[Note 44: Il est l'auteur de: 1º _Livret contenant les principales

questions et décisions qu'on peut rechercher en matière de légitime_

(Lyon, 1644); 2º _Traicté des substitutions_ (Lyon, 1644).]

[Note 45: Des Olmes, aujourd'hui famille de Veyrac. En 1588, Denis

des Olmes épousa Catherine Dufours, dont Antoine, marié en 1587 avec

Marguerite de la Franchère. Leur fils Louis, marié en 1622 à Florie de

Lagrevol, était le père de Catherine des Olmes.]

[Note 46: Marie, femme de Jacques Hochet; Philiberte, femme de Louis

de Romezin, d'où une fille, qui épouse Claude Ferrapie, d'une ancienne

famille de Mautfaucon; Jeanne, mariée à Antoine Varilhon; Claude et

Marguerite, mortes filles.]

Il faut arriver jusqu'au milieu du XVIIIe siècle pour rencontrer

quelque variété dans l'histoire de la famille Des Roys. Le grand-père de

Lamartine nous est en effet mieux connu; son existence fut celle d'un

homme de coeur et d'un fonctionnaire parfait.

* * * * *

Jean-Louis Des Roys était fils de Claude Des Roys, avocat au Parlement

de Grenoble, et de Françoise Pagey; il naquit à Champagne en Vivarais le

27 août 1724 et de bonne heure se prépara à suivre la carrière de son

père. Le 5 août 1745, il fut reçu licencié en droit à l'université de

Valence et admis un an plus tard, le 20 juin 1746, comme avocat au

Parlement de Grenoble. Il y fit ses débuts au barreau, et, ayant acquis

quelque réputation, alla s'établir à Lyon en 1750. Bientôt, sa notoriété

devint suffisante pour qu'il reçût des lettres de bourgeoisie en 1764,

et fut élu échevin de la ville en 1766, puis premier échevin en 1767.

Il abandonna le barreau en 1772 pour des fonctions infiniment plus

importantes, ayant été appelé cette année-là à l'intendance des domaines

de la maison d'Orléans. Dans ses lettres de nomination, le duc rendait

hommage à ses talents, son activité, sa probité pendant sa gestion des

affaires de la ville, si bien que les Lyonnais, très satisfaits de ses

services, lui offrirent aussitôt une situation analogue à celle qu'on

venait de lui assurer. Mais la nomination de sa femme comme

sous-gouvernante des enfants du duc de Chartres acheva de le décider.

Il avait épousé à Lyon, le 12 avril 1757, Mlle Marguerite Gavault,

fille de François Gavault, receveur du grenier à sel de

Saint-Symphorien, puis lieutenant civil et criminel de l'élection de

Lyon, et de Françoise Mauverney. Cette alliance va donner lieu à

quelques cousinages, qui, pour être authentiques, n'en sont pas moins

imprévus. Françoise Mauverney était fille de François Mauverney et de

Marguerite Grimod, et ce nom de Grimod, illustré au XVIIIe siècle par

toute une dynastie de puissants fermiers généraux, est l'origine de

curieuses parentés entre Lamartine et plusieurs de ses contemporains

célèbres à des litres divers[47].

[Note 47: Ces alliances, que Lamartine n'ignorait pas (cf.

_Souvenirs et Portraits_, t. II, _les Bonaparte_), ont été constamment

négligées par les généalogistes de la famille Grimod; l'omission doit

provenir de ce que les notes de d'Hozier (Cabinet des titres, pièces

originales, vol. 141; Dossiers bleus, vol. 333; Nouveau d'Hozier, vol.

165) ont été établies sur une collection de _factums_ de 1754, rédigés

pour Marguerite le Juge et qui ne l'ont mention, ni de la branche

Bonaparte, ni de la branche de Vaux-Lamartine.

Pourtant, l'acte de baptême d'Alexandrine de Bleschamp, princesse de

Canino, dissipe toute équivoque, ainsi que le testament d'Antoine Grimod

enregistré à Paris le 7 avril 1718, et où il est fait également mention

de deux autres filles: Benoîte et Philiberte, mariée l'une à J.-B. Dumas

de Corbeville, l'autre au marquis de Pranse.

Voici enfin un fragment du _Journal intime_, qui, malgré quelques

erreurs, confirme la parenté des Des Roys avec les divers personnages

que nous avons cités.

«_23 janvier 1803_ {de Rieux}. Je voudrais pouvoir écrire tout ce que ma

mère me conte de ses voyages, ce serait bien intéressant, et mille

anecdotes curieuses de gens marquants. Malheureusement, ce serait trop

long. Ma mère conte à merveille, elle a infiniment d'esprit et de

mérite. Elle m'a rapporté beaucoup de choses de M. de la Reynière, le

fermier de Lyon, etc., à qui nous étions parents par ma grand'mère;

Mme de la Ferrière avait épousé en premières noces M. Grimod de la

Reynière, dont elle a eu M. de la Reynière, fermier général, qui avait

épousé Mlle de Jarente, qui vit encore et qui est très liée avec ma

mère. M. de la Ferrière a eu aussi deux filles: l'aînée était Mme de

Malesherbes, qui est morte très malheureusement fort jeune, laissant

deux filles: Mme de Rosanbo qui a été guillotinée, et Mme de

Montboissier; la seconde était Mme de Lévis, amie intime de ma mère

qui est morte assez jeune. M. de la Reynière le père avait eu d'un

premier mariage Mme de Beaumont, c'est par là que nous lui sommes

parents [_à Mme de Beaumont_]. Nous l'étions aussi par les Grimod à

la femme du baron de Breteuil et aux Cipierre; la fille du baron de

Breteuil a épousé M. de Matignon, dont la fille a épousé un Montmorency.

«M. d'Orsay s'appelle aussi Grimod, toujours de la même famille; il a

épousé, en secondes noces, une princesse d'Allemagne assez proche

parente du roi de Prusse, et le fils de M. d'Orsay a épouse une

princesse d'Italie assez peu considérable.»

Cette Mme de la Ferrière, dont il est ici question était Marie

Mazade, seconde femme de Gaspard Grimod de la Reynière; devenue veuve,

elle épousa Honoré de la Ferrière.]

Antoine Grimod, né en 1647, directeur général des fermes unies de

France, conseiller et secrétaire du Roi, avait épousé à Lyon, le 13

avril 1684, une demoiselle Marguerite le Juge, qui lui donna sept

enfants, dont l'aîné, François-Alexis Grimod de Beauregard (1685-1755),

mourut sans postérité.

Le cadet, Gaspard Grimod, seigneur de la Reynière, fut marié deux fois:

du premier lit il eut un fils, Jean-Gaspard (1733-1793), fermier

général, époux de Françoise de Jarente, dont il eut Baltazard-Laurent

Grimod de la Reynière, fastueux épicurien et gastronome célèbre dont les

bons mots et les petits soupers défrayèrent longtemps la chronique

scandaleuse à la fin du XVIIIe siècle. Du second lit, il eut deux

filles: l'une, Madeleine, mariée au comte de Lévis; l'autre,

Marie-Françoise, qui épousa Chrétien-Guillaume de Lamoignon de

Malesherbes, défenseur de Louis XVI auprès du tribunal révolutionnaire;

la fille de Malesherbes devint la femme du marquis Louis de Rosanbo,

dont la première fille, Thérèse (1771-1794), épousa

Jean-Baptiste-Auguste de Chateaubriand, comte de Combourg, conseiller au

parlement de Bretagne, puis capitaine au Royal-cavalerie, le frère de

René, et dont la cadette, Louise-Madeleine, fut mariée au comte de

Tocqueville, père du célèbre historien et philosophe.

Le troisième fils d'Antoine Grimod et de Marguerite le Juge, Pierre

Grimod de Dufort d'Orsay (1698-1748), fermier général, fut tout aussi

bien casé que ses aînés; trois fois marié, il n'eut d'enfant que de sa

dernière union avec Marie-Antoinette de Caulaincourt. L'aîné fut

Pierre-Gaspard-Marie, comte d'Orsay, qui épousa d'abord la princesse

Amélie de Croy, puis, devenu veuf, la princesse Elisabeth de

Hoenloe-Bartenstein. Un fils de son premier lit, Albert-Gaspard

(1772-1843), prit pour femme Éléonore de Franquemont, qui lui donna une

fille, Anna Ida, mariée en 1818 à Héraclius, duc de Grammont, et un

fils, Gillion-Gaspard-Alfred, comte d'Orsay, surintendant des

beaux-arts, le fameux «dandy» amant de la belle lady Blessington, à qui,

en échange d'un buste, son cousin Lamartine dédia l'_Ode au comte

d'Orsay_.

Le dernier fils d'Antoine Grimod, Gaspard Grimod de Verneuil, nous

réserve une surprise encore plus singulière: sa fille, mariée à un

certain Charles Bouvet, fut la mère de Marie Bouvet, qui devint la femme

de Charles-Jacob de Bleschamp, et la grand'mère d'Alexandrine de

Bleschamp (1778-1855); celle ci, après son divorce d'avec un aventurier

nommé Jouberthon, épousa en 1802 Lucien Bonaparte, prince de Canino,

frère de Napoléon Ier, dont deux des petits-fils sont le prince Roland

Bonaparte et le général Wyse-Bonaparte, actuel ministre de la Guerre

des États-Unis d'Amérique, et l'arrière-petite-fille la princesse royale

de Grèce. Quant à la fille aînée d'Antoine Grimod, Marguerite, elle fut

mariée: 1º à François Mauverney[48] dont elle eut une fille, Françoise;

2º à Charles Gavault, veuf également et père d'un fils, François, qui

épousa la fille du premier mariage de sa belle-mère. De cette union

naquirent deux filles: l'aînée, Françoise, épousa en 1743 Charles

Dareste de la Plagne, dont le fils fut directeur des tabacs à Naples

sous le premier Empire et employa Graziella parmi ses cigarières; la

cadette, Marie Gavault épousa, on l'a vu, Jean-Louis Des Roys, et leur

fille, Alix, fut la mère de Lamartine.

[Note 48: François Mauverney, receveur du grenier au sel de

Saint-Symphorien-le-Château, puis lieutenant criminel et civil de

l'élection de Lyon, était fils de Pierre Mauverney, conseiller du Roi,

élu en l'élection de Saint-Étienne, et de Jaqueline Dilbert. Pierre

Mauverney était lui-même fils de Jean-Baptiste et de Jeanne Coignet.

(Cf. Cab. des titres: pièces originales, vol. 1902.)]

Par les Grimod, celui-ci se trouvait donc allié par le sang à Grimod de

la Reynière, à Malesherbes, à Tocqueville, aux Bonaparte, aux

Chateaubriand, aux Grammont, aux Lévis, aux de Croy et aux Montmorency.

Cette alliance avec la puissante famille Grimod fut d'ailleurs

extrêmement précieuse à Jean-Louis Des Roys lors de son séjour à Paris

comme intendant des finances du duc d'Orléans, car les innombrables

relations de Laurent de la Reynière lui valurent bientôt un petit

cercle assidu aux réceptions de sa femme dans l'appartement qu'elle

occupait au Palais-Royal.

* * * * *

Le peu que nous sachions de Mme Des Roys la montre comme une femme

pleine de simplicité, vertueuse sans affectation et profondément dévouée

aux d'Orléans. «Mme Des Roys, dit Lamartine dans les _Confidences_,

était une femme de mérite; ses fonctions dans la maison du premier

prince du sang attiraient et groupaient autour d'elle beaucoup de

personnages célèbres à l'époque. Voltaire, à son court et dernier voyage

à Paris qui fut un triomphe, vint rendre visite aux jeunes princes: ma

mère, qui n'avait que de sept à huit ans, assista à la visite...

D'Alembert, Laclos, Mme de Genlis, Buffon, Florian, l'historien

anglais Gibbon, Grimm, Morellet, Necker, les hommes d'État, les gens de

lettres, les philosophes du temps vivaient dans la société de Mme Des

Roys.» À part le détail touchant Voltaire, ceci est suffisamment vérifié

par les mémoires de Mme de Genlis, sa perfide rivale, obligée de

convenir elle-même de la réputation de Mme Des Roys auprès de la

société de leur temps.

En 1773, à la naissance du duc de Valois, qui deviendra Louis-Philippe,

Mme Des Roys avait été nommée sa gouvernante, sous le contrôle de la

vieille marquise de Rochambeau, et cette faveur fut l'origine de la

rancune tenace que lui voua la vindicative Mme de Genlis. La belle

Félicité, alors maîtresse en titre du duc de Chartres et son Égérie,

avait ambitionné ce poste qui aurait au moins donné quelque excuse à sa

présence perpétuelle auprès des princes, mais la duchesse s'y opposa.

Sans égards à la bienveillance dont Mme Des Roys avait jadis fait

preuve envers elle, puisqu'elle lui devait d'être entrée au service de

la famille d'Orléans sur la recommandation de Grimod de la Reynière son

cousin, elle commença une violente campagne contre sa bienfaitrice et

l'accusa auprès du duc d'élever ses fils dans les idées philosophiques

de ses amis les plus habituels. Indignée, la bonne Mme Des Roys, qui,

jusqu'alors avait traité de calomnie la liaison de Mme de Genlis et

du duc de Chartres, en profita pour fermer sa porte à la dangereuse

créature en même temps qu'à Grimod de la Reynière qui avait pris parti

contre elle[49]. Celle-ci s'en vengea comme elle put, et l'on sent, à

lire ses _Mémoires_ rédigés plus de quarante ans après, que sa haine

n'était point encore éteinte. En 1781, en effet, elle fut nommée

_gouverneur_ des princes au grand scandale de la cour et, rapportant

avec orgueil les souvenirs de ce temps, elle s'exprime ainsi sur le

compte de celle qui l'avait précédée auprès du duc de Valois:

«J'ai le droit, dit-elle, de ne pas estimer certaines personnes, parce

qu'elles ont été d'une très noire ingratitude envers moi; telle, par

exemple, Mme Desrois[50]», et plus loin, à la fin d'une conversation

avec ses élèves: «Il m'a paru que vous étiez très froids pour Mme

Desrois; vous lui parlez à peine. Vous ne lui montrez aucune amitié,

vous ne demandez jamais de ses nouvelles; cela est mal et ridicule.»

Puis, elle ajoute ingénument: «Ils avaient cette froideur pour elle

parce qu'elle s'était brouillée publiquement avec moi, sans motifs et

sans explication, quoique je lui eusse rendu de très grands services

auprès de M. le duc d'Orléans».

[Note 49: Cf., sur les suites de cette brouille entre Grimod de la

Reynière et sa cousine, «_copie d'une lettre de M. Grimod de la

Reynière, négociant à Lyon, etc., à Mme Des Roys, ancienne

sous-gouvernante des ci-devant princes d'Orléans. Lyon, 7 déc. 1791_ (s.

l. n. d., mais Lyon, 1791).

Dans cette brochure extrêmement rare, Laurent s'efforçait d'abord

d'attirer à sa cousine des ennuis que son ancienne situation pouvait

rendre graves, mais il l'accusait surtout d'avoir capté l'héritage de sa

grand'mère, morte en 1773, et d'avoir pris un grand empire sur son père.

Il terminait ainsi: «Maintenant, permettez-moi de vous offrir la paix ou

la guerre, mais surtout point de neutralité, point de tergiversation.

Une réponse claire et nette, s'il vous plaît. Si c'est la guerre, je la

ferai courageusement et de mon mieux; si vous préférez la paix,

sacrifiez-moi mes ennemis, agissons de concert, et nous nous en

trouverons bien l'un et l'autre. Vous avez su prendre un grand crédit

sur l'esprit de mes parents: j'ai dans mes mains de quoi vous démasquer

à leurs yeux; je ne le ferai pas si vous voulez employer ce crédit à me

servir.»

Cette publique tentative d'intimidation se perdit dans la tourmente de

1792 qui engloutit la fortune colossale des Grimod. Mais les Des Roys

aussi bien que les Lamartine cessèrent dès lors et pour jamais toute

relation avec leur cousin, qui n'est pas nommé une fois dans le _Journal

intime_; on sait que depuis 1780 ses excentricités et son mauvais renom

l'avaient rendu intolérable à tous ses parents, et que seul il était

responsable d'un état de choses où Mme Des Roys n'était pour rien

(cf. _Desnoiresterres_).]

[Note 50: Cf. _Mémoires inédits de Mme la comtesse de Genlis_

(Paris 10 vol., 1825-26), vol. III, p. 483-85, et IV, p. 29.]

En 1820, même, elle reporta sur Lamartine toute la haine qu'elle avait

vouée à sa grand'mère; devenue intransigeante sur le tard, elle s'était

découvert un amour imprévu de vertus qu'elle avait pourtant peu

pratiquées: malgré la respectueuse dédicace que le poète avait inscrite

sur l'exemplaire des _Méditations_ qu'il lui fit parvenir, elle en

rédigea dans _l'Intrépide_[51] un compte rendu perfide et malveillant,

où elle ne se fit pas faute de répéter tout le mal qu'elle pensait,

sinon de l'oeuvre, tout au moins de la famille de l'auteur.

[Note 51: _L'Intrépide_, revue par Mme de Genlis (Paris, 2 vol.,

1820), I, pp. 81-110.]

Le titre lui paraît impropre, car «la méditation doit être paisible et

profonde»; or elle a relevé des morceaux tels que _l'Enthousiasme_ et

_la Gloire_, qui sont au contraire «d'une inspiration soudaine, d'une

exaltation remplie de désordre et de feu»; les souvenirs d'amour sont

des _rêveries_ et non des _méditations_; enfin _le Désespoir_,

«impulsion coupable et forcenée», ne saurait non plus être une

méditation.

Puis, elle entre dans le vif de l'oeuvre où le mélange d'un amour profane

et de scènes religieuses lui semble d'abord tout à fait déplacé, «car il

n'est ni vraisemblable ni d'un goût sévère de passer sans transition de

l'exaltation de la piété au souvenir de sa maîtresse»; «Reste d'âme» la

choque; le vers:

Et ces vieux panthéons peuplés de _dieux nouveaux_

est une expression «d'athée», qu'elle souhaite de voir corrigée dans la

prochaine édition; «fenêtre» est un mot familier et «déplacé dans le

genre noble»; les vers:

Des théâtres croulants dont les frontons superbes

Dorment dans la poussière ou rampent dans les _herbes_

lui suggèrent la même réflexion «parce qu'au pluriel, _herbe_ rappelle

l'usage journalier qu'on en fait dans la cuisine». Pour terminer, elle

accable le jeune homme de bons avis, lui conseillant de ne pas se

laisser aller au découragement après ses critiques, sévères sans doute,

mais formulées sans restriction dans son intérêt même, et dictées par

une sympathie que tant de raisons lui commandaient.

Ces vétilles et ces chicanes, qui firent sourire, à l'époque, ceux qui

en connaissaient les motifs[52], témoignaient d'une rancune toujours

vivace.

[Note 52: Cf. _Lettres à Lamartine_, p. 19 (lettre de la duchesse de

Broglie).]

Pourtant, malgré tout l'empire de Mme de Genlis sur son amant, Mme

Des Roys continua ses fonctions jusqu'en octobre 1778, grâce à l'appui

de la duchesse de Chartres, à laquelle elle voua, en cette circonstance,

un dévouement éternel; elle abandonna même le Palais-Royal sur un

nouveau triomphe: le gouverneur qui la remplaça auprès des princes

devenus grands fut proposé par elle; c'était le chevalier de Bonnard,

son ami personnel, et qu'elle avait connu chez Buffon. Le frivole

Bonnard, il est vrai, n'avait rien d'un éducateur, mais il valait au

moins Mme de Genlis, qui le remplaça officiellement trois ans plus

tard. Ainsi, Mme Des Roys sortait victorieuse de cette lutte avec la

favorite; bien mieux, la duchesse voulant lui prouver sa reconnaissance

l'admit dans sa maison particulière et lui confia l'éducation de sa

fille la princesse Adélaïde.

* * * * *

Tandis que sa femme se tirait avec dignité de ces intrigues assez

difficiles, Jean-Louis Des Roys, de son côte, avait su gagner la

confiance et l'estime du duc d'Orléans en menant à bien un certain

nombre d'opérations juridiques et financières de la plus haute

importance pour son maître. À ses fonctions d'intendant des finances, il

joignit l'administration des terres de la Fère, Albert et Carignan; en

1774, il avait préparé le règlement des droits, de la duchesse de

Bourbon, belle-fille du prince de Condé, dans la succession de la

duchesse d'Orléans, sa mère; en 1781, il reprit les négociations de

l'affaire des princes de Chimay, qui traînaient depuis un siècle et,

après plusieurs voyages en Belgique, il obtint la conclusion d'un traité

qui assurait la pairie d'Avesne à la maison d'Orléans.

En 1785, M. et Mme Des Roys demandèrent leur retraite qui leur fut

accordée; mais pour marquer la satisfaction qu'il avait des services de

l'intendant de son père, le duc de Chartres lui conserva à titre de

pension l'intégrité de son traitement, et le pria d'accepter d'être

commissaire à la liquidation du duc d'Orléans qui venait de mourir, ce

que Jean-Louis Des Roys ne put refuser.

Il se retira alors dans sa propriété de Rieux[53], qu'il avait acquise

en 1776, et où, ayant obtenu la création d'une pépinière royale, il se

consacra entièrement à l'agriculture. Il y vit philosophiquement

commencer la Révolution, sans être jamais inquiété malgré un passé qui

pourtant aurait dû le rendre suspect; quelques lettres de lui écrites à

son frère de 1793 à 1795 nous le montrent parfaitement tranquille sur

son sort, une entre autres, écrite de Paris le 26 mars 1793, où on

lit[54]:

Je suis las, rebuté, et très impatient d'être rendu à ma nullité

champêtre; ce n'est pas que je ne m'attende à trouver là de

nouveaux ennuis; et quel est le lieu ou la position dans laquelle

un français puisse aujourd'hui vivre dans le calme? le désir du

sage doit se borner à exister hors des foyers de l'orage et à

s'estimer heureux de ressentir que les battements des vagues

amorties... Les bruits du moment sont que les révoltes et

attroupements armés des environs de Nantes et autres parties de la

Bretagne ont été dissipés avec grand carnage. Les armées du Rhin,

de la Meuse, de l'Escaut se soutiennent aussi, dit-on, et disputent

le terrain aux ennemis du dehors. Dieu veuille enfin nous donner la

paix, la santé et l'ordre; quand ces biens seront rendus à la

France, il faudra encore bien des années pour qu'elle recouvre

l'embonpoint que cette fièvre dévore. Si je ne voyais que moi dans

l'orage je serais peu peiné: je serais même assez philosophe pour

observer sans inquiétude les agitations des hommes; mais mes

enfants, mes parents, mon frère, mes amis! je ne puis pas être

indifférent et froid sur tant d'objets chéris...

Tu me conseilles de vendre mes fonds; je sais très bien que je me

donnerais par là de l'aisance, mais je vois aussi qu'elle ne

pourrait être que momentanée. Je t'ai déjà observé sur cela que je

ne trouverais en ce moment ni placement, ni emploi qui me donne

sûreté et aisance; agioter n'est pas mon fait; placer en rentes ou

obligations, rien de plus fragile; acquérir d'autres immeubles,

rien à gagner dans ces revirements; les biens patrimoniaux se

vendent à deux pour cent, j'achèterais comme j'aurais vendu. Je

conclus pour attendre que le mal soit instant ou que l'on sache

mieux sur quoi compter. Tu vois comme moi que les Révolutions

opèrent rarement un mieux-être. Actuellement nous sommes à peu près

maîtres de nos âmes et de nos sentiments; cela seul est à notre

direction.

[Note 53: Dans la Marne, à quelques kilomètres de Montmirail.

Jean-Louis l'avait acquise du chevalier de Belle-Joyeuse. C'était alors

un bâtiment très simple, ayant successivement appartenu aux familles de

Pastoret, de Disques et de Boubers, et qu'il fit démolir pour le

remplacer par un château plus vaste. (Cf. _Alexandre Carra de Vaux_, op.

cit.)]

[Note 54: Les lettres qui suivent sont citées d'après

_l'Investigateur_, où elles ont paru pour la première fois.]

Dans une autre lettre encore, du 16 avril, il apparaît toujours plus

tourmenté des autres que de lui même et moins hostile qu'on n'aurait pu

le prévoir aux événements du moment:

Le mystère sur ce qui se passe à Lyon, m'inquiète beaucoup; je

tremble pour les parents et les amis, hélas! pour tout le monde,

car je tiens à l'humanité et à mon pays. Paris est pour le moment

assez tranquille, mais l'on semble craindre la disette du pain. Il

y a foule chez les boulangers, on s'y étouffe pour parvenir à s'y

approvisionner. Le vrai malheur ou du moins le pire de tous est la

division qui règne dans la Convention; elle est, par ses

scandaleuses dissensions, distraite du bien ou dans l'impossibilité

de l'opérer; sa considération s'affaiblit et le désordre s'accroît;

cependant, cette Convention, toute orageuse qu'elle est, forme le

seul lien, le seul pivot sur lequel tout roule. Le vaisseau s'abîme

si le pilote lui manque en ce moment de crise.

Il cessa pourtant bientôt de lui faire crédit et c'est très désabusé

qu'il écrivait le 22 août 1795:

Sûreté personnelle et du pain: ces biens n'ont heureusement pas

cessé d'exister ici, mais la mauvaise santé de quelques-uns de ceux

qui m'entourent et les inquiétudes et les misères publiques et trop

universelles ont toujours écarté de moi la gaieté.

Il serait bien temps que nous aperçussions quelqu'étincelle du

bonheur que la Révolution nous a tant présagé; Dieu veuille que la

nouvelle Constitution qu'on nous prépare en jette enfin des

fondements plus solides que ne l'ont été ceux des précédentes.

Les Origines et la Jeunesse de Lamartine 1790-1812 · 第 3 / 16 段