nouveau dans leur propriété de Rieux où ils s'apprêtaient à finir
paisiblement leurs jours lorsque la duchesse d'Orléans vint mettre une
fois de plus leur dévouement à l'épreuve. La princesse, transférée à la
pension du docteur Belhomme après le 9 thermidor, essayait de s'y faire
oublier, lorsque le 6 septembre 1797 le gouvernement décida la mise en
vigueur d'un décret du 21 prairial an III, ordonnant l'expulsion
immédiate de tous les membres de la famille de Bourbon et la
confiscation de leurs biens. Elle se mit en route pour l'Espagne et
écrivit de Barcelone une lettre à Mme Des Roys en la priant d'aller
jusqu'en Hongrie chercher sa fille, la princesse Adélaïde, pour la
ramener près d'elle. La jeune fille, émigrée dès 1791 avec Mme de
Genlis, avait été abandonnée par elle à l'étranger pendant que Félicité
voyant la cause royale perdue, gagnait Hambourg où elle se rendait vite
insupportable à tous les Français par son hypocrisie et ses calomnies.
Heureuse de pouvoir prouver une dernière fois son dévouement à ses
anciens maîtres, la vieille Mme Des Roys se mit en route à la fin de
décembre 1799 et, après un long et pénible voyage qui dura près de deux
ans et demi, elle accomplit heureusement sa mission. Forcées d'éviter la
France interdite à la princesse Adélaïde, les deux femmes avaient dû
descendre de Hongrie en Italie, où elles s'embarquèrent à Livourne; le
12 avril 1802, on lit dans le _Journal intime_:
J'ai reçu une lettre de ma mère qui m'annonce enfin son arrivée à
Barcelone; elle a éprouvé beaucoup d'événements, entre autres une
tempête dans la traversée de Livourne en Espagne, qui a duré trois
jours et deux nuits; l'entrevue de Mme d'Orléans et de sa fille
a été des plus touchantes, il y avait onze ans qu'elles étaient
séparées.
La princesse Adélaïde n'oublia pas cet admirable dévouement; lorsqu'en
1814 elle reprit le chemin de Paris, elle tint à s'arrêter à Lyon pour
voir les deux filles de son ancienne gouvernante, Mme de Lamartine et
Mme de Vaux, et leur offrit de merveilleuses dentelles qui avaient
appartenu à sa mère. Mais un an plus tard, lorsque le chevalier de
Lamartine voulut obtenir, pour lui la croix de Saint-Louis, pour son
fils un brevet de garde du corps, il eut du mal à voir sa requête
aboutir. En 1825, enfin, Lamartine trouva moyen de s'aliéner
complètement le duc d'Orléans par quelques vers vraiment maladroits de
son _Chant du Sacre_, et dès ses débuts en politique le fossé se creusa
encore plus profond: sa conscience, sa vision poétique et grandiose de
la liberté primèrent en lui tous les autres sentiments. Mais n'y a-t-il
pas quelque mélancolie à penser que celui dont Mme Des Roys avait
bercé les premières années avec tant de sollicitude devait être chassé
du trône par le petit-fils de sa vieille gouvernante?
Jean-Louis Des Roys mourut le 14 octobre 1798, et sa femme le 10 juillet
1804. De leur mariage étaient nés six enfants; l'aîné, Pierre-François,
né le 12 février 1738, fut conseiller à Rouen et mourut sans avoir été
marié le 8 mai 1810. «Il m'avait presque tenu lieu de père pendant mon
enfance, écrira sa nièce en inscrivant la triste nouvelle, et avait
contribué à mon mariage en me donnant 10000 francs comptant et en m'en
assurant 12000 après lui.»
Des quatre filles de Mme Des Roys, l'aînée, Catherine Julie, née le 9
janvier 1761, épousa en 1778 Charles-Henrion de Saint Amand, frère du
président Henrion de Pansey; la seconde, Émilie (22 janvier 1762-1827),
fut mariée à Louis Papon de Rochemont; la troisième, Césarine, née le 29
novembre 1763, devint la femme de Pierre-Benoît Carra de Vaux Saint-Cyr,
et la dernière, Alix, devint Mme de Lamartine[55]. Enfin le dernier
des fils, Lyon Des Roys, eut une triste existence d'homme de lettres
manqué qui fournit la véritable explication des terreurs de Mme de
Lamartine lorsqu'elle vit son fils tourmenté lui aussi, à vingt ans, de
la même fièvre poétique.
[Note 55: Voir, à l'Appendice, le tableau de la descendance Grimod.]
Il était né à Lyon le 5 novembre 1768, et la ville qui, pour rendre
hommage à son père alors échevin, avait tenu à être son parrain, délégua
le prévôt des marchands au baptême; la cérémonie eut lieu en grande
pompe le jour suivant en la cathédrale de Saint-Paul; la marraine fut,
par procuration, Marie-Françoise de Beaumont, fille de Gaspard Grimod de
la Reynière et tante de Mme Des Roys[56]. Ainsi, l'enfant semblait
promis à quelque belle destinée alors que la réalité fut tout autre: ce
qu'on sait de lui révèle un certain désordre mental, le délire de la
persécution, un amour effréné de la publicité, et surtout un véritable
désespoir de ne pas dépasser la médiocrité.
[Note 56: Dans les papiers de la famille Des Roys, on trouve une
petite note de la main de Jean-Louis qui rapporte les détails de la
cérémonie:
«Le 26 juillet 1768, procuration de Mme de Beaumont marraine de
l'enfant dont Mme Des Roys était grosse, et dont la ville de Lyon
devait être le parrain.
«L'enfant est né le samedi 5 novembre: ç'a été un fils, qui a été
baptisé le dimanche 6 dudit à Saint-Paul par M. Crupisson,
sacristain-curé. Il a été nommé Lyon-François, et tenu par M. de la
Verpillière, Prevost des marchands, accompagné du Consulat, pour la
ville, et par Mme de la Verpillière pour Mme de Beaumont Des
Roys.»]
Il fit ses études au collège de Juilly, d'où il fut chassé en 1793 par
la Révolution; en 1799 il était maître répétiteur de mathématiques dans
cet établissement qui venait de rouvrir sous une nouvelle direction.
Pour occuper ses loisirs, il rima alors un poème sur la géométrie, une
tragédie en cinq actes, _la Mort de Caton_, une comédie,
_l'Antiphilosophe_. Ce fut l'origine de tous ses malheurs: en juillet
1799 il abandonna le collège pour Paris, rêvant la gloire littéraire, et
s'imaginant avec présomption que son génie suffirait à le faire vivre.
La lutte qu'il soutint pendant trois ans pour arriver à la célébrité,
les railleries, les épigrammes dont il fut accablé eurent quelque
retentissement à l'époque, et un critique dramatique, qui l'avait pris
en grippe, Salgues[57], mena même contre lui une campagne de ridicule
où il finit par succomber. On peut en juger par ces quelques extraits de
_l'Observateur des spectacles_, où l'odyssée de Lyon Des Roys fut
l'occasion de plusieurs articles.
[Note 57: Cf. _l'Observateur des spectacles_ des 28 germinal, 2, 21,
23 et 29 floréal an X. Jacques-Barthélémy Salgues (1760-1830), un des
bons journalistes de l'Empire et de la Restauration. Prêtre d'abord, il
fut choisi en 1789 pour la rédaction du cahier des doléances de la ville
de Sens où il était né; peu à peu, il finit par organiser la
contre-Révolution dans son département. Poursuivi, il ne réapparut à
Paris qu'en 1794, fut traduit alors en justice après le 18 fructidor,
mais acquitté par le tribunal d'Auxerre. À partir de 1798, il se
consacra exclusivement aux lettres, et fonda deux journaux théâtraux.]
Le cit Desroys n'est point un de ces petits-maîtres à la mode qui
ont fondé leur succès sur les grâces de leur figure et l'élégance
de leurs manières; c'est un homme simple, nourri à la campagne et
dont la physionomie se rapproche un peu de celle de quelques
personnages fêtés sur le théâtre Montansier. Habitué à composer des
idylles pour les bergeries de Montmirail et des tragédies pour le
curé de sa paroisse, il n'a guère connu jusqu'à présent de plus
grandes solennités que celles de la messe ou du prône... La nature,
avare dans ses productions originales, n'enfante pas tous les jours
de ces êtres privilégiés destinés à réjouir les journalistes. Sous
ce rapport, le cit. Desroys est une de ses conceptions les plus
heureuses, et nous ne saurions trop nous empresser de le faire
connaître.
Déjà les deux nymphes[58], arrivées au point où les soins paternels
cessaient d'être nécessaires, aspiraient à se produire dans le
grand monde, à étaler les charmes dont elles étaient parées,
lorsque le cit. Desroys, en père tendre et compatissant, s'est
déterminé à les transporter dans sa malle à Paris. Mais sur quel
théâtre exposera-t-il ces rares merveilles de la nature? Il a à
choisir entre la salle Montansier, les boulevards ou la
République[59]. La République aura ses préférences. Déjà le cit.
Desroys a mis son habit du dimanche: un bas de soie réservé pour le
jour de Pâques a succédé à la guêtre qui déguise la faiblesse de
son mollet et l'épaisseur de ses orteils; une cravatte brodée à
crête de coq enveloppe son long col et dépasse son menton; un linge
mouillé dans un gobelet a fait disparaître les traces de poussière
qui s'étendent sur son front; sa main, blanchie par le savon,
soutient avec orgueil ses deux filles chéries qu'il se hâte de
présenter au sévère Florence[60].
Illustre semainier qui rédigez l'annonce des spectacles et
convoquez le conseil suprême qui, dans son indulgence ou ses
rigueurs, élève ou abaisse la puissance poétique, généreux
Florence, soyez favorable au Sophocle de Montmirail!
[Note 58: Sa tragédie et sa comédie.]
[Note 59: Nom que portait alors l'ancien Théâtre-Français.]
[Note 60: Un des semainiers du Théâtre-Français.]
C'est dans cet appareil et présenté par ces propos un peu lourds, que
Lyon Des Roys aborda le comité de lecture du Théâtre-Français, et une
épigramme complaisamment recueillie par son terrible ennemi nous apprend
l'accueil qu'il en reçut:
Dieu paternel, quel dédain, quel accueil!
De quelle oeillade altière, impérieuse,
Le fier Batiste écrase ton orgueil,
Pauvre Desroys! la Raucourt est moqueuse;
Elle riait, Saint-Prix te regardait
D'un air de prince, et Dugazon dormait;
Et renvoyé, penaud, par la cohue,
Tu vas gronder et pleurer dans la rue.
Le jeune auteur fut pourtant ravi de tant de bruit fait autour de son
nom, et ce refus, loin d'abattre son courage, ne fit qu'exciter sa
verve; lui-même rendit publique sa mésaventure dans une _Épître à
Dazincour_, célèbre comique du temps, qui l'avait patronné paraît-il
auprès du comité de lecture; c'est allégrement qu'il s'écriait:
Touchés de mon discours modeste,
Les premiers talents comme toi
Se sont déjà montrés pour moi:
Monvel, Talma, Mars et Devienne;
Mais la fâcheuse et dure antienne
De l'implacable Grandménil
M'a renvoyé dans mon chenil!
Va, ne crains pas que je m'y tue!
Ma muse est à la fin connue,
Ami, voilà ce qui m'en plaît,
C'est pour cela que j'ai tout fait.
L'échec paraît néanmoins lui avoir été plus pénible qu'il ne le laissait
entendre, puisque peu de temps après il publia une _Épître aux
Comédiens_ dont la préface est pleine d'amertume:
Je suis bien loin de prétendre, y lit-on, valoir mieux que les
Legouvé, les Arnaud, les Collin; mais quand je vois jouer des
pièces aussi froides que celles qu'on nous donne souvent, alors
l'indignation s'empare de mon esprit et je trouve qu'on me fait
injure de ne pas du moins essayer les miennes.
Combien peu, pourtant, il était exigeant:
Que demandai-je aux comédiens? une lecture de la pièce entière?
Non, mais une lecture du premier acte, de la première scène! Si
j'avais été entendu, j'étais content, je leur promettais un ennui
très court, mais ils n'ont pas voulu courir le danger.
Il terminait enfin par le procès du comité de lecture:
Comité secret et invisible qui rend les réponses les plus
rébarbatives; en se barricadant de la sorte, les acteurs de Paris
ne peuvent être abordés que par un petit nombre de favoris dont la
fortune est déjà faite, et par conséquent l'ardeur refroidie.
Pour se venger des comédiens qui l'évinçaient, de la critique qui le
raillait, et persuadé que l'opinion prévenue contre lui ne demandait
qu'à lui rendre justice, l'infortuné eut une idée dont l'originalité n'a
certes jamais été atteinte depuis; il fit imprimer sa comédie, où on
lisait ces simples mots à la fin du IVe acte:
_Absence du Ve acte_. Cet acte n'est pas le plus mauvais, mais
nous ne voulons pas nous dépouiller de toutes nos richesses pour un
public ingrat qui ne nous en saura aucun gré. S'il a quelque
curiosité de connaître la pièce entière et d'en bien juger, il n'a
qu'à l'appeler sur la scène.
Ce bizarre appel au peuple échoua complètement; plus ingrat que jamais,
le public n'imposa pas la représentation de _l'Antiphilosophe_ dans un
de ces grandioses mouvements de foule qu'avait rêvé l'auteur; plein
d'indifférence, il se contenta même des quatre actes et n'exigea jamais
leur dénouement. Inlassable, Lyon reprit la lutte et, puisque le public
n'allait pas à lui, il irait au public. À cet effet, il fit placarder
dans Paris de grandes affiches bleues et rouges où la conduite du comité
et des journalistes était durement appréciée, et où il annonçait que le
13 avril 1802 il ferait une lecture publique de son _Caton_ dans une
salle qu'il loua, éclaira et meubla à ses frais. Le lendemain, Salgues,
qui l'avait laissé en paix déjà depuis quelques mois, rendit ainsi
compte de la soirée dans son journal:
Il faut le dire, pour l'amitié que nous portons au citoyen Desroys,
cet auteur avait mal choisi son jour... Après avoir été _crucifié_
par les Comédiens-Français, c'était mal entendre ses intérêts que
de prendre le Vendredi-Saint pour ressusciter. D'ailleurs, les
fêtes de Longchamps et le concert de l'Opéra, tout inférieurs qu'on
puisse les supposer à la tragédie du _dernier des Romains_,
devaient nécessairement dans ce siècle de frivolité enlever un
grand nombre d'amateurs au citoyen Desroys, et c'est ce qui est
arrivé. Trente personnes au plus composaient son auditoire, et ce
dénument n'avait rien d'encourageant pour un poète qui aspirait à
l'honneur d'être jugé par le public.
Au reste, on doit cette justice au citoyen Desroys qu'il n'a
employé aucun des prestiges condamnables qui tendent à surprendre
la religion des juges. Dans la crainte que l'éclat de ses yeux ne
portât trop d'émotion dans nos coeurs il les a tenus constamment
fermés; pour diminuer l'intensité de sa voix et la grâce de son
geste, il a armé sa main droite d'un chandelier qu'il portait
alternativement à sa bouche, à son nez, à ses yeux. Si quelques
dents absentes de la bouche de l'auteur ne nuisaient pas à l'effet
de sa prononciation, si les règles de la grammaire étaient
observées dans ses vers, enfin si l'exposition du sujet ne manquait
point au premier acte, il est à présumer que le citoyen Desroys eût
recueilli de la part de ses auditeurs quelques marques de
satisfaction plus vives que celles qui lui ont été accordées.
Mais le citoyen Desroys a reconnu lui-même qu'il manquait quelque
chose à son débit, et le découragement même allait le saisir,
lorsque le citoyen Simien-Despréaux s'est présenté pour soutenir
son courage et ranimer son audace. Le citoyen Simien-Despréaux est
un athlète plus vigoureux que le citoyen Desroys; ses traits mâles,
sa voix sonore et son geste imposant, ont soutenu le second acte
et quelques passages bien lus ont obtenu les applaudissements du
petit nombre d'amateurs qui étaient restés après le premier acte.
Le troisième, le quatrième et le cinquième n'ont point été lus:
rien n'a pu vaincre la timide résistance du citoyen Desroys: ce
n'est qu'après les plus vives instances qu'on a pu obtenir qu'il
égayât l'assistance par la lecture du monologue de _Caton_. À
l'exception du premier hémistiche, ce morceau est tout entier de la
création du citoyen Desroys.
Après un tel coup de massue, un homme ordinaire aurait perdu la tête et
fui Paris; Lyon n'en fit rien. Profitant de la menue notoriété que
l'incident lui avait value, il réunit à la hâte quelques pièces
fugitives, dont une _épître aux journalistes_, qu'il mit en vente sans
tarder; c'était aussi le seul moyen pour lui de répondre à Salgues, car
tous les journaux demeuraient obstinément sourds aux véhémentes
imprécations qu'il leur offrait. Cette fois, pourtant, on voit par la
préface, plus navrante encore qu'incohérente, qu'il avait perdu son
égalité d'humeur et que sous les cruelles railleries de Salgues sa
raison commençait à s'affaiblir; il écrivait tristement:
La qualité de poète est belle et honorable quand elle est conférée
par la voix publique, mais jusque-là ce n'est qu'une enseigne
fatale qui nous attire incessamment le cruel coup de pied de l'âne.
Il est facile de supporter les injures de la médiocrité quand on a
pour soi les éloges des gens d'esprit, mais avaler le fiel tout
pur, voilà ce qui révolte et fait perdre la raison. Si mon
extravagance a nui à ma réputation, elle y a servi en même temps:
j'ai mieux aimé périr par la folie que de me laisser écraser par le
ridicule. Tout n'est pas rose dans la littérature: il faut pourtant
convenir que les épines qu'on y rencontre viennent souvent moins
de la nature du terrain que de la position de celui qui le cultive.
Je sais que les journalistes que je provoque trouveront, s'ils
veulent, mille pauvretés et mille contradictions dans mes petits
écrits; mais cela tient au projet insensé et opiniâtre de faire
parler la renommée malgré elle. Les journalistes ne s'attaquent pas
à mes oeuvres, ils défigurent ma personne, et voilà ce qui est
infâme et ne devrait pas leur être permis.
Enfin, après avoir ainsi stigmatisé son bourreau, il tenta une dernière
fois de l'apitoyer, mais d'une façon si naïve et si ridicule que Salgues
ne put se tenir de reprendre la plume à la lecture de semblables vers:
Le public s'en rapporte aux gens qui font la loi,
Il les croit de bon coeur plus habiles que soi.
Mais enfin, tôt ou tard, le bon goût les ramène;
La justice du temps est lente, mais certaine.
L'auteur modeste, en paix s'abandonne à son sort.
S'il n'est vengé vivant, il sera vengé mort.
Vous riez des moyens que mon orgueil expose?
Craignez pourtant, messieurs, qu'il n'en soit quelque chose;
Et quelle honte, ô Ciel! n'éprouveriez-vous pas
Si mon triomphe était l'effet de mon trépas!
Rendez, pendant que l'heure est encore propice,
À d'immenses travaux une faible justice;
Régner sur les esprits est un plaisir si doux,
Que les maîtres du monde en sont souvent jaloux:
Richelieu tout-puissant porte envie à Corneille.
Je crains bien pour ma part quelque chance pareille:
Bonaparte est plus grand, j'en conviens avec vous,
Il triompha des rois conjurés contre nous,
Fit jouir de la paix l'Europe et sa patrie,
Mais il n'a pas en vers mis la géométrie.
Devant cette dangereuse exaltation, son cousin Dareste, chez qui il
habitait alors, jugea prudent d'écrire à Mme Des Roys et à la jeune
Mme de Lamartine. Nous n'avons pas la réponse de la mère, mais on
trouve trace dans le _Journal intime_ de toutes les angoisses de la
pauvre femme, lorsqu'elle eut sous les yeux les articles de Salgues,
qu'un anonyme avait assez méchamment fait parvenir à sa belle-soeur
Mlle de Lamartine. Qu'y pouvait-elle? elle écrivit à son frère une
lettre tendre, mais très ferme, en le suppliant de quitter Paris et
d'essayer de trouver une situation en province ou à l'étranger. Celui-ci
n'en continua pas moins ses excentricités: le 7 juin 1802, on l'arrêta
même à l'Opéra, où il causait un violent scandale en faisant pleuvoir
sur la salle tout ce que le libraire n'avait pas vendu d'exemplaires de
son _Épître aux comédiens_; il fut remis en liberté quatre jours plus
tard, mais ce petit incident avait sans doute refroidi son ardeur,
puisque nous savons par sa soeur qu'il partit pour l'Angleterre en
juillet; il entra, paraît-il, comme professeur de français chez un
prêtre anglais qui lui accordait la modeste allocation annuelle de cinq
cents francs, le loyer et la nourriture.
Au bout de dix mois, incapable de se résigner à cette pitoyable
existence, il regagna Paris où il végéta encore quelque temps; puis,
aigri, désespéré, la tête perdue, il se tua le 15 mars 1804 à Lagnieux,
près de Belley, au retour d'une visite qu'il avait faite à Lyon chez sa
soeur Mme de Vaux. Mais le destin qui l'avait poursuivi sa vie
durant, lui fut encore impitoyable après sa mort. Les autorités du
département de l'Ain s'inquiétèrent de ce bizarre suicide--un coup de
fusil dans le ventre--et comme les esprits étaient encore sous le coup
de l'attentat de la rue Saint-Nicaise, on n'hésita pas à reconnaître
dans le cadavre de Lyon Des Roys, malgré les papiers qu'il avait sur
lui, un certain Picot-Limodan, dit _Beaumont_ ou _pour le Roi_,
compromis dans l'affaire de la machine infernale et qui avait réussi à
prendre la fuite. Le zèle des fonctionnaires alla même jusqu'à ordonner
huit jours après l'exhumation du corps et à perquisitionner chez Mme
de Vaux qui ne comprenait rien à l'aventure[61]. Quant à Mme de
Lamartine, elle ignora toujours la vérité sur la fin de son frère et le
crut emporté par une congestion pulmonaire; mais la pseudo-conspiration
arriva jusqu'à elle, et elle écrivait le 29 mars 1804:
[Note 61: _Moniteur_ du 4 avril 1804.]
«L'on a imaginé que mon malheureux frère mort était impliqué dans une
affaire de conspiration qui a toujours été à cent lieues de son coeur et
de ses moyens. Une ressemblance de nom et son arrivée d'Angleterre ont
produit cette erreur. On est allé faire des visites chez ma soeur, l'on a
examiné ses papiers; il n'y avait rien du tout.»
Telle fut l'existence de l'infortuné Lyon Des Roys, poète incompris
comme Gilbert, Chatterton et tant d'autres; elle n'aurait guère valu de
s'y arrêter aussi longuement si, comme nous l'avons dit, son exemple
n'avait influé plus tard de façon décisive sur l'attitude des Lamartine
lorsqu'ils virent le jeune Alphonse tourmenté du même démon qui avait
perdu son oncle. On comprend mieux et l'on excuse leur opposition,
parfois violente, quand à vingt-cinq ans il partit pour Paris un _Saül_
en poche, frapper à la porte du même Talma qui dix-huit ans auparavant
avait refusé le _Caton_ de Lyon Des Roys[62]. Le souvenir de son frère
était encore trop présent à la mémoire de Mme de Lamartine pour
qu'elle ne fût pas effrayée de voir son fils séduit par une carrière
dont un de ses proches n'avait connu que les déboires.
[Note 62: Il est curieux de constater que le sujet de Caton,
emprunté à _la Mort de Caton_, d'Addison, tenta également Lamartine à
vingt ans: il écrivait en effet le 30 septembre 1810 à Virieu: «Je
traduis de l'anglais quelques Nuits d'Young et la superbe tragédie
d'Addison _the Death of Cato_, le tout en vile prose, excepté quelques
morceaux qui me séduisent et que je versifie.» (_Corresp._, I, p. 272.)]
Quant à son oeuvre poétique, elle est aussi mince que médiocre: une
tragédie, une comédie, quelques pièces fugitives, un poème sur le tabac,
un autre sur la géométrie, deux ou trois fables et quatre épîtres[63];
c'était insuffisant pour la conquête de Paris qu'il avait rêvée.
Accordons-lui pourtant en tardive réparation que _le Dernier des
Romains_ ne dépare pas la série des pauvres tragédies qui encombrèrent
la scène française de 1790 à 1815. Inspirés du _Caton_ d'Addison et des
meilleurs souvenirs de Shakespeare, ses cinq actes sont correctement
rimés et bien conduits. Certains morceaux, comme la mort du héros
pourraient même supporter la comparaison avec _la Mort de Socrate_ de
son neveu. Tous deux, il est vrai, n'ont fait qu'interpréter Platon,
mais le rapprochement est assez curieux pour être noté[64].
[Note 63: Voir, à l'Appendice, la bibliographie des oeuvres de Lyon
Des Roys.]
[Note 64:
L'âme est inaccessible et rien n'agit sur elle;
Que la mort au méchant soit un objet d'horreur,
L'homme de bien y voit l'aurore du bonheur.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mais je ne sais, mes yeux paraissent s'obscurcir,
Mes membres fatigués semblent s'appesantir,
Je ne puis surmonter la langueur où je tombe...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mes enfants, mes amis, approchez, je vous prie.
Quoi? d'où viennent ces cris? qu'avez-vous à frémir?
Qu'est-ce donc, mes amis, ai-je tort de mourir?
Voulez-vous que j'attende à sortir de la vie
Que je me sois couvert de quelqu'ignominie,
Que j'aie abandonné le chemin de l'honneur?
La mort n'a rien d'affreux, n'en ayez point d'horreur.
Elle vient,... je la vois, je la sens,... je la touche...
Elle obscurcit mes yeux,... elle glace ma bouche...
Je finis,... je m'éteins... sans douleurs, sans effort...
L'âme pleine d'espoir se dégage du corps.
(_Le Dernier des Romains_, acte V, sc. I et IX.)]
* * * * *
Hasarder des conclusions à une étude aussi brève et forcément incomplète
sur l'hérédité de Lamartine est délicat. Pourtant, dans ses grandes
lignes, elle apparaît ainsi: