Louis-François. Celui-ci, en effet, se montrait énergique à un moment où
le silence et la peur étaient les seuls moyens de se faire oublier. Fort
de ce qu'il croyait être son droit, indigné de ces comédies judiciaires,
il ne cessait d'adresser réclamation sur réclamation avec une
invraisemblable incompréhension des événements auxquels il assistait.
Lorsqu'il apprit le départ de l'abbé pour Cayenne, il prit la plume une
fois de plus et adressa au directoire de Saône-et-Loire un véhément
_factum_ qui aurait pu l'entraîner loin, car il n'était rien moins
qu'une violente critique de la procédure expéditive alors en cours,
agrémentée de considérations sur la situation générale du pays. On y lit
des morceaux comme celui-ci:
Si le département appelle dénonciation une liste de proscription
sans motif quelconque articulé, nous devons tous trembler. Cette
dénonciation telle qu'elle n'a même pas été reconnue authentique,
le département n'a pas récolé les dénonciateurs sur leurs
signatures, ne leur a pas demandé s'ils la reconnaissaient, s'ils
persistaient. Voilà une liste, cela suffit. Suivons: le département
dit 1º qu'il est instruit particulièrement. Grand Dieu! quelle
instruction! des juges qui sont instruits non par la procédure,
mais particulièrement! cela fait frémir!
2º Que les inculpés ont été en partie prévenus de suspicion; mais
le comité n'a pas fait la faute de déclarer suspects des hommes
domiciliés depuis dix ans hors du département, des enfants de
quinze ans qui n'ont jamais passé à Mâcon que quarante-huit heures?
il y en a cinq dans ce cas et le département les condamne tous,
sans les appeler, ni les entendre, à la déportation!
Pour ce qui regarde particulièrement mon fils, c'est en vain que
j'ai demandé extrait des motifs de son arrestation; pour tout
extrait, on m'a donné ces mots: «Lamartine, ex-chanoine, n'ayant
pas donné de preuves suffisantes d'attachement à la Révolution»,
sans date, sans signature, ni rien qui donne de la force à ce vague
énoncé. Si c'est sur cela que le département, _instruit
particulièrement_, le déporte, lui, muni de certificats de civisme,
étranger au canton, on ferait un gros volume des vices de cet
arrêté cruel.
Un tel langage pouvait être dangereux et pour celui qui le parlait et
pour ceux qu'il mettait en cause. Mais Louis-François ne s'en tint pas
là: avec une persévérance incroyable et un mépris inouï des dangers
qu'il courait, il finit par obtenir de tous les dénonciateurs le désaveu
écrit de leur signature; plusieurs d'entre eux allèrent même jusqu'à
certifier qu'on la leur avait arrachée par surprise et signèrent la
pétition par laquelle, après le 9 thermidor, il réclama la mise en
liberté de son fils.
Le département, cette fois, fit droit à sa requête et s'inclina devant
la volonté publique, car la pétition s'était couverte d'une centaine de
noms. Le 30 janvier 1795, _vu la demande des citoyens Lamartine, Dondin,
Sombardin, etc., et les pièces y jointes par lesquelles il paraît que
«ledit arrêté de déportation n'a été signé par personne»_ (sic), le
comité arrêta que l'abbé serait mis en liberté et rayé de toute liste de
déportés. Le 15 novembre 1795 il était de retour à Mâcon, après deux
années d'épreuves, mais il ne fut définitivement rayé de la liste des
émigrés où il avait été porté par erreur, sans doute à la place de son
frère aîné, que le 3 février 1802.
* * * * *
Quant au chevalier, il fut incarcéré aux Ursulines le 5 octobre 1793,
puis transféré le 28 janvier 1794 aux Visitandines d'Autun et mis en
liberté le 30 octobre de la même année, avec ses deux soeurs[87]. Dans la
préface du _Manuscrit de ma mère_, Lamartine a raconté que pendant toute
la Terreur sa mère avait habité la maison de la rue des Ursulines, et
c'est le motif d'un charmant épisode où l'on voit à la nuit les jeunes
époux échanger de tendres lettres, des fenêtres de la petite demeure à
celles de la prison située en face, par le romanesque moyen d'un arc et
de flèches. L'histoire, pour joliment contée, n'en est pas moins tout à
fait inexacte, car si un mur de la prison faisait bien vis-à-vis à la
maison des Lamartine, celle-ci avait été mise sous séquestre en même
temps que l'hôtel de la rue Croix-Saint-Girard, c'est-à-dire près d'un
an avant l'emprisonnement du chevalier. De plus, pendant la détention de
son mari à Mâcon, la jeune femme n'habitait plus la ville; en effet,
lorsqu'il avait vu ses trois fils sous les verrous, Louis-François avait
exigé d'elle une incroyable démarche: en novembre 1793, laissant à
Pérone ses deux plus jeunes enfants, Félix et Mélanie, celle-ci à peine
sevrée, Mme de Lamartine dut prendre le chemin de Paris avec le petit
Alphonse, alors âgé de trois ans et dont elle ne voulait pas se séparer.
Elle partait, raconte-t-elle dix ans plus tard[88], solliciter
_d'anciennes relations_ de son père pour obtenir la mise en liberté de
son mari et de ses beaux-frères, car le vieux Lamartine, dans son
inconscience absolue des dangers qu'il faisait courir à tous les siens
avec sa terrible manie des réclamations, s'imaginait toujours qu'il
suffirait d'un mot pour se faire rendre justice; ainsi, le crédit des
Des Roys qu'on lui avait tant vanté au moment du mariage de son fils
finirait bien par rendre quelque service.
[Note 87: Arch. Nat., A. F. II, 259.]
[Note 88: Ces souvenirs sont rapportés par Mme de Lamartine, en
mai 1803, époque où elle passa trois mois à Rieux, chez sa mère.]
En cours de route, la pauvre femme à moitié morte de peur des périls
qu'elle avait courus s'arrêta dans la Marne, chez son père, pour lui
demander conseil et lui laisser l'enfant.
«Là, dit elle, Dieu permit qu'on rendît alors un décret qui défendait
aux ci-devant nobles d'aller à Paris sous peine de mort; ce fut fort
heureux, car les démarches étaient fort dangereuses.» Elle demeura donc
six mois à Rieux et ne regagna la Bourgogne qu'en août 1794. Elle se
réfugia alors à Pérone auprès de son beau-père et y demeura jusqu'à la
libération de son mari. Le calme revenu et les séquestres levés, tous
deux vinrent habiter à nouveau la rue des Ursulines, où leur présence
nous est attestée le 4 décembre 1795 par l'acte de décès de leur petit
garçon Félix.
* * * * *
Peu à peu, l'apaisement se fit. À la fin de 1795 les Lamartine se
retrouvèrent sains et saufs dans la vieille demeure familiale. Mais trop
d'alertes avaient épuisé les deux vieillards: la grand'mère s'éteignit
la première le 4 septembre 1796, à l'âge de soixante-quinze ans et
Louis-François la suivit peu de mois après, le 11 mai 1797; il venait
d'atteindre sa quatre-vingt-sixième année.
Après leur mort, le partage de terres commença, et Lamartine rapporte
qu'il fut long et épineux: en effet la loi nouvelle sur les successions
bouleversait leurs vieilles traditions de famille en exigeant un partage
égal entre tous les enfants. Le meilleur des terres de Franche-Comté
avait disparu pendant la Terreur, ruiné faute d'entretien ou aliéné
prématurément comme bien national. Les usines de Saint-Claude étaient
délabrées; le reste ne comprenait plus que des parcelles éparses,
difficiles à gérer par suite des circonstances. Mme de Lamartine
raconte qu'on se hâta de vendre les débris de ce magnifique patrimoine,
et qu'on s'arrangea à l'amiable pour les terres de Bourgogne.
L'abbé reçut Montculot et la maison de la rue des Ursulines; Mme du
Villars Pérone, Collonge et Champagne; François-Louis, en sa qualité de
chef de famille, hérita de Montceau et ses dépendances, de l'hôtel de
Mâcon et de la Tour de Mailly, dont l'ensemble demeura toutefois indivis
entre lui et sa soeur aînée, Mlle de Lamartine. Le chevalier dut se
contenter de Milly qu'il possédait déjà en fait depuis son mariage et où
il se hâta de se réfugier avec sa femme et ses enfants dès l'automne de
1797.
CHAPITRE IV
LE DÉCOR.--LES VOISINS
Milly est un pauvre village d'une quarantaine de maisonnettes qui
s'étend en amphithéâtre à mi-flanc d'un vallon encaissé de hautes
collines, les unes cultivées, le Craz, les autres arides, le Monsard.
Une solitude et une tristesse infinies s'en dégagent au premier abord,
mais à mieux connaître tous ses aspects on finit par lui découvrir un
charme pénétrant.
Toute interprétation de la poésie de Milly restera forcément imparfaite
et surtout inutile, car la seule façon dont Lamartine la comprit doit
nous retenir. Nul jamais ne découvrira dans Milly tout ce qu'il y voyait
et n'éprouvera, même au cours de multiples visites dans ce coin sauvage
de Bourgogne, les sentiments du foyer et de la terre natale, les
souvenirs d'enfance avec leurs nuances invisibles qu'il est parvenu à
rendre merveilleusement. M. Reyssié, pourtant, qui avait une très grande
habitude du pays et connaissait le vallon sous tous ses aspects, est
parvenu à les décrire de manière très fidèle et très exacte.
Tout au bas du village, en bordure de la route et dominée par le Craz,
se trouve la petite maison des Lamartine. Elle n'a point d'histoire:
élevée au début du XVIIIe siècle par Jean-Baptiste, premier seigneur
de Montceau, c'était alors, plutôt qu'une demeure, un pavillon où il
venait l'automne surveiller ses vendanges. Rien n'y était établi en
prévision de longs séjours et au moment de son installation le chevalier
fut même obligé d'y faire élever deux cheminées. Aujourd'hui, il est
difficile de se la représenter dans son état primitif, car elle a subi
des remaniements qui ont modifié entièrement son ancien aspect. Elle est
située en retrait de la route unique qui traverse le village, au fond
d'une cour actuellement ornée de massifs, mais qui autrefois servait,
avec ses communs, à garer cuves, pressoirs et tombereaux. Derrière,
s'étend un minuscule jardin dont les charmilles, les frênes et les
chênes sont les seuls arbres de Milly, et finit en pente douce au pied
du Craz par un potager. Aucune source, aucun cours d'eau n'arrose le
pays.
La maison n'a qu'un seul étage; elle est petite, obscure, humide, et
jamais le soleil n'y pénètre. Elle comprend en tout neuf pièces et l'on
imagine mal comment sept personnes pouvaient y vivre. Des plantes
grimpantes recouvrent entièrement les murs jusqu'aux tuiles et les
arbres viennent frôler les vitres. En hiver, la tristesse et la
désolation sont impressionnantes; ce décor de Milly est une des sources
les plus certaines de la mélancolie de Lamartine et explique amplement
la maladie de nerfs dont il souffrit lorsque ses vingt ans y furent
cloîtrés.
Une grave erreur en effet serait de croire que l'amour de Lamartine pour
Milly date de sa jeunesse; il contribua beaucoup à cette légende, mais
on voit par sa _Correspondance_ qu'il ne l'appelait guère alors que sa
«détestable patrie». Il ne découvrit son charme que longtemps après,
lorsqu'il en fit avec le recul du temps le temple de ses souvenirs
d'enfance. Milly devint alors pour lui un culte, celui de sa mère dont
il venait encore rechercher la trace trente ans plus tard. «C'est,
disait-il un jour âprement, la seule chose que je ne pardonne pas à mes
concitoyens que de m'avoir forcé de vendre Milly[89].»
[Note 89: _Cours familier de littérature_, entretien 101, p. 320.]
Le domaine comprenait une cinquantaine d'hectares plantés en vignes. En
1801, Pierre de Lamartine y ajouta Saint-Point, acheté partie sur ses
économies, partie sur une somme qui lui revenait de la succession de son
père.
* * * * *
Saint-Point bien plus que Milly fut aux yeux de ses contemporains la
véritable demeure du poète. C'était un vieux château féodal bâti sur la
vallée de la Valouze dans un joli site boisé et plus riant que Milly,
dont il était éloigné d'une quinzaine de kilomètres. Lorsqu'à son
mariage Lamartine en acquit la jouissance, il lui fit subir plusieurs
réparations et sacrifiant lui aussi à la mode romantique, y fit ajouter
des terrasses, des tourelles, des fenêtres ogivales et dentelées qui ne
vont pas sans déparer un peu l'austère simplicité romane du bâtiment.
La partie orientale du château comprise entre les deux tours rondes
remonte seule au moyen âge; l'ensemble a été remanié à différentes
époques et on voit par les inventaires antérieurs à la Révolution qu'il
comprenait primitivement quatre grosses tours, des murailles à créneaux
qui enfermaient une cour commandée par un pont-levis et entourée de
profonds fossés. De l'histoire ancienne du château, on sait peu de
chose; il fut assiégé et pris par les Français en 1471 lors des luttes
entre Louis XI et Charles le Téméraire; au cours des XVIIe siècle et
XVIIIe siècles, il demeura le plus souvent inhabité, ce qui explique
son délabrement, achevé le 30 juillet 1789 par les émeutiers qui le
mutilèrent et le pillèrent entièrement.
Ce jour-là, tous les habitants de Saint-Point, vignerons, grangers et
manoeuvres, assemblés au son de la cloche, forcèrent la grande porte,
découronnèrent les tours, démolirent les charpentes et toitures,
brûlèrent les archives. L'affaire fut vite menée, sans résistance
possible de la part de l'intendant. Tout ce qu'il put obtenir d'eux fut
qu'ils ne mettraient pas le feu au château, leur objectant que
l'incendie pourrait gagner le village. Les choses restèrent longtemps
en l'état, et la Terreur vint achever la ruine du domaine. Au moment où
le chevalier s'en rendit acquéreur, la maison était inhabitable.
La famille de Saint-Point posséda le château--dont les seigneurs se
qualifiaient marquis--du milieu du XIIe siècle à la fin du XVIe
siècle. L'un de ses membres, Guillaume de Saint-Point, seigneur de la
Foretz, de Chanvantet de Clermatin, a laissé quelque trace dans
l'histoire en jouant un rôle assez important pendant les guerres de
religion où il se distingua par ses cruautés. En 1557, il fut élu
capitaine du ban et arrière-ban de la noblesse du bailliage, et
combattit dans les armées catholiques; mais le meilleur de sa célébrité
lui vient encore des farces de Saint-Point, jeu qui consistait à noyer
en Saône ses prisonniers huguenots et où il conviait en grande pompe
tous ses vassaux et amis. Il finit assassiné par un jeune gentilhomme
mâconnais dont il avait dévasté les biens, et ses aventures sont
relatées dans un ténébreux roman dédié à Lamartine et qui fut accueilli
avec succès en 1845, car le public y trouvait une occasion de pénétrer
dans ce fameux château de Saint-Point rendu populaire par la gloire de
son propriétaire[90].
[Note 90: _Guillaume de Saint-Point_, par J.-M. Grosset (3 vol.
in-8).]
Sa fille naturelle et légitimée épousa en 1564 Antoine de la Tour de
Saint-Vidal qui, comme son beau-frère, fut un des capitaines
catholiques les plus acharnés contre les réformés; il eut la même fin
tragique et fut tué en duel. Sa veuve se remaria en 1596 et à sa mort
légua ses biens à son petit-fils, Claude de Rochefort d'Ally; il épousa
Anne de Lucinge et fut gouverneur de Saint-Jean de Losne qu'il défendit
héroïquement contre les Impériaux en 1663.
Saint-Point demeura propriété des Rochefort jusqu'au milieu du XVIIIe
siècle; à cette époque il passa par mariage aux mains de Charles Testu
de Balincourt qui, le 29 avril 1776, céda le marquisat et ses
dépendances à Henry de Castellane, chevalier d'honneur de madame Sophie.
Son fils en hérita en 1789; il s'occupa un moment de politique et ce fut
lui qui à la journée du 13 vendémiaire fit battre le rappel pour marcher
contre la Convention. Condamné à mort par contumace, il prit la fuite,
mais revint l'année suivante se constituer prisonnier et fut acquitté. À
moitié ruiné, il allait vendre Saint-Point en 1800 à des marchands de
biens, lorsqu'à la requête d'un créancier on procéda à une adjudication
publique et, le 10 février 1801, Pierre de Lamartine s'en rendit
acquéreur au prix de 80 000 francs. L'opération fut très fructueuse pour
lui car les bois de Saint-Point n'avaient pas été taillés depuis un
siècle: avec une coupe il rentra dans ses débours. Quant au vignoble, il
était peu important et abandonné depuis longtemps.
À ce moment, le château tombait en ruines. Mme de Lamartine note
dans son journal que c'est «un bon bien et un pays agréable»; «c'est
fort dévasté, ajoute-t-elle, et rien ne peut y flatter l'amour-propre».
Au début, les Lamartine n'y feront que de rares et courts séjours; plus
tard, ils y passeront quelques semaines, en été ou au moment des
vendanges, lorsque les réparations indispensables auront été effectuées
peu à peu. Mais la mère s'y rendra souvent dans la journée avec ses
enfants, en char à bancs ou à âne, au long des petits sentiers qui
dévalent des coteaux et raccourcissent le chemin.
* * * * *
Dans la solitude de Milly et le délabrement de Saint-Point, la jeune
femme connut tout d'abord quelques heures de découragement et d'ennui.
Très vite, pourtant, et comme toujours en luttant contre elle même, elle
s'habitua à cette vie nouvelle. Ses devoirs de mère vont l'absorber
entièrement et, la première hésitation passée, elle classera ses
occupations, se dévouera entièrement à son ménage et à l'éducation de
ses enfants.
La vie à Milly était plus que simple, car les ressources, uniquement
fondées sur les vignes, étaient modestes. En 1801, Mme de Lamartine
qui assumait toutes les charges, encaissait les revenus et donnait 1600
francs par an à son mari; en 1805, celui-ci reprit la direction du
ménage: il alloua à sa femme 600 francs par mois, douze pièces de vin et
les petites réserves de Milly et de Saint-Point. Avec cette somme elle
assurait la vie quotidienne, payait l'entretien et l'éducation de ses
filles tandis que le chevalier s'occupait de la pension de leur fils et
des charges générales. Leur fortune, on le voit, était modeste et on
peut l'évaluer à une quinzaine de mille francs de rente.
Le matin, on se levait à l'aube, le père partait dans ses vignes, ou
chassait; sa femme commandait leurs huit vignerons et domestiques,
surveillait la maison, la lessive, la basse-cour, le potager, et
trouvait encore quelques instants pour commencer la première éducation
de ses enfants.
La journée, écrit-elle, n'est jamais assez longue pour ce que je
voudrais faire, et mes forces sont épuisées avant que mon goût pour
les occupations le soit. Je vais tous les jours à la messe de sept
heures avec mes enfants; nous déjeunons ensuite, puis quelques
soins de ménage, puis le travail en lisant tour à tour la Bible,
une leçon de grammaire et la lecture de l'histoire de France: tout
cela nous conduit jusqu'au dîner sans que personne ait trouvé le
temps long. Après le dîner, je donne récréation une heure. Nous
reprenons ensuite l'ouvrage avec une lecture agréable que je tâche
toujours de rendre instructive, jusqu'au goûter, après lequel on
apprend par coeur des vers, de l'histoire de France et de la
grammaire. Puis nous nous promenons jusqu'à la nuit et à la veillée
pendant que je joue aux échecs avec mon mari, les enfants s'amusent
et apprennent quelques vers des fables de Lafontaine. C'est
toujours le plan ordinaire de notre journée à quelques différences
près.
Lorsque l'année avait été bonne, les Lamartine allaient passer l'hiver à
Mâcon: au début, ce fut dans une maison louée; en 1805, le chevalier,
sur les instances de sa femme, se décida à l'acheter et la paya 29 615
francs à M. Barthelot d'Ozenay un de leurs amis. Elle portait le numéro
15 de la rue de l'Église: c'est là qu'à partir de 1805 ils passeront
tous les hivers. À côté de la poétique description qu'en a faite
Lamartine, il faut rapprocher celle de Mme Delahante, plus véridique:
«L'entrée, dit-elle, ressemblait fort à une cave et tout y était plus
que simple et fort triste; nous avons fait bien des parties dans son
jardin qui était affreux, mais dont les hautes murailles étaient
tapissées de roses blanches».
Quelques voisins agréables animaient un peu cette vie solitaire.
C'étaient les de Rambuteau, très liés au XVIIIe siècle avec les
Lamartine et dont deux membres signèrent à l'acte de baptême du poète;
le futur préfet de la Seine, Claude-Philibert, tout en étant un peu plus
âgé que lui puisqu'il était né en 1781, fut son ami de jeunesse. Il
avait épousé Mlle de Narbonne, fille du comte Louis, ministre de la
guerre à la fin du règne de Louis XVI, et devint plus tard très en
faveur auprès de Napoléon. Leur grand luxe, leur fastueuse résidence de
Champgrenon n'allaient pas parfois sans écraser un peu la pauvre Mme
de Lamartine qui écrivait un jour: «Après dîner Mme de Rambuteau est
venue avec ses enfants faire une visite; elle passe beaucoup de temps à
Paris, elle a beaucoup de fortune et un grand train. Quand je vis son
beau carrosse, ajoute-t-elle mélancoliquement, ses superbes chevaux
auprès de mon modeste équipage, j'eus un petit moment de honte que je me
reproche...»
À Bussière et à Milly, il y avait l'abbé Dumont, grand ami du chevalier
et qui chassait avec lui; les du Sordet; M. de Valmont, vieux
gentilhomme courtois et lettré, et l'excellent M. de Vaudran: emprisonné
à Lyon pendant la Terreur il avait été rendu à la liberté après
Thermidor. Il s'établit alors à Bussière avec sa mère et ses soeurs et y
demeura jusqu'à sa mort survenue en 1820. C'était, paraît-il, un érudit
et brillant causeur qui charmait l'enfant par de belles histoires et lui
donna ses premières leçons de dessin et d'écriture. Plus tard, il le
patronna à l'Académie de Mâcon et s'intéressa à ses premiers essais
poétiques, mais mourut sans connaître la gloire de son ancien élève
qu'il aimait beaucoup. Il était le grand-oncle de Léon Bruys d'Ouilly,
l'ami d'enfance à qui sont dédiés les _Recueillements_, romanesque et
beau garçon qui succéda à lord Byron dans le coeur de la comtesse
Guccioli, pour laquelle il se ruina complètement[91].
[Note 91: Cf., sur la famille Bruys, _Ann. de l'Académie de Mâcon_,
3e série, vol. IX: la Famille Bruys, par Paul Maritain.]
* * * * *
Parfois on descendait en char à boeufs, raconte Mme de Lamartine, la
petite route en lacets qui serpente à travers les vignes de Milly à
Pierreclos. Là, à l'abri d'un antique donjon féodal qui commande une
gorge étroite et fleurie, vivait le vieux comte Jean-Baptiste de
Pierreclau, colosse d'un autre temps et qui, malgré la Révolution,
régnait toujours par la terreur sur ses anciens vassaux. Conseiller du
roi et trésorier de France à Lyon à la fin du XVIIIe siècle, il avait
épousé Mlle de la Rochetaillée et menait un train de prince à Mâcon
où il possédait deux magnifiques hôtels; la Terreur l'envoya en prison
et dispersa sa famille.
Le calme revenu, il rentra dans son château dévasté, en proie à une
fureur indicible: tant bien que mal il reprit sa vie, mais au point où
on l'avait interrompue malgré lui. Dans les _Confidences_, Lamartine
nous a laissé un pittoresque tableau de son existence, où revit
l'étrange physionomie de ce vieux royaliste irréductible et hautain.
«Figure des romans de Walter Scott, dit-il, vieillard illettré et rude,
sauvage, absolu sur sa famille, bon au fond, mais fier et dur de langage
avec ses anciens vassaux qui avaient saccagé sa demeure pendant les
premiers orages de la Révolution.»
On jouait, paraît-il, à Pierreclos du matin au soir et c'était la seule
manière de passer le temps; puis, le maître du château armé d'un
porte-voix donnait les ordres à ses fermiers du haut de la terrasse
escarpée qui dominait la vallée. Ses six enfants se mouraient d'ennui
auprès de leur père. Un fils, après de romanesques aventures, s'était
marié à la jeune fille d'un vieux chouan dangereux mégalomane qui eut
son heure de célébrité, le baron Dézoteux-Cormatin, et habitait la
splendide résidence seigneuriale des anciens marquis d'Huxelles. Plus
tard, Lamartine se liera intimement avec ce chevalier de Pierreclau, âme
sentimentale et chevaleresque qui avait hérité des sentiments
monarchistes de son père[92].
[Note 92: Jean-Baptiste Michon de Pierreclau, baron de Cenves, comte
de Bertzé, seigneur de Pierreclos, né le 20 septembre 1737, marié à
Saint-Étienne en Forez, le 27 avril 1767, à Marguerite Bernon de
Rochetaillée; il eut pour enfants: 1º Jean-Gabriel, marié à
Jeanne-Théodore Laborier; 2º Guillaume, marié à Nina Dézoteux; 3º
Marguerite, mariée à M. Mongeis; 4º Jeanne, mariée au comte de
Champmartin; 5º Antoinette, mariée au comte de Regnold de Sérezin; 6º
Catherine, morte fille.
Une fille de Jean-Gabriel et de Jeanne-Théodore Laborier fut la baronne
de Montailleur-Ruffo, amie de Chateaubriand, et la fille unique de M. de
Champmartin épousa Niepce, l'un des inventeurs de la daguerréotypie.]