il se retira à Milly dont il ne bougea plus jusqu'à sa mort, si ce n'est
à partir de 1805 pour aller passer l'hiver à Mâcon. C'était un bel
homme, robuste et sain, qui ne dérogea pas à cette étonnante vitalité
des Lamartine puisqu'il mourut presque centenaire. Bourru d'apparence,
il alliait des manières un peu rudes à une grande simplicité et à un
coeur excellent. Fixé à la campagne d'abord par nécessité, il finit par
s'y trouver bien et perdit vite le goût des villes; pour lui faire
acheter une maison à Mâcon, sa femme fut même obligée de plaider la
cause de leurs filles qui, devenues grandes, avaient besoin d'une
éducation moins villageoise. Jamais, on ne put vaincre dans sa famille
cette horreur des cités bruyantes; de 1792 à 1844, date de sa mort, il
ne consentit qu'une fois à s'arracher à sa chère solitude pour aller en
1814 présenter à Louis XVIII les hommages de la ville et poursuivre avec
opiniâtreté la croix de Saint-Louis, unique ambition de cette âme fidèle
aux Bourbons. Après quoi, satisfait, il rentra à Milly sans vouloir
jamais retourner à Paris par la suite, même au plus fort des triomphes
poétiques et politiques de son fils.
Au fond, il aimait la vie simple, la campagne et ses plaisirs, chasse,
pêche, cheval, se levait et se couchait tôt, lisait peu. Son seul souci
fut l'entretien et l'embellissement de ses vignes, il courait lui-même
les marchés vendre son vin et ses récoltes et choisir soigneusement ses
bestiaux. Pour le reste, il s'en remettait entièrement à sa femme et à
son frère, surtout en ce qui concernait son fils dont l'âme tourmentée
et insatisfaite lui échappait complètement. On chercherait en vain
quelle influence il put avoir sur les destinées et l'éducation du poète.
Volontairement, il se tint toujours à l'écart, se contenta d'approuver
les décisions du chef de famille, lassé, surtout après 1810, de cette
détresse morale et de cette nature hésitante qui cadrait si mal avec son
propre tempérament et dont il ne comprendra que beaucoup plus tard les
mobiles secrets. Mais la mère sera là pour atténuer les froissements
entre ces deux caractères si différents.
CHAPITRE II
LA MÈRE
En oubliant l'image que Lamartine a tracée de sa mère et en ne
l'étudiant qu'à travers son journal, ses lettres et les témoignages de
ceux qui l'ont connue, on peut arriver à préciser cette figure que le
poète, dans son pieux amour, s'est appliqué à idéaliser et à rendre
presque immatérielle.
Mme de Lamartine fut une femme simple, bonne, aimante, et
profondément religieuse; sa vie se sépare en quatre périodes inégalement
remplies de joies et de douleurs. La première s'étend de sa jeunesse à
son mariage; la seconde de son mariage à la majorité de son fils; la
troisième de 1811 aux _Méditations_; la dernière de 1820 à sa mort
survenue en 1829. Ainsi, chacune de ces étapes est liée à quelque grand
événement de la vie de son fils: c'est que son premier-né demeura
toujours le plus aimé; elle le voyait différent des autres et réservait
pour lui le meilleur de sa tendresse.
Elle était née à Lyon le 8 novembre 1770, et sa première enfance avait
été confiée à sa grand'mère paternelle, car son père, en incessantes
tournées d'inspections, et sa mère, retenue au Palais-Royal par ses
fonctions, n'habitèrent Lyon qu'à de rares intervalles. À dix ans,
Mme Des Roys la garda quelque temps près d'elle à Paris où la petite
Alix devint la compagne de jeux du futur Louis-Philippe; puis quatre ans
plus tard, redoutant qu'elle fût trop mêlée au monde de la cour, elle
obtint du duc d'Orléans des lettres d'admission pour elle au chapitre
noble de Saint-Martin de Salles, en Beaujolais, où sa fille aînée,
Césarine, se trouvait déjà. Salles, situé à quelques kilomètres de
Villefranche-sur-Saône, fut primitivement un prieuré dépendant de
l'abbaye de Cluny. À la fin du XIIIe siècle des Bénédictins s'y
installèrent, et en 1782 le prieuré fut, par lettres royales, déclaré
chapitre noble, c'est-à-dire que, pour y être admises, les religieuses
devaient faire preuves d'au moins quatre quartiers du côté maternel et
de six du côté paternel.
Lorsque Mlle Des Roys entra à Salles, le couvent était devenu une de
ces institutions mi-mondaines, mi-religieuses de l'ancien régime, où les
jeunes filles achevaient leur éducation. La vie qu'on y menait n'avait
rien d'austère, puisque chaque élève y possédait une petite habitation
et un jardinet qu'elle partageait avec une «mère». D'ailleurs Alix Des
Roys, qui demeura à Salles de 1784 à 1789, venait chaque année passer
deux mois à Paris avec ses parents.
Il nous reste deux portraits d'elle pendant ce séjour au couvent. L'un
est une miniature qui la représente dans l'austère vêtement noir des
chanoinesses-comtesses, avec la fanchon de soie noire, la guimpe de
broderie blanche et la croix d'émail épinglée au corsage[73]. Les
cheveux sont d'un blond cendré, les yeux noirs, la bouche fine, le
menton un peu gros, et toute l'expression du visage reflète une
indicible et inquiétante mélancolie. L'on songe alors à ce joli passage
de son journal écrit trente ans plus tard, un jour où, conduisant son
fils à Lyon, elle passa devant l'ancien couvent de sa jeunesse:
J'éprouvais encore de douces émotions, dit-elle, en revoyant ce
charmant Beaujolais où j'ai passé une jeunesse si heureuse; mille
souvenirs se succédaient rapidement dans ma tête ou plutôt dans mon
coeur, car c'est là que presque tous les moments de ce temps sont
gravés. Je me voyais, de quinze à vingt ans, simple, jolie,
fraîche, plaisant à tout le monde...
[Note 73: Ce portrait, que M. Reyssié a cru perdu, appartient
aujourd'hui à Mme Frédéric de Parseval, arrière-petite-fille de
Mme de Lamartine. Le poète, qui en a fait une description assez
fidèle dans les _Confidences_, l'avait fait mouler en couvercle sur une
petite boîte d'argent.]
L'autre portrait est une longue épître en vers du chevalier de Bonnard,
poète du duc de Chartres, et qui précéda Mme de Genlis comme
gouverneur des enfants d'Orléans; elle fut adressée à Mme Des Roys,
dont il fréquentait le petit cercle et qu'il avait connue chez Buffon,
pour célébrer la grâce et les mérites de ses deux chanoinesses. Comme
tous les vers de Bonnard, ceux-ci sont médiocres, mais ils valent d'être
cités pour la spirituelle et vivante image qu'ils donnent de la jeune
fille à quinze ans:
Quant à notre autre chanoinesse
Que nous nommons Madame Alix,
Elle a sans doute aussi son prix.
Mais quoiqu'elle entende la messe
Et chante l'office assez bien,
Qu'elle soit de discret maintien
Et même qu'elle aille à confesse,
Ô mère! tenez pour certain
Qu'elle a le goût un peu mondain.
À quinze ans elle était jolie,
Et spirituelle et polie,
S'exprimait avec agrément
Quoiqu'un peu trop rapidement;
Était tout yeux et tout oreille,
Remarquait, citait à merveille,
Marchait, dansait légèrement,
Aimait la bonne compagnie,
La musique, la comédie,
Soutenait, par le clavecin,
Un son de voix très argentin,
Jugeait les Beaulard, les Bertin,
Connaissait les moindres nuances
Et l'effet et les différences
Des poufs, des chapeaux de satin;
...D'où je conclus, à juste titre,
Qu'elle quittera son chapitre
Tôt ou tard, pour prendre un époux,
Beau, jeune, riche, aimable et doux[74].
[Note 74: Ces vers du chevalier de Bonnard ne figurent dans aucune
édition de ses oeuvres. Ils sont cités d'après _l'Investigateur_ de 1853,
où la pièce a paru en entier.]
Le portrait est enjoué et on le sent fidèle; pourtant, il ne faudrait
pas le prendre à la lettre et l'on peut se défier de l'esprit
superficiel du chevalier de Bonnard qui ne pouvait juger la jeune fille
que sur l'apparence de la vie brillante menée au Palais-Royal. D'après
lui, elle était un peu coquette et très mondaine: coquette, c'était une
des exigences de son âge; sans doute aussi aimait-elle le monde; toute
sa vie même elle le regrettera et le confessera souvent dans son journal
au retour des petits bals où elle menait ses filles; Mme Delahante
nous apprend aussi que «Mme de Prat tout en aimant le monde
secrètement, vivait très sédentaire, craignant ses belles-soeurs et son
beau-frère qui, étant âgés et sévères, avaient conservé toutes les idées
d'étiquette du siècle passé». Ceci semble donc acquis, de même que les
talents prêtés par Bonnard à Mlle Des Roys.
Pour compléter cette étude de jeune fille, il reste encore à pénétrer
dans sa pensée et, là, on peut voir qu'à toutes ses qualités extérieures
elle joignait un esprit déjà singulièrement mûri et réfléchi. Dès l'âge
de quinze ans, elle avait pris l'habitude de tenir un journal de sa vie;
celui que nous possédons ne commence qu'en 1801, mais un fragment de ce
premier début a été conservé précieusement par elle comme la ligne de
conduite de son existence. Intercalé dans l'un des douze petits
cahiers, il est daté de mars 1786, et voici ce qu'on y lit:
«...Il n'y a, après tout, qu'une _seule chose_ de nécessaire: il n'est
pas utile, en effet, que je me procure de la dissipation, que je prenne
du plaisir, tout cela passe et ne fait pas le bonheur. Il n'est pas
nécessaire que je plaise au monde, que je sois aimée et recherchée; tout
cela est une source de périls en tous genres, et les personnes qui se
livrent le plus au monde et que le monde lui-même fête le plus sont
souvent par la suite les plus malheureuses...»
Toute la vie de Mme de Lamartine peut se résumer par ces quelques
lignes, écrites à quinze ans; jusqu'à sa mort, ce fut une lutte
perpétuelle et inquiète contre elle-même, où elle s'efforçait de
réprimer ce qu'elle appelait «les choses inutiles», les tendances qui
lui semblaient de nature à éloigner le but qu'elle s'était de tout temps
fixé: la simplicité et la vérité.
* * * * *
Tel était l'état d'âme de la jeune fille au moment où elle abordait le
mariage que lui avait prédit malicieusement Bonnard. On en connaît
l'histoire romanesque.
À Salles, elle s'était liée avec Suzanne de Lamartine, comme elle
pensionnaire du couvent. Le chevalier de Pratz qui, de Montceau ou de
Mâcon, venait souvent voir sa soeur pendant ses congés, connut ainsi
Mlle Des Roys, car le règlement n'interdisait pas les visites. Tous
deux se plurent et le chevalier que l'on songeait à marier sollicita
l'autorisation de sa famille. Le père, tout d'abord refusa, trouvant la
dot insuffisante. Mais il avait compté sans le hasard et la persévérance
des jeunes gens. Le 6 octobre 1789, jour où les Parisiens ramenèrent la
famille royale dans sa capitale, Mme Des Roys et sa fille se
trouvaient à Chatou. Devant la foule ameutée, et les nouvelles qui leur
parvinrent, les deux femmes prises de peur renoncèrent à regagner Paris
et se décidèrent à rentrer à Lyon. En cours de route elles furent
obligées, à la suite d'un accident de voiture que la jeune fille dut
bénir toute sa vie, de s'arrêter à Mâcon. Suzanne de Lamartine prévenue,
résolut alors d'arranger les choses qui traînaient depuis un an et
annonça à son père que Mme Des Roys était de passage et apportait des
nouvelles graves de Paris. Le moyen, pour François-Louis, de ne pas
offrir une hospitalité provisoire aux deux femmes? Elles demeurèrent
chez lui vingt-quatre heures et, à leur départ, séduit sans doute par le
charme de la jeune fille, il finit, comme dans un roman, par accorder
son consentement au mariage.
Le 4 janvier 1790 enfin, le contrat fut signé à Lyon, et l'on y voit que
les jeunes époux étaient plus riches de bonheur que d'argent: le
chevalier avait l'usufruit de Milly jusqu'à la mort de son père, et
c'était tout. Quant à Mlle Des Roys elle apportait, outre quelques
bijoux et meubles, la somme de 50 000 francs, dont 20 000 assurés par un
de ses oncles, et qui n'étaient pas encore versés en 1810 à la mort de
celui-ci. Ainsi, les revenus du jeune ménage se montaient à une douzaine
de mille francs, assez aléatoires d'ailleurs, puisqu'ils étaient
uniquement basés sur les récoltes de Milly.
Le mariage fut célébré le 7 janvier 1790; aussitôt après, la jeune femme
vint s'établir à Milly et de cette date jusqu'en 1808, elle connut une
existence très différente.
La jeune mondaine d'autrefois habite maintenant un village obscur et
sans horizon. Sa maison est petite, sa vie plus que simple, sa fortune
médiocre. Deux ans à peine après son mariage, son mari, ses beaux-frères
et ses belles-soeurs sont emprisonnés et elle reste isolée avec deux
enfants au berceau, près de ses beaux-parents. Puis, le calme rétabli et
le chevalier rendu à la liberté, elle regagne avec lui leur petite
campagne où ils s'installent définitivement.
Dès lors, elle devient entièrement la mère. Ses parents sont loin, les
uns fidèlement attachés à la fortune des d'Orléans qu'ils accompagnent
en exil, les autres réfugiés en Angleterre où ils végètent. Elle vivra
seule à Milly, presque sans nouvelles d'eux. Son unique occupation va
devenir l'éducation de ses enfants.
C'est dans ce rôle, surtout, qu'il est attachant de la suivre. De 1800 à
1808, son journal reflète profondément ses détresses, ses défaillances
morales, et une analyse aiguë d'elle-même qu'elle pousse à un degré
incroyable. Chaque soir, elle se scrute impitoyablement, examine et
résume sa vie quotidienne, les soucis de la journée, et en tire un
enseignement pour l'avenir, sans pouvoir toutefois être jamais
satisfaite de ses actes qu'elle trouve perpétuellement imparfaits et
au-dessous de sa tâche. Chez elle, les accalmies sont rares et, même
dans les périodes d'apaisement et d'équilibre, elle les environne
toujours de l'inquiète restriction qu'elle est trop heureuse et ne
mérite pas son bonheur.
* * * * *
À partir de 1810 sa vie change encore et commence alors pour elle une
époque d'amertumes, de tristesses et de découragements encore plus
profonds. Ses enfants la préoccupent: ses quatre filles, d'abord,
qu'elle mariera toutes à leur temps et heureusement, mais surtout ce
fils, son préféré, dont l'oisiveté, dit-elle, la «tue». L'existence vide
qu'il traîne de Mâcon à Paris, sa fièvre, sa sensibilité, qu'il tient
d'elle au fond, sont autant de tortures pour ce coeur de mère qui ne
demande qu'à être fière de son fils. Son orgueil maternel souffre de
voir la vie de son enfant lui échapper, et elle pleure de n'être plus
comme autrefois sa confidente, elle qui jadis écrivait à propos de lui:
«La chose la plus importante dans l'éducation est d'inspirer une grande
confiance à ses enfants et il faut pour cela les écouter toujours avec
attention et l'air de l'intérêt, quelle que soit la chose dont ils
veulent vous entretenir, parce qu'alors ils prennent l'habitude de vous
parler de tout ce qui les occupe».
Aujourd'hui, il faut deviner plutôt qu'apprendre de lui, les pensées qui
le hantent; il faut aussi brûler en cachette ses mauvais livres, ses
mauvais vers, qui rappellent le malheureux frère qui s'est perdu ainsi,
voir grossir ses dettes qu'elle essaye d'éteindre en réduisant ses
humbles dépenses. Car trop souvent elle sera forcée d'avoir recours à
l'oncle et aux tantes qui la trouveront faible et le lui diront
durement. Toutes les petites ruses qu'il mettra en oeuvre pour lui cacher
ses fredaines et ses aventures l'accableront sans lasser sa tendresse.
«Il me tourmente bien par son caractère inquiet, dira-t-elle un jour,
mais je tâche de le ramener tout doucement; je supporte, c'est ma tâche
actuelle.»
Malgré tout, sa bonté pour lui demeurera inépuisable, comme sa patience.
En 1811, à la suite d'une amourette dont il s'exagéra la valeur, les
Lamartine furent obligés de le faire voyager; il se trouva un jour sans
ressources à Livourne, ayant mangé en un mois ce qu'on lui avait donné
pour six. Les oncles et les tantes qui ont déjà ouvert leur bourse,
restent sourds, cette fois, aux lettres suppliantes, et décident le
retour. Mais il est si heureux là-bas! ses lettres sont si joyeuses et
si tendres! «Il serait trop cruel, écrit-elle alors, de ne pas le
laisser aller jusqu'à Rome dont il est si près», et elle lui envoie de
quoi continuer son voyage.
Mme Delahante, enfant à cette époque, mais qui quarante ans plus tard
ne pouvait rappeler son souvenir sans émotion, nous a laissé d'elle une
image très simple et très émouvante:
«Mme de Prat, âgée de quarante-cinq ans, n'avait jamais été d'une
beauté remarquable, mais le charme qui était en elle tenait à une grande
distinction et à une expression très fine, très spirituelle, en même
temps que très douce et d'une bonté parfaite. Pour faire le portrait de
sa figure il faudrait, avant tout, faire le portrait de son âme, car
c'était de l'âme que venait chez elle le charme extérieur. Je crois que
toutes les vertus solides et les qualités aimables étaient réunies en
cette charmante femme; elle était pieuse comme un ange et d'une piété
indulgente et éclairée qui vous gagnait.
«Elle était sans cesse occupée des pauvres, et elle les visitait soit à
Mâcon, soit à Milly. Son zèle ne connaissait pas de bornes, et, quand
l'argent lui manquait (ce qui lui arrivait parfois, car sa fortune était
plus que médiocre, et sa famille très nombreuse), elle cherchait à le
remplacer par de douces paroles, de bons soins et de bons conseils.
«Elle élevait elle-même ses cinq filles, elle s'occupait extrêmement de
son mari et de son ménage, elle aimait beaucoup le monde, ou plutôt la
société; elle était aimable pour tous, et quoiqu'elle ne pût recevoir
qu'avec la plus extrême simplicité, elle fut toujours à la tête de la
société de Mâcon et y exerça une influence qui ne fut pas entièrement
remplacée.
«Son esprit était à la fois fin et élevé et quoiqu'elle eût passé sa vie
à Mâcon, entourée de toutes les petites passions de province, elle
demeura au-dessus de tout pour la noblesse et l'extrême délicatesse de
son coeur comme par la distinction de son esprit et de ses manières. Sa
vertu, je l'ai dit, n'avait rien de sévère et je n'en veux citer qu'un
exemple: elle ne se permettait jamais la moindre médisance, et souffrait
mort et passion quand elle entendait dire la plus petite chose qui pût
blesser le prochain; elle était gaie, cependant, et ne pouvait
s'empêcher de sourire à un propos spirituel et quelque peu malin. Sa
charité et sa gaieté se livraient alors un combat qui se lisait sur sa
physionomie.
«Mme de Prat était de taille moyenne; elle était mince, sa taille
était souple, sa figure longue et un peu pâle, ses yeux très près du nez
et petits, mais vifs et doux, son nez droit et ses lèvres fort minces.
Son sourire était très gracieux. Je l'ai toujours vue mise de la même
manière: elle ne portait que des robes de taffetas puce.»
À partir de 1820 et jusqu'à sa mort, Mme de Lamartine connut d'autres
joies et d'autres chagrins: ce fut d'abord la gloire soudaine de son
fils, son mariage inespéré, qui marque la fin de cette période de
désoeuvrement dont elle souffrit tant. «Il se dit plus heureux qu'un
roi, écrira-t-elle un jour, et certes, ce n'est pas un langage auquel je
suis accoutumée de sa part.» Elle avoue aussi avoir ressenti «un grand
mouvement de vanité» en lisant dans les journaux le nom de son fils
parmi les personnages illustres de passage à Aix. Puis ce fut la
naissance de son petit-fils qui lui causa une immense joie: «On dit que
cet enfant me ressemble, dira-t-elle avec orgueil; alors, je me
l'imagine comme était son père...».
Bientôt, pourtant, les soucis et les deuils l'accablèrent de nouveau.
Son fils l'inquiétait toujours; «cette ardeur, cette inquiétude de
tête», comme elle appelle dans son simple langage la fièvre poétique qui
le dévore, ne font que la désoler. Presque coup sur coup elle eut à
pleurer la mort de deux de ses filles, Mme de Vignet et Mme de
Montherot, et celle de son petit-fils dont elle avait accueilli la
naissance avec tant de bonheur. Puis, ses deux belles-soeurs et ses deux
beaux-frères disparurent à leur tour. De plus en plus elle se sentait
isolée à Milly.
La dernière joie que connut cet admirable coeur de mère fut de paraître
au bras de son fils à l'Abbaye-au-Bois, dans les salons de Mme
Récamier où, en juillet 1829, Chateaubriand lut des fragments de son
_Moïse_; et voici ce qu'au retour elle écrivait dans son journal:
«Je suis de plus en plus fière et heureuse des admirables qualités
d'Alphonse, malgré les inquiétudes si fondées que j'ai eues sur son
compte. Sa réputation s'agrandit tous les jours, mais ce n'est pas de
son esprit que je dois le glorifier davantage, c'est de la bonne
direction qu'il lui a donnée, c'est de son excellent coeur, c'est de la
beauté de son âme qui se manifeste dans toutes les occasions.» Ainsi, ce
qui la frappa au cours de cette soirée, fut le murmure d'admiration
sympathique qui avait accueilli l'entrée de son fils, et tout le reste
lui parut secondaire:
«Il y avait beaucoup de gens célèbres que je fus bien aise de voir, et
surtout M. de Chateaubriand lui-même que je ne connaissais pas; il me
parut vieux et faible, et les ambitions de ce monde sont bien
mensongères. Sa tragédie est de peu d'intérêt. Mme Récamier a encore
de la grâce et quelques souvenirs de beauté.»
Comme par un étrange pressentiment de sa fin prochaine, les dernières
lignes qu'elle ait tracées dans son journal semblent le clore tout
naturellement. Le 22 octobre 1829 elle écrivait de Milly:
«Je suis seule ici, et cependant je ne m'ennuie pas trop. Je me reproche
au contraire de prendre encore beaucoup trop d'intérêt aux choses de ce
monde et d'avoir peut-être plus de dissipation d'esprit en vieillissant
que dans ma jeunesse, et pourtant je vieillis beaucoup! Que Dieu ait
pitié de moi et me rende ce que je dois être. J'aime à lui dire un
verset d'un psaume qui me touche: Seigneur, vous êtes mon espérance dès
ma jeunesse, ne me rejettez pas dans le temps de ma vieillesse, ne
m'abandonnez pas lorsque les forces me manqueront.»
Elle mourut moins d'un mois après, le 16 novembre, et cette femme
angélique en qui tout était douceur et sentiment eut une fin atroce:
elle fut brûlée vive dans un bain qu'elle voulut réchauffer, surprise
par le jet bouillant qu'elle n'eut pas le temps d'arrêter et reçut en
pleine poitrine. Elle trouva encore la force de sortir de l'eau, puis
tomba à terre, évanouie. Pendant les trois jours que dura son affreuse
agonie elle ne reprit pas connaissance.
Lamartine et son père étaient tous deux absents de Milly. À leur retour,
elle reposait déjà dans le cimetière de Mâcon, mais comme son fils
voulait l'avoir près de lui dans la petite chapelle de Saint-Point, il
obtint de la faire exhumer.
* * * * *
La douleur du poète fut immense. Plus tard, lorsqu'il écrira ses
souvenirs, la mémoire de sa mère en illuminera toutes les pages. Mais à
force d'idéaliser cette belle figure il a fini, d'abord par en donner
une image assez inexacte, et surtout par persuader à lui-même et à ses
lecteurs qu'elle fut avec Elvire l'une des formes vivantes de son génie.
Pourtant, si l'une eut sur son développement et son inspiration une
profonde influence, il serait peu conforme à la vérité de croire que sa
mère tint le même rôle dans sa vie. Elle fut la mère, dans tout ce que
ce mot peut comporter d'amour, de tendresse et d'orgueil; tous deux
s'adoraient, mais--et le journal de Mme de Lamartine en est la
meilleure preuve--la période de l'adolescence du poète qui s'étend de
1808 à 1820, période d'isolement et de détresse morale, échappe
complètement à sa mère qui s'en désole et pleure en silence de le voir
sombre et renfermé, cachant jalousement son existence intérieure.
Elle ne participera en rien à cette solitude morale, à cette laborieuse
genèse qui précède les _Méditations_ sauf pour ce que son instinct
maternel lui fera parfois deviner; un jour où elle le verra en proie à
ce «feu divin» qu'il a décrit dans l'_Enthousiasme_, elle écrira: «Je
crains pour lui cette inquiétude d'esprit qui le transporte toujours
dans un avenir idéal et lui ôte la paisible jouissance du présent et de
ceux avec qui il est», mais le plus souvent elle se désespérera de son
apparente stérilité sans que son âme aimante et simple saisisse
grand'chose des aspirations confuses, et des détresses incurables qu'il
porte en lui. Elle se contentera de noter ce que son coeur de mère
appellera des «vivacités de caractère», des «mélancolies de jeunesses»,
elle verra avec angoisse cette «vie de dissipation», ces gaspillages
inutiles d'énergie, et s'épuisera en supplications pour faire mener à
son fils une existence régulière et occupée, celle dont il est alors le
plus incapable.