XVI

Cependant le Tombeur-des-Crânes, frémissant de colère et d'impatience,

avait gagné le boulevard où il comptait prendre la voiture qui le

conduirait à Billancourt.

--J'arriverai trop tard! grinçait-il.

Plus encore que la nuit où il avait suivi à la piste Gustave allant

visiter la masure de Billancourt, la chaleur était étouffante. De gros

nuages bas et noirs, saturés d'électricité, annonçant un prochain orage,

rendaient l'air à peine respirable.

Le baron, après vingt refus de cochers ne voulant pas accepter une aussi

longue course par cette température qui exténuait bêtes et gens, finit

par en trouver un qui, moyennant vingt francs de pourboire, consentit

à risquer son cheval. Il donna même à Alfred la raison de son

acquiescement.

--Ce sera la dernière course de Bibi en ce bas monde. Vous allez jouir

de son reste, car, demain, l'équarrisseur doit venir le chercher.

Avec une pareille rose qui trébuchait tous les dix mètres, le chemin

dura fort à l'impatience du Tombeur-des-Crânes, énervé par ce vrai train

d'enterrement.

--Plus vite! plus vite! criait-il au cocher.

--Pas moyen d'aller plus vite, à moins que vous et moi nous nous

attelions à ma brouette, répondait l'automédon qui, en prévision d'une

catastrophe, ayant exigé d'avance le prix de sa course, n'avait nul

souci de contenter son voyageur.

--J'arriverai trop tard! se répétait Alfred en fureur.

Soudain, après une secousse, la voiture s'arrêta et, alors, s'entendit

la voix apitoyée du cocher qui disait:

--Là! là! Adieu, mon pauvre Bibi!

--Qu'est-ce donc? fit le Tombeur-des-Crânes qui sortit de la voiture.

--C'est Bibi qui n'a pas eu la patience d'attendre l'équarrisseur!

annonça le cocher.

En effet, la rossinante était étendue sur la route, tuée par cette

température suffocante qui avait eu raison de son dernier souffle.

Ils avaient dépassé Grenelle.

Sur le quai désert et à bientôt près de minuit, le fils de la

Belle-Flamande n'avait nulle possibilité de changer de voiture.

--J'achèverai la route à pied, se dit-il.

Et il partit d'un pas alerte que, dans sa hâte d'arriver, il fit bientôt

plus précipité et, enfin, auquel il finit par donner l'allure de la

course.

Au bout d'un quart d'heure, il dut s'arrêter. La chaleur l'étouffait et

une soif ardente lui desséchait la gorge.

Il n'avait que quelques pas à faire pour venir se désaltérer au bord

de l'eau. Mais c'eût été sacrifier une minute et toute minute lui était

précieuse.

Il reprit donc sa course.

Enfin, haletant, tout ruisselant de sueur, étranglé par la soif, il

atteignit la maison.

Une sorte de rauquement de joie se fit passage à travers sa gorge,

contractée par l'impérieux besoin de boire, à la vue des deux fenêtres

du rez-de-chaussée dont les volets, disjoints par le temps, laissaient

filtrer des raies lumineuses.

--Ils y sont encore! bégaya-t-il tout pantelant d'une satisfaction

immense.

Et oubliant sa soif, qu'il pouvait étancher en descendant la berge, il

franchit d'un bond la haie de clôture du petit potager au milieu duquel

se dressait la bicoque.

Quand, le lendemain de la nuit où il avait suivi Gustave, le

Tombeur-des-Crânes, muni d'une trousse d'outils, était revenu, seul,

pour visiter la maison en plus ample détail, son premier soin avait été

d'ajuster de vieilles clés, apportées par lui, aux diverses serrures de

la cassine. Il s'était ainsi ménagé une entrée pour l'heure où il aurait

à surprendre ses ennemis. Afin d'avoir ce trousseau de clés sous la main

au moment opportun, il l'avait caché sous une pierre, déchaussée par le

temps, de la margelle du puits.

Donc il marcha droit au puits pour retirer son dépôt. Comme il se

penchait sur la margelle, la fraîcheur de l'eau qui monta jusqu'à lui

lui rappela sa soif.

--Ouf! fit-il, je boirais bien un coup!

Mais il avait plus pressé. Ce coup, il le boirait, tout à l'heure, à

fêter son triomphe et, alors, il lui serait vingt fois plus agréable.

Bien lui en avait pris de se munir de clés, car il trouva la porte

d'entrée intérieurement fermée. Après avoir bien silencieusement fait

jouer la serrure, il pénétra dans le couloir desservant les pièces

latérales et conduisant, à son extrémité, à l'escalier de la cave.

Alors, de sa poche où, en vue de faire face aux situations périlleuses

et inattendues qui pouvaient résulter de son existence de coquin, il

le tenait perpétuellement à poste fixe, il tira un long couteau qu'il

ouvrit.

Puis, la lame au poing, il écouta.

Nul bruit ne se fit entendre.

Ce silence l'alarma. Le coup était-il déjà fait? Dans leur précipitation

à fuir, après le crime, Gustave et Héloïse étaient-ils partis en

oubliant d'éteindre les lumières?

Bien doucement, il poussa la porte de la première chambre de gauche.

--Oh! oh! se dit-il, voici qui tombe à pic pour moi.

Sur une table, qui portait une bougie, se voyaient trois verres, une

carafe et une bouteille de sirop de groseille entamée. Cabillaud,

Héloïse et leur victime avaient dû se rafraîchir, car deux des trois

verres, à demi vides de leur contenu, témoignaient que deux personnes

y avaient porté leurs lèvres. Quant au troisième verre, encore rempli à

bord, il attendait toujours son buveur.

La main avide du Tombeur-des-Crânes altéré se porta vers ce verre. Il

l'avait déjà approché de ses lèvres quand, soudain, il s'arrêta:

--Eh! eh! minute! fit-il. Si c'était de la mort-aux-rats! Méfions-nous!

Le sage l'a dit: «Dans le doute, abstiens-toi.»

Malgré la soif qui le torturait, il remit le verre sur la table.

Mais, en le posant, un spectacle sinistre attira son regard. De l'autre

côté de la table, gisait, étendu sur le carreau, tout raide et immobile,

le corps de ce pauvre Ducanif.

--Tiens! ils l'ont expédié! se dit-il sans la plus mince pitié.

Et cette découverte lui fit aussitôt deviner ce qu'étaient devenus le

docteur et Héloïse.

--Si le cadavre de Ducanif n'a pas encore disparu, pensa-t-il, c'est

qu'ils sont dans la cave, en train de déboucher l'ouverture du caveau.

Alors, serrant plus fort son couteau en sa main, il ajouta avec un

mauvais sourire:

--Allons les voir.

A son troisième pas dans la direction de la cave, il se retourna pour

revenir vers la table et, à nouveau, il prit le verre plein.

--Si Ducanif est toisé, c'est qu'un des deux verres à demi vidés

contenait la drogue. Un d'eux a été celui du défunt, l'autre a été vidé

par Héloïse ou le docteur pour encourager le bonhomme à se fourrer le

mauvais lolo dans le torse... Donc ce troisième verre plein est bon à

boire.

En vertu de ce raisonnement des plus justes, le Tombeur avala avec

délices la boisson.

--Eh! ça fait du bien par où ça passe! ricana-t-il tout heureux d'avoir

calmé sa soif.

Ensuite il reprit son couteau qu'il avait posé sur la table et,

enjambant le cadavre de Ducanif, il répéta:

--Allons les voir!

Ce n'était pas le moment d'avoir des sabots. Aussi, marchait-il si

légèrement que le trot d'une souris, à côté de son pas, eût été bruyant.

Au milieu de l'escalier, l'étonnement le fixa sur place.

--Est-ce qu'Héloïse en est, maintenant, aux regrets de ce qui est

fait?... Il est un peu tard pour s'en désoler, murmura-t-il.

En effet, des profondeurs de la cave, montait, pas encore distincte en

ses paroles, la voix d'Héloïse dont l'accent était désespéré.

Héloïse avait tout droit de se désespérer, car le Tombeur-des-Crânes,

quand il eut continué de descendre l'escalier, s'arrêta, cloué par la

surprise sur la dernière marche, en l'entendant qui disait:

--Je t'en supplie, Gustave, accorde-moi la vie!... Sauve-moi et je

t'abandonne ma part du portefeuille.

Et, du coin obscur où il se cachait, le Tombeur-des-Crânes, à la lueur

de la bougie qui éclairait la cave, voyait la cuisinière se tordant sur

le sol aux pieds du docteur.

--Sauve-moi! répétait-elle.

--Impossible! ricanait cruellement Gustave. Si je te donnais le

contrepoison en croyant à tes belles promesses, ta première pensée,

demain, serait de te venger, et, quitte à te perdre avec moi, tu irais

me dénoncer... Non, non, les choses sont bien telles qu'elles sont.

--Ingrat! lâche! scélérat! gémissait la cuisinière.

--Oui, tout ce que tu voudras, excepté imbécile... Ah çà!

t'imaginais-tu, ma fille, que je serais assez bête pour partager, quand

ta mort assure complètement ma sécurité?

En accentuant ses paroles d'un rire cruel, Gustave poursuivit:

--Comment! toi, une fine mouche, tu as pu t'imaginer que je ne

profiterais pas des circonstances que les événements ont rendues si

favorables pour moi? Tiens, écoute mon plan: Au lieu de jeter tout à

l'heure ton corps dans cette seconde cave, je le remonterai là-haut et,

sur un même lit d'une des chambres à coucher de la maison, je l'étendrai

avec celui de Ducanif... Sur une table, à votre chevet, je placerai les

deux verres à demi vidés par vous... et, plus tard, quand on découvrira

vos cadavres couchés côte à côte, les journaux ne manqueront pas de

répéter à l'envi: _Encore un double suicide par amour! Le sieur Ducanif,

marié et père de famille, s'était pris pour la fille Héloïse Blanchon,

sa domestique, d'un violent amour qui, du reste, était partagé. Le

mariage de Ducanif rendant toute union impossible entre les deux

amants, ils avaient résolu d'en finir ensemble avec la vie. Ils ont été

s'empoisonner dans une petite maison de Billancourt où leurs cadavres

ont été découverts sur le même lit, se pressant en une étreinte suprême.

En plus des deux verres à demi pleins de poison qui ont été retrouvés

auprès du lit le suicide est amplement prouvé par la précaution de

Ducanif qui, en haine de sa femme, avait pris soin, avant de mettre son

dessein à exécution, de dénaturer sa fortune. On est en droit de croire

que le malheureux, pour que sa veuve ne pût rien avoir après lui, aura

brûlé tous les titres au porteur que, dans la quinzaine ayant précédé

son trépas, il avait échangés contre ses biens fonds._ Puis les journaux

ajouteront: _Encore une preuve à l'appui de la nécessité de rétablir le

divorce!_ Et tout sera dit.

A la pensée de cet avenir qu'il prédisait à sa victime, le docteur, pris

d'une joie insensée, frappa sur le revers de son habit, en poursuivant

d'une voix fébrile:

--Et cette fortune en portefeuille, que j'ai là dans ma poche, j'en

jouirai seul, bien seul, sans avoir rien à craindre de ta vengeance ou

de tes dénonciations.

Puis avec une ironie sauvage:

--Dame! fit-il, sois juste, ma belle, il me fallait bien prendre mes

précautions contre toi, puisque tu as toujours refusé d'écrire cette

lettre que je te demandais pour ma garantie.

Sans plus remuer qu'une statue, le Tombeur-des-Crânes, dans son coin

obscur, avait écouté.

--Ah! tu as le portefeuille en poche! Bon à savoir! avait-il pensé en

tâtant du doigt la pointe de son couteau.

Ensuite, en appréciateur expert de la conduite du médecin:

--Un garçon d'imagination, le Gustave, se dit-il encore. Son idée de

supprimer Héloïse au dernier moment a son prix... C'est pourtant vrai

que les journaux conteront la chose de cette manière!... Seulement le

magot de Ducanif profitera-t-il à ce bon Gustave? Heu! heu! j'en doute!

Je parierais pour moi.

Supposant qu'il ne perdrait pas à attendre et, surtout, à écouter

encore, le Tombeur-des-Crânes garda son immobilité.

Sous l'effroyable douleur qui lui déchirait les entrailles, Héloïse,

accroupie sur ses talons, essayait vainement de se relever.

--La vie! rends-moi la vie! suppliait-elle d'une voix saccadée par la

torture. Oh! si tu savais comme je souffre.

A trois pas de la mourante, car il craignait qu'en son agonie elle ne

s'attachât à lui, Gustave, implacable, la regardait se tordre sans la

moindre pitié.

--Tu souffres, ma fille? répétait-il avec une ironique compassion. Comme

pour Ducanif, ce doit être l'affaire d'une heure... Il t'en reste encore

pour dix minutes... Donc, un peu de patience!

Comprenant qu'elle était définitivement perdue, Héloïse adressa cet

appel à la compassion de son amant:

--Épargne-moi au moins les dernières souffrances en me fendant la tête

d'un coup de cette massue, dit-elle en montrant la pièce de bois, reste

de l'ancien chai, dont le docteur, à sa première visite à la masure,

s'était servi pour déblayer la pierre du second caveau.

Mais, à cette grâce qui lui était demandée, Gustave répondit de son même

ton impitoyable:

--T'assommer, ma fille, c'est-à-dire laisser sur ton cadavre une

marque qui, à l'enquête de la justice, démentirait la supposition de

suicide?... Oh! que non pas!!!

Et, allant s'appuyer sur la muraille, il regarda, sans plus parler,

l'agonie de sa maîtresse qui se tordait sur le sol en d'effroyables

convulsions.

Bientôt le corps se raidit sous l'étreinte d'une crise suprême. Ce fut

tout. Héloïse était morte!!!

Gustave, alors, s'approcha du cadavre et, prenant la lumière, il se

courba pour examiner le cadavre de sa victime.

--Là! fit-il, le drame est fini.

--Moins l'épilogue, cria aussitôt une voix derrière son dos.

C'était le Tombeur-des-Crânes qui, d'un bond de tigre, venait de

s'élancer sur lui. Avant que le docteur eût eu le temps de se redresser,

son assaillant lui avait plongé son couteau entre les deux épaules.

A cette terrible blessure, qui avait tranché la moelle de la colonne

vertébrale, Gustave s'abattit foudroyé sur le sol.

--Eh! eh! la mère avait raison quand elle me disait que celui qui

a chauffé le four n'est pas toujours celui qui enfourne, ricana le

Tombeur-des-Crânes qui, en même temps, retirait de la poche du mort le

portefeuille contenant la fortune de Ducanif.

Quand il l'eut empoché, il ajouta:

--Toi, mon brave docteur, je vais te cacher dans le second caveau. Quant

aux deux autres, je me garderai bien de rien changer à ton ingénieuse

idée de les étendre sur le même lit pour faire croire à un double

suicide par amour.

Alors, s'aidant du morceau de bois, comme jadis il l'avait vu faire à

Gustave, il débarrassa la dalle du second caveau et, l'ouverture faite,

il lança le cadavre du médecin dans le trou béant à ses pieds.

--Ni vu ni connu, je t'embrouille, murmura-t-il tout joyeux et piétinant

la terre dont il avait recouvert la dalle remise en place.

Puis il vint au cadavre d'Héloïse et se pencha pour le soulever en

disant:

--Allons! à ton tour, la princesse! Au dodo près de ton Ducanif.

Mais, à ce moment, la bougie qui l'éclairait, arrivée à bout de mèche,

s'éteignit brusquement.

Rien n'était plus facile au Tombeur-des-Crânes que d'emporter la morte

sur ses épaules et, déjà, il avait enlevé le corps, quand une pensée de

prudence le lui fit remettre à terre.

--Non pas, non pas! fit-il vivement. A l'emporter ainsi dans

l'obscurité, je risque de heurter le corps à des angles de muraille et,

par conséquent, de laisser aux soupçons de la justice ces marques dont,

tout à l'heure, parlait cet avisé Gustave.

A tâtons, il regagna le pied de l'escalier en se disant:

--Montons là-haut chercher une autre bougie... celle qui éclaire la

chambre où est étendu Ducanif... Pour ce qu'elle lui sert, il ne m'en

voudra pas de la lui prendre, le bonhomme trépassé.

Car il avait l'humeur à la plaisanterie, le cher Alfred, tant il

exultait de joie devant son incontestable réussite. A peu de frais, sans

aucun effort d'imagination, puisqu'il n'avait qu'à suivre le plan de

Gustave, sans que rien pût l'accuser plus tard, il allait se trouver à

la tête de cette belle fortune que contenait le portefeuille qu'il avait

en poche.

Aussi sa figure était-elle souriante quand il poussa la porte derrière

laquelle il s'attendait à trouver, gisant à terre, le défunt Ducanif

qu'il comptait porter sur un lit.

Par malheur, ici-bas, nul bonheur n'est complet. Alfred en eut la preuve

incontestable à la vue du spectacle, aussi désagréable qu'inattendu, qui

frappa ses regards lorsqu'il pénétra dans la chambre.

Feu Ducanif, des mieux portants, debout derrière la table qui lui

faisait rempart, l'attendait un revolver dans chaque main.

Et le défunt, sans attendre un mot, fut le premier à prendre la parole

en disant d'une voix moqueuse:

--Permettez-moi, monsieur le baron, de vous offrir mes civilités.

Or, au geste qui accompagnait ces mots, geste qui consistait à mettre

ses revolvers en ligne, Alfred comprit que les civilités qui lui étaient

offertes allaient se résumer en deux balles de plomb.

Tirer son couteau qu'il avait remis en poche, il n'en avait pas le

temps, et puis c'était le jeu du pot de terre contre le pot de fer.

Avant que sa lame fût au clair, il aurait le corps troué par les

malsaines dragées de plomb.

Il fallait donc fuir, et par le chemin le plus court, c'est-à-dire par

la fenêtre qui se trouvait avoir été ouverte par Ducanif.

D'un saut prodigieux, l'ancien saltimbanque retomba sur ses pieds dans

le jardin, pendant que les deux balles de Ducanif se logeaient dans un

mur de la chambre.

Mais les coups de feu avaient donné l'éveil. Du côté du puits partit une

voix, que le fuyard reconnut pour appartenir à Camuflet, qui criait:

--En voici un qui s'échappe! A vous! Arrêtez-le au passage!

A cet appel, Alfred vit, de divers coins, surgir plusieurs individus qui

se préparaient à lui barrer la retraite.

--Oh! oh! la police! se dit-il en retrouvant aussitôt son audace et en

tirant son couteau.

Il y eut un petit temps d'arrêt avant l'attaque qui suffit au

Tombeur-des-Crânes pour entendre cet avis gouailleur que, de la fenêtre

de la masure, lui adressait Ducanif:

--Monsieur le baron, si vous aimez la lecture des vieux journaux, mon

portefeuille, que vous emportez, en est rempli.

Un effroyable juron s'étouffa entre les lèvres du Tombeur-des-Crânes

guettant l'arrivée sur lui des agents de police.

La partie n'était pas égale. Que pouvaient quatre agents contre un homme

rompu à tous les exercices d'agilité, doué d'une merveilleuse souplesse?

Alfred commença par piquer droit pour masser ses quatre ennemis à sa

rencontre. Alors, faisant un brusque crochet, il fila sur sa gauche

par le passage débouché, franchit la haie et, sur la berge, entama une

course d'une telle rapidité qu'au bout de cent mètres ses poursuivants

renonçaient à chasser plus loin un gaillard qui paraissait avoir des

ailes aux talons.

Tout en fuyant, le Tombeur-des-Crânes faisait ses réflexions qui ne

rappelaient en rien la joyeuse humeur qui le possédait lorsqu'il était

remonté de la cave.

Ainsi il avait tué un homme pour un tas de vieux journaux. Et la police,

qu'il venait d'éviter, allait se lancer sur ses traces.

Il fallait donc fuir, au plus vite, sur l'heure, gagner sans retard

la frontière. Mais, pour fuir, besoin urgent lui était d'argent, et il

n'avait pas le sou.

--Maudit soit le juge! gronda-t-il au souvenir des dix mille francs que

lui avait raflés M. Grandvivier au jeu.

Mais, au nom du magistrat, un autre vint frapper son souvenir.

--Cydalise! fit-il. Elle a reçu vingt mille francs de son maître!

Et, en même temps, il se rappela que M. Grandvivier, en parlant de sa

générosité, avait annoncé que Cydalise, pour se soustraire à la rapacité

de son amant, avait été passer sa dernière nuit dans une chambre qu'elle

avait du côté de la rue de Turenne.

Il fut soudainement arrêté en sa course et ses réflexions par une voix

qui lui criait:

--Est-ce moi que vous venez chercher? Eh bien? avez-vous pris vos gueux?

Avez-vous besoin de ma guimbarde pour les emballer?

Ce questionneur était un cocher qui, tout en parlant, montrait sa

voiture stationnant sur un bas-côté de la route.

Cela suffit à Alfred pour comprendre que cette voiture avait amené la

police et que le cocher le prenait pour un des agents.

En une seconde, il fut dans le fiacre.

--Vite! vite! en route, mon brave! Marchons sur Paris jusqu'à ce que

nous rencontrions une autre voiture que je prendrai pour vous laisser

revenir à votre poste... Notre commissaire vient d'être dangereusement

blessé par un de ces gredins. Je suis envoyé pour ramener son médecin.

--Alors, je vais fendre l'air, promit le cocher qui, remontant à la hâte

sur son siège, fouetta vigoureusement ses deux chevaux.

La voiture était à peine en route quand le Tombeur-des-Crânes se sentit

secoué dans tout son être par un frisson étrange.

--Qu'est-ce donc? Est-ce que la peur va me rendre malade? se

demanda-t-il avec étonnement.

Le malaise fut tout passager.

Le Tombeur-des-Crânes n'y pensait déjà plus quand, à l'entrée dans

Paris, la voiture s'arrêta. Immédiatement le cocher descendit et vint

ouvrir la portière en disant:

--Nous voici devant une station de voitures de nuit. Vous pouvez changer

de fiacre. Moi, je retourne à Billancourt rejoindre vos camarades.

Et le digne cocher, après avoir vu son voyageur prendre un autre

véhicule, repartit plein de la croyance qu'il venait de voiturer un des

agents de police.

Dans cet autre fiacre qui le menait rue de Turenne, le Tombeur eut

un terrible mouvement de rage quand, ayant eu l'idée d'ouvrir le

portefeuille volé sur le cadavre de Gustave, il le trouva gonflé de

vieux journaux, comme le lui avait annoncé Ducanif. C'était donc pour

un pareil butin qu'il avait joué la partie qu'il venait de perdre et qui

menaçait de le mettre sous la griffe de la police, s'il ne prenait pas

vivement l'avance.

Heureusement, Cydalise, sur ses vingt mille francs, allait lui fournir

les moyens de fuir.

--Il faudra qu'elle me donne dix mille francs, commença-t-il par se

dire.

Puis, en pensant qu'elle avait voulu lui échapper:

--Non, quinze, gronda-t-il.

Enfin, l'appétit, suivant le proverbe, lui venant en mangeant:

--Tout! je veux tout! J'ai à me venger de cette tarpiaude maudite!

grinça-t-il en serrant les poings.

Soudain, sa face, que convulsait la colère, se contracta sous une

nouvelle expression, celle d'une douleur aiguë.

En même temps qu'un nouveau frisson le secouait, il avait senti comme

une pointe de feu lui traverser les entrailles.

Cette fois encore, la crise n'eut que la durée de l'éclair.

--A courir comme un lièvre pourchassé à outrance, je me serai démoli

la rate, se donna-t-il pour motif, en essuyant la sueur froide que

l'intensité de la souffrance avait fait perler sur son front.

Quand la voiture parvint à destination, il restait juste à Alfred de

quoi payer la course.

Aussi, tout en attendant que la porte s'ouvrît à son coup de sonnette,

il pensa aux vingt mille francs de Cydalise. Tout à l'heure, il

descendrait le gousset amplement garni pour la fuite.

Après avoir tiré le cordon, le pipelet avait passé tout à la fois, par

le large vasistas de sa loge, sa tête garnie d'un bonnet de coton et sa

main armée d'une lumière. Il voulait se rendre compte de qui rentrait si

tardivement. Il avait l'apostrophe aux lèvres contre ce locataire qui le

réveillait en plein premier somme. A la vue du Tombeur-des-Crânes, dont

il faisait son dieu, la parole lui coula plus douce que miel.

--Eh! c'est ce cher monsieur Alfred! Comme il y a longtemps que je n'ai

eu le plaisir de...

Il s'arrêta brusquement pour regarder le visage du beau blond

qu'éclairait la chandelle, puis il demanda vivement:

--Est-ce que vous êtes malade?

--Moi! à quoi voyez-vous ça?

--Vous êtes pâle comme un mort et vous avez les traits tout tirés.

--Allons donc! je ne me suis jamais mieux porté!

Et comme il savait que le temps lui était compté trop juste pour qu'il

le perdît en bavardages, il gagna le pied de l'escalier en ajoutant:

--Reprenez votre somme, mon vieux. Si j'ai à repartir cette nuit, je me

tirerai le cordon.

Malgré ce qu'il venait d'affirmer sur sa santé, Alfred était obligé

de s'avouer qu'il se passait en lui quelque chose d'anormal. La sueur

froide, qu'il avait essuyée dans le fiacre, avait reparu, lui inondant

le visage. Tout à l'heure, en quittant la banquette de la voiture pour

mettre pied à terre, il s'était senti les jambes faibles et le corps

tout courbatu. En somme, il lui avait fallu faire une telle dépense de

forces pour ces bondissements qui l'avaient soustrait aux griffes des

agents de police que cela lui expliquait son état de fatigue générale.

--Une bonne nuit me remettra, se dit-il en montant l'escalier.

Oui, mais, cette bonne nuit, il lui fallait aller la passer en Belgique,

et, pour ce, il était urgent de prendre le premier train du matin. Alors

une crainte lui vint: Cydalise allait-elle s'exécuter de bonne grâce?

Au lieu de lâcher son argent, ne pouvait-elle pas se rebeller, appeler à

l'aide?

A cette supposition d'une résistance de Cydalise, une pensée sinistre

monta au cerveau du Tombeur-des-Crânes qui, en palpant la poche où se

trouvait son couteau, murmura:

--Tant pis pour elle!

Il continua à monter l'escalier d'un pas qui s'alourdissait de plus en

plus.

Dix marches le séparaient encore de la chambre de Cydalise, quand,

soudainement, il se cramponna des deux mains à la rampe, en étouffant un

cri de souffrance.

La même douleur venait de lui traverser les entrailles, mais plus aiguë

encore et plus prolongée. Néanmoins il se raidit contre le mal et, après

une minute de repos, il parvint à la porte de sa maîtresse.

D'un coup de poing, il ébranla la porte.

Comme Cydalise tardait à paraître, il prononça d'une voix brève, sèche,

pleine de menaces:

--Ouvre donc!

Cette voix, Cydalise la connaissait trop bien. Elle savait quelles

tempêtes de colère elle présageait.

D'un saut, elle sortit du lit où le coup de poing sur la porte l'avait

réveillée en sursaut et elle vint ouvrir, mais le sourire aux lèvres, la

parole douce, cherchant à conjurer l'orage.

Sitôt entré, le Tombeur-des-Crânes avait rencontré sous sa main une

chaise sur laquelle il s'était laissé tomber rompu, anéanti.

Cependant Cydalise allumait une bougie en modulant de son ton le plus

gentil:

--Oh! que c'est donc aimable à mon chéri d'être venu faire une surprise

à sa louloute!... Qui donc t'a appris que je couchais cette nuit ici?

Elle ne se sentait guère à l'aise, la chère fille. Mais, la lumière

faite, son inquiétude se métamorphosa en épouvante à la vue du visage de

son amant. Sa voix caressante devint aussitôt un bégayement effrayé.

--Qu'as-tu? demanda-t-elle avec effort.

--J'ai tué le docteur Gustave. La police est à mes trousses, il me faut

fuir. J'ai besoin d'argent, prononça Alfred.

C'était laconique, mais cela valait un long discours pour Cydalise qui,

prenant sa robe sur le pied du lit, en fouilla la poche en disant:

--J'ai deux cent trente francs, ils sont à toi.

Le Tombeur-des-Crânes se leva, vint à elle, et la regardant dans les

yeux:

--Il me faut vingt mille francs, dit-il lentement.

Dans cette position qui lui mettait sous le regard le visage de son

amant, Cydalise remarqua encore les traits décomposés d'Alfred.

--Il est ivre, pensa-t-elle.

Et se mettant à rire:

--Vingt mille francs! répéta-t-elle. Tu ne demandes pas à moitié, mon

chat. Tu sais bien que je n'ai pas une telle somme.

--Tu mens! appuya le Tombeur-des-Crânes. Tu mens, car tu les possèdes.

--Décidément, il est pochard comme vingt Polonais, se dit encore la

cuisinière.

Et d'une voix qui se fit chatte:

--Si nous nous couchions, mon chien? Demain nous reparlerions de cela...

à jeun, proposa-t-elle.

Mais le Tombeur-des-Crânes lui posa une main sur l'épaule et pendant

que, de l'autre, il fouillait dans la poche où se trouvait son couteau:

--Je veux les vingt mille francs que, ce soir, t'a donnés M. Grandvivier

quand il t'a congédiée, déclara-t-il.

Bien persuadée que son amant était pris de vin et, par conséquent,

n'ayant plus peur, l'ex-cuisinière partit d'un franc éclat de rire et

s'écria:

--Où diable as-tu pêché une idée de ce calibre-là? Que je sois plus

grêlée qu'une écumoire si mon grigou de bourgeois m'a donné un fiferlin

de plus que mon dû!

Sans mot dire, le Tombeur-des-Crânes marcha vers la porte et, quand il

s'y fut adossé pour fermer la retraite à sa maîtresse, il ouvrit son

couteau et répéta:

--Je veux les vingt mille francs du Grandvivier.

Ton, pose et couteau étaient d'une si terrible éloquence que Cydalise

en demeura paralysée par une indicible terreur. Le rire lui était rentré

dans sa gorge, si fort contractée par l'effroi qu'il n'en pouvait plus

sortir une seule parole.

--Si tu refuses encore, je trouverai la somme dans cette chambre...

quand je t'aurai tuée.

Le paroxysme de l'épouvante galvanisa la langue de la femme qui parvint

à s'écrier:

--Je n'ai rien reçu!

Alors l'un et l'autre se regardant, il y eut entre eux un instant de

silence pendant lequel une horloge du voisinage tinta quatre coups.

Quatre heures du matin! Et, s'il voulait fuir à temps, deux heures à

peine restaient à Alfred pour prendre le premier train qui l'emporterait

en Belgique.

--Consens-tu à me donner la somme? articula-t-il d'un ton d'impatience

féroce.

Comme Cydalise, dont la voix était à nouveau étranglée, ne répondait

pas, il bondit sur elle et lui plongea son couteau dans la gorge.

La blessure était horrible. Le larynx tranché ne permettait plus

aucun cri à la victime. Ses deux mains serrées autour de son cou, elle

cherchait à arrêter le sang qui filtrait à travers ses doigts. Encore

debout, adossée au bois de la tête de lit qui la soutenait, elle dardait

ses yeux fous de douleur sur son amant.

Tout à coup elle le vit chanceler en étreignant son buste de ses mains

convulsives, tout pantelant d'une torture effroyable.

Cette fois la souffrance revenait, non plus passagère, mais continue,

intense, terrible; si épouvantable que le Tombeur-des-Crânes, après

avoir vainement tenté de se retenir aux meubles, s'abattit sur les

genoux.

Alors le souvenir lui revint de ce verre d'eau de groseille qu'il avait

bu avec tant de plaisir à Billancourt, devant le cadavre de Ducanif,

quand il était entré dans la maison.

Ne pouvant même plus se tenir sur les genoux, il roula de son long sur

le plancher, en se disant avec une fanfaronnade cynique devant la mort

qui arrivait:

--Pour une fois que j'ai bu du sirop de groseille... pas de chance!

Et il expira dans une dernière convulsion.

Cydalise, dont la vie s'échappait avec son sang, eut encore la force

de se traîner jusqu'au cadavre de son amant. Comme le chien qui

vient mourir sur le corps de son maître, elle s'étendit près du

Tombeur-des-Crânes et, après avoir posé sa tête sur la poitrine du mort,

elle retira de son cou ses deux mains qui comprimaient sa blessure.

* * * * *

Le lendemain Ducanif faisait sa déposition devant le juge d'instruction.

Après avoir raconté par le menu tout ce qui avait précédé son arrivée à

Billancourt, il termina en disant:

«--Avant de m'attirer dans le guet-apens, le docteur avait garni la

masure d'un peu de meubles et de matériel pour ne pas éveiller

mes soupçons. »Vous vous compléterez petit à petit. J'ai paré

à l'indispensable, me dit-il pour m'expliquer l'insuffisance de

l'ameublement de la salle à manger dans laquelle il m'avait tout d'abord

introduit.

»Il faisait une chaleur torride.

»A peine assise devant la table, Héloïse se plaignit de la soif. Le

docteur ouvrit le buffet, y prit trois verres et en posa un devant

chacun de nous.

»Puis il retourna au buffet:

»--Pas une goutte d'eau! dit-il en nous montrant la carafe vide qu'il

venait d'en tirer.

»Il la passa à Héloïse pour qu'elle allât l'emplir à la cuisine.

Cependant il me tournait le dos, le nez dans le buffet, m'énonçant

l'approvisionnement de liquides.

»--Que vous plaît-il? demandait-il. Nous avons vin, cassis, eau-de-vie,

sirop de groseille.

»Il ne pouvait me voir. J'en profitai pour changer le verre qu'il

m'avait donné contre le sien en répondant:

»--Va pour la groseille!

»Avec la carafe rapportée par Héloïse, le docteur fit le mélange d'eau

et de sirop et remplit les verres.

»--A nos amours! fit alors Héloïse comme nous portions le verre à nos

lèvres.

»Alors le docteur reposa le sien plein sur la table en disant en riant:

»--Oh! si vous buvez à vos amours, j'attendrai pour boire qu'un second

toast me concerne un peu mieux.

»Une demi-heure après, je feignais de me tordre empoisonné, puis je

roulais sur le plancher.

»--Vite, jetons-le dans le caveau! conseilla Héloïse impatiente.

»--Allons d'abord, dans la cave, desceller la dalle du second caveau.

Nous remonterons ensuite pour prendre le corps, proposa le docteur après

m'avoir volé mon portefeuille.

»Et ils descendirent dans la cave. Si, moins confiants en leur ruse, je

les avais vus prêts à changer leur plan, j'aurais, d'un coup de feu de

mes revolvers, donné le signal à M. Camuflet et aux agents de police

amenés par lui et qui cernaient la maison.

»Héloïse et son amant venaient de s'éloigner et je me préparais à me

relever, quand un léger bruit me fit garder mon immobilité.

»Alors entra un troisième personnage que je reconnus pour le

Tombeur-des-Crânes, le faux baron belge.

»Lui aussi, parut-il, avait une soif intense. Il saisit d'abord le

verre laissé plein par le docteur, puis il hésita à le boire, enfin, se

décidant, il en avala le contenu.»

Le juge avait laissé parler Ducanif. A ce moment, il l'interrompit pour

dire:

--J'ai une observation à vous faire sur un point que je ne comprends

pas.

Et le juge présenta son observation:

--Mais, dit-il, puisque votre cuisinière Héloïse en est morte, comment

se fait-il que vous ayez bu impunément de ce breuvage empoisonné?

--Pardon! fit Ducanif en souriant, ce n'était pas le breuvage qui était

empoisonné, c'était le verre.

Le regard du juge d'instruction étonné paraissant lui demander une plus

ample explication, il s'empressa de continuer:

--Au premier temps de mes relations avec Gustave, il lui arriva de

me dire, à propos d'un médecin anglais qu'on venait de pendre pour

empoisonnement: «C'était un maladroit. C'est par ce qui est resté du

breuvage qu'on a, plus tard, analysé, ou parce que le coupable, au

moment du crime, n'a pas bu comme ses victimes, que tout se découvre.

Moi, je boirais du même breuvage et j'en laisserais dans la fiole, sans

avoir rien à craindre. Seulement, au lieu d'empoisonner le liquide,

j'empoisonnerais le verre de mon homme en le frottant intérieurement à

l'avance d'un toxique mortel.» Voilà ce qu'il m'avait dit, alors qu'il

ne songeait pas encore à ma mort.

--D'où vous concluez?

--Que le docteur, en posant les verres sur la table, avait placé devant

Héloïse et moi les deux qu'il avait préparés à notre intention. Ce fut

le souvenir de ce qu'il m'avait dit jadis qui fit qu'au moment où

il retournait au buffet pour y prendre le sirop de groseille, et

en l'absence d'Héloïse partie pour remplir la carafe, j'échangeai

prestement mon verre contre celui de Gustave qui, sans aucun poison,

lui aurait servi à nous donner l'exemple de boire si nous avions le

moindrement hésité.

--Exemple qu'il n'eut pas à vous donner, devant l'empressement d'Héloïse

et de vous à boire à vos amours?

--Comme vous le dites.

--De sorte que, si le docteur eût vidé ce verre qu'il croyait être le

sien, il eût été empoisonné?

--Tout net... à ma place.

Sur cette réponse et en pensant à ce qu'il était advenu de Gustave vingt

minutes plus tard, Ducanif haussa les épaules et ajouta:

--En somme, il n'a fait que bien peu reculer pour mieux sauter.

Puis, après une courte réflexion:

--J'y pense, fit-il. Monsieur le juge me permet-il de lui donner un

conseil?

--Lequel?

--Un troisième coupable a échappé aux agents...

--Oui, la police est à ses trousses.

--Eh bien! mon conseil est que la police cesse de courir, attendu que le

Tombeur-des-Crânes, ayant bu le verre qui aurait empoisonné le docteur,

aura été crever dans quelque coin comme un chien.

Et Ducanif avait raison, car au bout de quarante-huit heures le portier

de la rue de Turenne, n'ayant pas vu Alfred ni sa maîtresse redescendre

de leur taudis, alla prévenir le commissaire de son quartier qui fit

enfoncer la porte et trouva, à côté du cadavre de Cydalise, celui du

misérable que la police guettait encore à la frontière.

La conquête d'une cuisinière II Le tombeur-des-crânes · 第 21 / 32 题