la tradition; l'autre, cultivée, affinée par quatre siècles d'étude et
qui ne connut jamais d'autre métier que celui d'écrire; mais toutes
deux provinciales et sédentaires, profondément religieuses et que les
germes matérialistes du XVIIIe siècle ont épargnées; étroitement
attachées au sol qui les a vues naître, elles y tiennent par toutes
leurs alliances; au plus haut qu'on puisse remonter, elles sont fixées
non pas dans des régions extrêmes de la France, mais au contraire dans
deux provinces presque limitrophes, soumises aux mêmes coutumes, et dont
Lyon est le centre géographique. Leur vie est simple, leurs aspirations
sont saines et n'ont d'autre objet que d'augmenter à chaque génération
le patrimoine d'honneur et de bien-être qu'elles tiennent de leurs
pères; de tout temps une vie égale et sans histoire, presque sans
efforts, comme si toutes les forces vives des deux races eussent dû
sommeiller pendant quatre siècles pour s'éveiller et s'épanouir enfin
dans leur dernier rameau.
DEUXIÈME PARTIE
LE MILIEU
CHAPITRE I
LA FAMILLE[65]
[Note 65: Sources et bibliographie de la IIº partie: _Journal
intime_ (passim).--_Archives départementales de Saône-et-Loire_, très
riches en documents sur les Lamartine pendant la Terreur.--_Césarine et
Alix, un épisode de la jeunesse de Mme de Lamartine la mère_, par le
baron Alexandre Carra de Vaux (publié dans _l'Investigateur_, journal de
l'institut historique, 1853).--_Histoire de Saint-Point_, par L. Lex
(Mâcon, 1898, in-8).--_La Jeunesse de Lamartine_, par F. Reyssié (Paris,
1892, in-16).--_La Persécution religieuse en Saône-et-Loire_ (t. IV,
arrondissement de Mâcon), par l'abbé Louis S.-M. Chaumont
(Chalon-sur-Saône, 1903, in-8).--_La Révolution dans l'ancien diocèse de
Mâcon_, par Mgr B. Rameau (Mâcon, 1900, in-8).--_Souvenirs de Mme
Delahante_ (Évreux, 1906, 2 vol. hors commerce). Les souvenirs de Mme
Delahante, qui dans sa jeunesse habita longtemps Mâcon et fut très liée
avec les Lamartine, ont été publiés par sa petite-fille Mme de Blic.
Ils contiennent de nombreux et curieux détails nouveaux sur la vie
familiale du poète, ainsi qu'une trentaine de lettres inédites de divers
membres de sa famille.
Toutes les références aux oeuvres de Lamartine sont faites d'après
l'édition de l'auteur; c'est la dernière parue de son vivant et la plus
complète (Paris, 1860-66, 41 vol. gr. in-8).--Pour les publications
posthumes, d'après les éditions originales: _Mémoires inédits_ (Paris,
1870, in-8); _Manuscrits de ma mère_ (_id_., 1871, in-8); _Souvenirs et
Portraits_ (_id_., 1871-72, 3 vol. in-18): _Correspondance_ (_id_.,
1873-75, 6 vol. in-8).]
À la naissance de Lamartine, sa famille se composait de
Louis-François--alors âgé de quatre-vingts ans,--de sa femme et de leurs
six enfants: trois fils et trois filles. Si l'on en excepte les
grands-parents qu'il connaîtra à peine, tous les autres joueront dans sa
jeunesse un rôle trop important pour ne pas préciser un peu leurs
figures très effacées aujourd'hui.
L'aîné des fils, François-Louis, était, on l'a vu, d'une santé précaire.
C'était un grand homme un peu voûté, au teint pâle, au regard noir, à
l'abord austère. Extrêmement maniaque dans ses habitudes et son hygiène,
il trouvera moyen de prolonger jusqu'à près de quatre-vingts ans une
existence que les médecins avaient condamnée dès l'enfance. «Il avait
été toute sa vie faible et délicat, dira de lui sa belle-soeur, mais on
était accoutumé à le voir ainsi.»
Ce que son neveu a écrit de lui paraît très exact; on sent que le poète
avait, comme il l'a dit, son image «bien gravée dans la tête». C'est que
leurs deux natures étaient peu faites pour s'entendre. Dans le journal
de sa soeur il apparaît comme un vieillard énergique mais redoutable,
despotique, rigide, aigri par ses infirmités et sa vie manquée: «Toute
sa vie, écrira Mme de Lamartine au lendemain de la mort de son
beau-frère, il avait conservé l'influence d'un chef de famille, et rien
ne s'était jamais décidé dans la mienne que par lui ou d'après lui;
souvent cet empire avait contrarié nos vues et m'avait causé des peines
sensibles». Ceci confirme entièrement ce que Lamartine a écrit dans les
_Confidences_.
Lorsqu'il lui fallut à vingt-cinq ans renoncer à la carrière militaire
et à l'espoir de fonder à son tour une famille, François-Louis se
confina entièrement dans le monde de la pensée, afin d'occuper un peu
son activité. Esprit méthodique et précis, les sciences eurent ses
préférences: les mathématiques furent pour lui un véritable délassement,
et il faut voir là l'origine de tous les froissements que nous
constaterons plus tard entre l'oncle et le neveu.
La liste de ses oeuvres en dit long; l'Académie de Mâcon, dont il fut dès
1806 un des membres les plus assidus, a recueilli dans ses bulletins
annuels une cinquantaine de mémoires sur les sciences et l'agriculture
dont il est l'auteur. On y remarque un _Examen du gleuco-oenomètre_, une
_Dissertation sur une substance résineuse trouvée à Louhans_, un _Traité
de l'oryctologie du Mâconnais_, dont le manuscrit subsiste encore à la
bibliothèque de Mâcon, et d'importantes et minutieuses _Recherches sur
les causes qui modifient ou altèrent la cohésion entre les parties de
quelques substances_, sans compter d'innombrables communications sur la
viticulture et l'élevage.
À sa mort, le _Journal de Saône-et-Loire_ publia un long article
nécrologique auquel il est permis d'accorder quelque valeur, puisque
nous savons qu'il ne fut pas inspiré par sa famille[66], et dont le
fragment suivant nous donne un portrait assez vivant de celui que
Lamartine appelait «l'oncle terrible»:
«Animé d'un zèle ardent pour l'étude, M. de Lamartine s'était consacré
dès sa jeunesse au culte des sciences et des lettres, mais il avait
montré une prédilection particulière pour les sciences naturelles et les
mathématiques. Uni par les liens de l'amitié et d'une estime mutuelle
avec le savant abbé de Sigorgne[67], en relations avec plusieurs autres
hommes célèbres de son temps, il trouva ses plus chères délices à
parcourir le vaste champ du découvertes que lui présentait la science.
[Note 66: Journal de Saône-et-Loire du 4 mai 1827. Cet article,
rédigé par Alexis Mottin, secrétaire perpétuel de l'Académie de Mâcon,
ne satisfit qu'à moitié Pierre de Lamartine qui y répondit par la lettre
suivante, insérée dans le numéro du 7 mai:
«Monsieur, je commence par rendre grâce à l'estimable auteur de
l'article nécrologique inséré dans votre précédent numéro. Je serai
désespéré que ma juste réclamation put l'affliger, mais je crois le
devoir à la mémoire de mon frère. Sans doute, si votre journal n'était
lu qu'à Mâcon, où M. de Lamartine était si parfaitement connu, il eût
été peut-être superflu de dire un mot sur ses sentiments religieux: nul
ne peut les y mettre en doute. Mais comme la sphère de votre estimable
journal ne se borne pas à cette ville, je désire que partout où elle
s'étend on sache que mon frère mettait fort au-dessus de toutes les
connaissances humaines celle de la religion, et que, jusqu'au dernier
instant de sa vie, il en a constamment rempli les devoirs avec zèle et
la plus sincère conviction.--LAMARTINE.»]
[Note 67: Pierre Sigorgne (1719-1809), vicaire général de Mâcon,
puis archidiacre et doyen du chapitre de Saint-Vincent, auteur de
plusieurs volumes de philosophie. On a de lui: _Institutions
newtonniennes_ (1747); _Lettres écrites de la plaine_ (1765), où il
réfute les _Lettres de la montagne_ de Rousseau; _Institutions
leibnitziennes_ (1768); _le Philosophe chrétien_ (1776), etc.
Cf. Abbé Rameau, _Notice sur l'abbé Sigorgne_ (Mâcon, 1895, in-8).]
«Doué d'une imagination vive, brillante, et de cette fermeté de
caractère qui triomphe des difficultés, aidé d'une mémoire facile qui
lui rendait toujours présentes les connaissances solides qu'il avait
acquises, il ne lui eut fallu qu'un peu moins de modestie pour se faire
un nom très recommandable parmi les savants. Mais, loin de faire parade
de son savoir, il le faisait servir à donner plus de charme à sa
conversation, vive, piquante, et constamment assaisonnée de cette douce
urbanité qui donne à la société tant de charmes.
«Sujet fidèle et attaché sincèrement au bien de son pays, on l'a vu,
pendant le cours des troubles civils qui ont désolé notre patrie,
toujours dévoué à la cause de la légitimité et de ne pas perdre de vue
un seul instant les principes sur lesquels reposent l'ordre social et la
prospérité de la France.»
Ainsi lorsque après un romantique parallèle de leurs deux caractères,
Lamartine s'écriait: «Comment unir ce nombre et cette flamme[68]», il
n'exagérait pas les contrastes de ces natures dissemblables qui ne
parvinrent jamais à trouver un terrain d'entente.
[Note 68: _Nouv. Confidences_, p. 455. Le portrait de l'oncle
terrible occupe les pages 447-457 (T. 29).]
À toutes ses qualités de méthode il joignait celle d'être un homme
d'affaires entendu, comme le furent tous les Lamartine, sauf toutefois
le dernier du nom qui sur ce point se trouvait desservi par son
imagination. Le souci de son bien s'affirme dans les moindres lettres
que nous ayons rencontrées de lui: très processif, il n'hésitait pas,
dès qu'il croyait y avoir quelque intérêt, à soutenir ses revendications
par de longs _factums_ écrits avec amour.
Sa correspondance avec ses vignerons est curieuse à feuilleter: une fois
de plus, elle confirme son esprit précis et méticuleux.
Lamartine ne l'aimait pas et cette antipathie se manifesta chaque fois
qu'il avait à parler de lui. Cet oncle fut l'épouvantail de sa jeunesse,
celui à qui, bien plus qu'au père toujours indulgent, il fallait cacher
les fredaines, les menues dettes et les aventures: intransigeant, sévère
et glacé, presque sans tendresse, il ne tolérait pas autour de lui la
moindre infraction aux principes dans lesquels il avait été élevé et
qu'il prétendait immuables.
La plupart du temps il contrecarrait opiniâtrement et avec sa méthode
habituelle les beaux projets de son neveu dont il voulait ainsi
maîtriser la débordante imagination; aux rêves vagues mais fiévreux
d'étude et de littérature il opposera froidement les sciences qui, selon
lui, donneront quelque maturité à ce cerveau vagabond.
Pour comprendre cette domination qu'il imposera jusqu'à sa mort, il ne
faut pas oublier la situation particulière du jeune homme dans ce milieu
imbu des traditions du sévère XVIIIe siècle: l'oncle ne verra en lui
que l'unique héritier du nom et de la fortune et voudra, avant tout, le
mûrir pour en faire le chef de famille avisé et prudent que chacun de
ses ancêtres avait été avant lui. Tout le malentendu naîtra de là.
Dans le portrait de son oncle, Lamartine a pourtant commis une erreur
lorsqu'il touche à ses idées politiques[69]; mais est-elle involontaire?
Les _Confidences_ furent écrites, on le sait, en pleine activité
républicaine, à une époque où le chef de l'opposition n'était peut-être
pas fâché de se découvrir des origines libérales.
[Note 69: Bien qu'inexactes, les idées politiques que Lamartine a
prêtées à son oncle sont curieuses, parce qu'elles correspondent très
exactement à son propre programme sous les dernières années de la
monarchie de Juillet.]
La vérité est que, dès le début de la Révolution, François-Louis, que
son neveu nous a montré condisciple et ami de Lafayette, n'eut même pas
ce républicanisme de la première heure que connurent tant de
gentilshommes séduits pas les idées nouvelles. Alors que dans une minute
d'enthousiasme son frère Pierre signait avec le comte de Montrevel, le
grand bailli d'épée Desbois, le marquis de Sainte-Huruge et d'autres
seigneurs du Mâconnais la solennelle renonciation aux privilèges
nobiliaires, lui, plus froid et plus raisonné, ne fut pas entraîné par
l'imagination et la fièvre de l'époque. La gravité de la situation lui
apparut entière et dès le premier jour il en envisagea les suites.
Aussi, en mars 1789, au moment des émeutes qui accompagnèrent à Mâcon
l'élection des députés aux États généraux, on le vit avec MM. de
Chaintré, de Bordes, de Pierreclau et de Drée, défendre les intérêts de
sa caste à l'Assemblée des trois ordres du bailliage et réclamer même la
destitution du maire qui soutenait le Tiers, ce qui leur valut à tous
d'être fort malmenés par la foule à l'issue de la réunion[70].
[Note 70: Cf. Demaizières, Un incident populaire à Mâcon en 1789
(_Ann. de l'Académie de Mâcon_, IIe siècle série, t. XI).]
En 1792 enfin, lorsqu'il sentit l'orage prêt d'éclater, il se hâta
d'émigrer; pour un temps très court, il est vrai, car trois mois plus
tard il était de retour et se constituait prisonnier ne voulant sans
doute pas abandonner son père et ses frères que sa fuite avait fait
arrêter.
Par la suite, la Terreur et l'Empire l'abattirent sans le convaincre et
jusqu'au bout il demeura fidèle à la légitimité. Lamartine a raconté
qu'en 1805, lors du passage de Napoléon à Mâcon, celui-ci aurait fait
appeler François-Louis pour lui offrir un siège de sénateur; mais Mme
de Lamartine n'a rien noté de tel dans son journal où ce séjour de
l'Empereur est pourtant longuement rapporté, ce qu'elle n'eût pas manqué
de faire si l'entrevue avait eu lieu.
À soixante dix-sept ans, une fluxion de poitrine emporta François-Louis
en quelques jours. Sa mort fit un véritable vide dans la petite société
mâconnaise qui l'aimait et le respectait pour la droiture de sa vie et
son érudition «presque universelle», dira sa belle-soeur; il laissait à
tous le souvenir d'une intelligence remarquable et d'un causeur parfait,
à qui l'on pardonnait son abord un peu farouche en mémoire d'une vie
prématurément brisée. Il mourut à Montceau le 25 avril 1827, et par son
testament il instituait comme ses légataires universels, sa nièce aînée
Cécile, devenue Mme de Cessia, et son neveu Alphonse dont les
triomphes poétiques et surtout les fonctions d'attaché d'ambassade qu'il
occupait alors avaient fini par lui rendre confiance. Celui-ci,
pourtant, ne se jugea pas satisfait, et fut même blessé par une clause
de ces dernières volontés pourtant toutes en sa faveur; le 20 juin, il
écrivait à l'abbé Dumont, son ami: «Le testament de mon oncle n'est pas
sa plus belle oeuvre, mais j'aime toujours à croire qu'elle n'a pas été
faite à mauvaise intention. Si je n'avais qu'un neveu, seul chef
survivant de ma famille, et qu'il ne déshonorât pas mon nom, je lui
ferais l'honneur de le nommer au moins mon héritier universel à ses
risques et périls. Trop penser nuit, les grandes routes sont les plus
droites[71]». Ce fut là toute l'oraison funèbre qu'il prononça sur la
tombe de cet oncle qu'il s'imaginait, sincèrement, avoir opprimé sa
jeunesse.
[Note 71: Cf. _Corresp._, III, p. 41. Voici d'autre part une lettre
de Pierre de Lamartine à son fils où nous trouvons quelques détails sur
cette succession:
«Maçon, le 1er mai 1827.
«Voilà, mon cher ami, une malheureuse circonstance qui me fait
encore plus regretter que tu ne sois pas ici où ta présence serait
d'une grande utilité. Mon pauvre frère n'est plus; il a succombé,
dimanche à onze heures du matin, à cette maudite fièvre catharale.
Tu sens tout ce que nous avons eu tous à souffrir dans ce malheur.
Mlle de Lamartine l'a pourtant supporté avec tout le calme de sa
grande piété.
«Voici les principales dispositions de son testament par lequel il
a fait cesser l'indivision qui était dans leur bien. Mlle de
Lamartine garde Montceau et les Mélards, elle a tout le mobilier
quelconque, argent, denrées, sans aucun frais de sa part, pas même
ceux du fisc dont ses héritiers sont chargés. C'est Cécile et toi
qui l'êtes, pour égale part et portion, de Champagne, Saint-Pierre
et Saint-Oyen en rapportant ce que vous avez eu par contrat de
mariage. La bibliothèque est à toi par principal et voici en quoi
consistera l'actif de la succession:
À présent Champagne estimé à peu près... 160000 francs.
Saint-Oyen environ.... 80000 ----
Après la mort de ma soeur, trois inscriptions
de mille francs chacune, valant....... 60000 ----
------
300000 francs.
«Mon frère a fait bon marché à Mlle de Lamartine, en faisant son
partage, mais il y assujétit ses héritiers par son testament.
L'argent, les vins, le mobilier sont très considérables; je pense
que ma soeur aura dix-sept ou dix-huit mille livres de rente.»
(_Lettre inédite_ provenant des archives de Saint-Point.)
Comme on peut s'en rendre compte, Pierre de Lamartine était donc du même
avis que son fils touchant le testament de François-Louis.
Une lettre du 5 juillet, toujours du chevalier au poète, nous apprend
que, sur la tombe de François-Louis de Lamartine, on fit graver un vers
de son neveu choisi par Mme de Lamartine:
«La mort m'a tout ravi, la mort doit tout me rendre», extrait de la
_Méditation_: la Semaine sainte à la Roche-Guyon.]
Le cadet, l'abbé de Lamartine, était son vivant contraste. À dix-sept
ans il était entré dans les ordres, un peu contre son gré, assure sa
belle-soeur. Bientôt il prit goût pourtant à cette vie facile et sans
soucis graves; cinq années de dures épreuves qu'il eut à subir de 1792 à
1797, lui donnèrent une souriante philosophie. En sage qu'il était, il
se réfugia aussitôt dans sa belle retraite de Montculot, où il vécut
paisiblement et loin des siens, parmi la nature qu'il aimait. Il demeura
là jusqu'à sa mort avec une vieille intendante, travaillant en silence à
de longs mémoires sur la théologie et la philosophie qui ne virent
jamais le jour.
Dans sa vieillesse, il aimait à voir sa solitude animée par les vingt
ans et la vivacité de son neveu, qu'il accueillit toujours avec bonté;
Lamartine l'adorait, et chaque fois qu'il avait quelque dette à éteindre
ou une petite fredaine à faire oublier, c'était à lui qu'il venait
s'adresser. Montculot fut le refuge, «la Thébaïde», comme il l'appelait,
de son adolescence. Il y fuyait l'oncle de Montceau et la contrainte de
Milly; c'était la transition habituelle entre les plaisirs de Paris et
la tristesse de sa campagne, et il y trouvait la paix et le
recueillement sous les deux formes qu'il aimait le mieux: la nature et
les livres; l'abbé avait réuni une admirable et riche bibliothèque où le
neveu pouvait puiser sans contrôle, ce qui n'allait pas sans le changer
un peu des habitudes de Mâcon et de Milly où sa mère se montrait très
sévère. Lamartine, en mémoire des heures libres qu'il passa près de
lui, en a laissé un portrait charmant: il aimait la bonhomie souriante
de l'aimable vieillard demeuré toujours un peu frondeur, ce qui faisait
dire ingénument à sa belle soeur: «L'abbé est très mal! pourvu, mon Dieu,
qu'il pense à se confesser!» Une vieillesse accablée de cruelles
infirmités n'altéra en rien sa belle humeur; frappé le 10 septembre 1817
d'une attaque d'apoplexie qui lui paralysa un bras et une jambe, il
mourut à Montculot le 8 avril 1826, en brave homme qu'il avait toujours
été, laissant sa fortune à son neveu préféré. Seul de tous les
Lamartine, il avait compris la nature inquiète de l'adolescent et deviné
l'immense travail de ce jeune cerveau.
* * * * *
Quant aux trois tantes, elles jouèrent un rôle assez effacé dans
l'existence du poète. L'aînée, Sophie, connue dans la famille sous le
nom de Mlle de Montceau, demeura toute sa vie faible d'esprit et
vécut à Milly des jours sans histoire entre son frère et sa belle-soeur:
«Je dois la regarder comme mon sixième enfant», dira d'elle Mme de
Lamartine, qui fit preuve à son égard d'un patient dévouement. La
cadette, Suzanne, Mme du Villard, habitait la petite propriété de
Péroné. Dans sa jeunesse elle avait été élevée au chapitre de Salles et
en avait gardé le titre de chanoinesse-comtesse. C'est là que la
Révolution vint la surprendre pour la relever malgré elle de ses voeux.
Son coeur était inépuisable, comme sa bourse, et bien souvent on la verra
venir à l'aide du prodigue neveu. D'après Mme de Lamartine qui lui
avait voué une profonde reconnaissance d'avoir facilité jadis son
mariage, elle était de bon conseil, très bonne et très pieuse, mais
d'une nature assez difficile. Pour Lamartine, qu'elle tira souvent un
peu vivement de ses rêveries, elle avait un caractère «plus impétueux
qu'une bourrasque». La dernière, Charlotte, Mlle de Lamartine, avait
uni sa vie à celle de son frère aîné; c'était une pâle et mystique
créature, qu'un amour malheureux avait attristée pour toujours. L'hiver,
on se réunissait à Mâcon dans son vieux salon démodé, avec quelques
parents et voisins; c'étaient ces fameuses soirées où Lamartine avouait
plus tard avoir failli périr d'ennui et qui, selon son énergique
expression, «auraient fait croupir l'eau même des cascades des Alpes».
Les trois vieilles filles moururent, Sophie en 1819, Charlotte en 1823,
Mme du Villard en 1842, celle-ci n'ayant jamais pardonné à son neveu
la politique d'opposition qu'il menait contre les d'Orléans à qui,
disait-elle, leur famille devait tant.
* * * * *
Le plus jeune des fils de Louis-François était Pierre Lamartine, le
chevalier de Pratz. On lui avait donné ce titre dans sa jeunesse, pour
le distinguer de son frère aîné et, à Mâcon, il n'était guère connu que
sous le nom de M. de Pratz. De là l'erreur si commune que le nom
véritable du poète était de Pratz et non de Lamartine.
Nous sommes malheureusement très peu renseignés sur lui. À travers même
le journal de sa femme qui l'adore, il apparaît presque au second plan,
se reposant sur elle de tous les soins du ménage et des tracas
quotidiens, heureux, semble-t-il, d'avoir abdiqué entre les mains de son
frère ses droits de chef de famille avec leurs responsabilités. Dans les
_Confidences_, son fils en a parlé de façon respectueuse mais quelque
peu vague; le portrait, d'allure militaire, est joliment campé, mais
n'est pas tout à fait d'accord avec ce que nous savons de lui. Ce qu'il
en a dit de plus juste est qu'il fut «le modèle parfait du gentilhomme
de province, père de famille, chasseur, cultivateur». De même, quelqu'un
qui l'a beaucoup connu, écrit qu'il était «le type parfait de l'ancien
gentilhomme; très aimé de sa femme, qui le craignait un peu; il lui
survécut et la regretta jusqu'à son dernier jour[72]».
[Note 72: Mme Delahante.]
Comme il était extrêmement aimé et respecté dans la région pour sa
droiture, on avait voulu souvent le diriger vers la politique, mais il
s'en gardait, paraît-il, comme de la source de tous les maux. Il
consentit seulement à accepter un siège de conseiller général, qu'il
occupa de 1803 à 1813. Pour le reste, ses scrupules monarchistes ne lui
permirent jamais de passer outre, et sa femme a rapporté à ce sujet
l'anecdote suivante qui date de 1809.
Vivant-Denon, l'orientaliste qui avait suivi Bonaparte en Égypte, se
trouvait alors à Mâcon où il présidait le collège électoral. Il était
lié avec François-Louis et, au cours d'une visite qu'il lui fit, il
rencontra le chevalier de Pratz. «Il traita mon mari avec beaucoup de
distinction, ajoute Mme de Lamartine; il en a fait le premier
scrutateur et, s'il avait voulu, l'aurait sûrement fait nommer
législateur. Mais il craint, s'il accepte cette place, de se trouver
dans des circonstances délicates où la conscience et la fortune ne
pourraient peut-être pas s'accorder. Il aime mieux ne pas s'exposer à
cette tentation, ce qui est assurément très sage.»