Si les Mémoires de la Clairon sont muets sur son séjour à Lille, tout au

moins retrouve-t-on trace des équipages dans le laissez-passer que lui

délivra le 27 juillet 1748, à Bruxelles, le maréchal de Saxe[27]. Quant

à ses habitudes de luxe et de splendeur, nous en avons la preuve dans

les embellissements qu'il apporta à ses propriétés et à sa belle

bibliothèque où chaque volume était timbré de ses armes[28].

[Note 27: «Maurice de Saxe, duc de Gourlande et de Semigalie,

maréchal général des camps et armées du roi, commandant général des

Pays-Bas, etc. Laissez librement et sûrement passer le sieur de la

Martine, capitaine au régiment de Monaco, pour aller en France avec ses

domestiques et équipages sans lui donner aucun trouble ni empêchement.

Fait à Bruxelles le 17 juillet 1748 (bon pour un mois).--M. de Saxe. Par

Monseigneur, de Bonneville.» Communication de M. Loiseau.]

[Note 28: Toute cette bibliothèque fut dispersée, soit pendant la

Révolution, soit au moment de la vente de Montceau. On en rencontre

parfois des volumes chez les amateurs.]

Quelques années après son retour à Mâcon, il épousa le 23 août 1749

Jeanne-Eugénie Dronier, fille de Claude-Antoine Dronier, seigneur du

Villard et de Pratz, conseiller au Parlement de Besançon, et de

Cécile-Eugénie Dolard, qui lui apporta en dot d'importants domaines dans

le Jura[29]. Ainsi, à la fin du XVIIIe siècle, la famille de

Lamartine était, on le voit, un des plus considérables du pays. Le 18

novembre 1760, Louis-François fut même élu de la noblesse aux États

particuliers du Mâconnais, où les représentants des trois ordres

réglaient les affaires de leur province[30].

[Note 29: Les Dronier, seigneurs du Villard et de Pratz sont

originaires de Saint-Claude (Jura). Jean-Claude Dronier, maître en la

chambre des comptes de Dole, épousa le 6 juin 1692 Marie-Claudine

Chevassu. Leur fils, Claude-Antoine, conseiller au Parlement de

Besançon, épousa, le 19 novembre 1719, Cécile-Eugénie Dolard.]

[Note 30: Les Lamartine prirent séance aux chambres de la noblesse

du Mâconnais à partir du 27 décembre 1676.

Dans la liste électorale pour les États généraux de 1789, tenue le 18

mars en l'église Saint-Pierre de Mâcon, Louis-François y est nommé pour

la châtellenie d'Igé et Domange; François-Louis et Pierre, ses deux

fils, pour la prévoie de Saint-André-le-Désert (Arch. Nat., B. III 105,

et de la Roque et Barthélémy, _Catalogue des gentilshommes de Bourgogne

aux États généraux de 1789_, Paris, 1862). Le 28 mars, il figura

également à l'assemblée des trois ordres du bailliage de Dijon, comme

seigneur d'Urey, de Montculot, Charmoy, Poissot, Fleurey et Quémigny.]

D'autre part, d'heureux mariages avaient augmenté le patrimoine

ancestral. En 1750, Louis-François avait acquis près de Dijon la

seigneurie d'Urcy avec le château de Montculot, admirablement situé sur

un plateau raviné et tourmenté, et entouré de magnifiques forêts;

quatorze sources avaient été captées pour embellir le parc qui

descendait en gradins sur les flancs de la colline, et les bâtiments,

aujourd'hui ruinés, semblent avoir été élevés à cette époque.

En outre, il possédait en Mâconnais des vignobles importants: c'était

Péroné, Champagne et Collonges[31]; La Tour de Mailly[32], Escole,

Milly, dont les terres avaient presque doublé depuis Jean-Baptiste, et

enfin Montceau, où rien n'avait été épargné pour en faire une résidence

seigneuriale; on y accédait par une allée de noyers centenaires, longue

d'un kilomètre, et que plus tard Lamartine fit abattre comme donnant

trop d'ombre à ses vignes. À l'exemple du comte de Montrevel,

Louis-François y avait même fait élever une salle de spectacle où l'on

jouait la comédie. Les appartements étaient magnifiquement meublés et, à

voir les inventaires dressés sous la Terreur, on comprend l'acharnement

que Louis-François mit alors à défendre son bien, sans guère se douter,

semble-t-il, qu'il jouait là sa tête.

[Note 31: _Collonges_, hameau de la commune de Prisse, non loin de

Mâcon; _Champagne_, hameau de la commune de Pérone.]

[Note 32: La Tour de Mailly, nom aujourd'hui disparu, était situé à

Igé (canton de Lugny), près du chemin de cette paroisse à Bertzé. Ce

fief dépendait de la seigneurie d'Escole, et consistait en un château,

«plusieurs cens et héritages» et le droit d'usage de la forêt de

Malessard, domaine royal. Louis-François l'acquit en 1730 de Melchior

Cochet, et exerça une reprise de fief le 4 mai 1748.]

* * * * *

Les gros revenus que nécessitait un pareil train étaient tirés, d'abord

des terres de Bourgogne, mais principalement des biens considérables que

Mlle Dronier avait apportés en dot, et situés en Franche-Comté.

C'étaient d'abord le château et les bois de Saint-Claude et Pratz; les

forêts du Franois, dont les sapins s'étendaient sur plusieurs centaines

d'hectares, et qui vaudraient, dira plus tard Lamartine, «des millions»,

mais qui, d'après lui, furent vendues peu de temps avant la Révolution.

Puis deux usines hydrauliques de fil de fer à Saint-Claude et à Morez en

Jura, dont Louis-François s'occupait assidûment[33]; enfin, la terre des

Amorandes, avec les ruines d'un vieux château féodal, et d'importants

vignobles à Poligny.

[Note 33: Cf. Arch. Nat., F. 12/107, p. 854. «Mémoire du sieur de

Lamartine par lequel il sollicite divers privilèges et faveurs pour les

deux manufactures de fil de fer et de fers noirs qu'il possède aux

Combes, près Saint-Claude-sur-Bienne, et à Morez du Jura, et où il

demande qu'il soit interdit au sieur Muller de maintenir l'établissement

analogue aux siens qu'il a commencé d'installer au village de

Champagnole.» (1er sept. 1789).]

Toute cette fortune devait selon l'usage passer un jour aux mains du

fils aîné, François-Louis, né le 6 juillet 1750. À l'âge de quatorze

ans, il avait été inscrit a l'école de la compagnie des chevau-légers

du roi, après examen des fameuses preuves de noblesse établies par son

père.

Mais il était d'une santé délicate, et dut en 1776 quitter la compagnie

où il n'avait fait d'ailleurs que de rares apparitions, «n'ayant tardé à

venir faire ses exercices dit une note de son dossier, que par sa

maladie dont il a donné les preuves». Il souffrait de la poitrine, et

bientôt son état s'aggrava à un tel point que les médecins lui

déconseillèrent le mariage. Or le cadet, Jean-Baptiste, était entré dans

les ordres; pour assurer la postérité, il fallut donc chercher plus loin

encore, et tirer de l'ombre, où il était destiné à végéter, le troisième

et dernier fils, le petit chevalier de Pratz, Pierre de Lamartine.

Il était né le 21 septembre 1751; selon l'usage du temps, il ne devait

pas se marier, mais, comme l'a dit Lamartine, «vieillir dans le grade

modeste de capitaine, gagner lentement la croix de Saint-Louis puis,

dans un âge avancé, végéter dans une chambre haute de quelque vieux

château de son frère aîné, surveiller le jardin, dresser les chevaux,

jouer avec les enfants, aimé mais négligé de tout le monde, et achever

ainsi sa vie, inaperçu, sans biens, sans femme, sans postérité, jusqu'à

ce que les infirmités et la maladie le reléguassent dans la chambre nue

où pendaient au mur son casque et sa vieille épée, et qu'on dît un jour

dans le château: Le chevalier est mort.»

Cette triste et solitaire existence, Pierre de Lamartine semble l'avoir

acceptée avec résignation. À dix-sept ans, après avoir déjà servi deux

ans comme volontaire, il adressa au ministre de la Guerre une demande en

vue d'obtenir un brevet de sous-lieutenant sans appointements dans le

régiment de Dauphin-cavalerie, où commandait le comte de Vibraye, ancien

compagnon d'armes de son père.

Il ose espérer, terminait-il, qu'on lui accordera cette grâce en

considération de ses pères et parents qui ont sacrifié une partie

de leur vie et de leur fortune au service du Roy, auquel étant

cadet de famille, il se propose lui-même de sacrifier avec zèle sa

vie.

Le 11 mai 1769, la demande était accordée; le 1er janvier 1772, il

obtenait le grade de sous-lieutenant en pied, celui de lieutenant en

second le 18 juin 1776, en premier le 14 février 1779, celui de

capitaine en second le 12 juillet 1781, et de capitaine le 9 mars 1788.

C'est à cette époque qu'on s'occupa sérieusement de le marier.

Il en était question déjà depuis longtemps, paraît-il, mais d'année en

année on ajournait «cette énormité». Lamartine a raconté, avec une verve

exquise, toutes les difficultés que rencontra cette décision. C'était un

soulèvement général de tous les sentiments de famille. Les chevaliers ne

sont pas faits pour se marier, disait la mère révoltée: «c'est

monstrueux». Mais d'autre part, laisser s'éteindre le nom, c'eût été,

a-t-il dit, un crime contre le sang. Il fallut se décider malgré tout.

Tout au moins lui laissa-t-on faire un mariage d'inclination, puisqu'il

épousa une jeune fille qu'il aimait depuis longtemps, mais peu dotée, ce

qui n'était guère dans les traditions de la famille: Françoise-Alix Des

Roys, chanoinesse-comtesse au chapitre de Salles en Beaujolais, fille

d'un intendant des finances du Palais-Royal et d'une sous-gouvernante

des enfants du duc de Chartres.

CHAPITRE II

LES DES ROYS[34]

[Note 34: Sources et bibliographie: _Titres et papiers de la famille

Des Roys_ (XVe-XIXe siècle), communiqués par M. le baron Carra de

Vaux.--_Archives dép. de la Haute-Loire.--Archives municipales de

Montfaucon._

_Obituarium Lugdunensis ecclesiæ_ (Lyon, 1867, éd.

Guignes).--_Obituarium Sancti-Pauli Lugdunensis_ (1872,

id.).--_Obituarium Sancti-Petri Lugd._ (1880, _id._,

_ibid._).--_Cartulaire des hospitaliers du Velay_ (Le Puy,

1888).--_Cartulaire des Templiers du Velay_ (_id._, 1882).--Répertoire

général des hommages de l'évêché du Puy (1887).--_Recueil des

chroniqueurs du Puy_ (éd. Chassaing, 3 vol. 1869-75).--_Notes sur le

monastère de Montfaucon_, par l'abbé Theillère (1876).--_Nobiliaire

d'Auvergne_, par Bouillet (7 vol., 1846-53).--_Le Livre d'or du

Lyonnais_ (Lyon, 1866).--_Jean-Louis Des Roys_, par Al. Carra de Vaux

(_l'Investigateur_, revue de l'institut historique, année

1850).--_Mémoires inédits_ de Me de Genlis (10 vol.,

1825-27).--_L'Assemblée de la noblesse de la sénéchaussée de Lyon en

1789_, par H. de Jouvencel (Lyon, 1907).--_Grimod de la Reynière et son

groupe_, par Desnoiresterres (1875).--_Lucien Bonaparte_, par Ch. Iung

(t. II, 1882).--_Lucien Bonaparte et sa famille_ (Paris, 1889).--_The

marriages of the Bonapartes_, par Bingham (Londres, 1881).--_Armorial du

premier Empire_, par A. Révérend (Paris, 1894, 4 vol.).--_Titres et

anoblissements de la Restauration_ (Paris, 1901, 6 vol.).]

Les Des Roys, famille de juristes et de magistrats, n'ont guère laissé

de trace dans l'histoire de leur temps; comme les Lamartine en

Bourgogne, ils vécurent tous en Auvergne la même existence probe et

obscure du gentilhomme provincial fidèle au pouvoir et aux traditions,

sans qu'aucun grave événement vînt modifier leurs jours paisibles et

bien occupés. Avocats de père en fils dès le début du XVIe siècle,

ils resteront toujours pauvres: ni leur carrière peu fructueuse, ni le

sol ingrat du Velay ne pouvaient les enrichir.

Il est difficile d'attribuer des origines précises à leur noblesse et à

leur nom. Dans tous les actes les concernant ils sont bien qualifiés de

_nobles_, mais aucun d'eux, soit par la seigneurie d'une terre noble,

soit par l'achat d'une charge conférant la noblesse, n'a jamais répondu

aux conditions requises du noble pour justifier ses prérogatives. Reste

l'hypothèse du _fait acquis_, dont bénéficiaient les familles

autochtones ou très anciennement connues dans une région: seule elle

paraît applicable aux Des Roys dont le nom n'est pas celui d'un fief

ajouté au nom patronymique et supprimé peu à peu par l'usage, puisqu'on

rencontre au cours des XVIe et XVIIe siècles des Des Roys

d'Eschandelys, Des Roys de Lédignan, Des Roys de Chazotte, Des Roys de

la Sauvetat. Pourtant leur noblesse est incontestable. Le fait d'avoir

suivi l'exemple des vieilles familles de France en ne profitant pas de

l'édit royal de 1696 pour faire enregistrer officiellement leurs armes

prouve qu'en Auvergne ils n'avaient plus à fournir leurs preuves[35].

[Note 35: Aucun Des Roys ne figure à l'_Armorial général du Cabinet

des titres_.]

Quant au nom même, il est latin et ne provient pas, comme on serait

porté à le croire, de _Regibus_, mais de _Rex_, décliné suivant sa

fonction dans la phrase, transformé peu à peu en _Reis_, puis en _Roys_;

l'évolution est d'ailleurs facile à suivre du XIIe au XIIIe

siècle. _De Regibus_ n'apparaît qu'au XVe siècle, alors que le nom

tout à fait francisé est traduit alors sous son équivalent le plus exact

dans les actes latins.

Des nombreux Rex, Regis, Rege ou Reis--la plupart notaires ou

clercs--qui figurent dans les cartulaires ou polyptyques de la région

lyonnaise de 1100 à 1400[36], on peut conclure que là est le véritable

berceau de cette famille, plus tard divisée en plusieurs branches, mais

toute possessionnée en Languedoc, en Auvergne ou en Bugey; celle qui

nous occupe se fixa en Velay où la première mention qu'on en rencontre

remonte à 1279[37]. À partir de cette date les documents deviennent

plus nombreux, sans qu'il soit possible, bien entendu, d'établir une

filiation directe. Enfin, au début du XVIe siècle, nous nous trouvons

en présence d'une famille Des Roys établie de longue date, semble-t-il,

à Montfaucon près du Puy et comptant de nombreuses alliances avec de

vieilles maisons du pays. Jusqu'au milieu du XVIIIe siècle elle

demeura dans ce bourg désolé, situé à 16 kilomètres d'Yssingeaux sur un

plateau balayé de coups de vent terribles, enfoui six mois de l'année

sous la neige, privé de ressources naturelles, et sans autres végétation

que les bois de pins sombres qui dominent les gorges de la Dunière.

Point de mouvement sinon celui des pèlerinages à la Vierge noire du Puy,

très fréquentés alors, et au XVIe siècle celui des bandes catholiques

ou huguenotes qui ravageaient le pays avant d'entrer en Languedoc.

[Note 36: _Bonardus Rex_, acte de 1147 (_Obit. S.-P. Lugd._, p. 59),

c'est la plus ancienne mention. _Guigo Regis_ (1239), domicilié à

Saint-Laurent de Lyon, etc. On rencontre environ une vingtaine de

personnages de ce nom auxquels on doit rattacher les Des Roys; en effet

dans les papiers de la famille on trouve mention au XVIe siècle d'une

prébende fondée en l'église Saint-André de Montbrison, en 1361, par

maître Jean Regis, licenciée en droit.]

[Note 37: Charte du 10 janvier 1279 où _Petrus Regis_ est cité comme

clerc (_Cart. des Templiers_, p. 385). Échange entre Pons de Brion et

Raymond du Pont, daté du 1er mai 1324, d'une rente sur des fonds

contigus au couvent des Carmes contre une rente sur un champ situé aux

Combes, près d'Espaly, «juxta campum _Johannis Regis_ civis anisiensis»

(citoyen du Puy) (_Cart. des hospitaliers du Velay_, p. 188). Sentence

de l'official du Puy, condamnant Jean Regis, damoizeau, père de

Paulette, femme de noble Hugues de Chandorasse, à payer à Dalmas, prieur

de Saint-Martin de Polignac, les arrérages de biens sis à Soleihac, 13

mars 1382 (Arch. dép. Haute-Loire, G. 651).]

* * * * *

C'est là que vers 1480 vivait le premier Des Roys auquel on puisse

rattacher directement Lamartine, «vénérable et discrète personne Denis

Des Roys» dont nous savons même fort peu de chose. Par son testament

rédigé le 25 février 1528 et où il est qualifié de bachelier ès lois, on

voit qu'il avait trois frères: Mathurin, curé de Raucoules[38]; Louis,

curé du Pailhet[39], et une soeur, Catherine, mariée à Pierre Aurelle,

dont elle était veuve à cette époque. En premières noces Denis Des Roys

épousa Claude de Lagrevol et plus tard Isabelle Vacherelle; de ces deux

mariages naquirent sept enfants, deux filles: Vidalle, Marthe, femme

d'Antoine de Romezin, et cinq fils: Antoine et Aymard, les deux plus

jeunes, entrèrent dans les ordres; un autre, Pierre, fut «apoticaire»;

le cadet, Sébastien, alla s'établir à Toulouse et l'aîné, Antoine,

épousa Marguerite de Baulmes et de Jussac. Quant aux biens qu'il

possédait alors, ils comprenaient une maison à Montfaucon, et deux

terres, le grand et le petit Rebecque.

[Note 38: Raucoules. Il existe trois villages de ce nom dans la

Haute-Loire; celui des Des Roys est situé dans le canton de Montfaucon.]

[Note 39: Nom disparu; aujourd'hui Montregard.]

Mais si ce long document ne fournit que de très vagues renseignements

sur l'état et la situation des Des Roys au début du XVIe siècle, sa

rédaction soignée et sa forme souvent recherchée dénotent chez Denis une

habitude de la langue polie peu commune à l'époque; issu d'une lignée

érudite, apparenté à des ecclésiastiques lettrés[40], lui-même docteur

en droit, il avait tenu à préciser élégamment les moindres détails de sa

pompe funéraire, parfois, il est vrai, avec un soin un peu macabre

comme on peut en juger par ce début:

Préalablement à Dieu tout puissant et à la benoyste Vierge Marie sa

mère et par intercession de tous les saints et saintes du Paradis,

je recommande mon âme et mon corps après mon trépassement et, avant

toute oeuvre, je rends à Dieu mon créateur grâces de ma nativité,

corps et membres dont il m'a créé, des cinq sens qu'il m'a prestés,

des beaux enfants qu'il m'a donnés, et de tous les biens qu'il lui

a pleu me donner durant ma vie en ce monde.

Item je me confesse à lui et à la glorieuse Vierge Marie, à

monsieur Saint Denis, Saint Christophe et à tous les saints et

saintes du Paradis de tous les peschés et méfaits en quoy durant

maditte vie je suis escheu et desquels je n'en aurais été autrefois

confessé.

Item veux et ordonne que mon âme séparée du corps, mon dit corps

soit veillé par mes bons amis et puis dedans un tombeau porté dans

l'église de Montfalcon et dessus la couverte apartenant au curé de

la dicte Église par ses droits accoutumés; veux aussi m'estre mis

un linceul blanc sur le chef avec une croix noire du long et de

travers en mémoire de la Sainte Croix.

Item que ceux qui porteront mondit corps, reconnaissant que suis

venu en ce monde nud, seront pieds nuds; en contentement de leur

peine je donne à chacun c'est à sçavoir deux aulnes et demie de

mandel noir et dîner afin qu'ils prient Dieu pour mon âme.

Item veux qu'à ma sépulture soient convoqués tous les prêtres de

cette ville de Montfalcon et de Raucoules et du Pailhet lesquels

seront tenus de dire à haute voix le psautier ainsi qu'il est

accoutumé et après ledict psautier veux qu'ils disent les litanies

et là où on dit _ora pro nobis_, ils diront _ora pro eo_.

[Note 40: D'après la _Bibliographie de la Haute-Loire_, par Sauzet,

un Mathurin Des Roys, prieur de Saint-Didier, aurait composé une

histoire du Puy, en vers et en prose, et dédiée à Amédée de Saluce,

doyen de la cathédrale; l'ouvrage aurait été imprimé en 1519 chez Claude

le Noury. Ce volume ne figure à notre connaissance dans aucune autre

bibliographie; il nous a été impossible de l'identifier.]

Suivent, pendant quatre pages, l'ordre de son convoi; les noms des amis

qu'il prie d'y assister, le nombre de messes qu'il requiert--autant

qu'il aura vécus d'ans «en ce misérable monde»--et jusqu'à la décoration

de l'église où il ordonne «qu'il soict faict lume de six livres de cire

tant en quatre petites torches qu'en autres chandelles tellement que

tout le chandellier neuf soit garny».

La question des legs était plus brièvement traitée; il laissait sa femme

usufruitière de ses biens, lui donnait ses joyaux, anneaux, ceintures,

et une tasse martellée; abandonnait au curé de Montfaucon une partie de

sa garde-robe «comme robe, pourpoint, chausses et une bonne chemise»;

ses fils héritaient chacun de cent livres et ses filles de dix sols

tournois; enfin, à tous les membres de sa famille et à ses amis il

léguait «trois aulnes de bon mandel noir» pour porter son deuil, avec

cette originale restriction que la qualité de l'étoffe devait varier

entre trente et cinquante sols l'aune, suivant le degré de parenté.

Le fils aîné de Denis Des Roys, Antoine, fut à la fois l'exécuteur et le

légataire universel de ce bizarre testament. Après avoir fait ses études

de droit comme son père, il fut reçu licencié, titre auquel tous

tenaient beaucoup puisqu'il est mentionné dans leurs contrats jusqu'au

milieu du XVIIIe siècle. Il épousa, le 21 juin 1533, Marguerite de

Baulmes et de Jussac, fille de Charles et d'Anne de Meyre[41].

[Note 41: Contrat passé à Baulmes (paroisse de Saint-André et

diocèse de Valence); témoins: Arnaud de la Rochaing, écuyer; Guillaume

de Montagnet, seigneur de Montguérin; Jehan des Champs (de Campis),

lieutenant de Mautfaucon; Jehan des Roys (de Regibus); noble Antoine de

Bronac. La présence de ce dernier parmi les témoins prouve que les Des

Roys devaient tenir un certain rang dans la ville, car les Bronac,

coseigneurs de Mautfaucon et de Vazeilles, étaient considérés alors

comme de hauts personnages.

Charles de Jussac, écuyer, seigneur de Baulmes et de Jussac (canton de

Retornac). De son mariage avec Anne de Meyre il eut deux filles

religieuses: Anne et Alice; un fils, Gaspard, mort sans postérité; deux

fils: Bernard et Jean, prêtres; une fille Isabeau, mariée à Arnaud de la

Rochaing; une autre enfin, devint la femme d'Antoine Des Roys. À la mort

de Charles de Baulmes, tous ses biens revinrent à sa fille Marguerite,

dont Antoine hérita.]

Seuls de tous les Des Roys, Antoine connut des jours mouvementés: nommé

en 1542 lieutenant criminel au bailliage de Velay, il fut victime d'une

erreur judiciaire, qui lui valut en 1552 d'être condamné en cour du

parlement de Toulouse au bannissement perpétuel et à la confiscation de

ses biens. Il aurait, paraît-il, après avoir fait arrêter de faux

monnayeurs, profité de leurs dépouilles avec quelques-uns de ses

collègues qui partagèrent son sort. L'affaire demeure assez mystérieuse,

mais il semble avoir été dénoncé à tort par des ennemis. Quoi qu'il en

soit, il fut réhabilité publiquement en 1558 et rentra en possession de

son titre.

À sa mort, survenue entre 1575 et 1583, il ne laissait pas d'enfants et

institua comme héritier son neveu Sébastien, fils de son frère Pierre.

Celui-ci eut alors à soutenir un long procès contre les frères et soeurs

de Marguerite de Jussac, qui réclamèrent la restitution des biens de

Jussac et de Baulmes dont ils prétendaient qu'Antoine ne pouvait

disposer par suite de sa condamnation. Finalement, après dix-sept ans de

plaidoiries et d'appels il obtint gain de cause; pourtant il se défit

bientôt de ces terres qui lui avaient coûté tant de mal, puisqu'en 1636

Jussac, qui relevait de l'évêque du Puy, appartenait à Christophe de la

Rivoire, sieur de Chadenac[42].

[Note 42: Cf. _Répertoire des hommages de l'évêché du Puy_ (p.

385).]

Après ces années agitées, aggravées encore par la guerre religieuse qui

ravagea le pays de 1560 à 1595 et dont le Puy et Montfaucon eurent

durement à souffrir, les Des Roys reprennent leur vie monotone et sans

histoire. Sébastien, qui avait épousé en 1588 demoiselle Claude de

Guilhon[43], laissa quatre enfants: une fille, Marie, femme de Jean

Pollenon, et trois fils: l'aîné, Gaspard, marié à Jeanne de Cohacy,

mourut sans héritier; le plus jeune, Pierre, avocat au Puy, fut un

avocat distingué et qui connut en son temps une certaine notoriété: on

lui doit quelques ouvrages de droit qui sont d'une langue claire et

furent utilisés après lui pendant de longues années[44]; de son mariage

avec Catherine des Olmes, d'une très vieille famille du pays[45], il

laissa quatre filles, dont la descendance subsiste encore[46]. Le

cadet, Melchior, avocat comme ses pères, eut de son union avec Françoise

de Marnans deux filles mortes religieuses, une autre mariée à Pierre

Roche, et un fils, Baltazar, né en 1610, qui épousa Claude des Olmes en

1650. En mourant, il laissait un fils, Pons Gaspard, né en 1652, marié

en 1681 à Louise de Mure, père lui-même de deux fils, dont l'un, Claude,

épousa en 1722 Françoise Pagey, et l'autre, Cristofle, sa cousine Marie

de Romezin. Tous, continuant les traditions de la famille, avaient fait

leurs études de droit à Grenoble et étaient avocats.

[Note 43: Veuve en premières noces de Denis de Cohacy, procureur

royal; les Guilhon étaient alliés à la famille de Gerlande.]

Les Origines et la Jeunesse de Lamartine 1790-1812 · 第 2 / 16 段