l'ancienne splendeur d'autrefois, car le vieux comte aimait la bonne
chère et la musique. Demeuré très grand seigneur malgré sa fortune
ébréchée, il recevait avec une urbanité un peu bourrue, et sans jamais
tolérer qu'on parlât politique. Lorsqu'on touchait à ce sujet, il
entrait dans des colères terribles et qui faisaient trembler les siens;
mais il aimait à ressusciter la pompe et l'étiquette de sa jeunesse.
Mme de Lamartine évoquait, en le voyant, le souvenir des grands
seigneurs qu'elle avait connus au Palais-Royal.
Les de Pierreclau étaient les voisins les plus habituels des Lamartine,
et c'est avec eux souvent qu'on descendait jusqu'à Montceau et à Pérone,
où vivaient, très retirés, François-Louis et sa soeur.
Toute cette petite vie campagnarde, humble mais bien remplie, est
relatée quotidiennement dans le _Journal intime_. Point de grands
événements, surtout point de politique. Les bruits du monde ne leur
parviennent que rarement, et très affaiblis. Le nom de Bonaparte--sous
lequel l'Empereur sera désigné par Mme de Lamartine--est un objet
d'exécration dans ce milieu. D'ailleurs, après les vicissitudes qu'ils
viennent d'éprouver, les Lamartine sont heureux du calme qu'ils
possèdent maintenant et ne regrettent point le passé. Leur seul but
désormais sera de vivre en repos et d'élever leurs enfants simplement et
chrétiennement, dans le respect des vieilles traditions que rien chez
eux n'est parvenu à effacer.
* * * * *
Ainsi, à résumer cette première enfance de Lamartine, qui s'étend de
1790 à 1800, on voit qu'il eut quelque raison par la suite de s'écrier
romantiquement: «Et l'on s'étonne que les hommes dont la vie date de ces
jours sinistres aient apporté en naissant un goût de tristesse et une
empreinte de mélancolie dans le génie français! Que l'on songe au lait
aigri de larmes que je reçus moi-même de ma mère pendant que la famille
entière était dans une captivité qui ne s'ouvrait que pour la mort!» Il
n'y a pas que de l'emphase dans cette lyrique exclamation: les
premières impressions de l'enfant ne furent que tristesses et craintes,
et il sera longtemps sans connaître la douceur et l'habitude d'un foyer.
Plus tard, vers huit ans, il n'aura pas d'autres camarades à Milly que
les petits paysans du village, dont Mme de Lamartine redoutera un peu
la société. Elle s'efforcera alors de le garder le plus possible près
d'elle, et veillera sur lui avec une inquiète sollicitude. Son âme
mélancolique influera peu à peu sur celle de l'enfant dont elle essayera
encore d'atténuer le caractère vif et bruyant, d'après elle, et qui déjà
commençait à la tourmenter pour l'avenir.
TROISIÈME PARTIE
LES ANNÉES D'ÉTUDE
CHAPITRE I
L'ABBÉ DUMONT[93]
[Note 93: Sources et bibliographie de la troisième partie: _Journal
intime_ (passim), _Archives de Saint-Point_.--Pour l'abbé Dumont:
_Archives municipales de Bussières et de Pierreclos_, _Archives
départementales de Saône-et-Loire_, et les notes inédites de M. Paul
Maritain conservées aujourd'hui à l'Académie de Mâcon: nous en devons la
communication à M. A. Duréault, secrétaire perpétuel de cette société,
que nous remercions ici de son obligeance.
Pour le collège de Belley: _le Séjour de Lamartine à Belley_, par M.
Dejey (3e éd., complétée, 1901). _Histoire du collège-séminaire de
Belley_, par l'abbé Rochet (Lyon, 1898, in-8).--Les Vies des Pères
Varin, Debrosses et Jenesseaux, par le père Guidée (Paris, 1859-60).]
Lorsqu'à l'automne de 1797 les Lamartine vinrent s'établir à Milly, on
imagine qu'au milieu de leurs épreuves la première éducation de l'enfant
avait été très négligée. Mais les écoles manquaient dans cette campagne
perdue d'où l'on ne pouvait chaque matin le conduire à Mâcon. Mme de
Lamartine, malgré le petit programme élaboré par elle, n'avait pas, à
l'entendre, beaucoup de temps pour l'appliquer rigoureusement.
D'ailleurs elle avoue elle-même qu'une fois passée l'ardeur des débuts
elle finit vite par en ressentir quelque lassitude et une certaine
appréhension. Son désir perpétuel de trouver ce qu'elle nomme «le juste
milieu» lui faisait craindre à la fois de montrer trop de mansuétude ou
trop de sévérité. Elle se décida alors à chercher autre chose;
conservant pour sa part les lectures à haute voix elle confia son fils
au curé de Bussière, petit village distant de quelques kilomètres, et
dont dépendait Milly où le culte interrompu en 1792 n'avait pas été
rétabli.
* * * * *
L'abbé Dumont a laissé sur son élève une impression profonde et qui ne
s'affaiblit jamais. Plus tard Lamartine créera autour de son ancien
maître une atmosphère de légende et dans les _Nouvelles Confidences_,
soulèvera un coin du voile: on sut alors que sa vie avait servi de thème
original au poème de _Jocelyn_, mais comme les deux récits n'allaient
pas sans se contredire fréquemment, il devenait difficile de démêler
quelle était la part de l'imagination et celle de la réalité. Pourtant
quelques documents nouveaux, s'ils ne percent pas complètement le
mystère de son existence, l'éclairent tout au moins davantage et sur
bien des points confirment le récit du poète.
D'après Lamartine, l'abbé Dumont était né d'une famille plébéienne dans
la maison même de l'ancien curé de Bussière, François-Antoine Destre. Au
cours d'une visite au presbytère, l'évêque de Mâcon avait été frappé de
la très belle figure et des aptitudes remarquables de l'enfant; il
l'avait alors pris à l'évêché, en qualité de secrétaire. Survint la
Révolution, qui le surprit au moment où il allait prononcer ses voeux;
mais quelques pages plus loin Lamartine contredit cette affirmation et
nous apprend qu'il fut jeté malgré lui dans le sacerdoce, la veille même
du jour où ce sacerdoce allait être ruiné en France. On verra plus loin
qu'aucune de ces deux versions n'est exacte. Au rétablissement du culte,
Dumont fut nommé curé de Bussière et c'est à cette époque que Lamartine
le connut.
Le jeune prêtre n'avait pas la vocation; tous ses goûts étaient ceux
d'un gentilhomme, toutes ses habitudes étaient celles d'un soldat. Beau
de visage, grand de taille, fier d'attitude, grave et mélancolique de
physionomie, il parlait à sa mère avec tendresse, au curé avec respect,
à ses écoliers avec dédain et supériorité. Son unique passion était la
chasse, et l'on voyait chez lui des sabres, des couteaux, des fouets,
des bottes à l'écuyère, tout un attirail de veneur qui voisinait avec
des objets de goût. On sentait au son mâle et ferme de sa voix et à cet
ameublement que son caractère naturel se vengeait du contresens de son
état.
Il était instruit, et les nombreux volumes de sa bibliothèque
attestaient sa culture. Mais les livres, comme les meubles, étaient très
peu canoniques: c'étaient Raynal, Jean-Jacques, Voltaire, des romans du
temps, les encyclopédistes, en même temps que des brochures et des
journaux contre-révolutionnaires, car il était légitimiste. «Toute cette
haine de la Révolution et toute cette philosophie dont la Révolution
avait été la conséquence, dit Lamartine, se conciliaient très bien alors
dans la plupart des hommes de cette époque; leur âme était un chaos,
comme la société nouvelle. Ils ne s'y reconnaissaient plus.» Cette
phrase fut sans doute l'excuse que trouva le poète à la déroutante
psychologie du curé de Bussière; mais voici une plus grave révélation:
«Il était aisé de voir que l'abbé Dumont était philosophe comme le
siècle où il était né. Les mystères du christianisme qu'il accomplissait
par honneur et par conformité avec son état ne lui semblaient guère
qu'un rituel sans conséquences; cependant, bien que son esprit fût
incrédule, son âme amollie par l'infortune était pieuse.»
Tel était l'abbé Dumont selon Lamartine, athée et prêtre. Quant aux
causes de cet incohérent état d'âme, elles sont expliquées plus loin par
un ténébreux récit où le curé de Bussière apparaît comme échappé d'un
roman d'amour, aigri par ses infortunes et relégué dans une misérable
campagne loin du monde qu'il avait tant aimé.
À vrai dire, on comprend que ce portrait soit accueilli avec quelques
réserves. Comment admettre que les Lamartine aient confié leur fils à un
prêtre mi-soudard, mi-voltairien et dont toute la région, au dire même
du poète, connaissait les aventures? comment admettre que ses
allures--car il était un des familiers de Milly--n'aient pas éveillé
d'inquiets soupçons chez la pieuse Mme de Lamartine? Comment
admettre, enfin, cet invraisemblable roman esquissé et poétisé d'abord
dans _Jocelyn_, rétabli plus tard dans les _Confidences_ et leur suite?
Et pourtant, il faut reconnaître que les pages consacrées à l'abbé
Dumont sont exactes: il est hors de doute qu'à une époque difficile à
préciser Lamartine reçut de son premier maître le dépôt d'un douloureux
secret qui les lia l'un à l'autre d'une étroite amitié et révéla alors
au jeune homme les véritables motifs de la détresse morale, des allures
étranges et souvent inquiétantes de l'abbé Dumont.
* * * * *
Antoine-François Dumont naquit à la cure de Bussière le 29 juin 1764 et
déjà, à relever les différences d'état civil que l'on trouve dans deux
ouvrages qui parlent de lui, on constate un premier mystère. L'un le
fait naître à Charnay le 24 juillet 1756[94], l'autre en fait le neveu
et filleul de François Antoine Destre, alors curé de Bussière et à qui
il succéda[95]. Or, il serait aussi vain d'aller rechercher son acte de
baptême à Charnay, que d'essayer d'établir sur quelles pièces on a pu
prétendre que sa mère était la soeur de Destre. Lamartine, on l'a vu l'a
fait naître à Bussière «dans la maison même de l'ancien curé» et il
avait ses raisons pour parler ainsi. Car Antoine-François Dumont qui,
suivant son acte de baptême, était fils de Philippe Dumont et de Marie
Charnay, tous deux au service du curé Destre, était--et ce n'était
alors, paraît-il, un mystère pour personne--fils de Destre et de sa
servante. Celui-ci, d'ailleurs, fut le parrain de l'enfant et lui imposa
même ses prénoms; par la suite, il le logea chez lui sa vie durant, et
lui assura une éducation soignée très supérieure à son humble origine
officielle. Deux lettres de Destre qu'on lira plus loin prouvent
l'affection qu'il porta toujours au jeune homme: en mourant, il
l'institua son légataire universel alors que le fils cadet et véritable
de Philippe Dumont, né en 1768, fut élevé modestement par ses parents et
devint huissier à Mâcon. Tout ceci, il est vrai, ne prouverait rien et
pourrait s'expliquer aisément du fait que Destre s'attacha à l'enfant
dont il était parrain; mais rapproché de la tradition locale qui
subsiste encore et surtout des deux erreurs, qui d'ailleurs ne
s'accordent pas entre elles et dont on ne peut autrement s'expliquer
l'origine dans des ouvrages très soigneusement documentés, semble
autoriser cette version, explicitement admise par Lamartine.
[Note 94: Abbé Chaumont, _op. cit._]
[Note 95: Mgr Rameau, _op. cit._]
Nous n'avons rien de précis sur la jeunesse de François Dumont;
toutefois un fait est certain: il n'était nullement entré dans les
ordres avant la Révolution, comme l'a prétendu l'abbé Chaumont après
Lamartine, et on chercherait inutilement trace de son serment à la
constitution civile du clergé ou de son emprisonnement comme non
assermenté; il fut libre pendant la Terreur et dans tous les actes le
concernant de 1791 à 1795 il est simplement qualifié de négociant en
vins à Bussière, se montrant partout et nullement inquiété.
À partir de 1793, François Dumont régit avec un rare dévouement ce qui
restait des biens de la famille de Pierreclau. Le vieux comte
Jean-Baptiste avait été traîné en prison; avant de partir, eut-il le
temps de confier secrètement une somme importante au jeune homme, avec
des instructions précises pour rassembler les débris du patrimoine qui
allait être vendu nationalement? cela paraît probable, car tous les
achats de terres que fit alors en son nom propre François Dumont furent
restitués plus tard par lui à leur ancien possesseur.
Le 18 fructidor an II, il achète pour 13 100 livres les récoltes
provenant des «émigrés, déportés, condamnés et détenus Michon, cy devant
Pierreclau». Le 22 pluviôse, il est signalé dans un procès-verbal
d'inventaire du château où il habitait depuis le pillage qui avait suivi
la défense désespérée de Jean-Baptiste lors de son arrestation; on y
trouve, dans sa chambre et caché soigneusement au fond de vieux
tonneaux, tout ce qu'il a pu ramasser d'objets intacts. À la même date,
les vignerons certifient que les vins de la dernière récolte consistant
en 18 pièces ont été vendus «par le citoyen Antoine-François Dumont,
marchand à Bussière, et payés par lui à la citoyenne Michon»; lui-même
exhibe ses quittances et ses pouvoirs en règle.
Dans le courant de 1793, il rachète ainsi en sous main la plupart des
biens de Jean-Baptiste et les récoltes qui sont vendues sur pied. Le 12
fructidor an IV il est acquéreur pour 3 650 livres de la maison «cy
devant presbytérale» de Bussière, avec ses dépendances; le 19 pluviôse
an V, de la vieille église de Pierreclos et dans les deux actes de vente
il est qualifié de «négociant demeurant à Bussière». Bref, pendant toute
la Terreur, il apparaît comme le véritable fondé de pouvoirs de
Jean-Baptiste, et dépositaire de tout ce que celui-ci a pu sauver d'or
avant son emprisonnement. C'est un homme d'affaires prudent et actif, et
rien en lui ne fait prévoir une vocation religieuse.
Lamartine, on l'a vu, a écrit qu'il avait été jeté «malgré lui» dans le
sacerdoce, la veille même du jour où le sacerdoce allait être ruiné en
France. Malgré lui, certes, mais après la Révolution. En réalité
Antoine-François Dumont fut ordonné le 7 janvier 1798 et nommé aussitôt
vicaire à Bussière, où le culte venait de recommencer sous la direction
de l'ancien curé Destre qui, ayant prêté serment, n'avait pas été
inquiété.
Quel événement soudain avait modifié la vie du jeune homme? quelle
volonté plus forte que la sienne était venue le contraindre de renoncer
au monde? Ce n'est pas _de lui-même_ et dans un moment de détresse
qu'il prit cette décision, comme l'a raconté aussi Lamartine, sans
prendre garde qu'il se contredisait en l'espace de quelques pages. Mais
le roman d'amour dont il a parlé est véridique, et s'il en a dénaturé
quelques détails pour dépister les curiosités et respecter l'honneur
d'une famille, il est du moins exact que François-Antoine Dumont expia
par trente-cinq ans d'une vie à laquelle il ne se plia jamais
complètement, la faute d'avoir séduit une jeune fille de la noblesse. La
mère de celle-ci et Destre parvinrent à étouffer le scandale que le père
ignora toujours, à la condition que François Dumont disparaîtrait du
monde. Peu de temps après la jeune fille fut mariée à un vieillard, et
l'enfant né des amours de Jocelyn et de Laurence fut élevé à la campagne
où il mourut.
Ici se place un problème qu'il semble assez délicat de résoudre:
pourquoi Lamartine, sachant que la faute de l'abbé Dumont était
antérieure à sa vie ecclésiastique, n'a-t-il pas déchargé sa mémoire de
ce qui, à ses yeux, devenait alors un crime? La figure du pauvre vicaire
n'en serait-elle pas sortie grandie par une telle expiation et n'eût-il
pas, du même coup, donné l'explication la meilleure des allures de
l'abbé Dumont?
* * * * *
Celui-ci se résigna mal à ses nouvelles fonctions. Aigri, blessé, resté
jeune et ardent, il fit en chaire de la propagande royaliste presque dès
son entrée à la cure. Les autorités s'émurent et le 7 décembre 1798
l'église de Bussière fut fermée à nouveau «pour cause du fanatisme
anti-républicain du curé». Elle rouvrit en 1799 sur la demande,
paraît-il, des paroissiens, mais cette fois Mgr Moreau devenu évêque
d'Autun, dut recommander plus de pondération à son ancien élève, et
interdit à Destre de se faire remplacer par lui. Le vieux Destre,
pourtant, accablé par l'âge et les infirmités, céda bientôt la place à
son vicaire; à partir du 20 septembre 1801 les registres paroissiaux
portent la signature de l'abbé Dumont, bien que Destre n'ait été
officiellement remplacé par lui qu'en 1803.
De cette date jusqu'à sa mort, survenue en 1832, l'abbé Dumont fut curé
de Bussière, et de Milly à partir de 1808, époque où les deux villages
furent réunis sous la même autorité. Il habitait le petit presbytère où
il était né et qui en 1793 avait abrité ses amours. Dès lors, on
s'imagine aisément la vie du malheureux et tout ce qu'en a dit Lamartine
s'éclaire d'une émouvante et douloureuse sincérité. Cette cure existe
toujours: c'est une maison bourgeoise, bâtie au début du XVIIIe
siècle par les soins de la famille de Pierreclau, et qu'il avait meublée
sans l'habituelle simplicité des curés de campagne; à sa mort on vendit
un grand lit Louis XVI, une belle console dorée, des chaises finement
sculptées, un baromètre en bois doré et divers autres objets de valeur
qui furent acquis à des prix dérisoires. Il léguait à Lamartine, qu'il
nommait «son bienfaiteur et ami», sa bibliothèque, ses gravures--Louis
XVI et Marie-Antoinette,--sa montre en or «et la petite pendule dont le
prix a été acquitté par Mme de Lamartine mère». Près de sa tombe,
qu'on voit encore au cimetière de Bussière, son ancien élève fit élever
une pierre avec ces quelques mots:
À la mémoire de Dumont, curé de Bussière et de Milly pendant près
de quarante ans, né et mort pauvre comme son divin maître, Alphonse
de Lamartine, son ami, a consacré cette pierre près de l'église
pour perpétuer parmi le troupeau le souvenir du bon pasteur. 1832.
Contradiction encore que cette épitaphe! car, même d'après Lamartine,
l'abbé Dumont ne fut pas un bon pasteur. Le fardeau d'une mission
imposée lui pesait lourdement, et ses révoltes intérieures étaient
fréquentes. De son ancienne vie, il avait gardé la flamme et l'ardeur,
et le poète a raconté ces longues courses avec ses chiens fidèles, dont
la chasse était le prétexte, mais où il essayait de briser ses longues
détresses par la fatigue. Royaliste intransigeant il le demeura
toujours, et c'est peut-être l'origine de son amitié avec Pierre de
Lamartine dont il était le compagnon le plus habituel. Dans son journal,
pourtant, Mme de Lamartine en parle à peine, et comme d'un grand
chasseur qui venait souvent s'asseoir à leur table et partager leur
solitude. Mais on a vu que dans son testament l'abbé Dumont appelait
Lamartine son ami; le poète lui rendit le même hommage sur sa tombe et
le poème de _Jocelyn_ débute ainsi:
J'étais le seul ami qu'il eût sur cette terre.
Et Lamartine disait vrai: il fut le seul ami de l'abbé Dumont, le seul
qui connût jamais le douloureux secret de cette existence brisée.
L'abbé Dumont était légitimiste et cela apparaît surtout dans ses
registres paroissiaux; comme Bussière et Milly ne comptaient guère que
600 habitants, il n'avait pas grand'chose à y transcrire. Aussi avait-il
pris l'habitude d'y tenir une sorte de journal des événements auxquels
il assistait et, machinalement, il les entremêlait de brèves réflexions
personnelles où l'on trouve trace de sa haine violente contre Napoléon.
En 1805 il écrivait:
«Buonaparte est arrivé à Mâcon le dimanche 7 avril ayant avec lui
Joséphine. Cette belle majesté est sortie de la préfecture le lendemain
à cheval.» De même, on lit en 1811: «Marie-Louise est accouchée d'un
fils le 20 mars. Buonaparte eût-il jamais cru, lorsqu'il étudiait à
Brienne où notre bon roi Louis XVI payait sa pension, qu'il épouserait
un jour une fille des Césars d'Autriche et qu'il serait assis sur le
trône de France?» À partir de 1815, il prendra l'habitude chaque 21
janvier de célébrer en chaire la mémoire du roi-martyr, et de lire à ses
paroissiens assemblés le «testament du juste», de «l'auguste victime».
Lamartine qui sur sa tombe rendit pourtant un hommage public à ses
vertus chrétiennes, nous a dit d'autre part combien sa foi était
chancelante et faite de revirements. Les livres qu'il lui légua n'ont
aucun caractère religieux: «Rousseau, Diderot et Voltaire y voisinent
avec Saint-Simon, les Lettres de la Palatine, Machiavel, l'Arioste et
d'autres....».
À l'évêché, on le jugeait mal et l'abbé Faraud, vicaire général de
Mâcon, connaissait ses aventures en même temps que son caractère
difficile. En 1797 on ne l'avait admis dans les ordres qu'avec une
certaine hésitation et il était mal noté; les deux lettres qui suivent
nous renseignent très suffisamment à cet égard: l'une émane de Destre et
fut écrite le 2 juin 1801 à l'abbé Faraud pour le prier d'excuser auprès
de l'évêque le peu d'application et l'humeur de son filleul:
«...Vous m'avez offert vos services auprès de M. l'Évêque: je vous prie
de lui dire que je supplie Sa Grandeur de me confier la conduite de
l'abbé Dumont qui ira de temps à autre lui présenter nos regrets
lorsqu'il sera visible. Je connais son caractère. En lui parlant avec
douceur et sans tracasserie il exercera son ministère à ma satisfaction
et à celle de beaucoup de fidèles qui l'ont regretté quand il a été
obligé d'abandonner ses fonctions et qui me demandent depuis longtemps
quand ils le verront et l'entendront à l'autel et au confessionnal[96].
Pour que je puisse le déterminer, il faut que je puisse lui dire qu'il
n'aura affaire qu'à M. l'Évêque et à moi. Je ne lui dirai de dire la
messe que quand il se croira disposé. En attendant, j'espère que le
Seigneur me donnera des forces. Il y a bientôt quarante ans que je sers
cette paroisse, il me ferait bien de la peine d'y voir le service divin
interrompu.
«Monseigneur m'a permis et à l'abbé Dumont d'user des pouvoirs qu'il
s'est réservés et il m'a recommandé d'en user largement. Sans doute il
l'a aussi recommandé à l'abbé Dumont: nous tâcherons de remplir ses
instructions...»
[Note 96: On a vu que l'église avait été fermée en 1798, et que
l'abbé Dumont reçut, lorsqu'elle rouvrit, l'interdiction d'y dire la
messe régulièrement, comme il en avait pris l'habitude.]
L'abbé Faraud, qui savait évidemment à quoi s'en tenir sur Dumont, fit
parvenir à l'évêque la lettre de Destre qu'il accompagna de celle-ci:
Ce mercredi matin 3 juin 1801.
«Voici, Monseigneur, une lettre du curé de Bussière qui serait
probablement insolente si elle n'était essentiellement bête.
«Nous avons pensé, puisqu'il annonce que pour ce qui le concerne ainsi
que M. Dumont il ne reconnaît que ce qui émane directement de vous,
qu'il fallait que vous prissiez la peine de lui répondre, et j'ai
l'honneur de vous envoyer la réponse que nous estimons devoir lui être
faite. Si vous daignez l'approuver, auriez-vous la bonté de la signer et
de me la renvoyer pour que je la fasse parvenir à son destinataire?
«M. Dumont est une espèce de houzard qui dans les temps ordinaires
aurait été paralysé. Attendu le besoin qu'on a d'ouvriers, il faut bien
se résigner à l'employer, mais non à Bussière et dans les environs où
sa conduite a été scandaleuse et ses jactances plus scandaleuses
encore[97].»
[Note 97: Ces deux lettres, qui sont conservées aux archives
épiscopales d'Autun, ont été communiquées à l'Académie de Mâcon par M.
le chanoine Muguet, curé de Sully. (Cf. procès-verbal de la séance du 10
janvier 1907.)]
Mais Monseigneur Moreau qui gardait sans doute quelque souvenir à son
ancien protégé et connaissait les causes de son humeur, le conserva à
Bussière où il demeura jusqu'à sa mort.
* * * * *
Ces révoltes et ces crises de découragement étaient fréquentes chez
l'abbé Dumont et, pour le ramener, on voit les moyens qu'il fallait
employer: «lui parler avec douceur et sans tracasserie, ne lui faire
dire la messe que quand il se croyait disposé». Ceci confirme tout ce
que Lamartine a dit de sa nature hautaine et intraitable, et nous savons
encore qu'il la garda toujours, puisqu'on en retrouve la trace dans ses
registres où son écriture élégante et aristocratiquement saupoudrée de
paillettes d'or contraste étrangement avec les grossières signatures de
ses prédécesseurs.