décor magnifique de Belley[104] dont on verra plus loin l'indéniable
suggestion sur sa pensée. Quant à ses maîtres, nous en sommes uniquement
réduits à ses souvenirs pour connaître leurs noms et leurs fonctions.
[Note 104: Dejey, _op. cit._]
C'était d'abord le père Debrosses[105], supérieur, «qui n'était pas
homme de premier mérite mais de première vertu»; le père
Jenesseaux[106], économe de la maison, «vêtu moitié en religieux, moitié
en mondain» et toujours en route «sur un cheval qui le portait dans tous
les pays»; le père Varlet[107], qui cumulait, paraît-il, les fonctions
de confesseur et de professeur de rhétorique, «savant homme de la nature
des anciens moines»; le père Demouchel[108]; le père Wrindts[109],
professeur de sciences, «enfant amoureux de Mirabeau, qui se
nourrissait d'illusions tendres et féminines», mais dont Lamartine n'a
pas dit ce qu'il enseignait.
[Note 105: Robert Debrosses, né à Chatel (Ardennes) le 26 mars 1765,
prêtre en 1798, mort à Laval en 1848.]
[Note 106: Nicolas Jenesseaux (et non Génisseaux, comme l'a écrit
Lamartine), né à Reims le 9 avril 1769, prêtre en 1795, mort à Paris en
1842.]
[Note 107: Jean-Pierre Varlet, né à Reims le 11 mars 1771, prêtre en
1796, mort à Poitiers en 1854.]
[Note 108: Étienne Demouchel, né à Montfort-l'Amaury le 10 juillet
1772, prêtre en 1802, mort à Rome en 1840.]
[Note 109: Jean-Pierre Wrindts, né à Anvers le 6 février 1781,
prêtre en 1801, mort à Poitiers en 1852.]
C'est surtout le père Béquet[110] qui fut le véritable professeur de
Lamartine, puisque le jeune homme suivit ses cours de belles-lettres de
1803 à la fin de 1807. Ici encore même absence de détails chez
Lamartine: un portrait vague et un peu fade dont on ne peut tirer rien
de bien précis: «Prêtre de bonne compagnie et d'estimable caractère,...
regard fin et doux, parler gracieux;... ses corrections étaient celles
d'une mère...»: Mais aucun de ces traits vivants et que l'on devine
exacts par lesquels il peignait en peu de mots ceux qui jouèrent un rôle
dans sa jeunesse, comme l'oncle de Montceau ou le bon M. de Valmont.
C'est que la véritable influence de Belley ne fut pas celle de
l'éducation qu'il y reçut: les Pères de la Foi ne vivaient pas dans sa
mémoire comme personnalités, et leur souvenir se confondait en lui avec
celui des heures d'extase religieuse et de quiétude qu'il connut au
collège.
[Note 110: Pierre Béquet, né à Paris le 9 janvier 1771, prêtre en
1799, mort à Toulouse en 1849.]
Lamartine entra à Belley le 27 octobre 1803 et en sortit définitivement,
le 17 janvier 1808. Comme il soutint sa thèse de philosophie en
septembre 1807, on peut en déduire qu'il débuta par la troisième
(novembre 1803-septembre 1804), fit sa seconde de 1804 à 1805, et sa
rhétorique de 1805 à 1806. Quant au premier trimestre de l'année
scolaire 1807-1808, on ne sait trop ce qu'il devait y travailler:
peut-être quelques études préparatoires de droit et de mathématiques.
Il est difficile, dans les souvenirs de Lamartine sur Belley, de faire
la part de l'imagination et celle de la réalité. Là, plus peut-être que
partout ailleurs, on sent l'idéalisation constante des hommes, des lieux
et des choses. Aucun détail sur ses classes, mais de curieuses
généralisations sur son état d'âme et, pourrait-on dire, sur
l'atmosphère de Belley; précieux document psychologique dont nous
essayerons plus loin de fixer la valeur et la portée. Aussi les seules
précisions que nous puissions rencontrer sur les études de Belley,
puisque la _Correspondance_ ne commence qu'en 1806 et ne comprend
d'ailleurs que quelques lettres de vacances, sont empruntées au _Journal
intime_ où Mme de Lamartine a transcrit soigneusement les nouvelles
et les bulletins.
* * * * *
Les premiers temps furent pénibles et la mère n'enregistre guère que des
doléances dont elle s'émeut. Visiblement l'enfant était dépaysé et cela
tendrait peut-être à confirmer ce qu'il a raconté: les pères, paraît-il,
«l'essayèrent» de classe en classe pour connaître sa véritable force;
mais il était difficile de le mesurer au juste, «la raison était
précoce, l'attention inégale». Finalement on le fixa en troisième,
«cette classe indécise où l'on peut être encore un enfant dans l'étude
des langues et un homme de goût dans la rhétorique».
Il ne semble, d'ailleurs, pas qu'il ait fait grand chose de bon cette
année-là. Au début de mai, il entra à l'infirmerie avec une forte
fièvre, puis ce furent des maux de tête qui d'après les pères arrêtèrent
ses études et les inquiétèrent même un moment. À la fin d'août, la
pauvre mère n'y tint plus et partit pour Belley chercher son fils. «J'ai
revu mon Alphonse, écrit-elle; il était dans la cour du collège quand je
suis arrivé; il a été fort saisi en me voyant et est demeuré si pâle que
cela m'a bien inquiétée.» Sa santé était toujours mauvaise; une
croissance trop rapide l'avait beaucoup affaibli et ses douleurs de tête
étaient encore violentes.
La veille du départ, elle assista à la distribution des prix, le coeur un
peu gros, car son fils n'eut que deux accessits; elle se consola pendant
la petite comédie qui termina la cérémonie, où il joua le rôle d'un
avocat, dont il se tira «fort bien». Puis elle causa avec ses
professeurs, et le résultat de cette conversation fut «tout à fait
satisfaisant»; on reprochait à l'enfant un peu de légèreté, mais tous
l'aimaient, et l'on était «assez content» de ses études.
Le 6 septembre, tous deux quittèrent Belley après un dîner très gai à
l'auberge en compagnie de deux amis que Mme de Lamartine ne nomme
point, mais qui doivent être Virieu et Guichard[111]. Le 18, ils
étaient à Saint-Point où les vacances s'écoulèrent paisiblement avec
l'abbé Dumont et M. de Vaudran, venus s'y établir pour la chasse.
L'oncle gronda bien un peu devant les flâneries et l'indolence du neveu,
mais la mère objecta que les vacances seraient courtes et qu'il lui
fallait ménager sa santé. Le 7 octobre, il quitta Mâcon avec son
camarade Corcelette et le 10 se retrouvait à Belley.
[Note 111: Aymon de Virieu, Prosper Guichard de Bienassis et Louis
de Vignet seront l'objet d'un chapitre spécial dans notre second volume
sur la jeunesse de Lamartine qui comprendra les années 1813-1820.]
Deux jours après parvenait à Milly le premier bulletin que Mme de
Lamartine a résumé ainsi: «Il en résulte que la nature, ou plutôt la
Providence, a tout fait pour lui, mais qu'il ne répond pas comme il
devrait à tous ses bienfaits: il est dissipé, paresseux; mais je ne veux
pas transcrire ici ce bulletin. Je le garde pour qu'il le voie quand il
sera grand.»
L'année de seconde ne fut guère meilleure, car ses études se
ressentirent souvent d'une maladie nerveuse dont les pères ne savaient
que penser; au début d'août ils conseillèrent même à sa famille de le
rappeler avant les vacances, qu'il passa d'ailleurs presque entièrement
au lit. Le 6 novembre, enfin, un peu remonté, il regagna le collège.
Les premières nouvelles de 1806--l'année de rhétorique--ne furent pas
plus fameuses: en février, le père Béquet écrivit qu'il était «fort peu
sage et appliqué depuis les vacances» et qu'elles lui avaient fait
beaucoup de tort. Le second trimestre fut meilleur: l'on est plus
content de lui, note Mme de Lamartine; il a paru avec succès aux
exercices de Pâques et il a eu un témoignage de diligence et un accessit
de distinction; et, continuant de mériter les éloges qu'on lui
décernait, il arriva à Mâcon le 17 septembre, chargé de prix:
amplification française, amplification latine, vers latins, second prix
de version latine, et celui dont la mère est peut-être la plus heureuse,
le prix de sagesse «d'après le jugement de ses maîtres et l'approbation
de ses condisciples[112]». Sa santé aussi était excellente: «Il est plus
grand que moi de deux pouces, écrit la mère, quoiqu'un peu maigre, mais
pas du tout à inquiéter, il est fort, le teint est bon et il a fait de
grands progrès dans la vertu. C'est d'ailleurs un enfant charmant,
conclut-elle ingénument transportée; il est malgré cela fort modeste et
ce qui me fait le plus de plaisir c'est qu'il paraît avoir beaucoup de
piété.»
[Note 112: Cf. également abbé Rochet (_op. cit._, p. 208-209), où
l'on trouve le détail du palmarès.]
Les vacances s'écoulèrent à Milly, et à Pérone chez la tante du Villard,
à Montceau chez l'oncle terrible. Le 4 novembre il abandonna ses douces
rêveries et arriva à Belley le 7, après s'être arrêté vingt-quatre
heures à Lyon chez sa tante de Roquemont[113].
[Note 113: C'est au cours du mois d'octobre 1806 qu'il faut placer
l'épisode de Lucy L. sur lequel Lamartine s'est longuement étendu dans
les _Confidences_. La vérité semble extrêmement plus simple que son
romanesque récit; elle a été très heureusement rétablie par M. De Riaz,
membre de l'Académie de Mâcon, dont le travail vient d'être publié dans
le dernier volume des Annales de cette société. M. De Riaz, au prix
d'une incroyable patience et de minutieuses investigations, est parvenu,
en s'aidant des rares précisions du texte de Lamartine, à établir que le
manoir décrit par le poète n'était autre que le château de Byonne, situé
à deux kilomètres de Milly. Or, de 1800 à 1820, une seule jeune fille y
habita, dont ni le prénom ni le nom ne se rapprochent de ceux donnés par
Lamartine, puisqu'elle s'appelait Élisa de Villeneuve d'Ansouis; bien
mieux, c'était une enfant qui mourut en 1807 à l'âge de treize ans;
comme l'unique séjour qu'elle fit à Byonne se place pendant l'automne de
1806, M. de Riaz en a conclu avec vraisemblance qu'elle fut la première
héroïne de Lamartine.
On voit par là avec quelle précaution il faut utiliser les souvenirs de
Lamartine, et ce qu'il faut penser en particulier des trente pages qu'il
a consacrées à la pseudo-Lucy L. et à leurs conversations littéraires
dont Ossian, paraît-il, faisait le fonds. Quant aux vers _ossianesques_
qu'il lui adressa et qu'il a datés, dans les _Confidences_ de Milly: «16
décembre 1805», il est impossible d'admettre qu'ils aient été composés
en l'honneur de la petite fille. Il est d'abord évident qu'ils sont
post-datés, puisqu'en décembre 1805 Lamartine était à Belley et non à
Milly. De plus, il ressort d'une lettre de la _Correspondance_--lettre
douteuse, il est vrai, puisqu'elle ne porte point de date bien qu'elle
figure à la fin de l'année 1808--que Lamartine connut Ossian beaucoup
plus tard. Enfin, ils sont d'une facture qui permet à notre avis de
fixer leur composition à 1810-1811. Il nous paraît probable qu'au moment
où Lamartine écrivit les _Confidences_ il retrouva cette pièce parmi ses
papiers et, soit défaut de mémoire, soit désir de grossir l'épisode
assez mince de Lucy L., il l'intercala dans son récit, en assignant à
ces vers une date qui correspondait approximativement avec le fonds de
l'anecdote; puis, pour mettre le tout en valeur, il laissa rêver sa
délicieuse imagination et broda autour de Lucy L. un commentaire
_ossianesque_ où l'on voit cette enfant de douze ans agitant le soir une
écharpe de soie blanche à la fenêtre de sa tour, et sachant «par coeur»
tous les poètes.]
Les classes de philosophie furent satisfaisantes, et sa nature
entièrement assouplie s'accommoda merveilleusement de l'enseignement des
pères; en février ceux-ci soulignaient sa maturité précoce et sa douceur
en même temps que leur excellent résultat au point de vue des études: en
récompense, ils le nommèrent bibliothécaire du collège. Mme de
Lamartine s'en réjouit car, dit-elle, «cela l'occupe utilement et c'est
une marque de confiance».
Nous avons quelques détails sur l'enseignement du père Wrindts, qui
professait la philosophie au collège de Belley: en effet, son cours,
copié alors par un condisciple de Lamartine, Jules Jenin, existe encore
aujourd'hui, et le chanoine Dejey et l'abbé Rochet, qui ont pu le
parcourir, l'analysent ainsi: «Sa rédaction faite en latin, écrit M.
Rochet, est d'un style sobre et élégant; on voit que le père Wrindts
s'est inspiré de l'enseignement que donnaient les Pères Jésuites au
XVIIIe siècle; les nouveautés de la philosophie cartésienne en sont
écartées et au besoin réfutées. Sur la question du concours divin, le
professeur, conformément à l'opinion généralement suivie dans la
compagnie de Jésus, prend parti pour le système de Molina et combat le
_bannesianisme_. Au sortir de la Révolution, il était urgent de
combattre les théories sociales de Rousseau: elles sont l'objet, dans
l'éthique, d'une vigoureuse réfutation.»
De son côté, M. Dejey s'exprime ainsi:
«Dans les cahiers de M. Jules Jenin, il manque une partie du cours,
celle où il était question de la logique formelle et des règles de la
méthode. Les fondements de la certitude et la légitimité des moyens de
la connaissance sont seuls traités dans la partie conservée par la
famille Jenin. Bien que les cahiers du père Wrindts ne soient qu'un
résumé précis, exact, écrit pour les élèves et mis à leur portée, les
principales questions de la philosophie s'y trouvent exposées avec une
grande hauteur de vue et une parfaite mesure. Attaché aux principes
supérieurs de la doctrine, le professeur suit les grandes lignes de la
philosophie spiritualiste. Il observe la plus sage prudence vis-à-vis
des nouveautés mal établies et peu conformes à la nature humaine, se
tenant à une égale distance des propositions hasardeuses de l'école
cartésienne et des théories sensualistes de Locke et de Condillac. Sur
l'accord du libre arbitre avec la grâce, le père Wrindts se conforme à
l'opinion communément admise dans la compagnie de Jésus: il se prononce
pour le système de Molina. Les théories sociales de Rousseau y sont
vigoureusement réfutées.»
Nous avons cité ces deux fragments faute d'avoir pu prendre nous-même
connaissance des cahiers; ils ont l'avantage de concorder entièrement
entre eux et d'apporter ainsi la preuve que l'enseignement
philosophique de Belley était fondé sur les doctrines molinistes; quant
à la réfutation de Rousseau, elle n'eut sans doute pas d'autre résultat
que d'éveiller au contraire la curiosité de l'enfant: quelques mois plus
tard, à Bienassis, il dévorait _le Contrat social_ et _la Nouvelle
Héloïse_.
Le 7 septembre 1807, Lamartine soutint avec succès sa thèse de
philosophie; le 16, il arriva à Mâcon, ayant fait, à l'en croire, la
moitié du chemin à pied, son baluchon sur le dos et chantant «comme un
troubadour[114]». Le même jour, parvenait à Milly le bulletin scolaire
que Mme de Lamartine a transcrit ainsi:
«Beaucoup de choses qu'on y dit me font grand plaisir, et plusieurs
autres m'effrayent infiniment. Je n'espère qu'en Dieu pour sauver ce
cher enfant de tous les périls dont sa jeunesse va être entourée. On
loue son esprit, sa facilité d'apprendre, son imagination, mais en même
temps l'on se plaint de sa légèreté, de son extrême répugnance à une
application sérieuse, et de son goût pour le plaisir. L'on ajoute que la
religion qu'il aime, qu'il estime et qu'il pratique le fait vaincre ses
dangereux ennemis, mais que, si elle venait à s'affaiblir dans son coeur,
rien ne pourrait le préserver de la corruption.»
[Note 114: _C._, I, p. 4, du 27 sept. 1807.]
Ainsi, dès l'âge de dix-sept ans, les traits principaux du caractère que
nous connaîtrons plus tard à Lamartine: imagination, mangue d'esprit de
suite, goût du plaisir et mobilité extrême des sentiments, sont
nettement indiqués par ses professeurs.
Son premier mot, au retour du collège, fut pour supplier sa mère
d'obtenir qu'on le gardât définitivement à Milly, puisque ses classes
étaient terminées; comme il était «extrêmement grand, mais très maigre»,
Mme de Lamartine, qui redoutait pour son fils le surmenage, se laissa
presque ébranler. Elle se heurta au refus formel du père et surtout de
l'oncle, dit-elle, qui tenaient beaucoup à le voir commencer l'étude des
sciences. Il s'en consola avec assez de philosophie, dans ses lettres à
Guichard, repoussant d'ailleurs autant qu'il le pouvait «toutes ces
idées de collège pendant les vacances[115]».
Après un repos d'un mois à Milly, à Saint-Point, à Pérone chez la tante
de Villard où on lut chaque jour en famille, d'après lui, «une ou deux
comédies et autant de tragédies», après les promenades à cheval, la
chasse, la lecture, la musique et le dessin qui lui firent passer le
temps «fort tranquillement», il quitta Milly le 22 octobre, et regagna
Belley en passant par Lyon où il s'arrêta quelques jours.
[Note 115: _C._, I, p. 8, du 3 oct. 1807.]
À cette date, Mme de Lamartine a noté qu'il commençait ses travaux de
l'année avec répugnance et découragement. La suite des événements
prouve qu'il repartait pour Belley malgré lui et très décidé à n'y plus
rester longtemps. Dès son retour, ce furent de ces lettres éplorées dont
il avait le secret et qui lui réussissaient toujours auprès de sa mère.
À la fin de décembre, les fameux maux de tête dont il savait si bien
jouer l'accablèrent à nouveau; à la mi-janvier 1808, ils devinrent
«intolérables», écrit Mme de Lamartine, et il se hasarda à demander
la permission du retour «au moins pour quelque temps». Ce qu'il ne
disait pas mais qu'on devine bien qu'il pensait, c'est qu'une fois à
Mâcon il saurait toujours s'arranger.
La mère, «bien inquiète de tout cela», s'en fut comme d'habitude
implorer l'oncle terrible; celui-ci--était-ce un hasard?--venait de
recevoir à point une lettre charmante du neveu; il déclara à sa
belle-soeur qu'il commençait à aimer beaucoup le jeune homme et se laissa
fléchir. Aussitôt elle lui fit parvenir elle-même l'heureuse nouvelle,
mais exigea qu'il passât par Lyon où Mme de Roquemont, prévenue, lui
ferait consulter un bon médecin. Celui-ci, qui l'examina le 26 janvier,
ne lui découvrit naturellement rien de grave et diagnostiqua un peu de
surmenage intellectuel: il ordonna des bains de jambes, du lait d'ânesse
au printemps, «un régime doux et peu d'études applicantes»; à tout
prendre c'était pour le jeune malade un agréable traitement.
Lors de son arrivée à Mâcon, le 20 janvier[116], Mme de Lamartine
devina bien sa petit ruse en constatant au contraire qu'il n'était pas
du tout changé et même moins maigre qu'à l'automne. Au fond, elle fut si
heureuse de l'avoir auprès d'elle qu'elle n'en laissa rien voir;
d'ailleurs il avait «l'air fort doux et fort sage», et c'était tout
naturel puisqu'il avait quelque chose à obtenir. Habilement, profitant
des bonnes dispositions de l'oncle adouci par sa conduite, il enleva
l'affaire en trois jours et s'installa à Mâcon pour la fin de l'hiver,
ayant obtenu, le 15 février, la promesse formelle qu'il ne retournerait
plus à Belley.
[Note 116: Nous donnons cette date d'après le _Journal intime_, bien
qu'on trouve dans la _Correspondance_ trois lettres, datées de Mâcon 4
et 10 janvier, et de Lyon 30 janvier; elles furent réellement écrites à
ces dates, mais en 1809. En effet, Lamartine parle dans l'une d'elles de
la conscription qui retarde son voyage à Lyon; or, nous savons, toujours
par le _Journal intime_, qu'il tira au sort le 23 janvier 1809. De plus
on rencontre dans la lettre du 10 janvier un fragment poétique qui fut
adressé à Virieu et n'est ici que recopié pour Guichard; comme ce
morceau fut composé à la fin de 1808, ainsi que nous l'apprend une
lettre de décembre de la même année à Virieu, il devient évident que la
copie en fut faite en janvier 1809 et non 1808.]
Sa mère regretta bien qu'il ne terminât pas cette année d'études,
d'autant qu'elle était maintenant envahie par d'autres craintes, celles
de le voir livré à lui-même «dans ce temps de dissipation». Mais comme
il continuait d'être charmant pour elle et plein de bonnes dispositions,
elle oublia vite toutes ses inquiétudes.
Telles furent les années scolaires de Lamartine; après 1808, l'influence
des Pères de la Foi, qui parvinrent à assouplir cette jeune âme rebelle,
ira s'effaçant peu à peu, et le vagabondage d'esprit remplacera l'ordre
et l'austérité morale de Belley: réaction normale et qui s'explique
aisément puisque les tendances signalées par les maîtres et réprimées
par eux vont se développer dans l'oisiveté. Ces courtes études
classiques--les seules, il ne faut pas l'oublier, que fera jamais
Lamartine--furent somme toute médiocres et ne dépassèrent pas la
banalité courante de l'époque.
Pourtant l'influence de Belley fut profonde et décisive sur le
développement de Lamartine, mais elle s'exerça par des côtés qui n'ont
rien de scolaire. En effet, si les _Méditations_ ont leurs sources
littéraires, de courants très divers, dans la période qui s'étend de
1808 à 1817, deux de leurs sources morales, pourrait-on dire, datent du
collège de Belley: et ce sont les plus originales de l'oeuvre, celles
qui, d'après la critique du temps, fixèrent les conditions de la
rénovation poétique: poésie religieuse et sentiment sincère de la
nature.
C'est à Belley que les germes laissés par la première éducation
maternelle s'épanouirent complètement, aidés par un élément qu'il n'a
pas manqué de souligner lui-même et qui a toute son importance chez une
âme sensible et imaginative comme la sienne: celui du _décor_ de la
religion.
Ce ne sont plus à Belley les cloches paysannes de Saint-Point et de
Milly, ni les humbles et brèves cérémonies des églises de campagne dont
il ne goûtera qu'infiniment plus tard le charme et la poésie: au début,
ce qui frappa d'abord le petit villageois étonné qu'il était, ce fut
l'écrasante splendeur de la religion catholique et, comme il l'a dit,
«les cérémonies prolongées, répétées, _rendues plus attrayantes_ par la
parure des autels, la magnificence des costumes, les chants, l'encens,
les fleurs, la musique», et nous savons que l'évêque de Belley officia
souvent dans la chapelle, que le cardinal Fesch, protecteur du collège,
vint deux fois, avec un imposant et magnifique cortège de prélats.
Qu'on ajoute à cela le cadre naturel de Belley, ses forêts, ses rocs,
ses torrents, et où les Pères de la Foi proclament la grandeur de Dieu
sans jamais perdre une occasion de frapper l'âme par les yeux, et l'on
comprendra ces heures de contemplation et de vertige moral où s'abîma
l'enfant et dont la description faite cinquante ans plus tard confine
presque à l'extase mystique[117].
[Note 117: _Souvenirs et Portraits_, 1, p. 69-72.]
Ainsi, au moment de la crise de l'adolescence, à l'âge où les
impressions nouvelles sont décisives, Lamartine se trouvait en pleine
atmosphère religieuse, dirigé par des hommes qui ramènent à Dieu tous
les actes et toutes les pensées; il conservera l'empreinte ineffaçable
de cette piété sincère et profonde, qu'affaibliront un instant ses
premières crises morales.
Si nous n'avions sur ce point que son seul témoignage, peut-être
pourrait-on le mettre en doute et n'y voir que des souvenirs
littéraires, bien que chez lui les choses vécues ou senties aient des
accents qui ne trompent pas. Déjà on en trouve un écho dans une lettre à
Virieu où il rappelle, peu de mois après son départ de Belley, «cette
pierre où nous allions prier Dieu trois ou quatre fois par jour[118]»,
mais sa mère, surtout, nous donne d'autres détails.
[Note 118: _C._, I, p. 63, du 12 nov. 1808.]
Outre les bulletins qui mentionnent, on l'a vu, sa grande piété, elle
note avec joie pendant les vacances de 1806 que son fils lui donne «de
nouvelles consolations, et se porte de lui-même à ses pieux exercices»;
qu'en septembre 1807, au retour à Milly, il demande la permission de
passer par Lyon «pour prier à Fourvières», que chaque jour il écoute
avec recueillement les lectures pieuses que sa vivacité supportait mal
autrefois, et, enfin, elle rapporte cette anecdote qu'il faut citer
parce qu'elle est caractéristique chez un jeune homme de dix sept ans
dont la timidité s'effarouche facilement.
«Avant-hier, écrit-elle le dimanche 8 octobre 1807, Alphonse eut une
petite épreuve, dont il se tira fort bien. En passant à Igé, je
l'envoyai faire une visite à M. d'Igé et on voulut absolument qu'il
restât à dîner. Il y avait plusieurs hommes qui tous faisaient gras,
mais point de maigre au premier service; Alphonse, sans respect humain,
dit que sa santé ne l'obligeait pas à faire gras et on lui fit une
omelette...»