XVII

Une semaine s'était écoulée quand l'idée vint à Gontran d'aller rendre

visite à son oncle Fraimoulu qu'il comptait trouver entièrement remis

de la volée de coups de poings administrée par Piétro, le prédécesseur

d'Hilarion.

La porte lui fut ouverte par un nouveau domestique.

--Bon! pensa-t-il, Hilarion, la perle, n'a pas fait long feu.

Il trouva son oncle d'une humeur de dogue. Des pincettes auraient

même refusé de le prendre. Et, tenue grotesque, il n'avait pas d'autre

vêtement qu'une simple chemise.

--Ah çà! mon oncle, s'écria le neveu, que devenez-vous? Vous ne sortez

donc plus?

--Sortir! grogna Fraimoulu; alors tout nu?

Puis, sans laisser Gontran s'exclamer sur sa réponse, il s'écria

rageusement:

--Devine un peu combien il y a de jours dans une semaine?

--Sept... d'habitude.

--Tu n'es qu'un âne! Il y en a cinquante-six.

--Depuis peu, alors... Je l'ignorais. Mais, vous le savez, je lis

rarement les affiches et les journaux.

--Oui, grinça Fraimoulu, il y en a cinquante-six... pour moi du moins!

Sache donc qu'en une seule semaine j'ai eu quatorze cuisinières!... Une

par repas!... Quatorze gargotières infectes qu'il m'a fallu congédier au

dessert en leur payant les huit jours... Or, quatorze fois huit jours,

cela fait bien cinquante-six dans une semaine.

--Est-ce pour avoir fait face à cette dépense extraordinaire qu'ayant

été forcé de vendre vos habits, vous ne pouvez plus sortir que tout nu?

demanda le neveu avec aplomb.

Fraimoulu fit entendre un petit rugissement de colère, puis, entre ses

dents, grinça:

--Canaille d'Hilarion!!!

--Tiens! c'est vrai! vous ne l'avez plus, ce domestique de la haute

aristocratie, qui parlait l'indien et qui vous appelait baron? Est-ce

qu'il vous a lâché pour retourner chez son duc del Punaisiados?

Fraimoulu étouffait trop dans sa peau pour ne pas demander mieux que de

se dégonfler par une confidence. Aussi lâcha-t-il brusquement:

--Sais-tu ce qu'il m'a fait, _ton_ Hilarion?

--D'abord, cher oncle, je vous ferai remarquer que _mon_ Hilarion était

plutôt le vôtre que le mien, car c'est vous, qui lui donniez deux cents

francs par mois... plus un supplément de trente francs parce qu'il

parlait l'indien... plus encore vos vieux habits.

Gontran devait avoir touché l'endroit sensible, car tout aussitôt,

Fraimoulu entra dans la voie des aveux.

--Sache donc, neveu, que pendant huit jours j'ai vécu dans une immense

stupéfaction. Je me trouvais en présence d'un phénomène à dérouter la

science la plus profonde. J'aurais fait venir tous les savants du monde

pour les consulter qu'ils en seraient restés bouche béante.

--En vérité! fit Gontran qui flairait quelque mésaventure comique et qui

n'aurait pas ri pour deux empires.

--Oui, bouche béante! continua l'oncle. Inutile de te dire que, durant

tout le passage de ces quatorze maritornes qui se sont succédé à mes

fourneaux, je n'ai goûté à leur cuisine que du bout de la langue, tout

juste ce qu'il me fallait pour constater qu'elles me servaient d'infâmes

ratatouilles... De sorte que je mourais littéralement de faim! Tu

m'entends bien? Je mourais de faim!

Après ces mots, sur lesquels il avait appuyé pour préparer son effet,

Fraimoulu reprit gravement:

--C'est alors que se produisit le phénomène dont je t'ai parlé... et que

je te donne à deviner.

--Oh! moi, vous savez? il ne faut pas attendre que j'aie deviné pour

prendre un train. On risquerait d'arriver en retard.

L'oncle, secouant la tête, débita donc:

--Apprends alors que, moins je mangeais, plus j'engraissais.

--Pas possible! fit Gontran qui retint un éclat de rire.

--J'engraissais à ce point que je ne pouvais plus entrer dans mes

habits... oui, dans de telles proportions et en une seule nuit, qu'un

pantalon ou un veston, que j'avais mis la veille, aurait éclaté si, le

lendemain, j'avais persisté à vouloir m'y introduire. J'étais donc forcé

d'abandonner à Hilarion, comme je le lui avais promis, ces vêtements qui

m'étaient devenus impossibles... Au bout de cinq jours de ce phénomène

aussi extraordinaire que continu, toute ma garde-robe y avait passé...

même ma robe de chambre! Si j'avais voulu sortir, comme je te l'ai dit,

j'aurais été contraint d'aller en ver de terre.

--Et moi contraint aussi d'aller au poste pour vous réclamer.

--Alors, sais-tu ce que j'ai fait?

--Vous avez écrit à l'Académie des sciences pour lui faire part de votre

découverte du moyen d'acquérir de l'embonpoint en ne mangeant pas?

--Non. J'ai écrit à mon tailleur pour qu'il vînt me prendre mesure de

vêtements plus larges.

--Et il est venu?

--Le lendemain même, pendant une absence d'Hilarion. C'est moi qui ai

été ouvrir à son coup de sonnette. Il a tiré son mètre en cuir et son

calepin, et s'est mis à me prendre la mesure du tour de ventre. Juge de

mon ahurissement quand, après avoir consulté son métrage, il m'a demandé

bien tranquillement:

--Pourquoi désirez-vous vos vêtements plus larges que les précédents?

--Mais parce que j'ai engraissé d'une façon qui passe toute croyance.

--Vous! a-t-il fait avec surprise. Vous avez, tout au contraire, maigri

de deux centimètres en six mois.

Et il m'a montré, inscrite sur son calepin, ma mesure prise lors de ma

commande au commencement de l'hiver dernier.

Là-dessus est entré Hilarion, revenant de la course que je lui avais

donnée. A la vue de mon tailleur, il a tressauté comme pris d'une

colique soudaine et il a disparu plus léger qu'un sylphe. Alors mon

tailleur m'a demandé:

--Est-ce que vous connaissez ce chenapan-là?

--Mais c'est mon valet de chambre, un garçon de haute valeur qui, pour

entrer à mon service, a consenti à quitter celui de très haut duc Riaco

del Punaisiados qu'il servait depuis seize années.

--Tu! tu! tu! a fait moqueusement mon tailleur. Ses seize années à son

Punaisiados, de la blague! Hilarion est ouvrier tailleur. Il y a un an,

il travaillait pour moi et je l'ai congédié parce qu'il me chipait des

coupons de drap... En me quittant, au lieu de continuer son état, il est

entré chez un dentiste qui, ayant la main un peu hésitante, avait besoin

de quelqu'un pour tenir vigoureusement la tête des patients et les

empêcher de courir chez un confrère achever de se faire arracher la

dent.

Soudain mon tailleur s'est frappé le front en homme éclairé par une

inspiration et s'est écrié:

--Est-ce que, dans vos conventions, vous lui abandonnez vos vieux

effets?

--Oui.

--Alors il vous a joué le même tour qu'à son dentiste qui, aussi, lui

laissait sa défroque. Pendant la nuit, Hilarion, qui est habile ouvrier

tailleur, se relevait pour rétrécir les effets de son maître, un gros

homme, et les ajuster à sa propre taille afin de se les faire octroyer

par le dentiste qui ne pouvait plus entrer dedans.

Et mon tailleur se mit à rire en me répétant:

--Son Punaisiados, de la blague! La dernière maison d'où sort Hilarion

est la maison centrale de Melun dans laquelle la plainte du dentiste l'a

fait loger six mois.

Tu comprends que cette révélation m'a donné l'envie immédiate de courir

chez le commissaire.

--Tout nu alors? interrompit Gontran.

--C'est ce qui m'a arrêté. Ma plainte, du reste, aurait été trop

tard venue, car Hilarion, aussitôt qu'il avait aperçu

Huttenstrohernergrafft...

--Plaît-il? fit le neveu.

--C'est le nom de mon tailleur.

--Bon! Du moment que je suis prévenu! Vous disiez donc qu'Hilarion, dès

qu'il avait aperçu... Machin?

--Avait prestement levé le pied en emportant ses malles qui devaient

être préparées à l'avance.

Et Fraimoulu, avec un gros soupir, termina par cette réflexion:

--Le brigand m'a emporté de quoi se vêtir pendant plus de vingt ans.

--Tiens! tiens! alors je m'explique!... lâcha Gontran surpris par un

souvenir.

--Que t'expliques-tu?

--Ce qu'un jour, celui du dîner au petit salé, faisait Hilarion que j'ai

aperçu, un mètre à la main, vous mesurant le dos; il s'assurait si votre

ampleur de formes lui permettrait le rétrécissement à sa taille.

Ensuite, du passé revenant au présent, le neveu demanda:

--A votre tenue légère, m'est-il permis de supposer que... Machin ne

vous a pas encore apporté vos nouveaux effets?

--Je les aurai demain... Et aussitôt habillé, je monterai chez M.

Grandvivier mon locataire.

--Pour? fit le neveu pris d'inquiétude.

--Pour lui demander, en ton nom, la main de sa fille qui, m'a appris le

concierge, est revenue hier soir de province.

Puis Fraimoulu se redressa en ajoutant d'une voix sévère:

--Car j'aime à croire, ainsi que je te l'avais ordonné, que tu as rompu

une liaison que la morale réprouve?

Gontran sentit que les choses allaient se gâter. Évitant de répondre, il

prit son chapeau et fila en s'écriant:

--Quatre heures! Pourvu que je trouve encore mon pédicure!

Mais Fraimoulu n'était pas homme à se contenter de cette défaite. Resté

seul, il gronda furieusement:

--Le coquin a gardé sa donzelle. Décidément, il faut que j'aille

moi-même la flanquer à la porte. Avant quarante-huit heures, la pécore

aura de mes nouvelles... Quel branle-bas je ferai!

En effet, deux jours après, Fraimoulu, habillé de neuf, arrivait à

la maison de son neveu. Le concierge, qui le connaissait, le salua en

disant:

--Monsieur est de la ripaille? Il paraît qu'on va gaiement festoyer, à

cinq ou six, ce soir, chez M. votre neveu?

--Dame! Il faut bien se donner quelques joyeux instants; la vie est si

triste! débita Fraimoulu de son air le plus paterne.

Mais, au pied de l'escalier, sa bile se remua:

--Ah! ah! grinça-t-il, mon pierrot de neveu et quelques vauriens de

sa sorte vont godailler avec la donzelle et des filles de son acabit!

J'arrive à propos... Quelle branle-bas! Quel chabanais! Quel boucan je

vais leur payer!

Ensuite, instruit par l'expérience, il murmura avec un malin sourire:

--Plus souvent que j'arriverais par le grand escalier! Ils ne

m'ouvriraient pas après m'avoir reconnu par le trou que, j'en suis

certain, ils doivent avoir pratiqué pour reconnaître les visiteurs.

Usons donc de ruse en montant par l'escalier de service et en me

présentant à la porte de la cuisine... On croira ouvrir au charbonnier

ou à un autre fournisseur.

Arrivé au cinquième, Fraimoulu n'eut pas besoin de frapper. Pour établir

un courant d'air dans la cuisine envahie par la fumée, la porte était

grande ouverte.

Et l'oncle aperçut une charmante blonde qui, une cuillère de bois à la

main, remuait un ragoût mijotant sur le fourneau.

Immédiatement, Fraimoulu fut captivé par deux de ses cinq sens: la vue

et l'odorat. Ses yeux ébahis s'arrêtèrent avec complaisance sur la jeune

et gracieuse cuisinière, et son nez, le nez d'un homme qui pendant huit

jours n'avait flairé que les puants ratas de quatorze maritornes, ouvrit

ses narines béantes au ravigotant fumet du contenu de la casserole que

remuait la jolie blonde. Lesdites narines charmées humèrent même si

bruyamment l'arôme, qu'au bruit de leur aspiration avide, la gentille

femme se retourna.

A la vue de Fraimoulu, elle eut une secousse de tout le corps, poussa

un cri de frayeur, sembla d'abord vouloir s'enfuir, puis, décidée sans

doute à attendre l'ennemi, elle revint à sa casserole.

Grave, majestueux, le front redevenu rigide, bref, avec toute l'allure

de l'homme décidé à faire son branle-bas, Fraimoulu s'approcha du

fourneau et d'une voix sévère:

--Me connaissez-vous, mademoiselle?

--Non, monsieur, dit la blonde, sans lever le nez de dessus sa casserole

et jouant plus que jamais de sa cuiller de bois.

--Sachez donc que je suis l'oncle de Gontran, votre maître... car vous

êtes sa cuisinière, n'est-ce pas?

--Oh! non; cuisinière d'occasion, pour aujourd'hui seulement, répondit

la jeune femme qui paraissait peu à peu s'enhardir.

--Oui, je comprends, on vous a prise en _extra_ pour préparer l'orgie

que mon neveu offre à ses vauriens et à ses poupées.

Cette fois, la cuisinière leva sur l'oncle ses grands yeux bleus,

qu'elle avait fort doux, et répéta:

--Ses poupées!

--J'entends les deux ou trois filles qui viennent faire la partie de

la créature dévergondée avec laquelle mon neveu se traîne dans un

concubinage sans vergogne.

Fraimoulu, on le voit, ne ménageait pas ses termes. Il les ponctua d'un

air sarcastique qu'il fit suivre de ces paroles rageusement débitées:

--Ah! il y a une orgie ce soir à la tour! Je vais y mettre le holà, moi!

Et il s'avançait vers la porte qui conduisait à la salle à manger, quand

la jeune femme s'élança au-devant de lui et s'écria vivement:

--Mais vous vous trompez, monsieur, il n'y a pas de femmes. Il sont

quatre hommes à ce repas qui est un dîner d'affaires.

--Dîner d'affaires? Je n'en crois rien! fit narquoisement Fraimoulu en

secouant la tête de façon incrédule.

Mais, à secouer la tête, il faisait passer et repasser son nez au-dessus

de la casserole dont le parfum onctueux chatouilla son odorat.

--Que fricassez-vous donc là dedans qui sent si bon, mon enfant?

demanda-t-il d'une voix dont le changement indiquait que le gourmand, au

régime depuis huit jours, avait remplacé l'oncle irrité.

--Un poulet sauté.

--Et dans cet autre récipient?

--Des écrevisses bordelaises.

--Et là dedans?

--Un fondu de foies Périgueux.

--Savez-vous que tout cela embaume? lâcha Fraimoulu dont les narines

jouaient comme un soufflet pendant que sa langue se promenait sur ses

lèvres avec une remarquable sensualité.

Puis avec une certaine surprise:

--Mais, alors, vous êtes donc fine cuisinière, ma toute belle?

reprit-il.

--Cordon bleu? Oh! non. J'ai simplement des dispositions.

Fraimoulu prit la balle au bond.

--Des dispositions qu'il faut venir perfectionner chez moi... à mon

service. Puisque vous n'êtes ici qu'en _extra_, vous ne pouvez refuser

la place que je vous propose.

La jeune femme fit la moue et répliqua tout net:

--Je ne veux qu'un maître d'un bon caractère.

--J'ai donc l'air d'un ours, moi? dit Fraimoulu abasourdi.

--Dame! un monsieur qui menace de tomber comme une bombe en plein dîner

de gens qui sont bien tranquillement en train de parler d'affaires...

Un monsieur qui, sans la connaître, traite une femme de créature

dévergondée...

--Oh! pour celle-là, je ne change rien à mon opinion. Si mon neveu

l'épouse, je le déshérite, gronda l'oncle repris par la colère.

--Là! là! vous voyez? Voilà que vous vous remettez à rager... Je vous le

demande, est-ce d'un bon caractère?

C'était si gentiment dit, d'une voix si douce, avec un regard si

caressant, que la bile s'apaisa aussitôt chez Fraimoulu qui se mit à

rire en répliquant:

--Savez-vous, mignonne, que vous êtes une vraie sirène? Vous me feriez

croire que des vessies sont des lanternes... Ainsi, avec votre prétendu

dîner d'affaires...

--Je vous le répète, ils sont quatre hommes. D'abord votre neveu, qui

veut voler de ses propres ailes en se lançant dans des travaux; puis son

maître, l'architecte chez lequel il a étudié, qui compte le guider de

ses conseils; puis M. Frédéric Bazart, dit La Godaille, enrichi par un

héritage, qui doit fournir à votre neveu les fonds de leur association;

enfin M. Camuflet, un ex-gros entrepreneur, qui se charge de leur

procurer des entreprises... Là, êtes-vous content? Cela fait-il bien

quatre hommes?

Ce disant, la belle blonde était en train de faire passer de la

casserole sur un plat son poulet sauté.

--Et elle n'est pas là? insista Fraimoulu.

--Qui, elle?

--La créature dévergondée.

--Encore! lâcha la jeune femme qui sembla bien près de se fâcher.

Mais elle se calma et reprit:

--Je vais vous mettre à même de vous convaincre.

En revenant de leur porter le poulet sur la table, je laisserai les

portes du couloir de dégagement ouvertes et, d'ici, vous les entendrez

causer.

Sur ce, elle planta la cuillère de bois dans la main de Fraimoulu en

ajoutant:

--Pendant mon absence, tournez le fondu de foies Périgueux, pour qu'il

n'attache pas au fond de la casserole.

Et elle partit en emportant son poulet sauté.

De sorte que Fraimoulu, qui était arrivé furibond, bien décidé à faire

un effroyable boucan, se mit à agiter la cuillère en se disant avec un

sourire:

--Elle est drôlette, cette petite. Elle me plaît vraiment.

Quand la blonde revint elle avait tenu parole, car, grâce aux portes

ouvertes qui laissaient arriver les voix à la cuisine, Fraimoulu

entendit Camuflet qui disait:

--Oui, messieurs, voilà comment mes trois mariages, tous nuls, n'étaient

en réalité, que trois simples concubinages. Je croyais être un modèle de

vertu conjugale quand je n'étais, en somme, qu'un débauché endurci.

--Mais, fit la voix de Gontran, comment avez-vous découvert le pot aux

roses?

--J'avais dans mon jeu ma portière qui finit un jour par me dire: «Voici

bien trente fois qu'il est venu ici un bonhomme qui a affaire avec

vos trois belles-mères. Je ne sais pas ce qu'il a manigancé avec elles

trois, mais je suis certaine qu'il vient pour leur réclamer de l'argent

qu'on ne lui donne pas, car il s'en va toujours furieux en les baptisant

de coquines, voleuses, ribaudes, etc., etc. C'est un nommé Bédaric

écrivain public, rue de la Ferronnerie. Allez le voir. Je crois qu'avec

un billet de cent francs vous lui délierez la langue.»

--Et vous avez profité du conseil de votre portière? demanda la voix de

La Godaille.

--Comme bien vous pensez. Et, pour mes cent francs, le Bédaric me dit:

«1° C'est moi qui ai conseillé à la veuve, votre première belle-mère,

de vous couler sa fille adultérine en se servant des actes concernant

sa fille légitime qui était morte. Cas de nullité. 2° Votre seconde

belle-mère n'était pas veuve. Je lui ai fabriqué l'acte de décès de son

époux Pietro, un ivrogne qui avait disparu et dont il aurait fallu avoir

le consentement. Cas de nullité. 3° Enfin votre troisième belle-mère

n'est ni Buffard, ni Palombes, ni veuve de général, ni mère de sa fille,

une jeune et jolie rempailleuse de chaises qu'elle vous a colloquée à

l'aide d'actes faux que je lui ai fournis. Cas de nullité!... Voilà ce

que j'ai fait pour ces trois coquines qui m'avaient accablé de belles

promesses et dont je n'ai jamais pu tirer un sou. Parole d'honneur!

c'est à dégoûter d'obliger le monde!»

--Saperlotte! il vous en a appris pour votre argent, le consciencieux

Bédaric! dit La Godaille.

--Qu'en est-il arrivé? demanda Gontran.

--Qu'un beau matin j'ai tout conté à mes trois commères que j'ai

invitées à déguerpir de bonne volonté si elles ne voulaient pas voir

venir la police.

--Et elles se sont exécutées de bonne grâce?

--Sauf la Buffard des Palombes qui avait grimpé sur la fontaine en

menaçant de n'en descendre qu'au jugement dernier. J'ai fait venir deux

commissionnaires qui ont porté Buffard et fontaine dans la rue.

--Que sont devenues ces trois femmes?

--Oh! de cela j'ai fait le cadet de mes soucis.

Camuflet avait à peine achevé sa réponse que, de la cour de la maison,

monta jusqu'au cinquième étage une voix fausse, éraillée, canaille,

glapissant une de cet abracadabrantes chansons des rues dont la

stupidité stupéfie le plupart de ceux qui les écoutent:

L'humanité, c'est le flambeau de l'âme.

Efforcez-vous afin qu'on soit heureux.

Rendez le sort moins pénible à la femme.

Que la faim jette aux bras de nos gommeux.

Oui, que demain le travail à l'aiguille

Se paye bien, libre de ses appas,

La femme alors ne se fera plus fille.

Députés, ne dormez-vous pas!

Et deux autres voix féminines répétèrent en choeur:

Députés, ne dormez-vous pas!

Puis, un organe masculin hurla ces mots:

--Un petit chou, ch'il vous plaît!

Après une courte pause, le timbre crapuleux de la _prima donna_ reprit:

Avez toujours la fibre créatrice.

De l'eau! de l'air pour la salubrité!

Mais, avant tout, il faut que l'on bâtisse.

Le bâtiment, c'est la prospérité!

Car Mahomet l'a dit en grand prophète:

«Quand, par malheur, le bâtiment, hélas!

Ne marche plus, aussitôt tout s'arrête!!!»

Députés, ne dormez-vous pas?

Cependant Camuflet s'était levé de table, tout surpris.

--Ah çà! je connais chacun de ces galoubets-là, moi! dit-il en allant

passer le nez à la fenêtre.

--Ciel! mes belles-mères! s'écria-t-il.

C'était, en effet, le trio, réuni par une commune infortune, qui

en était réduit à chanter dans les cours, sous la direction et la

surveillance de Piétro.

Le terrible Auvergnat menait à poings fermés sa troupe dont il

s'était constitué le caissier, ce qui donnait à supposer que les trois

malheureuses pouvaient manger à peu près tous les deux jours et que leur

cornac devait être pochard tous les soirs.

Camuflet eut un bon mouvement.

--J'ai justement une pièce fausse de dix sous que mon notaire m'a coulée

hier, se dit-il.

Et il lança par la fenêtre son aumône, au moment où Piétro répétait:

--Un petit chou, ch'il vous plaît!

* * * * *

Cependant, à la cuisine, la gracieuse blonde disait à Fraimoulu:

--Hein! vous les entendez? Êtes-vous convaincu, à présent, qu'il n'y a

que des hommes? Voulez-vous toujours entrer pour faire votre charivari?

--Non. Du moment que la créature n'est pas là. Je tenais seulement à lui

jeter à la face que, si elle se faisait épouser, je déshériterais mon

neveu.

Après cette dernière phrase qui témoignait de sa rancune toujours

vivace, Fraimoulu rabaissa ses manchettes qu'il avait relevées pour

tourner la sauce, et continua:

--Je n'ai donc plus qu'à filer pour aller, moi aussi, dîner, car je

meurs de faim.

--Il ne vous manquait plus que d'être menteur! lança la jeune femme

d'une voix sèche.

--Moi! fit l'oncle abasourdi par le compliment. En quoi ai-je donc

menti?

--Quand vous m'avez complimentée sur ma cuisine. Si elle est si bonne

que cela, pourquoi ne voulez-vous pas en manger?

--Mais..., commença Fraimoulu.

La gentille cuisinière ne le laissa pas finir. Elle le poussa vers le

buffet en disant d'un petit ton d'autorité:

--Il n'y a pas de mais. Tenez, vous trouverez là tout ce qu'il faut pour

dresser notre couvert sur la table de cuisine pendant que je vais leur

servir le dessert.

Et elle laissa Fraimoulu qui, sous le charme de la gentillesse avec

laquelle il venait d'être tarabusté, se mit à dresser le couvert en

murmurant:

--Décidément, elle est drôlette, la petite. Elle me plaît de plus en

plus.

Cinq minutes après, ils dînaient en tête à tête, dans la cuisine,

dévorant à belles dents, et, à chaque bouchée, Athanase répétait:

--Sapristi! que c'est bon!

Tout à coup, dans la salle à manger, se fit entendre la voix de Camuflet

disant:

--Monsieur Bazart, je bois à votre prochain mariage.

--Comment! vous vous mariez? s'écria Gontran.

--M. Grandvivier m'a fait, hier, l'honneur de m'accorder la main de sa

fille.

Sur quoi Gontran répliqua:

--Alors nos mariages se feront en même temps, car, moi aussi, je me

marie. J'épouse ma maîtresse, malgré l'opposition de mon oncle, bon

et digne homme que j'aime de tout mon coeur et qui, après son premier

mouvement de colère passé, sera tout heureux de nous recevoir chez lui;

car, Henriette et moi, nous avons décidé de venir égayer sa vie un peu

morne de célibataire et de l'entourer de nos soins.

Gontran s'interrompit pour rire avant d'ajouter:

--Sans compter que nous réaliserons un de ses rêves... lui qui va

chercher si loin ce que nous lui amènerons sous la main, c'est-à-dire

un cordon bleu qui lui fasse des petits plats... et Henriette y a la

main... comme vous avez pu en juger ce soir, puisque c'est elle seule

qui a cuisiné notre dîner.

En entendant ces mots, Fraimoulu, ahuri, regardait Henriette, bouche

béante, yeux grand ouverts. Il arriva enfin à bégayer:

--Quoi! c'est vous qui...

--Qui suis la créature dévergondée.

--Et vous consentiriez, dans mon existence de garçon que la vieillesse

attristera bientôt, à venir apporter votre jeunesse et votre gaieté?

Henriette jugea sa cause gagnée.

--Et à vous confectionner de bons petits plats, oui, mon oncle,

dit-elle.

Il se leva, la prit par la main, et l'entraîna vers la salle à manger

où, quand il eut fait son apparition, il articula d'une voix sévère:

--Gontran, si tu n'épouses pas ta maîtresse, je te déshérite!!!

Alors, levant les yeux vers le ciel ou, pour mieux dire, vers

un crocodile empaillé accroché au plafond, il s'écria d'une voix

triomphante:

--Enfin, j'ai conquis une cuisinière!!!!!!

La conquête d'une cuisinière II Le tombeur-des-crânes · 第 22 / 32 题