M. Grandvivier avait poursuivi son explication:

--Apprenez donc, cher monsieur de Walhofer, que les événements viennent

de le faire découvrir. Ma cuisinière a un amant. Or, par le plus

prodigieux des hasards, cet amant est précisément l'homme qui vous

ressemble de point en point... un bateleur, je crois... assez mauvais

drôle, à ce que m'affirme M. Frédéric Bazart, que vous voyez.

Ce disant, le juge avait montré de la main au baron La Godaille faisant

toujours l'ébahi, puis il avait continué:

--Entre M. Bazart et ce gibier de potence, il existe un vieux compte

à régler. En se trouvant tomber tout à coup et à son insu dans le

tête-à-tête des amoureux, M. Bazart a reconnu son homme et il lui aurait

fait un mauvais parti si le gredin ne lui avait malheureusement échappé.

Le Tombeur-des-Crânes écoutait, le sourire aux lèvres, avec de petits

coups de tête.

--Mais, demanda-t-il, comment, en cette affaire, suis-je arrivé sur le

tapis?

--Voilà. Quand M. Bazart est revenu de sa poursuite inutile pour

s'excuser de la sorte d'esclandre qu'il avait causé chez moi, il m'a

voulu dépeindre son chenapan. Jugez de ma surprise en l'entendant me

faire votre portrait exact... J'en riais encore aux larmes quand on vous

a annoncé.

Et, repris de rire, le juge ajouta:

--Ainsi, mon cher baron, vous êtes averti qu'il existe un coquin qui

vous ressemble.

--Oui, c'est à s'y méprendre, répéta La Godaille, mais seulement au

premier abord... car, maintenant que j'ai vu monsieur le baron, je ne

saurais plus me tromper... Le Tombeur-des-Crânes est de taille moins

haute.

A ce moment, Augustin apparut et annonça que le fumoir était prêt pour

les recevoir.

--A rester ici, nous finirions par ne plus nous voir le bout du nez.

Voici la nuit complètement venue, reprit M. Grandvivier en plaisantant.

Il céda le pas à M. de Walhofer en ajoutant:

--Montrez-nous la route, baron.

Alfred se dirigea vers le fumoir, suivi par La Godaille qui disait

rageusement:

--Je t'en ficherai du baron, moi, à notre première rencontre dans un

petit coin!

Derrière eux, mais à distance, venaient le juge et Camuflet. Avant de se

mettre en marche, le magistrat avait soufflé au triple veuf:

--Avez-vous été satisfait du résultat de la commission faite par

Augustin, que, à votre demande, j'ai envoyé examiner les fenêtres de

votre nouvel ami M. Ducanif?

--Oui, dit tout bas Camuflet, ces rideaux tirés et ces persiennes

fermées sont le signal convenu avec Ducanif pour me prévenir que c'est

aujourd'hui que les deux misérables, qui convoitent sa fortune, vont le

conduire à la campagne.

--Où ça?

--Oh! fit Camuflet avec une assurance moqueuse, à Billancourt, c'est

certain. J'ai trop vanté au docteur certain caveau pour qu'il n'ait pas

eu l'idée de choisir la maison que je possède là-bas et que je laisse

inhabitée.

--Alors, vous allez me quitter?

--Pas encore; il est trop tôt.

Tout en parlant ainsi à voix basse, ils avaient gagné le fumoir, où les

avaient précédés le baron et La Godaille, auxquels Augustin offrait déjà

leurs tasses de thé.

Déterminé qu'il était à brûler le soir même ses vaisseaux, en demandant

à M. Grandvivier la main de sa fille, le Tombeur-des-Crânes maudissait

la présence des deux autres invités du magistrat.

--Ces deux-là vont me gêner quand, si le père résiste, je ferai valoir

mes droits à ne pas être refusé, se disait-il en tâtant dans la poche de

son gilet la boucle d'oreille volée à mademoiselle Grandvivier lors de

son crime.

Tout en dégustant son thé à petites gorgées, le juge vint à lui et, en

lui montrant la table de jeu:

--Savez-vous, baron, que vous êtes un grand coupable? dit-il.

--Coupable... de quoi!

--Avec votre première leçon, vous m'avez donné la passion des cartes à

ce point que je suis devenu un enragé joueur.

--Oh! joueur à deux sous, dit, en plaisantant, le baron. Aussi peu

habile que vous êtes encore, il serait maladroit à vous de risquer plus

forte somme.

L'amour-propre du juge parut se rebiffer.

--Cela vous plaît à dire, articula-t-il sèchement. Tous ces jeux, qu'on

prétend si difficiles, dès qu'on en connaît les premières règles, ne

sont qu'une affaire de hasard qui, souvent, déroute ceux qui se croient

les plus malins.

--Euh! euh! je ne suis pas de votre avis, appuya ironiquement le baron.

--Bah! bah! lâcha le juge, je persiste dans mon dire. Tenez, je n'en

suis qu'à ma première leçon et vous êtes passé maître. Eh bien! que la

chance soit pour moi, je vous gagnerais, malgré mon inhabileté, jusqu'à

votre dernier sou.

Cela avait été dit d'un ton si ridiculement assuré que le baron crut

devoir le faire baisser d'un cran.

--Heureusement pour vous que je ne veux pas vous prendre au mot,

gouailla-t-il, car, à mille francs la leçon, je vous prouverais que vous

avez encore besoin de longues études.

--Mille francs! répéta le juge. J'ai fait aujourd'hui une bonne oeuvre:

je ne sais ce qui me retient de me la faire rembourser par vous.

Le Tombeur-des-Crânes avait en poche les dix mille que lui avait donnés

la Belle-Flamande. Et même, n'eût-il pas possédé cette somme, qu'avec

une mazette de la force du magistrat il était cent fois certain de

gagner. Il montra donc la table de jeu en disant:

--Ces messieurs sont témoins que c'est vous qui exigez, pour ainsi dire,

que je vous rembourse votre bonne oeuvre.

La conquête d'une cuisinière II Le tombeur-des-crânes · 第 19 / 32 题