lundi 22 avril.--_J'ai baisé sa mule_. Le clergé romain qui le suivait
était mis salement.» Ce sont là toutes les réflexions que lui suggéra
l'arrivée du pape accueillie en France avec tant d'allégresse par le
clergé, qui y vit le triomphe définitif de la religion catholique.
Lui-même a souligné les mots: «j'ai baisé sa mule», comme s'il s'en
étonnait, et les manières de gentilhomme dont a parlé Lamartine se
retrouvent dans la brève épithète qu'il applique à la suite du
Saint-Père.
Enfin, en octobre 1812, l'abbé Dumont, plus déconcertant que jamais, se
fit affilier à la loge franc-maçonnique de Mâcon, la Parfaite Union, et
le 17 décembre il fut reçu _maçon_[98]. À quelle nouvelle déroute morale
était-il donc en proie, lui royaliste et prêtre, pour s'unir au parti du
libéralisme et de la libre pensée? Lamartine n'a-t-il pas voulu l'en
excuser lorsqu'il écrivait: «Son âme était un chaos comme la société
nouvelle, lui-même ne s'y reconnaissait plus».
[Note 98: Les procès-verbaux des deux séances ont été copiés par M.
Maritain et figurent dans le dossier qu'il avait réuni sur Dumont.]
À tout cela, il faut ajouter que l'abbé Dumont avait conservé des
habitudes de dépense et de luxe qui cadraient mal avec ses humbles
fonctions. Dans toutes les lettres que Lamartine lui adressa et qui
figurent dans la _Correspondance_, on voit qu'il ne s'agit que d'argent:
«J'espère aller à la fin de l'automne vous délivrer de vos huissiers...»
«Permettez-moi de vous offrir une seconde petite offrande de cent écus
pour vous remettre à votre courant...» Et ceci, plus significatif
encore: «Ma mère m'a informé de vos embarras que je prévoyais bien tôt
ou tard devoir vous accabler, mais il y a remède: vous auriez dû, au
lieu d'attendre l'huissier, m'écrire: Je dois tant à tels et tels, à
telle époque...» La lamentable correspondance se poursuivit jusqu'au
dernier jour: «Je continuerai mon petit supplément, vos dettes seront
payées peu à peu...» «Dites à tous vos créanciers à qui j'ai signé vos
petits billets qu'à mon arrivée à Saint-Point ils pourront les apporter
et seront payés[99]...»
[Note 99: Cf. _Correspondance_, t. IV, p. 41, 69, 84, 134, 203,
271.]
Et ce n'était pas pour le bien de ses paroissiens que l'abbé Dumont se
ruinait ainsi; il aimait le luxe et avait meublé sa petite maison, toute
pleine de douloureux et charmants souvenirs du passé, comme un nid
d'amoureux plutôt que comme une cure de campagne. On a déjà vu qu'à sa
mort on vendit des objets de valeur, et voici une épître en vers
adressée par M. de Montherot à Lamartine son beau-frère, et où l'on
trouve un passage qui éclaire encore la situation obérée de l'abbé:
Ainsi, pour commencer, parlons de nos affaires,
Ou de celles, plutôt, du curé de Bussières:
Donc ce pauvre pasteur qu'un déficit chargeait
Verra, grâce à vos soins, s'éclaircir son budget.
Vous avez bien raison: pour une faible somme,
Il est doux d'assurer le repos d'un brave homme.
Qu'il le doive à nous deux ou plutôt à nous trois;
Votre mère fait mieux que vous et moi, je crois.
La douleur s'adoucit au miel de sa parole,
Nous donnons des écus, elle plaint et console;
À la reconnaissance elle a bien plus de droits.
J'ai ri de bien bon coeur, je l'avoue, à la liste
De tous les créanciers qu'il traînait à sa piste:
Entre autres y figure un marchand d'objets d'arts,
Trésors qui de l'abbé fascinaient les regards,
Des tableaux, des émaux....--Ah! que ma cheminée,
Pour quatre ou cinq cents francs, paraîtrait bien ornée!
Mais je ne les ai pas, ces quatre ou cinq cents francs!--
--Je vous ferai crédit, vous paîrez dans quatre ans.--
Et voilà, pauvre abbé, voilà comme on s'enfonce!
--Et voilà justement comme mon pauvre Alphonse,
Dit votre bonne mère, autrefois calculait:
Il avait à Paris cheval, cabriolet,
Lorsque 1 500 francs étaient, pour une année,
La somme à l'étourdi par son père donnée[100]!
[Note 100: _Archives de Saint-Point_. La lettre est datée du 25 mars
1828. _Suscription:_ «À monsieur de Lamartine, chargé des affaires de
France, Florence, Toscane».]
Mais, malgré l'inépuisable coeur de Lamartine, l'abbé Dumont s'endettait
toujours. À sa mort, il laissait un passif de 4 252 francs qui ne fut
pas entièrement liquidé par la vente publique de ses meubles, d'autant
qu'il avait déjà pris soin de distraire l'argenterie de sa succession
pour la remettre à son frère, huissier à Mâcon, en lui recommandant bien
de répudier l'héritage.
* * * * *
La vie de l'abbé Dumont que nous venons seulement d'esquisser ici,
mériterait d'être étudiée plus complètement le jour où les archives
épiscopales d'Autun seront classées et ouvertes au public. Comme l'a
dit Lamartine, il fut le modèle secret de _Jocelyn_, et surtout joua un
rôle très grand dans la jeunesse du poète.
Nous savons qu'en 1798, lorsque le culte fut rétabli à Bussière, Destre
et Dumont ouvrirent une petite école pour les enfants du pays. Lamartine
y fréquenta trois ans--, sa mère l'a mentionné plus tard,--mais ces
leçons furent insignifiantes.
Par la suite il apprit à mieux connaître son ancien maître et la façon
dont il en a parlé dans toute son oeuvre prouve que de 1810 à 1820,
pendant les longues années qu'il passa à Milly et à Mâcon en proie à un
accablant malaise moral, le curé de Bussière fut son confident habituel
et connut tous les détails de cet état d'âme maladif que reflète la
_Correspondance_. Sans doute le prêtre sans vocation reconnut-il un peu
de lui-même dans cet adolescent inquiet, tour à tour dévoré par
l'activité ou meurtri par la lassitude: toutes ses aspirations
lointaines, tous ses rêves de jeunesse, ses élans, ses rêves brisés
vécurent à nouveau devant ses yeux. De là cette intimité étroite, ces
confidences de part et d'autre, transcrites par Lamartine avec tant de
fidélité.
Plus tard, en mémoire de ces heures communes, le poète adoucit le plus
qu'il put l'existence pénible de l'abbé Dumont. Il le reçut à
Saint-Point, l'invita à Paris, le fit participer à toutes ses joies, à
toutes ses douleurs, et consacra enfin sa mémoire par un poème où revit,
purifiée et grandie, la misérable vie du pauvre curé de Bussière. La
réalité, pourtant, fut autrement tragique et émouvante.
Peut-être Stendhal en eût-il tiré un merveilleux dénouement pour la vie
de _Julien Sorel_. Mais les choses sont ainsi: deux oeuvres romantiques
qui pourraient passer, l'une pour le type parfait du roman
psychologique, l'autre pour celui du roman d'imagination, eurent
pourtant un thème commun; bien mieux, celle du poète eut seule un modèle
vivant.
CHAPITRE II
L'INSTITUTION PUPPIER
(2 mars 1801-17 septembre 1803)
L'abbé Dumont donna à Lamartine ses premières leçons de français et de
latin; mais au début de 1801, soit que ses allures aient fini par
inquiéter la famille, soit que l'enfant devenant, comme il l'a dit, de
plus en plus impétueux et avide de liberté, les siens aient décidé de
mettre fin à cette existence demi vagabonde et paysanne, on résolut à
Milly de le mettre en pension.
La mère, inquiète de s'en séparer, objecta ses dix ans, sa constitution
délicate; il lui fallut pourtant s'incliner comme toujours devant les
volontés de son beau-frère qui lui opposa, paraît-il, «le bien» de son
fils.
Il existe un petit portrait de Lamartine à dix ans[101]: c'est un bel
enfant joufflu et solide, ébouriffé par ses courses dans la montagne, et
qui respire la santé; il paraît évident que l'existence au grand air lui
a pleinement réussi, et les craintes maternelles ne semblent pas très
justifiées.
[Note 101: Appartient à Mme Fournier, née de Belleroche,
petite-nièce de Lamartine. Il a été reproduit par M. Lex dans son album
_Lamartine, souvenirs et documents_ (Mâcon, 1890).]
Il fallut alors s'occuper de lui trouver une pension. Les maisons
d'éducation ne manquaient pas à Mâcon, et l'enfant n'y aurait guère été
dépaysé; mais les Lamartine tenaient sans doute à modifier complètement
le système adopté jusqu'ici par sa mère, puisqu'ils firent choix d'une
institution à Lyon, et d'ordre tout à fait secondaire. Mme de
Lamartine, triste d'abord de voir son fils si loin d'elle, se consola en
pensant qu'il serait surveillé de près, car elle comptait à Lyon de
nombreux parents et amis, entre autres Mme de Roquemont, sa cousine
germaine, qui devint la correspondante du petit Alphonse et se chargea
de faire régulièrement parvenir de ses nouvelles à Milly.
On manque de renseignements précis sur la pension de la Caille, située
dans un faubourg de Lyon, la Croix-Rousse, où fut interné l'enfant. Elle
était tenue par deux vieilles filles, les demoiselles Puppier, aidées
par leur frère, et semble n'avoir été qu'une très modeste institution où
l'on prenait de jeunes enfants dont les parents habitaient la campagne.
Dans son journal, Mme de Lamartine l'appelle «l'Enfance», constate
qu'elle paye, pour son fils 420 francs par trimestre, mais n'en parle
pas autrement. Pour Lamartine, il n'y a qu'à se reporter à ses
Mémoires[102] pour voir le dégoût profond qu'il conserva toute sa vie de
l'heure où il fut «lancé dans ces cours comme un condamné à mort dans
l'éternité». Avec l'horreur de la contrainte qu'on lui connaît, on peut
croire à la sincérité des sentiments qu'il a exprimés cinquante ans plus
tard en rappelant cet odieux souvenir.
[Note 102: _Mémoires inédits_ (p. 58-76).]
On sait par sa mère qu'il entra à l'institution Puppier le 2 mars 1801,
mais les nouvelles qu'elle recevra de lui ne commencent à être
enregistrées par elle qu'en juillet, époque où s'ouvre le _Journal
Intime_. Pourtant, une lettre de M. Dareste à sa cousine datée du 30
mars, supplée à cette lacune et constitue un excellent bulletin de
début.
«Nous allâmes avant-hier dimanche avec M. de Roquemont rendre une petite
visite dans sa pension à M. Alphonse. Nous le trouvâmes très gai et bien
en train de s'amuser; il nous a paru content et l'on est aussi content
de lui; nous assistâmes à leur dîner. Ils paraissent très bien dans
cette pension et les demoiselles Puppier nous ont promis de nous le
confier quelquefois cet été: nous irons le chercher, mais ce ne sera que
les jours de congé[103].»
[Note 103: _Archives de Saint-Point_. Suscription: «À madame Depra
de Lamartine à Mâcon, Saône-et-Loire». (_Lettre inédite_.)]
Les nouvelles qui suivent sont satisfaisantes: en juillet c'est un «bon
et aimable enfant», et Mlle de Lamartine, au retour d'un petit séjour
à Lyon, «rapporte tout plein de bien d'Alphonse». Il est gai, appliqué
et apprend facilement, écrivent les maîtres de leur côté; mais tout cela
ne concorde guère, trouve-t-elle, avec ses lettres qui sont tristes et
navrantes. Le père alors, profite d'un voyage d'affaires pour s'arrêter
à Lyon vers la mi-juillet: il le trouve «pâle et maigre», étiolé par
l'air de la ville. Pourtant, on est toujours très content de lui, à la
pension: «Il fait tout ce qu'il peut et peut tout ce qu'il veut, ont dit
ses maîtres à mon mari», constate la mère avec quelque fierté. Mais elle
s'inquiète encore de sa santé et le laisse sans doute trop entendre, car
les lettres de son fils se font de plus en plus désespérées. Il supplie
qu'on le rappelle à Milly, et, prétend-il sombrement, il a «grand besoin
de venir».
«Je tremble, écrit Mme de Lamartine le 17 septembre, de le voir
arriver pâle et maigre et en mauvaise santé.» Devant ses instances, son
beau-frère consentit à avancer la date des vacances et, à la fin du
mois, elle put elle-même aller le guetter sur la route de Lyon.
Toutes ses craintes tombèrent en le voyant et elle devina vite la petite
ruse dont il s'était servi pour l'apitoyer, puisqu'elle écrit le 19:
«La diligence est arrivée hier beaucoup plus tard que d'ordinaire, et le
coeur me battait en pensant que dans quelques heures je reverrais mon
cher enfant; il faisait presque nuit. Enfin elle arriva, avec mon
Alphonse que je trouvai en très bonne santé, grandi, engraissé et fort
bien; il me paraît qu'il n'a rien perdu pour la piété: c'était là toute
ma crainte, et je vais faire tout ce qui dépendra de moi pendant son
séjour ici pour fortifier ce sentiment dans son coeur.»
L'enfant, d'ailleurs, retrouva toute sa gaieté à Milly où il demeura
jusqu'à la mi octobre. La famille s'amusait, après six mois d'absence,
de le trouver changé et réfléchi. «À dîner, note un jour Mme de
Lamartine, nous parlâmes beaucoup de lui, trop peut-être; nous lûmes un
extrait de sa façon et une petite composition que son père lui avait
donnés à faire; l'on fut très content et mon orgueil bien flatté.» «Je
suis bien heureuse de son intelligence, ajoute-t-elle encore; j'ai à lui
reprocher pourtant de manquer de douceur, vis-à-vis de ses soeurs
surtout, et je craindrais qu'il n'eût le caractère un peu dur s'il ne se
corrige pas.»
Aussi s'efforcera-t-elle de ne pas lui laisser reprendre les habitudes
d'autrefois, en le retenant le plus possible près d'elle par des
lectures et des causeries; comme il est plus grand, elle abordera même
des ouvrages sérieux, _Télémaque_, quelques passages de Bossuet et les
traités d'éducation de Mme de Genlis. Le 15 octobre, elle le ramena
enfin à Lyon, où elle demeura près d'une semaine, en allant chaque jour
l'embrasser pour qu'il ne passât pas trop brusquement de la vie de
famille à l'internat.
La seconde année scolaire (novembre 1801-septembre 1802) fut encore
excellente; le 25 février 1802, il assista à la grande revue donnée en
l'honneur du Premier Consul et cette récompense était méritée,
paraît-il, par 18 exemptions. À la fin de septembre, il écrivit
triomphalement à Milly pour annoncer qu'il avait remporté deux prix de
latin et de français; M. Puppier confirmait, mais ajoutait qu'il en
aurait eu un troisième «sans une vivacité qui lui a fait déchirer sa
copie de thème parce qu'on le pressait un peu pour la donner».
De fait, il était très énervé et soupirait après Milly dans toutes ses
lettres. Il y arriva le 15 septembre et l'on partit bientôt pour
Saint-Point, d'où Mme de Lamartine écrivait le 2 octobre: «Je suis
ici depuis hier avec Alphonse, Cécile et Eugénie, et ce voyage leur a
fait un extrême plaisir. Alphonse est venu à cheval sur son âne, il
était comblé de joie.»
Les vacances s'écoulèrent paisiblement en compagnie de l'abbé Dumont
qui, venu pour passer quelques jours au moment de la chasse, fut
émerveillé des progrès de son ancien écolier. Mais après deux mois de
liberté où l'amour de l'indépendance s'affirmait sans cesse chez
l'enfant, à la grande inquiétude de la mère, le retour à Lyon fut
déchirant. Une dernière fois, il implora qu'on le gardât et, devant le
refus du père et de l'oncle, il partit «sombre et renfermé», ce qui
acheva de désespérer la pauvre femme.
* * * * *
Ses pressentiments étaient justes. La pension Puppier devint, cette fois
pour tout de bon, insupportable à un enfant dont l'imagination
commençait à s'éveiller et qui jusqu'ici avait montré une nature assez
décidée. Le 9 décembre 1802, deux mois à peine après avoir quitté Milly,
il s'enfuit avec deux camarades, les petits de Veydel; on les rattrapa
quatre heures après sur la route de Mâcon. Les détails de cette évasion
sont plaisamment rapportés par Lamartine, mais rappellent curieusement
un épisode des _Confessions_ de Jean-Jacques.
Faut-il croire à ce pugilat entre un professeur et l'élève Siraudin?
faut-il croire à cette arrivée des domestiques et des cuisiniers, armés
de broches et de pelles, et qui mirent ainsi fin au combat en
contraignant Siraudin à la retraite? De même, le massacre d'une oie
vivante où tous les élèves furent conviés à tour de rôle acheva-t-il de
décider à la fuite l'enfant «encore frémissant d'horreur» de la bataille
qui venait de se livrer en classe? Pauvres excuses en vérité, et
n'eût-il pas mieux valu avouer qu'il était simplement avide de grand air
et de liberté? Sa mère, d'ailleurs, a noté l'escapade--qu'elle excuse
presque--en des termes qui laissent entendre que la conduite de son fils
laissait depuis longtemps à désirer, et qu'il n'eut pas besoin de tant
d'incidents pour motiver sa décision; on lit en effet le 15 décembre:
«Le 11, nous reçûmes des lettres de Lyon ou on nous apprenait
qu'Alphonse s'était en allé de sa pension avec MM. de Veydel qu'il a
engagés dans sa fuite; on les a rattrappés à Fontaines. Cette faute nous
a fait la plus grande peine parce qu'elle a été précédée et suivie de
plusieurs autres et soutenue avec beaucoup d'orgueil, ce qui m'afflige
très fort. J'attends avec impatience de ses nouvelles, j'ai un grand
désir de le savoir relevé de cette chute; son caractère d'indépendance
m'effraye, et je crains beaucoup de l'avoir gâté.»
Trois jours après, l'enfant écrivit spontanément une lettre de regret,
c'est du moins la version du _Journal intime_; dans le _Manuscrit de ma
mère_, on lit au contraire: «On a eu de la peine à lui faire écrire une
lettre d'excuse et de repentir à son père». «Ainsi, tout est réparé»,
ajoute Mme de Lamartine avec soulagement en transcrivant cette
nouvelle. Pourtant, il continuait à implorer son père de le laisser
revenir, arguant que depuis sa fuite il était mal vu de tous. On
convint, pour ne pas sembler lui donner raison, de laisser s'achever
l'année scolaire et, si les choses n'étaient pas alors oubliées, de le
changer d'établissement.
Mais, jusqu'à la fin de l'année, l'enfant continuera d'envoyer des
lettres désespérées et suppliantes dont Mme de Lamartine a transcrit
les passages les plus inquiétants pour elle; visiblement, il essayait
d'apitoyer sa mère qu'il savait faible sur le point de sa santé. À l'en
croire, il était incapable de travailler, toussait et se sentait sans
forces, ce qui ne l'empêcha pas de remporter en fin de classes un grand
prix de français, un prix de latin, un prix d'histoire et un accessit de
dessin. Peut-être les Puppier avaient-ils été un peu indulgents dans
l'espoir de le réconcilier avec la pension, mais rien n'y fit. Dès son
retour à Milly, l'enfant, dont la sensibilité était déjà très délicate,
raisonna avec beaucoup de bon sens, objecta à son père que depuis son
escapade il était demeuré gêné vis-à-vis de ses maîtres et de ses
camarades et, mettant comme toujours sa mère avec lui, obtint presque
aussitôt la promesse qu'il ne retournerait plus à Lyon.
Mme de Lamartine, qui n'aimait guère les Puppier, s'était déjà mise
depuis six mois en campagne pour les remplacer; en février, alors
qu'elle était à Rieux chez sa mère, elle lui avait demandé conseil et
Mme Des Roys, qui datait d'une époque où les enfants comptaient fort
peu, avait indiqué un collège de Jésuites à Radstadt. Sa fille, comme on
peut le penser, ne voulut pas en entendre parler. Plus tard, il fut un
instant question de Roanne et en mai elle se rendit tout exprès à Beaune
pour se renseigner elle-même sur un lycée dont on lui avait parlé,
«mais, dit-elle, il ne me plut pas infiniment». Elle crut avoir trouvé
en apprenant qu'un bon collège allait s'ouvrir à Cluny: «J'espère que
nous y mettrons Alphonse, écrira-t-elle aussitôt, cela me fera grand
plaisir». On devine pourquoi: Cluny étant à quelques kilomètres de
Milly, elle aurait ainsi son fils tout près d'elle. C'est ce que l'oncle
voulait éviter.
Au début de septembre enfin, des amis qu'elle avait mis au courant de
ses recherches lui parlèrent du collège de Belley en Dauphiné et qui
venait d'ouvrir ses portes. Malgré l'éloignement, elle fut aussitôt
séduite par cette idée et elle a noté le 6 septembre dans son journal:
«J'espère que mon mari consentira à mettre Alphonse à Belley où je
désire fort qu'il soit parce que le collège est tenu par les Pères de la
Foi, institution à l'instar de celle des Jésuites, et où les principes
sont excellents. Dieu me fasse la grâce que mon enfant soit
chrétiennement élevé, je sacrifierai à cela toutes les sciences de ce
monde; mais dans ce collège on réunit tout, excepté peut-être la
perfection des arts d'agrément.»
Ses renseignements pris, elle fit part de sa découverte à la famille et,
le 18 septembre, obtenait son consentement. Le jour même le chevalier
écrivit à Belley, un peu malgré son fils tout à l'espoir qu'on le
garderait à Milly; l'idée d'être emprisonné à nouveau, et plus loin
encore que Lyon, le chagrinait beaucoup et tout au plus se résignait-il
à Cluny. La mère ébranlée commençait à hésiter; mais il était trop tard:
François-Louis ne voulait pas de Cluny, et une réponse affirmative de
Belley parvint à Milly le 25.
Mme de Lamartine se décida alors à accompagner son fils. «Mon mari,
dit-elle, ne se soucie pas de voyager et je serai bien aise de voir le
lieu où mon enfant sera; il me semble que je sens moins vivement notre
séparation lorsque je le conduis moi-même.» Ils se mirent en route le 24
octobre pour arriver à Belley le 26 à deux heures de l'après-midi.
Elle note le lendemain: «Mon voyage a été heureux et pas trop pénible;
je n'ai pas pu écrire en route à cause d'Alphonse avec qui je causai et
me promenai. Je viens de remettre ce cher enfant entre les mains des
Pères de la Foi qui ont l'air de bien dignes gens. La maison est
superbe, le pays est beau aussi; le chemin pour y arriver est fort
extraordinaire: depuis Ambérieu l'on suit une gorge de montagne qui est
vraiment curieuse. Ce matin j'ai été à la pension et j'ai été fort aise
de voir Alphonse. Il m'a dit qu'il était content.»
Après un bref séjour de quarante-huit heures, Mme de Lamartine reprit
le chemin de Milly. La séparation n'avait pas été trop pénible, grâce à
elle: «En passant une dernière fois devant la pension, dira-t-elle, j'ai
vu les écoliers qui jouaient dans la cour. Je n'ai fait aucun signe à
Alphonse qui ne s'est pas approché, heureusement.»
CHAPITRE III
LE COLLÈGE DE BELLEY
Le collège de Belley où l'enfant fera les seules études régulières qu'on
lui connaisse, et pendant quatre années seulement, avait été fondé au
milieu du XVIIIe siècle par lettres patentes du 10 février 1753
enregistrées en parlement de Dijon. Ses constructions furent achevées en
1764 et l'évêque de Belley confia l'organisation des études à la
congrégation des chanoines réguliers de Saint-Antoine.
En 1790, ceux-ci furent remplacés par les Joséphistes et, jusqu'en 1792,
l'établissement fut très florissant. À cette date, la plupart des pères
refusèrent le serment à la constitution civile du clergé et le collège
disparut. Il rouvrit en 1802 sous la direction des Pères de la Foi, qui
rétablirent entièrement les locaux ruinés par la Révolution et ouvrirent
leurs classes à la fin de janvier 1803. Comme le collège fut à nouveau
fermé, et cette fois définitivement, au début de 1809, on voit que le
séjour de Lamartine à Belley coïncide à peu de chose près avec son
éphémère existence sous la direction des pères de la Foi.
Dans son journal Mme de Lamartine nomme Belley, «un établissement à
l'instar de ceux des Jésuites»; Lamartine, et après lui la plupart de
ses biographes, ont simplifié en parlant seulement de Jésuites. C'est la
mère qui a raison, puisqu'on sait que la Compagnie de Jésus ne fut
rétablie qu'en 1814. Toutefois, si les Pères n'étaient pas
officiellement des Jésuites, on les désignait en réalité sous ce nom,
car leurs doctrines et leurs principes d'éducation étaient identiques à
ceux de l'Ordre; la société des Pères de la Foi, fondée en 1799 en
Autriche, était en effet le résultat d'une fusion entre deux filiales
des Jésuites: celle du Sacré-Coeur de Jésus créée en 1778 et celle de la
Foi de Jésus qui datait de 1797.
La congrégation des Pères de la Foi profitant de l'apaisement qui
commençait à renaître en France vint fonder en 1802 plusieurs maisons
d'éducation entièrement conçues d'après les plans des anciens Jésuites,
au nombre desquelles figurait le collège de Belley. Très protégé au
début par le cardinal Fesch, oncle de Napoléon, ce ne fut pourtant qu'au
prix de mille difficultés qu'il put prolonger son existence jusqu'au
début de 1809, tant l'hostilité était alors générale contre
l'enseignement des Jésuites et, finalement, Fouché obtint de l'Empereur
un décret de dissolution.
Au moment où Lamartine entrait à Belley, l'établissement était loin
d'être à son apogée; il connut sa plus belle année en 1806, mais dès
1803 une centaines d'élèves y fréquentaient, Italiens pour la plupart ou
Français de Savoie et de Dauphiné.