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PIERRE DE LACRETELLE
LES ORIGINES
ET LA JEUNESSE DE LAMARTINE
1790-1812
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1911
Droits de traduction et de reproduction réservés.
TABLE DES MATIÈRES
PRÉFACE
PREMIÈRE PARTIE
LES ORIGINES
CHAPITRE
----I.--Les Lamartine
---II.--Les Des Roys
DEUXIÈME PARTIE
LE MILIEU
-----I.--La famille
----II.--La mère
---III.--Les Lamartine pendant la Terreur.--Les premières années
----IV.--Le décor.--Les voisins
TROISIÈME PARTIE
LES ANNÉES D'ÉTUDE
-----I.--L'abbé Dumont
----II.--L'institution Puppier
--III.--Le collège de Belley
QUATRIÈME PARTIE
LA FORMATION DE LA PERSONNALITÉ
-----I.--La vie solitaire.
----II.--La crise littéraire.--Le premier amour.
---III.--Le premier voyage
CONCLUSION.--Lamartine à vingt et un ans
APPENDICE
PRÉFACE
Sainte-Beuve a écrit:
«Lamartine est de tous les poètes célèbres celui qui se prête le moins à
une biographie exacte, à une chronologie minutieuse, aux petits faits et
aux anecdotes choisies. Son existence, large, simple, négligemment
tracée, s'idéalise à distance et se compose en massifs lointains à la
façon des vastes paysages qu'il nous a prodigués... Il est permis, en
parlant d'un tel homme, de s'attacher à l'esprit du temps plutôt qu'aux
détails vulgaires qui chez d'autres pourraient être caractéristiques...
Qu'importent donc quelques détails de sa vie[1]?»
[Note 1: Sainte-Beuve, _Portraits contemporains_, t. I (Lamartine).]
Il paraît difficile d'admettre aujourd'hui sans discussion qu'un
critique aussi pénétrant ait commis une telle erreur; sans doute
avait-il ses raisons de parler ainsi, et peut-être ne faut-il voir dans
cette opinion exagérée que l'excuse honorable pour les romantiques d'un
éloignement dont ils furent tous secrètement blessés; écartés de
l'existence du poète, ils déclaraient que le détail en était sans
importance, et n'ajoutait rien à la compréhension de son oeuvre.
Malheureusement, il semble que les biographes de Lamartine aient pris
jusqu'ici le jugement de Sainte-Beuve pour base de leurs travaux, dont
la plupart ne sont que des fragments plus ou moins commentés de ses
innombrables souvenirs de jeunesse, source dangereuse et dont il importe
de se méfier, surtout pour la période antérieure à 1820. Écrits à une
époque où pour oublier le présent il se retrempa dans son passé, ils
composent plus exactement l'image de celui qu'il se crut ou aurait voulu
être plutôt que celui qu'il fut réellement. Aussi, doivent-ils être
utilisés avec une extrême précaution.
Depuis quelques années déjà, la méthode historique a été introduite dans
le domaine littéraire et, si elle a ses inconvénients, elle a surtout
d'excellents côtés. Les études lamartiniennes en ont profité; divers
travaux ont été publiés qui soumettent les récits du poète à un contrôle
sévère en même temps qu'ils mettent en lumière des faits nouveaux. La
légende de Lamartine adolescent tend à disparaître pour faire place à
une réalité autrement vivante et l'on commence à comprendre que son
oeuvre nécessite une biographie minutieuse et presque quotidienne.
Mais s'il importe de rechercher les causes des états d'âme multiples et
contradictoires que reflète sa poésie, les _Méditations_, surtout,
écrites sans souci de la postérité et de la gloire à une époque indécise
et tourmentée de sa vie, réclament un commentaire infiniment plus précis
que celui qu'il nous a laissé; replacées dans leur véritable cadre,
éclairées par les circonstances qui déterminèrent, retardèrent ou
hâtèrent leur éclosion, elles deviennent plus humaines encore, parce que
plus sincères, et singulièrement émouvantes: en elles, aucun artifice
littéraire, nul désir d'introduire un mode nouveau de pensée: ce livre
qui devait révéler la jeunesse romantique à elle-même et marquer le
début d'un mouvement unique dans l'histoire des lettres françaises, fut
écrit sans ambition et presque négligemment. À comparer le manuscrit de
_Saül_, médiocre tragédie en cinq actes, amoureusement calligraphié sur
beau vélin, et les ébauches crayonnées hâtivement qui sont le premier
jet des _Méditations_, on se rend compte que Lamartine ne les
considérait que comme des notations intimes de ses états d'âme et sans
intérêt pour le public. Ce sont là des conditions de sincérité qui font
d'elles un précieux document psychologique pour l'étude de la jeune
génération romantique, et c'est ce que nous avons tenté d'établir ici.
Ce volume n'a d'autres prétentions que d'être la mise au point et
l'utilisation de récentes publications dont on trouvera le détail au
cours des chapitres qui suivent; nous y avons pourtant ajouté bon nombre
de sources jusqu'ici demeurées inédites et sur lesquelles nous devons
ajouter quelques mots. De l'oeuvre publiée de Lamartine nous n'avons
conservé que la _Correspondance_, dont il nous faut ici déplorer les
lacunes et le classement souvent défectueux; volontairement, nous avons
écarté tous les souvenirs rédigés sur ou par Lamartine postérieurement à
1820, sauf lorsqu'il nous a été possible de les vérifier, pour ne
retenir que les lettres et témoignages contemporains de la période qui
nous occupait; écrits à une époque où son avenir était impossible à
prévoir, ils le montrent sans aucun ménagement sous son jour véritable
et tel qu'il apparaissait alors aux yeux de sa famille et de ses
relations.
En premier lieu, nous avons eu à notre disposition un important
manuscrit, le _Journal intime_ de sa mère; on sait que quelques
fragments très écourtés et très remaniés en ont été publiés par le poète
sous le titre, _le Manuscrit de ma mère_[2], ouvrage dont la valeur
documentaire est tout à fait négligeable tant les suppressions et les
additions qu'il y fit sont considérables; elles s'expliquent, il est
vrai, aisément, soit qu'il ait souvent hésité à apporter des démentis
trop nombreux à ses _Confidences_, soit qu'il ait jugé délicat d'en
reproduire le texte intégral. C'est grâce au _Journal intime_, toujours
soigneusement daté, qu'il nous a été possible d'entreprendre cet
ouvrage, car il nous a permis de mettre en lumière certains faits
demeurés encore obscurs ou ignorés, en même temps qu'il nous fournissait
un tableau chronologique minutieusement détaillé des quarante premières
années du poète. Ces pages écrites au courant de la plume, sans aucune
préoccupation de composition ni de publicité, présentent naturellement
des négligences et des répétitions, mais les pensées et les sentiments
n'y ont d'autre souci que la sincérité[3].
[Note 2: _Le Manuscrit de ma mère_, prologue et épilogue par A. de
Lamartine (Paris, 1871, in-8).]
[Note 3: Voici la description des 12 petits cahiers--et non pas 22,
comme l'a écrit Lamartine dans la préface des _Confidences_--du _Journal
intime_ qui s'étend de 1800 à 1829:
Tome
I----: 13 déc. 1800-24 août 1801. 81 p., in-16.
II---: 20 août 1801-8 avril 1802. 140 p., in-16.
III--: 16 avril 1802-21 juin 1803. 153 p. plus 8 p. de comptes, in-6.
IV-- : 23 juin 1803-22 octobre 1804. 118 p., plus 4 p. de table, in-16.
V----: 1er nov. 1804-3 juillet 1806. 99 p., in-8.
VI---: 12 juillet 1800-19 déc. 1808. 139 p., plus 2 p. de table, in-8.
VII--: 27 janvier 1809-7 mars 1811. 99 p., plus 4 p. de table, in-8.
VIII-: 10 mars 1812-28 février 1813. 193 p., in-4º.
IX---: 7 mars 1815-3 mai 1821. 198 p. plus 2 feuillets
volants intercalés dans le texte, in-4º.
X----: 14 juin 1821-13 oct. 1822. 87 p., in-4º.
XI:--: 11 nov. 1822-21 juin 1824. 88 p., in-4º.
XII--: 19 juin 1824-22 oct. 1829. 80 p., plus 30 feuillets
demeurés blancs, in-4º.]
De plus, grâce à l'obligeance de M. Charles de Montherot, petit-neveu de
Lamartine, nous avons pu prendre connaissance des riches archives de
Saint-Point, et le baron Carra de Vaux a bien voulu mettre à notre
disposition les papiers et titres de la famille maternelle du poète,
qu'il représente actuellement. Nous devons également nos remerciements à
plusieurs familles de Mâcon qui nous ont aimablement ouvert leurs
archives domestiques; à M. A. Duréault, secrétaire perpétuel de
l'Académie de Mâcon, qui nous a fait à mainte reprise profiter de son
érudition et de ses recherches personnelles; à M. Lex, archiviste de
Saône-et-Loire, dont les travaux nous ont été d'un grand secours. Enfin,
nous tenons à exprimer notre reconnaissance à M. Gustave Lanson qui,
préparant lui-même une étude sur les _Méditations_, nous a permis de
prendre connaissance de plusieurs documents inédits qu'il avait réunis.
C'est grâce à tant d'obligeances que ce volume a pu voir le jour. Nous
avons essayé d'en faire une biographie exacte et critique; exacte, car
nous n'avons voulu laisser dans l'ombre le moindre fait capable
d'apporter un éclaircissement nouveau à la genèse des _Méditations_;
critique, puisque les documents utilisés n'ont été acceptés qu'après un
contrôle aussi sévère qu'il est possible en pareille matière.
PIERRE DE LACRETELLE.
PREMIÈRE PARTIE
LES ORIGINES
CHAPITRE I
LES LAMARTINE[4]
Les origines des grands hommes--et davantage, peut-être, celles des
poètes--ne sont jamais à négliger. Sans doute, il importe peu pour
l'histoire littéraire que Vigny descende d'un trésorier du XVe
siècle, que Hugo soit apparenté à un évêque lorrain, que Lamartine soit
petit-fils d'un intendant des finances du duc d'Orléans. Ce n'est là,
dans leur biographie, qu'un élément de curiosité.
[Note 4: Sources et bibliographie: _Archives municipales de Mâcon_:
Registres des baptêmes, mariages et décès de la paroisse
Saint-Pierre.--_Archives départementales de Saône-et-Loire_ (Série B,
1324-1371): Registres du bailliage de Mâcon où sont conservés de
nombreux contrats, testaments et donations.--_Archives municipales de
Cluny_: Registres des baptêmes, mariages et décès de la paroisse
Saint-Marcel.--_Archives de la Guerre_ (section administrative): États
de services des membres de la famille qui furent
officiers.--_Bibliothèque Nationale_ (manuscrits): Armorial général,
généralité de Bourgogne. D'Hozier, pièces originales, vol. 504 et 1873,
dossiers bleus, vol. 7.--_Bibliothèque de Mâcon_: Claude Bernard,
généalogie des familles de Mâcon (mss).
Tessereau, _Histoire chronologique de la grande chancellerie de France_
(Paris, 1710).--Arcelin, _Indicateur héraldique du Mâconnais_ (Mâcon,
1865).--Révérend Du Mesnil, _Lamartine et sa famille_ (Lyon,
1869).--Lex, _Lamartine, souvenirs et documents_ (Mâcon, 1890).--Lex,
_les Fiefs du Mâconnais_ (Mâcon, 1897).]
Mais si, et avec raison, l'on accorde à l'éducation et au milieu une
influence prépondérante sur le développement d'un génie, il faut
également faire une part aux influences ancestrales, à la vie antérieure
qui, elles aussi, laissent des traces plus profondes qu'on ne l'imagine
ordinairement, et l'héritage moral d'un poète est précieux à connaître
pour tout ce qu'il lui a transmis d'instincts ataviques. Une telle étude
est souvent délicate et vaine devant le petit nombre de documents que
l'on parvient à recueillir. Une filiation exacte pendant trois
siècles--le plus haut qu'on puisse habituellement remonter--est
curieuse, mais de simples dates ne suffisent pas; il faudrait connaître
la vie des ancêtres, savoir où et comment ils vécurent, quelles passions
les dominèrent, dans quelle province ils fixèrent leur foyer, en un mot
posséder ce qu'on appelait jadis le _Livre de raison_, registre où les
chefs de famille inscrivaient à tour de rôle grands et petits événements
d'une existence souvent trop obscure pour qu'on puisse en retrouver
trace dans les archives des villes où ils vécurent.
Pour Lamartine, nous avons la bonne fortune d'être à peu près fixés sur
son hérédité, grâce à une abondance rare de documents qui nous
permettent de remonter jusqu'au début du XVIe siècle, avec des
détails précis et nombreux sur les deux familles dont il descend.
Tout d'abord, il est curieux de constater que dès l'origine l'une et
l'autre semblent être établies de longue date dans les régions mêmes où
elles demeurèrent ensuite jusqu'à la fin du XVIIIe siècle; et cet
intense et pénétrant sentiment de la terre natale qui sera chez
Lamartine une des notes dominantes de sa poésie, se retrouve déjà chez
ses pères qui lui transmirent un peu de leur amour du sol lentement
acquis au cours des siècles. Mais aucun ancêtre, pas plus chez les
Lamartine que chez les Des Roys, n'a laissé grande trace dans l'histoire
de son temps: enracinés dans le même coin de Bourgogne ou d'Auvergne
depuis douze générations, habitués de père en fils à faire tout
naturellement le sacrifice d'intérêts immédiats ou propres à ceux
lointains et souvent invisibles de la race et de la famille, tous,
bourgeois, magistrats et capitaines, vécurent la même vie paisible et
sédentaire, soucieux avant tout d'augmenter leur bien par de solides
alliances, tandis que les cadets s'en allaient mourir obscurément à
quelque siège lointain, et que les filles, peu ou point dotées,
traînaient leur mélancolique existence sous les arceaux du cloître le
plus proche.
* * * * *
C'est à Mâcon, paisible et dormante petite cité, qu'il faut chercher les
origines paternelles de Lamartine, dont les ancêtres, dès la fin du
XVIe siècle, habitaient la maison même où il naquit. La forme
primitive du nom est _Alamartine_--et non _Allamartine_, comme il l'a
écrit,--qui subsiste encore actuellement en Bourgogne et dans la
Haute-Loire. La famille est originaire du Charollais, où l'on rencontre
à la fin du XVe siècle des Alaberthe, Alabernarde, Alablanche,
devenus plus tard, à la suite d'une transformation identique, des de la
Berthe, de Labernarde et de Lablanche. Quant aux origines sarrasines
dont le poète se targuait volontiers, elles étaient peut-être une
charmante excuse à sa hautaine nonchalance, à son amour des animaux et à
l'invincible attrait que l'Orient exerça toujours sur lui, mais elles
demeurent, bien entendu, plus que problématiques. La forme _Alamartine_
se trouve dans la famille du poète jusqu'à la fin du XVIIe siècle, en
la personne de Jean-Baptiste Alamartine, son trisaïeul, qui, bien que né
noble, signa jusqu'en 1680 Alamartine.
Au XVIIIe siècle, toute trace de roture a définitivement disparu du
nom, qui s'écrit Delamartine ou de la Martine, mais rarement de
Lamartine; ce n'est qu'avec la Révolution qu'on voit apparaître cette
dernière forme, sans la particule. Notons enfin que, jusqu'en 1825, le
poète signa indifféremment Delamartine, de la Martine, ou de Lamartine.
Mais la transformation légitime d'_Alamartine_ ou _de la Martine_ date
du milieu du XVIIe siècle, époque où la famille fut anoblie.
Il y avait en 1789 peu d'ancienne noblesse dans la région du Mâconnais.
Elle n'était guère représentée que par quelques vieilles familles
désoeuvrées et hautaines, à qui la modicité de leurs revenus interdisait
Versailles où elles n'auraient pu tenir leur rang; et à part ce comte de
la Baume-Montrevel qui n'avait jamais mis les pieds à la cour et
trouvait moyen de manger royalement à Mâcon ses six cent mille livres de
revenu avec ses équipages, ses violons et ses chasses, le reste n'était
guère que bourgeois enrichis, vivant de la terre, et indifférents à la
politique.
La famille de Lamartine en est d'ailleurs le meilleur exemple: à la fin
du XVIIIe siècle, ses membres établis dans la région depuis plus de
trois cents ans s'étaient lentement élevés des plus infimes fonctions
aux plus hautes charges, et les transformations subies par le nom
patronymique sont le meilleur témoignage de cette évolution commune à la
majorité des familles de la région.
C'est ainsi qu'au milieu du XVIe siècle le chef de la famille était
humble tanneur à Cluny; son fils, plus tard, fut un bourgeois influent
de la ville et, à ce titre, chargé de présenter aux États du Mâconnais
les revendications du tiers; et tous signaient Alamartine. Au début du
XVIIe siècle, son petit-fils remplissait les importantes fonctions de
juge-mage et capitaine de l'abbaye de Cluny; quelques années après, il
acquit la noblesse--noblesse de robe--par l'achat d'une charge de
secrétaire du roi puis, par une ascension toute naturelle, ses fils
acquirent des _terres nobles_, prirent l'épée, et virent alors s'ouvrir
devant eux les chambres de la noblesse aux États de Bourgogne; le nom
devint de la Martine.
Le poète, pourtant, se montra toujours fort peu soucieux de ses
origines; ses armes, même enregistrées avec tant de soin par son
bisaïeul à l'Armorial général, étaient timbrées par lui d'une façon
fantaisiste; alors qu'à la fin du XVIIe siècle les Lamartine
portaient: «de gueule à deux fasces d'or chargé d'un trèfle de même», il
substitua, on ne sait pourquoi, des bandes aux fasces[5]; question
purement esthétique, sans doute, mais qui prouve à quel point la science
héraldique le préoccupait peu; de même, à ceux qui l'interrogeaient, il
répondait invariablement qu'il descendait «d'une famille noble et
catholique du Mâconnais».
[Note 5: Dans l'Armorial général de d'Hozier, établi en 1696, on
voit que les Lamartine portaient: «de gueules à deux fasces d'or,
accompagnées en coeur d'un trèfle de même». La branche cadette de
Montceau «brisait en chef d'un lambel d'argent». Le cachet de Lamartine,
que nous avons pu voir, ne porte pas de lambel, puisque la branche aînée
était éteinte à la fin du XVIIIe siècle, et les «fasces» ont été
remplacées par des «bandes».]
Mais si tous ces petits détails le laissaient indifférent, il n'en
allait pas de même de son grand-père, Louis-François de la Martine qui,
fort entiché de noblesse, fit admettre dans des actes officiels du
milieu du XVIIIe siècle plusieurs généalogies assez inexactes de sa
famille[6]. Mais il avait l'excuse de vivre à une époque où les titres
décidaient plus que les mérites. Pour faire admettre ses filles dans des
chapitres nobles et ses fils dans des régiments d'élite, il fut donc
contraint de fournir les titres requis par les statuts. Sa noblesse
était incontestable, mais trop récente; c'est alors que, pour satisfaire
aux règlements, il se créa des ancêtres plus ou moins authentiques. Très
inhabilement, d'ailleurs, il fit subir aux registres paroissiaux des
grattages et des lavages chimiques, rendus parfaitement visibles par le
contraste des encres et des écritures, et il faut croire que les deux
gentilshommes chargés de la vérification des pièces furent tolérants.
Partout où cela fut possible, les «chevalier», «messire», «noble
seigneur» remplacèrent les «maistre»; l'A de Alamartine se transforma en
«de» au moyen de quelques grattages et l'on profita même de ce qu'un
ancêtre avait été marié deux fois pour donner un quartier de plus à la
noblesse familiale.
[Note 6: Il existe, à notre connaissance, au moins trois de ces
généalogies. L'une figure à la Bibliothèque Nationale (_Manuscrits,
ancien fonds français_) et occupe les pages 1-5 du vol. 790 de la
collection Moreau (t. XXXIII de l'ancien recueil Fontette). Elle a été
publiée par nous dans la _Revue des Annales romantiques_, fasc. V de
l'année 1905. La seconde figure au ministère de la Guerre. La troisième
se trouve aux Archives de Saône-et-Loire, et a été publiée par M.
Reyssié: _la Jeunesse de Lamartine_, in-18, 1892, p. 9.]
Néanmoins, malgré ces falsifications plus courantes à l'époque qu'on ne
le croit ordinairement, il est possible de reconstituer la généalogie
exacte de la famille de Lamartine, à l'aide d'autres documents tels que
les registres du bailliage, ceux-là authentiques, et d'une autorité
incontestable.
Au début du XVIe siècle, les Alamartine vinrent s'établir à Cluny,
sur les dépendances de la célèbre abbaye qui faisait vivre toute une
population, et où le premier d'entre eux dont on trouve mention vivait
en 1550, exerçant la modeste profession de tanneur cordonnier. Avec son
prénom--Benoît--c'est là tout ce qu'on sait de lui, mais ses enfants
nous sont un peu mieux connus [7].
[Note 7: M. Abel Jeandet (_Annales de l'Académie de Mâcon_, 2e
série, t. V, p. 117) a publié un acte en date du 14 octobre 1544,
concernant un Estienne Alamartine, «bourgeois et marchand de Cluny»,
propriétaire à Azé. Il s'agit là sans doute d'un frère de Benoît, ou
peut-être de son père, mais il nous a été impossible de l'identifier de
façon certaine.]
Il eut une fille, Françoise, mariée le 4 janvier 1587 à Claude
Tuppinier[8], et trois fils. L'aîné, Gabriel, fut notaire au bailliage
de Mâcon, par provisions du 15 septembre 1573, et épousa une demoiselle
Claude Morestel dont il eut une fille, Philiberte, mariée en 1594 à Jean
Durantel, notaire et procureur à Cluny. Le cadet, Benoît, avocat à
Mâcon, prit pour femme le 29 octobre 1595 Jeanne Fournier, fille de
Guyot Fournier et de Jacqueline Descrivieux, dont il eut neuf
enfants[9]. Quant au plus jeune, Pierre, ancêtre direct du poète, on
sait de lui peu de chose. Quelques actes de baptême où sa femme et lui
signèrent comme marraine et parrain, nous apprennent qu'il épousa
Jehanne de la Roüe, d'une famille bourgeoise du Mâconnais, sans que l'on
puisse connaître ni sa profession ni quelque autre date précise de son
existence, si ce n'est qu'en 1604 il fut chargé de présenter aux États
du Mâconnais les revendications du Tiers.
[Note 8: La famille Tuppinier, dont une branche subsiste encore en
Bourgogne, est originaire de Cluny, où l'on trouve en 1544 un Jacques
Tuppinier, bourgeois de la ville, marchand drapier, marié à Antoinette
de Gordon. Il est le père de Claude, marié à Françoise Alamartine.]
[Note 9: Guyot Fournier, père de Jeanne, exerça, le 31 août 1601,
une reprise de fief pour la châtellenie de Prissé. La famille
Descrivieux était originaire de Bresse; Charles Descrivieux était
échevin de Mâcon en 1466; à la fin du XVIIIe siècle, les Descrivieux,
seigneurs de Charbonnières, prirent séance en la Chambre de la noblesse
du Mâconnais.
Benoît Alamartine et Jeanne Fournier eurent de leur mariage: 1º
_Charles_ (9 mai 1598--?); 2º _Guyot_ (31 déc. 1601--?), marié à
Philiberte Paillet; 3º _Claude_ (28 oct. 1602--3 oct. 1609); 4º
_Marguerite_ (16 août 1604--3 oct. 1608); 5º Étienne (12 nov. 1600--?);
6º Jacques (9 août 1609--?); 7º _Avoye_ (23 février 1612--?); 8º _Aimée_
(8 juin 1613--?); 9º _Suzanne_ (27 sept. 1614--?).
C'est vraisemblablement d'un des fils de Gabriel ou de Benoît Alamartine
que sont issus les nombreux Alamartine existant encore dans le
Charollais, et un Émilien Alamartine, notaire à Cluny au milieu du
XVIIIe siècle. À signaler également un acte de mariage du 21 janvier
1782, entre Philippe Cartillet, marchand forain, et Jeanne Lamartine,
tailleur _(sic)_, fille de François Lamartine, tisserand, «lesquels ont
déclaré ne savoir signer». Bien que l'acte ait été enregistré à Mâcon,
ces Lamartine n'ont aucune parenté, même lointaine, avec ceux qui nous
occupent, la forme roturière du nom étant Alamartine et non Lamartine.]
Vers 1575 quelques membres au moins de la famille Alamartine
appartenaient à la religion réformée. Un pamphlet du temps, la _Légende
de dom Claude de Guise_[10], oeuvre de Gilbert Regnault notable huguenot
de Cluny, nous apprend en effet qu'ils eurent à subir des persécutions
pour leur foi:
Quy voudrait, dit Regnault, spécifier les persécutions, les
voleries, les larcins et brigandages que saint Nicaise et saint
Barthélémy[11] ont exercées à l'encontre des pauvres fidelles de la
Religion en la ville de Cluny, faudrait les prendre un par un, puis
déchiffrer les tours, les menées, les piperies, cruautés et
barbaries pour tirer les rançons de ces pauvres, ainsy que descrire
les sommes de deniers qu'il a tirées des seigneurs Philibert
Magnyn, Marin Arcelin, capitaine Rousset, Bolat, Division,
Tuppinier, Holande, Alamartine, Corneloup, Fornier, et plusieurs
autres signalés de la ville de Cluny; et nous n'aurions jamais
fait, non seulement spécifier les deniers qu'il a estorqués de ces
personnages, mais aussi les moyens qu'il a tenus pour leur faire
renoncer Dieu, c'est-à-dire révolter la religion réformée.
[Note 10: _La Légende de domp Claude de Guize..._ s. I. 1582, in-8,
réimprimée en 1744, au tome IV des _Mémoires de la Ligue_.]
[Note 11: Surnoms donnés par Regnault à l'abbé de Cluny et à son
vicaire.]
Il ne faut pas s'exagérer la valeur de cette conversion des Lamartine
aux idées nouvelles qui dut être extrêmement passagère. Le mouvement
réformiste en Bourgogne eut des causes très diverses, suivant les
endroits où il éclata: à Mâcon et à Cluny, les émeutes et les
conversions en masse de 1562 et 1567 eurent en grande partie pour cause
les exactions de Claude de Guise, abbé de Cluny, qui faisait lourdement
peser son autorité despotique sur les habitants.--Ceux-ci, plus par
exaspération que par foi sincère, s'allièrent aux huguenots et de ce
nombre furent les Lamartine. L'abbé de Cluny obtint d'ailleurs
finalement gain de cause, puisqu'au début du XVIIe siècle on trouve
un fils de Pierre pourvu d'une charge à l'abbaye même, ce qui suppose,
bien entendu, un retour à la religion de ses pères.
Estienne Alamartine, en effet, bourgeois de Cluny, est qualifié dans les
actes le concernant de juge-mage et capitaine de l'abbaye de Cluny;
fonctions importantes qui lui conféraient des pouvoirs administratifs
fort étendus, puisqu'il était chargé de rendre la justice pour le compte
du roi sur les terres ecclésiastiques. Peu à peu, il augmenta sa
situation[12]; le 25 octobre 1604, il fut nommé avocat; en 1609 le roi
ayant créé trois offices de conseiller au bailliage de Mâcon, il acquit
une de ces charges et enfin, en 1651, celle de secrétaire du roi fort
recherchée alors puisqu'elle conférait la noblesse à son titulaire
pourvu qu'il l'eût exercée vingt ans ou qu'il fût mort en étant
revêtu.--Estienne Alamartine ayant été reçu en Parlement de Paris le 3
juillet 1651 et étant mort en fonction l'an 1656, la noblesse fut donc
acquise à ses descendants.
[Note 12: Le 8 avril 1626, à l'assemblée des États du Mâconnais, il
fut chargé de présenter les «mémoire et doléances» du Tiers-État.]
Estienne fut marié deux fois: en premières noces il épousa, le 12
octobre 1605 à Mâcon, Aymée de Pise, fille de noble Antoine de Pisz,
président en l'élection du Mâconnais, et de dame Antoinette de
Rymon[13], dont il n'eut pas d'enfants; et, en deuxièmes noces, le 18
novembre 1619, à Chalon, Anne Galloche, fille de Guillaume Galloche,
procureur du roi en la châtellenie de Sairt-Laurent-lez-Chalon, et de
Nicole Gon.
[Note 13: La famille de Pise est originaire de Mâcon. On trouve un
Antoine de Pise échevin de cette ville en 1450; Philippe de Pise, garde
du scel des contrats du bailliage de Mâcon (par provisions du 15 juin
1544), eut pour fils Antoine, père d'Aymée de Pise. Les de Pise
devinrent en 1603 seigneurs de Flacé, par acquisition des Maugiron. Les
de Ryrmon, seigneurs de Champgrenon, la Moussière, la Serve et la
Rochette sont originaires de Saint-Gengoux, d'où était Hugues de Rymon,
capitaine de la ville et du château, marié à Françoise Bourgeois.]
C'est à propos de ces deux mariages que commencèrent les falsifications
de Louis-François dont nous avons parlé plus haut. En effet, dans toutes
les généalogies qu'il fit établir à l'époque, il eut soin, afin de
donner un quartier de plus à sa noblesse, de profiter de ces deux
mariages pour faire du seul Estienne deux personnages distincts: le
premier fut marié avec Aymée de Pise, et le second avec Anne Galloche.
Mais, devant l'invraisemblance des dates--le premier mariage étant de
1605 et le second de 1619, le fils présumé d'Estienne aurait donc eu
treize ans à l'époque de son mariage!--il fallut d'abord reculer la
date de 1605 à 1601, et avancer celle de 1619 à 1629, ce qui fut fait à
l'aide de quelques grattages, et donnait alors environ vingt-sept ans au
faux Estienne le jour de son mariage.
Bien plus, comme il n'y avait de lui--et pour cause--aucun acte, aucune
pièce authentique, il fallut au moins fournir une preuve soi-disant
irréfutable de sa naissance: c'est alors qu'on créa, de toutes pièces,
cette fois, un faux acte de baptême au nom de cet imaginaire personnage.
À cet effet, à la date du 2 novembre et sur les registres paroissiaux de
l'année 1602, on fit simplement disparaître, à l'aide d'un lavage
chimique, l'acte de baptême d'un individu quelconque; puis, à cette
place, on transcrivit le faux qui devait donner quelque vraisemblance à
l'extraordinaire conception de Louis-François. Il est d'ailleurs heureux
pour lui que les deux gentilshommes chargés de l'examen des titres et
preuves de noblesse, messire Éléonor de Garnier, comte des Garets,
gouverneur de la citadelle de Strasbourg, et le chevalier de Prisque de
Besanceuil n'aient pas mené leur besogne jusqu'au bout, car la lecture
des registres ou ces falsifications sont encore très apparentes
aujourd'hui les eût pleinement édifiés. Sur les deux actes de mariage,
les corrections grossièrement dissimulées sous de maladroites taches
d'encre sont très visibles; sur le faux acte de baptême, le papier
blanchi par l'acide et les mouillures, les signatures péniblement
décalquées ou copiées, l'encre encore noire, l'écriture enfin,
contrastent trop étrangement avec les actes qui précèdent ou suivent
pour que le moins averti s'y soit trompé.
Louis-François avait compté sans les registres du bailliage qu'il ne
pouvait aussi aisément falsifier; ils font foi qu'il n'y eut pas deux
Estienne Alamartine, mais un seul, marié deux fois; de sa première union
il n'eut pas d'enfants, mais de l'autre il en eut cinq, trois filles et
deux garçons.
L'aînée des filles, Philiberte, épousa le 10 mars 1638 Antoine de la
Blétonnière[14]; une autre, Anne, née en 1627, fut mariée à Simon
Dumont, «élu en l'élection[15]», et mourut le 16 mars 1709. La dernière,
Françoise-Marie, devint religieuse à la Visitation de Mâcon.
[Note 14: La famille de la Blétonnière est originaire de Cluny. Un
Antoine de la Blétonnière, procureur du roi, puis juge royal en la
châtellenie de Saint-Gengoux par provisions du 11 août 1617. Son fils
Antoine, lieutenant en l'élection du Mâconnais. D'après le contrat de
mariage de Philiberte, où les époux sont qualifiés «habitants de Cluny»,
on voit que les Alamartine ne résidaient pas encore à Mâcon. Étienne s'y
était néanmoins marié en 1605, mais ce n'est qu'à partir de 1650 qu'on
les trouve définitivement installés à Mâcon, paroisse Saint-Pierre.]
[Note 15: Jean Dumont, bourgeois de Mâcon à la fin du XVIe
siècle, marié à Françoise Foillard. La famille fut anoblie en 1723, en
la personne d'Émilien Dumont, secrétaire du roi.]
Quant aux deux fils, l'aîné, Philippe-Étienne, fut l'auteur de la
branche aînée de Lamartine, dite d'Hurigny, éteinte dans les mâles à la
fin du XVIIIe siècle, et le cadet, Jean-Baptiste, de la branche de
Montceau dont descend le poète.
Lamartine d'Hurigny.
Hurigny est une ancienne châtellenie royale dépendant des domaines du
roi, située dans le canton nord de Mâcon non loin de la ville. En 1510,
la terre d'Hurigny avait été inféodée en faveur de Philippe Margot,
conseiller maître des comptes à Dijon. Au milieu du XVIe siècle, la
seigneurie passa aux mains de la famille Seyvert; en 1665, leur
héritier, Jacques Lestouf de Pradines la vendit à Philippe-Étienne, qui,
en 1672, exerça une reprise de fief.
Philippe-Étienne naquit vraisemblablement à la fin de 1622. Il succéda à
son père en 1656 dans son office de conseiller et secrétaire du roi,
mais résigna ses fonctions quelques années après, le 14 janvier 1663. Il
avait épousé, le 14 juin 1657, Claudine de la Roüe, fille de feu noble
Antoine de la Roüe, avocat à Mâcon, et de demoiselle Marie Galopin, sa
veuve.
De cette union naquirent deux fils et quatre filles: Ursule (3 janvier
1677--7 mars 1746), mariée le 7 novembre 1696 à Antoine Desbois, grand
bailli d'épée du Mâconnais et capitaine du château de Mâcon[16]; Marie,
morte jeune (5--14 février 1602); Marie et Marie-Anne, l'une religieuse
au couvent de la Bruyère (1605--?), l'autre ursuline à Mâcon. Quant aux
fils, l'aîné, Philippe, né le 26 août 1658, fut marié le 7 juin 1704 à
Anne Constant, fille d'Antoine Constant, échevin de Lyon en 1697-98, et
de Anne Mollien[17]. Il n'en eut pas d'enfants, et mourut le 20 octobre
1747. Tous les biens paternels qui devaient lui revenir en sa qualité
d'aîné, furent transmis à son cadet, Jean-Baptiste, né le 19 octobre
1663.
[Note 16: La famille Desbois, actuellement représentée par les
familles de Murard, de Surigny et de la Forestille, est issue de Gabriel
Desbois, bourgeois de Cluny à la fin du XVIe siècle, dont le
petit-fils, Pierre Desbois, seigneur de la Cailloterie, fut anobli en
16435 par l'achat d'une charge de secrétaire du roi.
À partir d'Antoine Desbois, la charge de grand bailli d'épée du
Mâconnais se transmit de père en fils dans la famille jusqu'à la
Révolution.]
[Note 17: Anne Constant (?--27 sept. 1757) était fille d'Antoine
Constant (1641-1716), échevin de Lyon en 1697-98, et de Anne Mollien.
(Cf. Jouvencel, _l'Assemblée de la noblesse de la sénéchaussée de Lyon
en 1789_. Lyon, 1907.)]
Ce fut Jean-Baptiste qui, le premier des Lamartine, rehaussa le nom du
prestige, si grand à l'époque, de la noblesse d'épée, puisqu'après avoir
servi quelque temps cornette dans Lande-dragons, il acheta le 25 octobre
1689 une compagnie dans le régiment de Gévaudan-dragons. Il quitta
l'armée pour épouser le 26 février 1696 Éléonore Bernard, d'une très
ancienne famille mâconnaise, fille de Philibert, seigneur de la
Vernette, conseiller du roi au siège et présidial de Mâcon[18], et de
Jeanne Bollioud, qui lui donna une fille, Françoise (1700--1720), et
deux fils, dont l'aîné, Philibert, né le 15 juillet 1698, fut capitaine
au régiment de Piémont, et mourut chevalier de Saint-Louis le 8 janvier
1789, sans avoir été marié.
[Note 18: La famille Bernard est une des plus vieilles du pays. Un
Philippe Bernard, conseiller au parlement de Paris, seigneur de la
Vernette, fut envoyé en 1583 par Henri III comme ambassadeur auprès de
la république de Venise. Nicolas Bernard était capitaine de Mâcon en
1502; Jean Bernard, son fils, était écuyer de Catherine de Médicis par
brevet du 30 juin 1580.]
Le cadet, Jean-Baptiste, dernier seigneur d'Hurigny, naquit en 1703. Il
servit d'abord comme volontaire dans le régiment de Villeroy où il
devint capitaine et chevalier de Saint-Louis. Il épousa, le 8 mars 1735,
Anne de Lamartine de Montceau, sa cousine, et mourut le 10 avril 1757,
n'ayant eu de son mariage qu'un fils, Louis François, né le 26 février
1748, mort jeune, et cinq filles.
L'aînée, Jeanne-Sibylle-Philippine, née le 7 février 1736, épousa le 16
février 1756 Pierre de Montherot de Montferrands[19]. La cadette,
Marianne (31 oct. 1737--?) épousa, le 25 février 1759, Pierre Desvignes
de Davayé; une autre, Ursule (6 déc. 1741--?), fut mariée le 2 septembre
1761 à Antoine Patissier de la Forestille, capitaine au régiment de
Piémont. Quant aux deux autres, Marie-Philiberte (7 février 1739--?) et
Françoise-Marie (15 nov. 1742--?), elles furent toutes deux religieuses
à Mâcon.
[Note 19: M. Charles de Montherot, petit-neveu du poète et
possesseur du château de Saint-Point, descend donc à la fois des
Lamartine d'Hurigny et des Lamartine de Montceau, puisqu'un petit-fils
de Jeanne-Sibylle de Lamartine épousa en 1820 une des soeurs du poète.]
À la mort de Philibert de Lamartine, survenue en 1789, la branche aînée
se trouva donc éteinte dans les mâles; la seigneurie d'Hurigny, avec les
domaines et château qui en dépendaient, avait été constituée en dot à
Jeanne-Sibylle, lors de son mariage avec Pierre de Montherot.
Lamartine de Montceau.
La branche cadette de Montceau, dont est issu le poète, a pour auteur
Jean-Baptiste, fils cadet d'Estienne Alamartine et d'Anne Galloche. Il
naquit en 1640, fit ses études de droit à l'université d'Orléans[20], et
à la mort de son père hérita de la charge de conseiller au bailliage de
Mâcon. Il épousa le 17 avril 1662 Françoise Albert, fille d'Abel Albert,
conseiller du roi, receveur des consignations, et de demoiselle
Françoise Moisson. C'est par l'alliance avec les Albert que la terre de
Montceau entra dans la famille; c'était un beau domaine d'environ 50
hectares, situé sur les communes actuelles de Prissé et de Saint-Sorlin,
à une dizaine de kilomètres de Mâcon. Bien qu'on ne retrouve aucune
reprise de fief pour Montceau, ses possesseurs s'en qualifiaient
seigneurs, alors qu'en réalité, Montceau faisait partie de la terre et
châtellenie de Prissé. On trouve en 1603 un dénombrement de Prissé par
«honorable Guyot Fournier», dont une fille, on l'a vu plus haut, avait
épousé un Benoît Alamartine; on y voit que «ladite châtellanie a de
tout temps appartenu au roi et au seigneur révérend évêque de Mâcon, par
indivis, et à chacun d'eux la moitié». Le 17 juillet 1675 on rencontre
une reprise de fief et dénombrement par les héritiers de Pierre
Fournier, au nombre desquels figure Abel Albert, beau-père de
Jean-Baptiste de Lamartine. Non seulement dans cet acte Abel Albert se
qualifie de seigneur de Montceau, mais il affirme encore que «si ladite
châtellenie est au roi pour une moitié et à l'évêque pour l'autre
moitié», les rentes, toutefois, appartiennent pour un tiers au roi, un
autre à l'évêque et le dernier au seigneur. En 1679 Abel Albert augmenta
sa part en rachetant celles des deux co-héritiers Fournier, et à partir
de cette date on ne retrouve plus de reprise de fief pour Prissé. Au
début du XVIIIe siècle, par suite de la mort du fils d'Abel Albert,
sa soeur, Françoise, femme de Jean-Baptiste, hérita de Montceau. Ce n'est
d'ailleurs pas Montceau qui permit aux Lamartine de la branche cadette
d'entrer aux chambres de la noblesse du Mâconnais, puisque seule, on l'a
vu, la châtellenie de Prissé qu'ils ne possédaient pas était terre
noble, mais bien le fief de la Tour de Mailly acquis au milieu du
XVIIIe siècle.
[Note 20: Arch. dép. du Loiret. D. 98 (communication de M.
Jagebien).]
Le testament de Jean-Baptiste et de sa femme, rédigé le 1er mars
1707, nous montre que, dès cette époque, la situation des Lamartine
était déjà solidement établie:
Nous léguons, y est-il dit en effet, aux pauvres de l'Hôtel-Dieu et
de la Charité de cette ville, à chacun (_sic_), la somme de trois
cents livres, les invitant à prier Dieu pour nous. À notre fils
Nicolas de la Martine, nous donnons et léguons pour sa part et
portion de nos biens et hoirie notre domaine situé à Milly et lieux
circonvoisins, et celui des Fortins, paroisse de Bertzé-la-Ville
consistant en maison garnie des meubles qui y sont présentement,
caves, pressoirs, et généralement tout ce qui en dépend, prés,
terre, vignes, bois, maisons des grangers et vignerons et leurs
dépendances, avec les bestiaux qui servent à la culture. Plus, nous
lui léguons notre maison sise en cette ville, près les religieuses
Sainte-Ursule qui est habitée présentement par son frère aîné,
suivant qu'elle se comporte chargée du passage qui y est
présentement pour la desserte de la grande maison que nous
habitons. Nous lui donnons et léguons de plus la charge de
conseiller magistrat au bailliage et présidial de Mâcon, avec tous
les droits en dépendant, la part que nous avons aux charges de
receveur des épices, et en tout ce que dessus, instituons ledit
Nicolas de la Martine notre héritier particulier, à la charge de
payer par lui, annuellement et par avance, à soeur Françoise de la
Martine, religieuse à la Visitation Sainte-Marie, et à soeur Anne de
la Martine[21], religieuse Ursule, à chacune d'elles quinze livres
de pension pendant leur vie.
Item, nous donnons à Marie et à Marie-Anne de la Martine, nos
filles, à chacune la somme de dix-huit mille livres.
Item, nous léguons et donnons à François de la Martine, notre fils,
chanoine en l'église de Mâcon, la somme de quinze mille livres et,
outre ce, nous lui léguons la somme de mille livres que nous lui
avons avancée pour fournir aux frais de son baccalauréat en
Sorbonne. Au résidu de nos autres biens desquels nous n'avons pas
disposé cy-devant, ni n'entendons disposer cy-après, nous nommons
et instituons notre héritier universel, seul et pour le tout,
Philippe-Étienne de la Martine, notre fils aîné.
Voulons de plus que si moi, ledit de la Martine, décède le premier,
qu'au moment de mon décès, notre héritier entre en jouissance du
domaine et vignoble de Pérone et des biens qui sont venus de
monsieur Litaud depuis son mariage.
[Note 21: Une de ses soeurs et une de ses tantes.]
Ce testament est curieux, à plus d'un titre. On y voit figurer en effet
la petite maison de Milly, la maison natale de Lamartine située rue des
Ursulines, et l'hôtel Lamartine, élevé près des remparts de Mâcon et qui
portait alors le numéro 87 de la rue de la Croix-Saint-Girard, devenue
sous la Révolution rue Solon et au XIXe siècle rue Bauderon de
Senécé.
La petite maison de Milly date de 1705, époque à laquelle elle fut
solennellement bénite par le curé de la paroisse[22]. Quant à la maison
de la rue des Ursulines, acquise sans doute au début du XVIIe siècle,
elle dénote une construction du XVIe siècle. Les fenêtres ont été
remaniées depuis et l'intérieur semble avoir subi de nombreuses
transformations. Sa porte est surmontée d'un écu chargé d'une flamme en
pointe et de deux étoiles à cinq rais en chef, qui se réfère à une
famille actuellement inconnue dans le Mâconnais. Cette maison n'était
pas, comme l'a dit Lamartine, une maison de retraite pour les vieux
domestiques. Dans les testaments qui suivent celui de Jean-Baptiste on
voit qu'elle était toujours léguée au fils cadet, mais que, du vivant du
chef de famille, elle était habitée par l'aîné. La maison de la rue des
Ursulines communiquait par une cour et des jardins avec l'hôtel
Lamartine, belle construction à deux étages qui, d'après son
architecture, dut être édifiée dans la deuxième moitié du XVIIe
siècle. Vers 1760, elle subit d'importants remaniements intérieurs et
l'on y voit encore une salle à manger décorée de jolis trumeaux en
camaïeu dans le goût des bergeries de Watteau. Sa porte est surmontée
d'une décoration en fer forgé où l'on remarque deux L entrelacés,
manifestement inspirée du chiffre royal.
[Note 22: M. Lex a retrouvé et publié le premier (_Lamartine,
souvenirs et documents_), l'acte de bénédiction de la maison de Milly:
«L'an de N. S. 1705, le 15 juillet, je soussigné ay bénit la maison de
M. Jean-Baptiste de la Martine, conseiller du Roy au bailliage et siège
présidial de Mâcon, à six heures du soir. A. D. Dauthon, curé de Milly»
(Arch. municipales de Milly). Les terres avaient à cette époque une
superficie d'environ cinquante-deux hectares et s'étendaient sur les
communes de Milly, Bertzé-la-Ville et Saint-Sorlin. La seigneurie de
Milly était entre les mains de la famille de Pierreclau.]
Quant à la propriété de Pérone, elle était située non loin de Mâcon
(canton actuel de Lugny) et dépendait de la seigneurie d'Uchisy. Les
Lamartine y possédaient une maison de campagne, qui date également de la
fin du XVIIe siècle.
Ainsi, comme on peut s'en rendre compte, la plupart des biens--à part
Saint-Point--qui composeront plus tard le patrimoine du poète, se
trouvaient dès le début du XVIIIe siècle en possession de sa
famille.
Jean-Baptiste de Lamartine mourut le 1er septembre 1707. De son
mariage, très prolifique, il avait eu seize enfants dont peu lui
survécurent[23]. Des trois fils qu'il nomme dans son testament, l'un,
Nicolas, était né le 31 octobre 1668; il avait fait ses études de droit
à l'université d'Orléans comme son père, de 1687 à 1690, époque à
laquelle il fut reçu licencié[24]. Puis, il succéda à son père dans les
fonctions de conseiller au bailliage, et mourut célibataire à Vichy le
19 mai 1714[25]. «Il devait aller de là aux eaux de Bourbon, dit Claude
Bernard qui l'avait connu; mais la mort l'en empêcha; sa maladie était
une phtisie pulmonaire, et on ne seconda pas assez l'effet des eaux par
des purgatifs décidés».
[Note 23: 1º _Abel_ (4 février--13 nov. 1663); 2º
_Philippe-Étienne_; 3º _Françoise_ (10 mai 1666--?); 4º _Antoine_ (10-28
mai 1666); 5º _Claudine_ (26 avril 1667--22 sept. 1672); 6º _Nicolas_;
7º _Claude_ (31 novembre 1669--?); 8º _Marie_ (11 nov. 1670--2 février
1750); 9º _Antoine_ (11 nov. 1670--1690), mort à Paris étudiant en
Sorbonne; 10º _Marianne_ (21 juin 1673--16 mars 1758), mariée le 9 avril
1712 à Claude Chambre, receveur des États du Mâconnais; 11º _Louis_ (16
mars 1776--1719): il reprit en 1703 la compagnie de son frère aîné dans
Orléans-infanterie, et mourut au siège de Barcelone; 12º _François_; 13º
_Françoise_ (4 janvier 1678--?); 14º _Françoise_ (15 avril 1679--?); 15º
_Jean-Baptiste_ (10 sept. 1680--9 juillet 1720), noyé en se baignant
dans la Saône.]
[Note 24: Arch. dép. du Loiret, D. 138 et 187 (communiqué par M.
Jagebien).]
[Note 25: Arch. municipales de Vichy. Série G. G.]
L'autre, François, né le 20 mai 1677, fut chanoine de Saint-Pierre de
Mâcon, et pourvu d'un archidiaconé en 1725: il fut élu doyen par le
chapitre de cette église le 29 mai 1728, et mourut à une date inconnue.
Quant à l'aîné, Philippe-Étienne, né le 26 mai 1665, il servit de 1689 à
1702 comme capitaine dans Orléans-infanterie, d'où son père le retira
pour le marier en 1703 à Sibylle Monteillet, d'une famille lyonnaise
dont nous n'avons pu retrouver trace. Il mourut le 22 mars 1765 ayant eu
de son mariage sept enfants, cinq filles[26] et deux fils; le cadet, né
le 17 novembre 1717 embrassa comme son père la carrière militaire: il
fut lieutenant dans Tallard-infanterie le 1er décembre 1733,
capitaine le 21 mai 1738, et mourut chevalier de Saint-Louis le 27
octobre 1750, des suites de ses blessures.
[Note 26: 1º _Anne_ (8 janvier 1710--25 mai 1781), mariée en 1735 à
Jean-Baptiste de Lamartine d'Hurigny; 2º _Louise-Françoise_ (21 août
1707--?); 3º _Marie-Anne_ (21 mai 1713--?), religieuse aux Ursulines de
Mâcon, et connue dans la famille sous le nom de Mme de Luzy. Elle
vivait encore en 1790; 4º _Marie-Claudine_ (19 février 1714--?); 5º
_Charlotte_, née le 21 février 1716, mariée le 26 nov. 1736 à Pierre de
Boyer, seigneur de Ruffé et de Trades, morte le 13 juillet 1757.]
Quant à l'aîné, Louis-François, propre grand-père du poète, c'est une
curieuse figure de gentilhomme, dont on a déjà vu les prétentions
nobiliaires. Il était né le 4 octobre 1711 et, par le relevé de ses
états de services, on voit qu'il fut enseigne le 3 octobre 1730 au
régiment de Tallard-infanterie--devenu par la suite régiment de
Monaco,--promu lieutenant le 22 août 1731, capitaine le 10 novembre
1733, et qu'il quitta l'armée le 1er octobre 1748 avec la croix de
Saint-Louis. Comme son corps fit les campagnes de 1733, 34, 35 sur le
Rhin, celle de 1744 et 46 en Flandre et de 1745 en Allemagne, il prit
donc part à la guerre de succession de Pologne et à la guerre de Sept
ans.
Lamartine, qui l'avait d'ailleurs à peine connu mais pouvait en parler
d'après les souvenirs de son père, nous en a laissé un agréable
portrait, un peu inexact quant aux détails, puisqu'il en a fait un
capitaine de cavalerie: «Il avait été superbe, dit il, dans sa première
jeunesse; en garnison à Lille, sous Louis XV, il avait frappé les yeux
de Mlle Clairon qui y débutait alors, et en avait été remarqué. J'ai
encore vu les restes de ses équipages tels que sa magnifique argenterie
de campagne... Il avait servi longtemps dans les armées de Louis XV, et
avait reçu la croix de Saint-Louis à la bataille de Fontenoy. Rentré
dans sa province avec le grade de capitaine de cavalerie, il y avait
rapporté les habitudes d'élégance, de splendeur et de plaisirs
contractées à la Cour et dans les garnisons.»