer à
t'ennuyer dans ta retraite, au milieu de tes livres, de tes bois et de
tes prétendus plaisirs; tu regretteras dans peu la société de tes amis,
les occupations et, que dis-je? peut-être même les peines du collège....
Tu m'en diras des nouvelles[142].» Si bien qu'à la mi-septembre il fut
enchanté d'abandonner sa solitude pour se rendre à Crémieu, où Guichard
l'avait invité; la mère, toujours prudente, s'arrangea pour qu'à
l'aller et au retour il couchât à Lyon chez Mme de Roquemont. «Ainsi,
point d'auberge, ce qui pourrait être le plus dangereux.»
[Note 141: _Id._, p. 62, du 12 nov. 1808.]
[Note 142: _Id._, p. 31, du 8 juillet 1808; p. 35, du 26 juillet
1808.]
* * * * *
C'est avec beaucoup de détails que Lamartine a rapporté ce séjour dans
l'Isère, tant il en avait gardé un profond souvenir[143]: c'est en effet
à Crémieu que pour la première fois il se plongea en silence «dans un
océan d'eau trouble», ou, pour parler plus simplement, qu'il pénétra
dans une bibliothèque bien garnie; mais il a négligé de nous donner la
date exacte de cet événement si important à fixer, puisqu'en huit jours
tout l'édifice élevé par les Pères de la Foi va être détruit pour
longtemps. Nous savons par sa mère qu'il quitta Milly le 27 septembre
1808, et qu'il était de retour à Mâcon le 16 octobre. Il est certain que
Lamartine revint en Bourgogne dans un tout autre état d'esprit qu'au
départ; sa mère le constate elle-même, mais sans bien pouvoir en
comprendre les motifs, et le 15 décembre elle consigne dans son Journal
cette petite anecdote qui, rapprochée d'une lettre à Virieu[144] nous
fait assister à une transformation très sensible de l'état d'esprit du
début de l'année:
[Note 143: Cf. sur ce séjour à Crémieu: _Mémoires inédits_, p.
116-123. Mais il a été daté par Lamartine de 1807 au lieu de 1808.]
[Note 144: _C._, I, p. 84, du 12 décembre 1808, et _id._, p. 122,
lettre sur _Corinne_ du 1er juin 1809.]
«Lundi nous dinâmes à Bussière chez M. Verset, le notaire du lieu; il y
avait beaucoup de monde du voisinage, l'on fut très gai, l'on chanta,
l'on fit des bouts-rimés. Alphonse fit des couplets; il a une facilité
incroyable pour tout ce qu'il veut. Il est plus que jamais tourmenté du
désir de faire quelque chose, ce que je désire aussi beaucoup. Quand je
serai à Mâcon, je tâcherai de lui trouver quelque maître de langues; il
aurait envie d'en apprendre, et je serai enchantée qu'il pût s'occuper
utilement. Je suis effrayée de son retour à la ville, soit pour lui,
soit pour moi. Il m'a bien tourmentée par son caractère inquiet, mais je
tâche de le ramener tout doucement; je supporte, c'est ma tâche
actuelle.»
Pendant tout le mois de décembre Mme de Lamartine constate encore le
grand désir qu'il a de s'instruire, d'apprendre l'anglais et l'italien;
elle note avec effroi son attitude lorsqu'à Pierreclos ou à Montceau on
agite devant lui des questions littéraires[145]; elle se lamente sur son
aspect de plus en plus renfermé et, indice plus grave, constate qu'il a
beaucoup perdu de sa piété[146]; tout cela, rapproché de la
_Correspondance_ où l'on voit qu'à cette même époque il commence à
causer littérature» avec enthousiasme, confirme dès lors ce qu'il a dit
lui-même de ce séjour à Crémieu.
[Note 145: _J. I._, 12 octobre. «Mercredi, nous avons dîné à
Pierreclos. Il y eut une conversation sur J.-J. Rousseau; deux personnes
de la société étaient ses zélés partisans, d'autres les réfutaient.
Alphonse les écoutait attentivement et je craignais toujours qu'il ne
prît les mauvaises impressions de préférence aux bonnes.»]
[Note 146: _J. I._, 9 octobre, en parlant de son fils: «Hélas! comme
il est loin du seul bien qui pourrait contenter mon coeur»; et 26
octobre.]
* * * * *
Au début de décembre, c'est une véritable frénésie de travail qui le
possède; il veut vivre uniquement avec lui-même, au milieu des livres,
renonce «à tout le train du monde[147]» et profite de l'ennui qu'il
éprouve pour mettre à profit sa solitude et sa jeunesse[148].
[Note 147: _C._, I, p. 77, du 10 déc. 1808.]
[Note 148: _Id._, _ibid._]
Avec sa petite expérience des derniers mois, il se demande bien où tout
cela va le mener, mais, pour s'encourager, il évoque Rousseau
travaillant en silence et préparant «de loin» ses succès[149]. Sans nul
doute, Rousseau est une des découvertes de Crémieu. La mère est
enchantée de ce programme, qu'elle approuve pleinement, car, dit elle,
«dans l'âge où il est, environné de beaucoup de séductions, il faut un
miracle pour le préserver de tant d'écueils», et par tous les moyens
elle encourage ce plan de travail.
[Note 149: _Id._, p. 68, du 28 nov. 1808.]