Deux familles, l'une un peu rude, chez qui la carrière des armes devient

la tradition; l'autre, cultivée, affinée par quatre siècles d'étude et

qui ne connut jamais d'autre métier que celui d'écrire; mais toutes

deux provinciales et sédentaires, profondément religieuses et que les

germes matérialistes du XVIIIe siècle ont épargnées; étroitement

attachées au sol qui les a vues naître, elles y tiennent par toutes

leurs alliances; au plus haut qu'on puisse remonter, elles sont fixées

non pas dans des régions extrêmes de la France, mais au contraire dans

deux provinces presque limitrophes, soumises aux mêmes coutumes, et dont

Lyon est le centre géographique. Leur vie est simple, leurs aspirations

sont saines et n'ont d'autre objet que d'augmenter à chaque génération

le patrimoine d'honneur et de bien-être qu'elles tiennent de leurs

pères; de tout temps une vie égale et sans histoire, presque sans

efforts, comme si toutes les forces vives des deux races eussent dû

sommeiller pendant quatre siècles pour s'éveiller et s'épanouir enfin

dans leur dernier rameau.

DEUXIÈME PARTIE

LE MILIEU

CHAPITRE I

LA FAMILLE[65]

[Note 65: Sources et bibliographie de la IIº partie: _Journal

intime_ (passim).--_Archives départementales de Saône-et-Loire_, très

riches en documents sur les Lamartine pendant la Terreur.--_Césarine et

Alix, un épisode de la jeunesse de Mme de Lamartine la mère_, par le

baron Alexandre Carra de Vaux (publié dans _l'Investigateur_, journal de

l'institut historique, 1853).--_Histoire de Saint-Point_, par L. Lex

(Mâcon, 1898, in-8).--_La Jeunesse de Lamartine_, par F. Reyssié (Paris,

1892, in-16).--_La Persécution religieuse en Saône-et-Loire_ (t. IV,

arrondissement de Mâcon), par l'abbé Louis S.-M. Chaumont

(Chalon-sur-Saône, 1903, in-8).--_La Révolution dans l'ancien diocèse de

Mâcon_, par Mgr B. Rameau (Mâcon, 1900, in-8).--_Souvenirs de Mme

Delahante_ (Évreux, 1906, 2 vol. hors commerce). Les souvenirs de Mme

Delahante, qui dans sa jeunesse habita longtemps Mâcon et fut très liée

avec les Lamartine, ont été publiés par sa petite-fille Mme de Blic.

Ils contiennent de nombreux et curieux détails nouveaux sur la vie

familiale du poète, ainsi qu'une trentaine de lettres inédites de divers

membres de sa famille.

Toutes les références aux oeuvres de Lamartine sont faites d'après

l'édition de l'auteur; c'est la dernière parue de son vivant et la plus

complète (Paris, 1860-66, 41 vol. gr. in-8).--Pour les publications

posthumes, d'après les éditions originales: _Mémoires inédits_ (Paris,

1870, in-8); _Manuscrits de ma mère_ (_id_., 1871, in-8); _Souvenirs et

Portraits_ (_id_., 1871-72, 3 vol. in-18): _Correspondance_ (_id_.,

1873-75, 6 vol. in-8).]

À la naissance de Lamartine, sa famille se composait de

Louis-François--alors âgé de quatre-vingts ans,--de sa femme et de leurs

six enfants: trois fils et trois filles. Si l'on en excepte les

grands-parents qu'il connaîtra à peine, tous les autres joueront dans sa

jeunesse un rôle trop important pour ne pas préciser un peu leurs

figures très effacées aujourd'hui.

L'aîné des fils, François-Louis, était, on l'a vu, d'une santé précaire.

C'était un grand homme un peu voûté, au teint pâle, au regard noir, à

l'abord austère. Extrêmement maniaque dans ses habitudes et son hygiène,

il trouvera moyen de prolonger jusqu'à près de quatre-vingts ans une

existence que les médecins avaient condamnée dès l'enfance. «Il avait

été toute sa vie faible et délicat, dira de lui sa belle-soeur, mais on

était accoutumé à le voir ainsi.»

Ce que son neveu a écrit de lui paraît très exact; on sent que le poète

avait, comme il l'a dit, son image «bien gravée dans la tête». C'est que

leurs deux natures étaient peu faites pour s'entendre. Dans le journal

de sa soeur il apparaît comme un vieillard énergique mais redoutable,

despotique, rigide, aigri par ses infirmités et sa vie manquée: «Toute

sa vie, écrira Mme de Lamartine au lendemain de la mort de son

beau-frère, il avait conservé l'influence d'un chef de famille, et rien

ne s'était jamais décidé dans la mienne que par lui ou d'après lui;

souvent cet empire avait contrarié nos vues et m'avait causé des peines

sensibles». Ceci confirme entièrement ce que Lamartine a écrit dans les

_Confidences_.

Lorsqu'il lui fallut à vingt-cinq ans renoncer à la carrière militaire

et à l'espoir de fonder à son tour une famille, François-Louis se

confina entièrement dans le monde de la pensée, afin d'occuper un peu

son activité. Esprit méthodique et précis, les sciences eurent ses

préférences: les mathématiques furent pour lui un véritable délassement,

et il faut voir là l'origine de tous les froissements que nous

constaterons plus tard entre l'oncle et le neveu.

La liste de ses oeuvres en dit long; l'Académie de Mâcon, dont il fut dès

1806 un des membres les plus assidus, a recueilli dans ses bulletins

annuels une cinquantaine de mémoires sur les sciences et l'agriculture

dont il est l'auteur. On y remarque un _Examen du gleuco-oenomètre_, une

_Dissertation sur une substance résineuse trouvée à Louhans_, un _Traité

de l'oryctologie du Mâconnais_, dont le manuscrit subsiste encore à la

bibliothèque de Mâcon, et d'importantes et minutieuses _Recherches sur

les causes qui modifient ou altèrent la cohésion entre les parties de

quelques substances_, sans compter d'innombrables communications sur la

viticulture et l'élevage.

À sa mort, le _Journal de Saône-et-Loire_ publia un long article

nécrologique auquel il est permis d'accorder quelque valeur, puisque

nous savons qu'il ne fut pas inspiré par sa famille[66], et dont le

fragment suivant nous donne un portrait assez vivant de celui que

Lamartine appelait «l'oncle terrible»:

«Animé d'un zèle ardent pour l'étude, M. de Lamartine s'était consacré

dès sa jeunesse au culte des sciences et des lettres, mais il avait

montré une prédilection particulière pour les sciences naturelles et les

mathématiques. Uni par les liens de l'amitié et d'une estime mutuelle

avec le savant abbé de Sigorgne[67], en relations avec plusieurs autres

hommes célèbres de son temps, il trouva ses plus chères délices à

parcourir le vaste champ du découvertes que lui présentait la science.

[Note 66: Journal de Saône-et-Loire du 4 mai 1827. Cet article,

rédigé par Alexis Mottin, secrétaire perpétuel de l'Académie de Mâcon,

ne satisfit qu'à moitié Pierre de Lamartine qui y répondit par la lettre

suivante, insérée dans le numéro du 7 mai:

«Monsieur, je commence par rendre grâce à l'estimable auteur de

l'article nécrologique inséré dans votre précédent numéro. Je serai

désespéré que ma juste réclamation put l'affliger, mais je crois le

devoir à la mémoire de mon frère. Sans doute, si votre journal n'était

lu qu'à Mâcon, où M. de Lamartine était si parfaitement connu, il eût

été peut-être superflu de dire un mot sur ses sentiments religieux: nul

ne peut les y mettre en doute. Mais comme la sphère de votre estimable

journal ne se borne pas à cette ville, je désire que partout où elle

s'étend on sache que mon frère mettait fort au-dessus de toutes les

connaissances humaines celle de la religion, et que, jusqu'au dernier

instant de sa vie, il en a constamment rempli les devoirs avec zèle et

la plus sincère conviction.--LAMARTINE.»]

[Note 67: Pierre Sigorgne (1719-1809), vicaire général de Mâcon,

puis archidiacre et doyen du chapitre de Saint-Vincent, auteur de

plusieurs volumes de philosophie. On a de lui: _Institutions

newtonniennes_ (1747); _Lettres écrites de la plaine_ (1765), où il

réfute les _Lettres de la montagne_ de Rousseau; _Institutions

leibnitziennes_ (1768); _le Philosophe chrétien_ (1776), etc.

Cf. Abbé Rameau, _Notice sur l'abbé Sigorgne_ (Mâcon, 1895, in-8).]

«Doué d'une imagination vive, brillante, et de cette fermeté de

caractère qui triomphe des difficultés, aidé d'une mémoire facile qui

lui rendait toujours présentes les connaissances solides qu'il avait

acquises, il ne lui eut fallu qu'un peu moins de modestie pour se faire

un nom très recommandable parmi les savants. Mais, loin de faire parade

de son savoir, il le faisait servir à donner plus de charme à sa

conversation, vive, piquante, et constamment assaisonnée de cette douce

urbanité qui donne à la société tant de charmes.

«Sujet fidèle et attaché sincèrement au bien de son pays, on l'a vu,

pendant le cours des troubles civils qui ont désolé notre patrie,

toujours dévoué à la cause de la légitimité et de ne pas perdre de vue

un seul instant les principes sur lesquels reposent l'ordre social et la

prospérité de la France.»

Ainsi lorsque après un romantique parallèle de leurs deux caractères,

Lamartine s'écriait: «Comment unir ce nombre et cette flamme[68]», il

n'exagérait pas les contrastes de ces natures dissemblables qui ne

parvinrent jamais à trouver un terrain d'entente.

[Note 68: _Nouv. Confidences_, p. 455. Le portrait de l'oncle

terrible occupe les pages 447-457 (T. 29).]

À toutes ses qualités de méthode il joignait celle d'être un homme

d'affaires entendu, comme le furent tous les Lamartine, sauf toutefois

le dernier du nom qui sur ce point se trouvait desservi par son

imagination. Le souci de son bien s'affirme dans les moindres lettres

que nous ayons rencontrées de lui: très processif, il n'hésitait pas,

dès qu'il croyait y avoir quelque intérêt, à soutenir ses revendications

par de longs _factums_ écrits avec amour.

Sa correspondance avec ses vignerons est curieuse à feuilleter: une fois

de plus, elle confirme son esprit précis et méticuleux.

Lamartine ne l'aimait pas et cette antipathie se manifesta chaque fois

qu'il avait à parler de lui. Cet oncle fut l'épouvantail de sa jeunesse,

celui à qui, bien plus qu'au père toujours indulgent, il fallait cacher

les fredaines, les menues dettes et les aventures: intransigeant, sévère

et glacé, presque sans tendresse, il ne tolérait pas autour de lui la

moindre infraction aux principes dans lesquels il avait été élevé et

qu'il prétendait immuables.

La plupart du temps il contrecarrait opiniâtrement et avec sa méthode

habituelle les beaux projets de son neveu dont il voulait ainsi

maîtriser la débordante imagination; aux rêves vagues mais fiévreux

d'étude et de littérature il opposera froidement les sciences qui, selon

lui, donneront quelque maturité à ce cerveau vagabond.

Pour comprendre cette domination qu'il imposera jusqu'à sa mort, il ne

faut pas oublier la situation particulière du jeune homme dans ce milieu

imbu des traditions du sévère XVIIIe siècle: l'oncle ne verra en lui

que l'unique héritier du nom et de la fortune et voudra, avant tout, le

mûrir pour en faire le chef de famille avisé et prudent que chacun de

ses ancêtres avait été avant lui. Tout le malentendu naîtra de là.

Dans le portrait de son oncle, Lamartine a pourtant commis une erreur

lorsqu'il touche à ses idées politiques[69]; mais est-elle involontaire?

Les _Confidences_ furent écrites, on le sait, en pleine activité

républicaine, à une époque où le chef de l'opposition n'était peut-être

pas fâché de se découvrir des origines libérales.

[Note 69: Bien qu'inexactes, les idées politiques que Lamartine a

prêtées à son oncle sont curieuses, parce qu'elles correspondent très

exactement à son propre programme sous les dernières années de la

monarchie de Juillet.]

La vérité est que, dès le début de la Révolution, François-Louis, que

son neveu nous a montré condisciple et ami de Lafayette, n'eut même pas

ce républicanisme de la première heure que connurent tant de

gentilshommes séduits pas les idées nouvelles. Alors que dans une minute

d'enthousiasme son frère Pierre signait avec le comte de Montrevel, le

grand bailli d'épée Desbois, le marquis de Sainte-Huruge et d'autres

seigneurs du Mâconnais la solennelle renonciation aux privilèges

nobiliaires, lui, plus froid et plus raisonné, ne fut pas entraîné par

l'imagination et la fièvre de l'époque. La gravité de la situation lui

apparut entière et dès le premier jour il en envisagea les suites.

Aussi, en mars 1789, au moment des émeutes qui accompagnèrent à Mâcon

l'élection des députés aux États généraux, on le vit avec MM. de

Chaintré, de Bordes, de Pierreclau et de Drée, défendre les intérêts de

sa caste à l'Assemblée des trois ordres du bailliage et réclamer même la

destitution du maire qui soutenait le Tiers, ce qui leur valut à tous

d'être fort malmenés par la foule à l'issue de la réunion[70].

[Note 70: Cf. Demaizières, Un incident populaire à Mâcon en 1789

(_Ann. de l'Académie de Mâcon_, IIe siècle série, t. XI).]

En 1792 enfin, lorsqu'il sentit l'orage prêt d'éclater, il se hâta

d'émigrer; pour un temps très court, il est vrai, car trois mois plus

tard il était de retour et se constituait prisonnier ne voulant sans

doute pas abandonner son père et ses frères que sa fuite avait fait

arrêter.

Par la suite, la Terreur et l'Empire l'abattirent sans le convaincre et

jusqu'au bout il demeura fidèle à la légitimité. Lamartine a raconté

qu'en 1805, lors du passage de Napoléon à Mâcon, celui-ci aurait fait

appeler François-Louis pour lui offrir un siège de sénateur; mais Mme

de Lamartine n'a rien noté de tel dans son journal où ce séjour de

l'Empereur est pourtant longuement rapporté, ce qu'elle n'eût pas manqué

de faire si l'entrevue avait eu lieu.

À soixante dix-sept ans, une fluxion de poitrine emporta François-Louis

en quelques jours. Sa mort fit un véritable vide dans la petite société

mâconnaise qui l'aimait et le respectait pour la droiture de sa vie et

son érudition «presque universelle», dira sa belle-soeur; il laissait à

tous le souvenir d'une intelligence remarquable et d'un causeur parfait,

à qui l'on pardonnait son abord un peu farouche en mémoire d'une vie

prématurément brisée. Il mourut à Montceau le 25 avril 1827, et par son

testament il instituait comme ses légataires universels, sa nièce aînée

Cécile, devenue Mme de Cessia, et son neveu Alphonse dont les

triomphes poétiques et surtout les fonctions d'attaché d'ambassade qu'il

occupait alors avaient fini par lui rendre confiance. Celui-ci,

pourtant, ne se jugea pas satisfait, et fut même blessé par une clause

de ces dernières volontés pourtant toutes en sa faveur; le 20 juin, il

écrivait à l'abbé Dumont, son ami: «Le testament de mon oncle n'est pas

sa plus belle oeuvre, mais j'aime toujours à croire qu'elle n'a pas été

faite à mauvaise intention. Si je n'avais qu'un neveu, seul chef

survivant de ma famille, et qu'il ne déshonorât pas mon nom, je lui

ferais l'honneur de le nommer au moins mon héritier universel à ses

risques et périls. Trop penser nuit, les grandes routes sont les plus

droites[71]». Ce fut là toute l'oraison funèbre qu'il prononça sur la

tombe de cet oncle qu'il s'imaginait, sincèrement, avoir opprimé sa

jeunesse.

[Note 71: Cf. _Corresp._, III, p. 41. Voici d'autre part une lettre

de Pierre de Lamartine à son fils où nous trouvons quelques détails sur

cette succession:

«Maçon, le 1er mai 1827.

«Voilà, mon cher ami, une malheureuse circonstance qui me fait

encore plus regretter que tu ne sois pas ici où ta présence serait

d'une grande utilité. Mon pauvre frère n'est plus; il a succombé,

dimanche à onze heures du matin, à cette maudite fièvre catharale.

Tu sens tout ce que nous avons eu tous à souffrir dans ce malheur.

Mlle de Lamartine l'a pourtant supporté avec tout le calme de sa

grande piété.

«Voici les principales dispositions de son testament par lequel il

a fait cesser l'indivision qui était dans leur bien. Mlle de

Lamartine garde Montceau et les Mélards, elle a tout le mobilier

quelconque, argent, denrées, sans aucun frais de sa part, pas même

ceux du fisc dont ses héritiers sont chargés. C'est Cécile et toi

qui l'êtes, pour égale part et portion, de Champagne, Saint-Pierre

et Saint-Oyen en rapportant ce que vous avez eu par contrat de

mariage. La bibliothèque est à toi par principal et voici en quoi

consistera l'actif de la succession:

À présent Champagne estimé à peu près... 160000 francs.

Saint-Oyen environ.... 80000 ----

Après la mort de ma soeur, trois inscriptions

de mille francs chacune, valant....... 60000 ----

------

300000 francs.

«Mon frère a fait bon marché à Mlle de Lamartine, en faisant son

partage, mais il y assujétit ses héritiers par son testament.

L'argent, les vins, le mobilier sont très considérables; je pense

que ma soeur aura dix-sept ou dix-huit mille livres de rente.»

(_Lettre inédite_ provenant des archives de Saint-Point.)

Comme on peut s'en rendre compte, Pierre de Lamartine était donc du même

avis que son fils touchant le testament de François-Louis.

Une lettre du 5 juillet, toujours du chevalier au poète, nous apprend

que, sur la tombe de François-Louis de Lamartine, on fit graver un vers

de son neveu choisi par Mme de Lamartine:

«La mort m'a tout ravi, la mort doit tout me rendre», extrait de la

_Méditation_: la Semaine sainte à la Roche-Guyon.]

Le cadet, l'abbé de Lamartine, était son vivant contraste. À dix-sept

ans il était entré dans les ordres, un peu contre son gré, assure sa

belle-soeur. Bientôt il prit goût pourtant à cette vie facile et sans

soucis graves; cinq années de dures épreuves qu'il eut à subir de 1792 à

1797, lui donnèrent une souriante philosophie. En sage qu'il était, il

se réfugia aussitôt dans sa belle retraite de Montculot, où il vécut

paisiblement et loin des siens, parmi la nature qu'il aimait. Il demeura

là jusqu'à sa mort avec une vieille intendante, travaillant en silence à

de longs mémoires sur la théologie et la philosophie qui ne virent

jamais le jour.

Dans sa vieillesse, il aimait à voir sa solitude animée par les vingt

ans et la vivacité de son neveu, qu'il accueillit toujours avec bonté;

Lamartine l'adorait, et chaque fois qu'il avait quelque dette à éteindre

ou une petite fredaine à faire oublier, c'était à lui qu'il venait

s'adresser. Montculot fut le refuge, «la Thébaïde», comme il l'appelait,

de son adolescence. Il y fuyait l'oncle de Montceau et la contrainte de

Milly; c'était la transition habituelle entre les plaisirs de Paris et

la tristesse de sa campagne, et il y trouvait la paix et le

recueillement sous les deux formes qu'il aimait le mieux: la nature et

les livres; l'abbé avait réuni une admirable et riche bibliothèque où le

neveu pouvait puiser sans contrôle, ce qui n'allait pas sans le changer

un peu des habitudes de Mâcon et de Milly où sa mère se montrait très

sévère. Lamartine, en mémoire des heures libres qu'il passa près de

lui, en a laissé un portrait charmant: il aimait la bonhomie souriante

de l'aimable vieillard demeuré toujours un peu frondeur, ce qui faisait

dire ingénument à sa belle soeur: «L'abbé est très mal! pourvu, mon Dieu,

qu'il pense à se confesser!» Une vieillesse accablée de cruelles

infirmités n'altéra en rien sa belle humeur; frappé le 10 septembre 1817

d'une attaque d'apoplexie qui lui paralysa un bras et une jambe, il

mourut à Montculot le 8 avril 1826, en brave homme qu'il avait toujours

été, laissant sa fortune à son neveu préféré. Seul de tous les

Lamartine, il avait compris la nature inquiète de l'adolescent et deviné

l'immense travail de ce jeune cerveau.

* * * * *

Quant aux trois tantes, elles jouèrent un rôle assez effacé dans

l'existence du poète. L'aînée, Sophie, connue dans la famille sous le

nom de Mlle de Montceau, demeura toute sa vie faible d'esprit et

vécut à Milly des jours sans histoire entre son frère et sa belle-soeur:

«Je dois la regarder comme mon sixième enfant», dira d'elle Mme de

Lamartine, qui fit preuve à son égard d'un patient dévouement. La

cadette, Suzanne, Mme du Villard, habitait la petite propriété de

Péroné. Dans sa jeunesse elle avait été élevée au chapitre de Salles et

en avait gardé le titre de chanoinesse-comtesse. C'est là que la

Révolution vint la surprendre pour la relever malgré elle de ses voeux.

Son coeur était inépuisable, comme sa bourse, et bien souvent on la verra

venir à l'aide du prodigue neveu. D'après Mme de Lamartine qui lui

avait voué une profonde reconnaissance d'avoir facilité jadis son

mariage, elle était de bon conseil, très bonne et très pieuse, mais

d'une nature assez difficile. Pour Lamartine, qu'elle tira souvent un

peu vivement de ses rêveries, elle avait un caractère «plus impétueux

qu'une bourrasque». La dernière, Charlotte, Mlle de Lamartine, avait

uni sa vie à celle de son frère aîné; c'était une pâle et mystique

créature, qu'un amour malheureux avait attristée pour toujours. L'hiver,

on se réunissait à Mâcon dans son vieux salon démodé, avec quelques

parents et voisins; c'étaient ces fameuses soirées où Lamartine avouait

plus tard avoir failli périr d'ennui et qui, selon son énergique

expression, «auraient fait croupir l'eau même des cascades des Alpes».

Les trois vieilles filles moururent, Sophie en 1819, Charlotte en 1823,

Mme du Villard en 1842, celle-ci n'ayant jamais pardonné à son neveu

la politique d'opposition qu'il menait contre les d'Orléans à qui,

disait-elle, leur famille devait tant.

* * * * *

Le plus jeune des fils de Louis-François était Pierre Lamartine, le

chevalier de Pratz. On lui avait donné ce titre dans sa jeunesse, pour

le distinguer de son frère aîné et, à Mâcon, il n'était guère connu que

sous le nom de M. de Pratz. De là l'erreur si commune que le nom

véritable du poète était de Pratz et non de Lamartine.

Nous sommes malheureusement très peu renseignés sur lui. À travers même

le journal de sa femme qui l'adore, il apparaît presque au second plan,

se reposant sur elle de tous les soins du ménage et des tracas

quotidiens, heureux, semble-t-il, d'avoir abdiqué entre les mains de son

frère ses droits de chef de famille avec leurs responsabilités. Dans les

_Confidences_, son fils en a parlé de façon respectueuse mais quelque

peu vague; le portrait, d'allure militaire, est joliment campé, mais

n'est pas tout à fait d'accord avec ce que nous savons de lui. Ce qu'il

en a dit de plus juste est qu'il fut «le modèle parfait du gentilhomme

de province, père de famille, chasseur, cultivateur». De même, quelqu'un

qui l'a beaucoup connu, écrit qu'il était «le type parfait de l'ancien

gentilhomme; très aimé de sa femme, qui le craignait un peu; il lui

survécut et la regretta jusqu'à son dernier jour[72]».

[Note 72: Mme Delahante.]

Comme il était extrêmement aimé et respecté dans la région pour sa

droiture, on avait voulu souvent le diriger vers la politique, mais il

s'en gardait, paraît-il, comme de la source de tous les maux. Il

consentit seulement à accepter un siège de conseiller général, qu'il

occupa de 1803 à 1813. Pour le reste, ses scrupules monarchistes ne lui

permirent jamais de passer outre, et sa femme a rapporté à ce sujet

l'anecdote suivante qui date de 1809.

Vivant-Denon, l'orientaliste qui avait suivi Bonaparte en Égypte, se

trouvait alors à Mâcon où il présidait le collège électoral. Il était

lié avec François-Louis et, au cours d'une visite qu'il lui fit, il

rencontra le chevalier de Pratz. «Il traita mon mari avec beaucoup de

distinction, ajoute Mme de Lamartine; il en a fait le premier

scrutateur et, s'il avait voulu, l'aurait sûrement fait nommer

législateur. Mais il craint, s'il accepte cette place, de se trouver

dans des circonstances délicates où la conscience et la fortune ne

pourraient peut-être pas s'accorder. Il aime mieux ne pas s'exposer à

cette tentation, ce qui est assurément très sage.»

Les Origines et la Jeunesse de Lamartine 1790-1812 · 第 5 / 16 段