La Godaille achevait à peine ces mots, que M. Grandvivier s'adressait
gaiement au baron:
--Vous ne comprenez pas? demanda-t-il.
--Je l'avoue, fit le baron.
--D'abord une question, reprit le juge toujours rieur. Vous est-il déjà
arrivé d'être pris pour un autre? En un mot, vous doutez-vous que
vous avez, de par le monde, votre sosie, bref, un homme qui est votre
portrait tout craché?
Le jour qui tombait, en commençant à assombrir le cabinet, rendit
imperceptible le léger sourire de satisfaction qui avait effleuré les
lèvres du baron à ces paroles du magistrat.
--Ouf! je joue de chance! pensa-t-il.
Et il avait raison de le croire. Quand il avait été assailli par La
Godaille, il avait d'abord manqué de sang-froid et, dans le premier
effarement, il avait pris la fuite. Mais, lorsqu'il s'était vu hors de
l'atteinte de son ennemi, la présence d'esprit lui était revenue. Il
avait compris qu'il fallait payer d'audace, reparaître immédiatement
chez le juge, faire face au danger en s'inspirant des circonstances pour
le parer.
--Si je tarde d'une minute, le Grandvivier éventera la mèche... De
l'aplomb! de l'aplomb! s'était-il dit.
Alors il était revenu sur ses pas et, dans la loge du concierge, où il
était entré pour déposer sa carte en feignant de croire M. Grandvivier
absent, mais déterminé à monter quand on lui aurait appris que le juge
était chez lui, il s'était rencontré avec Camuflet qui, faisant son jeu,
avait insisté pour qu'il se présentât chez le magistrat.
Et voilà qu'au lieu d'avoir à ruser, il trouvait la besogne toute faite
par M. Grandvivier qui, loin d'être prévenu à son égard, lui tendait
la perche en parlant d'un sosie. Donc le Tombeur-des-Crânes avait bien
raison de se dire:
--Ouf! je joue de chance!