s'efforcera alors dans ses souvenirs, ses commentaires et sa version du
_Manuscrit de ma mère_ de lui faire jouer, dans son adolescence, un
rôle qu'elle n'a jamais tenu. Pieuse invention que cette lecture à Milly
de l'_Isolement_, du _Désespoir_ ou de l'_Épître à Byron_! Mme de
Lamartine, qui en 1808 notait avec un peu d'orgueil les premiers essais
poétiques de son fils, n'eût pas manqué d'en transcrire le récit,
surtout si, comme il l'a prétendu, la lecture du _Désespoir_ eut été
entre eux la cause d'une grave discussion. Bien mieux, ce fut par une
étrangère qu'elle entendit parler pour la première fois des futures
_Méditations_: le 9 juin 1819, en effet, Mme de l'Arche, cousine de
Mme Haste sa nièce--c'est la fameuse «princesse italienne» qui soigna
Lamartine à Paris pendant sa maladie,--était de passage à Mâcon. «_Elle
m'a apporté des vers d'Alphonse_, dit Mme de Lamartine, _qui sont des
stances religieuses et des Méditations mélancoliques; il y a vraiment de
très belles choses_.» Une autre courte mention le 6 janvier 1820 où on
lit: «_Alphonse va faire imprimer des vers; il en a fait vraiment de
très beaux et sur de beaux sujets très religieux_». C'est tout; à Milly
l'apparition des _Méditations_ passa inaperçue, car la mère avait alors
en tête d'autres soucis plus sérieux: le mariage de son fils et son
établissement.
Mais ce que Lamartine tient incontestablement de sa mère, c'est cette
âme inquiète et tourmentée, cette sensibilité rare que l'on retrouve à
chaque page du _Journal intime_; ce sont surtout les germes de sa
religion profonde et vivace qui s'épanouiront ensuite à Belley. Au
cours de sa vie orageuse, sa foi subira bien des assauts et connaîtra
bien des défaillances, mais il y reviendra toujours comme à l'unique
consolation. De bonne heure, la croyance de Mme de Lamartine avait
marqué des traces ineffaçables dans l'âme de l'enfant, et l'on peut dire
que le souffle chrétien qui anime toute sa poésie est l'oeuvre absolue et
entière de sa mère.
Elle conservera aussi une influence indiscutable sur ses actes. La
vénération dont il l'entourait le fit souvent se courber, en pleine
maturité, devant les avis qu'elle lui donnait[75]. Tout ce qui touchait
à son génie qu'elle voulait purement chrétien, l'affectait
profondément: «Alphonse va faire imprimer des vers, écrit-elle le 10
mars 1825, c'est une suite de _Childe-Harold_, espèce de poème de lord
Byron. Ce sujet m'inquiétait et m'inquiète encore beaucoup; j'ai dit ce
que je croyais devoir dire, car je ne suis pas là pour louer, mais pour
avertir». Jamais, de l'avis de ceux qui les connurent tous deux,
Lamartine n'eût osé commencer du vivant de sa mère sa politique
d'opposition contre le gouvernement de Juillet car elle gardait aux
d'Orléans un respect profond. En 1825, lors du retentissement causé par
deux malencontreux vers du _Chant du Sacre_, elle écrira sévèrement à
son fils et ne désarmera que devant les explications, assez confuses,
semble-t-il, qu'il lui donna[76]. De même, Mme Delahante est
persuadée que _Jocelyn_ et _la Chute d'un Ange_ auraient subi
d'importants remaniements si la mère du poète avait été là[77].
[Note 75: Le 23 février 1823, Mme de Lamartine note dans son
journal: «Alphonse travaille à son nouveau volume de Méditations; j'ai
toujours peur qu'il ne profane son talent en parlant le langage des
passions. Je lui ai écrit justement là-dessus.»
Mme de Lamartine venait en effet de lire dans la 9e édition des
_Méditations_, parue un mois auparavant, une pièce nouvelle intitulée
_Philosophie_, et dédiée au marquis de la Maisonfort. Aussitôt, elle
écrivit à son fils la lettre suivante:
Ton père, mon cher Alphonse, me lit sa lettre. J'y vois avec
plaisir qu'il te dit aussi mon opinion. Oui, cette pièce à M. de
Maisonfort m'a beaucoup tourmentée. J'ai une si grande horreur de
cette abominable philosophie que je frémis de tout ce qui en a
l'apparence, venant de toi surtout. Tu es né pour être religieux,
essentiellement religieux, ton talent n'est beau que parce qu'il
vient de là. Ne le profane point, mon enfant; que ta reconnaissance
pour les grâces dont Dieu te comble rappelle toujours toutes tes
pensées à lui, ne travaille que pour sa gloire, ne transige point
avec l'esprit et les passions du monde, dédaigne ce moyen de
succès, comme tu le fais sûrement dans ton âme.
Ô mon enfant, tu éteindrais dans la _boue_ le brillant flambeau que
le ciel t'a donné pour répandre la vraie lumière; n'écris rien de
ce que tu jugeras bien sévèrement un jour, et que tu voudras
peut-être effacer au prix de tout ton sang, quand il ne sera plus
temps.
Adieu, j'en ai assez dit.
{_Lettre inédite._}]
[Note 76: Les deux vers incriminés visaient le duc d'Orléans à qui,
au sacre de Reims, Lamartine faisait dire par Charles X:
Ce grand nom est couvert du pardon de mon frère.
Le fils a racheté les fautes de son père.
Mme de Lamartine a consacré à cet incident deux pages de son journal,
ce qui prouve à quel point elle l'eut à coeur. Malheureusement, Lamartine
a déchiré et noirci le feuillet, dont quelques fragments seulement sont
encore lisibles. On y voit que le poète donna pour excuse à sa mère, une
«inadvertance», une «négligence poétique», explication qui satisfit
peut-être Mme de Lamartine, mais parut insuffisante au duc d'Orléans,
car sur sa demande les exemplaires du _Chant du Sacre_ furent retirés du
commerce, et il fallut procéder à un second tirage où les vers étaient
corrigés et adoucis.]
[Note 77: Cf. _Souv. de Mme Delahante_, I, p. 106.]
Tel est le milieu où va croître et se développer l'âme de l'enfant, plus
souvent arrêtée et contrariée, à vrai dire, qu'encouragée et comprise.
Chacune des figures que nous venons d'esquisser jouera un rôle dans sa
jeunesse, influera plus ou moins sur sa pensée et sur ses actes. Mais
conclure de là, comme il l'a laissé entendre lui-même, que certaines
d'entre elles, «l'oncle terrible» surtout, par leur contrainte et leur
mainmise sur son existence ont en quelque sorte retardé l'éclosion des
_Méditations_ serait une grave erreur. Lamartine fut maître de sa vie à
dix-huit ans, et libre de l'organiser à sa guise pourvu qu'il prît une
occupation. Sans doute, les Lamartine n'encourageront nullement sa
vocation poétique et même la contrarieront parfois; mais on connaît
leurs raisons, et d'ailleurs lui-même en fut un peu responsable, car de
bonne heure il se réfugia dans la solitude morale, hautain et découragé.
Cette adolescence difficile servit son génie: l'amertume, les heurts,
stimulent Lamartine. Ses _Méditations_, écrites fiévreusement, en pleine
crise, au moment des pires froissements avec sa famille, des maladies et
des difficultés qui l'accablent, en sont le meilleur témoignage. De 1820
à 1830, alors qu'il coule on paix des jours heureux, son oeuvre poétique
s'en ressent: les _Nouvelles Méditations_--à part quelques pièces
antérieures à 1820--n'égalent pas les premières: la _Mort de Socrate_,
le _Chant du Sacre_ ne sont que des oeuvres facilement rimées et dont
lui-même ne pensait pas grand'chose. Les _Harmonies_ même, écrites au
jour le jour de 1825 à 1830, sont d'une autre manière, adoucie et plus
paisible. Il faut remonter jusqu'à _Némésis_, plus loin encore à l'_Ode
au comte d'Orsay_, à _la Vigne et la Maison_ et à cette admirable
_Invocation à la Croix_ qui ne fut publiée qu'après sa mort pour
retrouver l'inspiration mélancolique, désespérée et hautaine des
premières _Méditations_.
CHAPITRE III
LES LAMARTINE PENDANT LA TERREUR.
LES PREMIÈRES ANNÉES.
À s'en tenir au seul témoignage de Lamartine, il serait difficile de
connaître le véritable lieu de sa naissance, puisque dans ses poèmes et
ses souvenirs il a tour à tour indiqué Saint-Point, Mâcon et Milly comme
son berceau[78]. Toutefois, grâce à son acte de baptême, on sait qu'il
naquit à Mâcon le 10 octobre 1790, fut baptisé le lendemain par le curé
de Saint-Pierre, et eut pour parrain et marraine son grand-père de
Lamartine, malade et représenté par son fils aîné, et sa grand'mère
maternelle Mme Des Roys. Mme de Lamartine nous apprend que
quelques heures après sa naissance l'enfant fut porté au couvent des
Ursulines où la supérieure, Mme de Luzy, une bonne vieille
grand'tante, présenta l'enfant à la chapelle de la Vierge, et que toute
la communauté pria pour lui.
[Note 78: Cf. _Harmonies_: Milly ou la TERRE NATALE. _Confidences_
(p. 65): LE VILLAGE OBSCUR OÙ LE CIEL M'A FAIT NAÎTRE. Dans _Souvenirs
et Portraits_ (Comment on devient poète), il termine également une
description de Milly par ces mots: «C'EST LÀ QUE JE SUIS NÉ, et que je
grandissais». Voilà pour Milly. Dans les _Recueillements_ (vers écrits à
l'Ermitage), on lit:
Ô vallons de Saint-Point, ô cachez mieux ma cendre
Sous le chêne NATAL de mon obscur vallon.
Enfin, dans les _Confidences_ (p. 24), Lamartine déclare qu'il est né à
Mâcon, dans l'hôtel Lamartine, par conséquent rue Bauderon-de-Senecé.]
Des doutes se sont élevés au sujet de la maison natale du poète[79]: en
effet, les Lamartine possédaient alors deux immeubles à Mâcon. L'un,
l'hôtel familial, était situé au numéro 3 de l'actuelle rue
Bauderon-de-Senecé, au XVIIIe siècle rue de la Croix-Saint-Girard, et
sous la Révolution rue Solon; l'autre occupait le numéro 18 de la rue
des Ursulines, devenue pendant la Terreur rue Jean-Jacques-Rousseau.
Dans laquelle de ces deux maisons Lamartine vit il le jour? La question
en soi est de peu d'importance, car toutes deux ne formaient en réalité
qu'un même immeuble compris dans l'angle formé par les deux rues à leur
intersection, et il existait entre elles une cour, un passage et des
jardins communs. Néanmoins, la maison de la rue des Ursulines est bien
la maison natale du poète et il existe deux témoignages qui devraient
clore la discussion.
[Note 79: On trouvera le détail de la question dans une étude de M.
Paul Maritain, la Maison natale de Lamartine (_Annales de l'Académie de
Mâcon_, IIIe série, t. VI). M. Maritain, qui ignorait l'existence des
documents que nous citons plus loin, a conclu que la maison natale du
poète était l'hôtel de la rue Bauderon-de-Senecé.]
Le 21 décembre 1819, Mme de Lamartine a noté dans son journal que son
mari, gêné par une mauvaise récolte, songeait à vendre la maison qu'ils
habitaient à Mâcon et à vivre désormais uniquement à Milly, _ou
peut-être_, ajouta-t-elle, _dans l'ancienne petite maison que nous avons
habitée les premiers temps de notre mariage et qui est à l'abbé de
Lamartine_. Cette maison est bien celle de la rue des Ursulines: nous
savons en effet, par le testament de Louis-François de Lamartine,
qu'elle échut à l'abbé; celui-ci, d'ailleurs, n'y logea jamais et la
louait ordinairement. Le poète la trouva en 1826 dans sa succession, et
la vendit aussitôt car elle était inhabitable. Enfin, on lit dans la
déclaration d'immeubles faite en décembre 1790 par Louis-François au
cadastre de Mâcon et parmi l'énumération de ses propriétés, _une maison
rue des Ursulines occupée par M. de Pra_[80]. Or, si le chevalier
demeurait en décembre 1790 rue des Ursulines, il est fort probable qu'il
y habitait déjà en octobre et qu'il avait reçu à son mariage la
jouissance de cet immeuble jusqu'à la mort de son père, quoique son
contrat n'en fasse pas mention. Il semble donc acquis que Lamartine vint
au monde, non pas dans l'hôtel de la rue Bauderon-de-Senecé, mais dans
la petite maison de la rue des Ursulines.
[Note 80: Nous donnons ici le texte complet de cette pièce, copié
sur le brouillon de Louis-François de Lamartine, et qui donne quelques
détails curieux sur son train de maison au début de la Révolution.
Déclaration de maison, etc., faite en 1790. Décembre.
Maison rue des Ursulines, _occupée par M. de Pra_.
32 pieds de face sur ladite rue.
80 pieds en petite cour.
En partie un seul étage, partie deux étages.
Sans locataires, ni magasins, etc.
Contenance totale: une coupée et demie ou trois toises.
Propriétaire M. L.-Fr. de La Martine, marié,
ayant six enfants dont cinq à sa charge.
Domestiques mâles, 4.
Domestiques femelles, 3.
Chevaux de carosse, 2.
Maison par luy occupée sur les remparts
[_hôtel de la rue de Senécé_], façade 60 pieds.
3 980 pieds superficiels pour la maison.
1 020 pieds pour les écuries qui ont 30 pieds de face environ.
1 230 pieds en cour.
Les deux tiers à deux étages, l'autre tiers à un étage.
Sans aucun locataire, boutique ni magasin.]
* * * * *
À sa naissance, l'enfant était d'une constitution délicate qui donna,
paraît-il, des inquiétudes à sa famille. Il a raconté plus tard comment
sa mère, pour le changer d'air, alla passer avec lui l'été de 1791 à
Lausanne. Nous n'avons sur ce séjour que son seul témoignage et le
_Journal intime_ n'en rappelle aucun souvenir. Pourtant, il demeure très
vraisemblable, car la plupart des familles du pays profitaient souvent
de l'été pour se rendre en Suisse dont la frontière n'était éloignée que
de quelques journées. Quant aux détails abondants et pittoresques dont
il a nourri son récit, nous sommes obligés de lui en faire crédit: à
l'en croire, une intimité très grande existait entre les Lamartine et le
vieil historien anglais Gibbon que Mlle Des Roys aurait connu dans
sa jeunesse au Palais-Royal; une haie de jasmin séparait seule les deux
jardins et, dira-t-il, en parlant de Gibbon, «ses genoux étaient devenus
mon berceau[81]».
[Note 81: M. H. Remsen Whitehouse, un érudit américain à qui rien de
ce qui touche Lamartine n'est étranger, a bien voulu se charger pour
nous d'obligeantes recherches à Lausanne, mais qui sont restées vaines.
On en trouvera le détail sous sa signature dans la revue _l'Écho des
Alpes_ de septembre 1908.]
Mais si l'historien était bien à Lausanne en 1791--il y séjourna de 1784
à 1797,--le journal de Mary Holroyd fille de lord Scheffield, qui fut
son hôte de juin à octobre de la même année, ne mentionne nullement les
Lamartine dans la liste très détaillée qu'elle donne des habitués de la
_Grotte_; la _Correspondance_ et l'_Autobiographie_ de Gibbon sont tout
aussi muettes sur ce point. Enfin il est assez difficile d'admettre
qu'il ait connu Mlle Des Roys au Palais-Royal: il fut bien un assidu
de la petite cour du duc d'Orléans, mais il quitta définitivement Paris
en 1784. À cette date, la jeune fille avait quatorze ans et n'était
qu'une enfant. Quoi qu'il en soit, sans mettre en doute ce voyage à
Lausanne, il est certain qu'il fut très court. Mme de Lamartine était
en effet en novembre de retour à Mâcon, pour ses couches, et sa présence
nous y est attestée par l'acte de baptême de son second fils Félix, mort
deux ans plus tard[82].
[Note 82: Le petit Félix fut le second des enfants de Pierre de
Lamartine. Il mourut à Mâcon à l'âge de deux ans et demi. Le _Journal
intime_ ne fait jamais mention de ce fils, dont Lamartine n'ignorait pas
l'existence; en effet, alors que dans le _Journal intime_ on lit, à la
date du 11 juin 1801: «J'en ai déjà cinq actuellement [enfants], quatre
filles et un fils», il ajouta dans sa version du _Manuscrit de ma mère_:
«après en avoir perdu un».
En réalité, Mme de Lamartine eut neuf enfants: deux fils, Alphonse et
Félix, et six filles, Mélanie, Célenie (mortes toutes deux à quelques
mois), Cécile, Césarine, Eugénie, Sophie et Suzanne.]
C'est à cette époque que la situation commença à devenir difficile pour
les Lamartine: la royauté étant en péril, le chevalier fit aussitôt son
devoir de soldat et de gentilhomme, et ce fut le premier signal de la
dispersion du foyer.
Bien que démissionnaire le 1er mai 1791 pour n'avoir pas à prêter
serment à la Constitution, il se rendit en mai 1792 à Paris offrir ses
services au Roi. Un mémoire présenté en 1814 à Louis XVIII en vue
d'obtenir la croix de Saint-Louis et apostillé par un parent de sa
femme, le président Henrion de Pensey alors ministre de la justice, nous
donne quelques détails sur son dévouement fidèle mais obscur, et qui
confirment entièrement le récit des _Confidences_ et de l'_Histoire des
Girondins_[83].
[Note 83: _Arch. de la guerre_ (section administrative), dossier
Pierre de Lamartine. Pierre-Paul Henrion de Pensey, premier président de
la Cour de cassation (1742-1829), était le frère d'Henrion de
Saint-Amand, beau-frère de Mme de Lamartine.]
Dès son arrivée, suivant en cela l'exemple de la noblesse de France, il
fit demander au Roi ses ordres, soit pour émigrer, soit pour rester.
Louis XVI, comme à tous, lui répondit de demeurer. Il obéit et ne
manqua aucune occasion de se rendre aux Tuileries chaque fois que le
château fut menacé; il s'y trouvait même le 10 août, resta jusqu'après
l'attaque, combattit l'un des derniers. Poursuivi par les vainqueurs, il
échappa aux massacres de la Force grâce à la complicité d'un des
jardiniers d'Henrion de Pensey qui se trouvait parmi les émeutiers et
eut pitié de lui. Il le cacha et lui fournit des vêtements qui lui
permirent de circuler dans Paris sans éveiller l'attention. Le chevalier
erra alors quelques jours, ne sachant quel parti prendre, puis reprit le
chemin de Mâcon. À son arrivée, il trouva le pays en pleine émeute.
Déjà, trois ans auparavant, dans les derniers jours de juillet 1789, une
véritable Jacquerie avait éclaté dans le Mâconnais. À Cormatin, à Cluny,
à Hurigny, à Saint-Point surtout,--qui appartenait encore aux
Castellane,--les paysans avaient envahi le château, brûlé les terriers
et les titres de redevances. Les Lamartine ne furent pas épargnés: le 27
juillet, leur petite propriété de Pérone était dévastée et leur
concierge qui tentait de s'opposer au pillage se noya dans le puits où
on l'avait jeté. Le jour même, le curé de Pérone, Étienne Moiroux, était
assailli au presbytère, et brutalisé. Mais les années 1790-1791 furent
plus calmes; le mouvement ne reprit qu'en 1792, lors de la réforme du
clergé.
Lamartine, en divers endroits de son oeuvre, s'est longuement étendu sur
les persécutions que sa famille eut à subir pendant la Terreur. Si l'on
en excepte l'épisode d'après lequel son père aurait échangé des lettres
avec sa mère, de la prison aux fenêtres de la maison de la rue des
Ursulines située en face, où elle se serait retirée, tout ce qu'il y a
raconté est exact, à quelques détails près. Grâce aux Archives de
Saône-et-Loire, il est d'ailleurs facile de rétablir l'existence des
Lamartine durant les années 1792-1795.
Ils ne commencèrent guère à être inquiétés qu'en 1792, à la suite de
l'émigration du fils aîné François-Louis, émigration qui dut être
extrêmement courte, mais qu'il n'est guère possible de mettre en doute.
Dans la _Liste générale des émigrés_[84], on trouve en effet à la lettre
L un tableau où figurent Louis-François le père et François-Louis le
fils, dont les biens furent mis sous séquestre les 5 juillet, 20
septembre et 28 novembre 1792. Aussitôt, le vieux seigneur de Montceau
protesta avec énergie et fit parvenir aux directoires de Saône-et-Loire
et de la Haute-Saône des attestations de civisme et des certificats de
résidence, mais pour lui seul, et sans jamais faire mention de son fils
dont on ne trouve aucune réclamation; ceci semble suffisamment prouver
qu'il n'était pas alors en France. On ne tarda pas d'ailleurs à faire
droit aux requêtes de Louis-François: le 12 avril 1793 il obtenait la
mainlevée des scellés apposés à Montceau et à Milly, le 24 mai celle des
propriétés de Franche-Comté[85].
[Note 84: Paris, Imprimerie nationale, an II.]
[Note 85: Ces deux arrêtés ont été publiés par M. Reyssié (_la
Jeunesse de Lamartine_, 24-25).]
Prévenu sans doute des conséquences qu'allait entraîner sa disparition,
François-Louis revint à Mâcon, où on le trouve en octobre. Mais il
paraît impossible de mettre en doute son émigration, contestée par
Lamartine, puisqu'il n'existe aucune protestation émanant de lui contre
la qualité qu'on lui prêtait, que son père n'agit qu'en son nom propre
dans toutes ses revendications, et qu'à la fin de 1793 les Lamartine
furent emprisonnés comme parents d'émigré.
Contrairement à ce qu'on lit dans les _Confidences_, le grand-père du
poète ne fut pas détenu; sans doute, son âge lui valut-il cette
exception, car il avait alors quatre-vingt-trois ans. Sa femme et lui
passèrent toute la période de la Terreur dans leur maison de Pérone,
après que l'hôtel de Mâcon eut été mis sous séquestre le 13 août 1792.
On ne les y aurait probablement guère inquiétés davantage, si avec un
entêtement indomptable il n'avait à chaque instant attiré l'attention
sur lui.
En effet, le curé de Pérone, qui en 1789 avait été à moitié assommé par
les émeutiers, s'était empressé de prêter serment à la constitution
civile du clergé, afin de s'éviter le retour de semblables désagréments.
Immédiatement, Louis-François, fidèle à ses principes, refusa les
services de l'infortuné, et fit dire la messe chez lui par un prêtre non
assermenté qu'il avait recueilli. L'habituelle dénonciation ne se fit
pas attendre: le 23 juin 1794, le directoire de Saône-et-Loire,
_instruit que les biens des époux Lamartine, ex-nobles, ne sont pas dans
la main de la nation, bien qu'ils doivent être séquestrés_, fit apposer
à nouveau les scellés à Montceau, Milly, Mâcon et tous les biens que
Louis-François avait fini par récupérer à force de réclamations. Le 25
août on vendit sur pied leurs récoltes au bénéfice de la République et
cette vente produisit un total de 124 000 livres en assignats. Quant aux
deux vieillards, on se contenta de les détenir à domicile, estimant sans
doute que leur âge les rendait peu redoutables, jusqu'à l'apaisement qui
suivit la mort de Robespierre.
* * * * *
Les aventures des trois fils furent plus sérieuses. L'aîné, on l'a vu,
avait émigré, mais il était de retour à Mâcon en octobre 1793. Le
registre d'écrou porte qu'il fut emprisonné aux Ursulines le 13 de ce
même mois, et que son déplorable état de santé lui valut d'être interné
à l'hôpital. De ses fenêtres il pouvait voir la demeure familiale, car
la prison des Ursulines avait remplacé le couvent du même nom qui
faisait face à la maison natale du poète. Il n'y resta que peu de temps:
le 9 novembre il était avec ses frères et soeurs transféré aux
Visitandines d'Autun, également devenues prison nationale, et il n'en
sortit que le 30 septembre 1794[86].
[Note 86: Cf. Arch. dép. de Saône-et-Loire: «Liste d'hommes et de
femmes détenus à Mâcon, Autun, etc.». Ce document, retrouvé et acquis
récemment par M. Lex, confirme une fois de plus l'exactitude de certains
petits détails des _Confidences_, puisqu'on y lit que la famille de
Lamartine fut emprisonnée à Autun. M. Reyssié avait mis en doute cette
assertion. Sur cette liste, figurent les noms de Pierre, François-Louis,
l'abbé, Suzanne et Charlotte. Mlle de Montceau, qui était faible
d'esprit, évita ainsi les poursuites, et fut détenue à Pérone avec son
père et sa mère.]
Pour l'abbé, il figure sur une liste de dénonciation datée du 21 octobre
1793 et qui concernait 54 prêtres non assermentés; le 25 il était arrêté
à Pérone chez son père. D'après une pièce de son dossier aux Archives
Nationales, il aurait prêté serment le 30 septembre 1792. Il y a là une
erreur, car la suite de ses tribulations et surtout l'attitude de son
père démentent entièrement cette assertion. Il figure au contraire au
début de 1792 avec sa soeur Suzanne, l'ex-chanoinesse, à «l'état général
des pensionnaires de deux sexes jouissant d'une pension à la charge du
trésor national», ce qui confirme qu'il avait alors renoncé à ses
fonctions pour ne pas prêter le serment, et l'on a vu déjà qu'il fut
incarcéré comme non assermenté.
Arrêté le 25 octobre, il fut condamné le 13 novembre à la déportation;
on le transfera alors de Mâcon à Autun, d'où il fut extrait le 25 avril
1794 pour être conduit à Cayenne avec 18 autres prêtres. À Rochefort, on
l'embarqua sur le _Washington_, vaisseau ponton où les prisonniers
attendaient en cas de réclamation que le gouvernement ait définitivement
statué sur leur sort. Il y demeura trois mois.
Pendant ce temps, on procédait à Mâcon à la vente publique des meubles
et effets lui ayant appartenu et qui se trouvaient dans sa chambre de
l'hôtel Lamartine mis sous scellés. Le citoyen Durand acquit pour 112
livres une commode en bois de rose; le citoyen Ducartel, un «bonheur du
jour» pour 140 livres, et les citoyennes Chédé et Droit se disputèrent
deux paires de chaussures, quatre bonnets de nuit, un habit de drap
gris, un autre de kalmouck violet, une «anglaise» de drap gris et sa
veste pour 65 livres, tandis que le citoyen Lacombe se voyait adjuger à
21 livres 10 sols la petite pharmacie et les outils de tourneur de
l'abbé.