Je le vois encore, ce pauvre brigadier, bien découplé, bâti en homme qui
a de longues années à vivre.
Tout en nous promenant à petits pas devant l'auberge, il était si
certain de sa prochaine victoire qu'il se faisait un fête de ce bonnet
qu'il pourrait offrir à sa fille avec les vingt francs qu'il allait
gagner.
--Mais, lui dis-je, ce garçon n'a pas été surnommé sans motif le
Tombeur-des-Crânes. Il se peut qu'il soit un adversaire redoutable.
--Ta! ta! fit dédaigneusement Vernot, on n'est pas à craindre quand,
comme ce blondin, on est rageur. La moutarde qui lui monte trop vite
au nez lui retire son sang-froid et, voyez-vous, sous les armes, ce
défaut-là vous fait embrocher.
--Ne craignez-vous pas que sa défaite vous fasse un ennemi de cet Alfred
qui m'a tout l'air d'être un mauvais drôle?
Vernot haussa dédaigneusement les épaules.
--Allons donc! ricana-t-il; j'ai eu affaire à d'autres gars que ce jeune
coq, et ils ne peuvent se vanter de m'avoir effrayé... Tenez, parmi eux,
Chauffard...
--Qu'est-ce que ce Chauffard?
--Un de nos plus terribles contrebandiers... un condamné à mort par
contumace. Il en est à son cinquième douanier tué, car vous comprenez
qu'il ne tient pas à se faire prendre; la tête lui sauterait. Aussi le
gaillard y va-t-il bon jeu bon argent, et ce n'est pas avec des pruneaux
que sont chargées sa carabine et celles des hommes de sa bande... Eh
bien! ce Chauffard m'a tenu le bout de son arme sur la poitrine, en me
disant: «Laisse-moi passer.» Il n'avait plus que dix pas à faire pour
atteindre son cheval attaché à un arbre. «Non!» ai-je répondu. Alors il
a fait feu, mais le coup a raté. Par malheur le pied m'a glissé comme je
bondissais sur lui. Il a eu le temps de m'étourdir d'un coup de crosse
et d'enfourcher son cheval avant que mes hommes qui, ayant tout vu de
loin, accouraient à mon secours, pussent arriver pour le pincer... J'ai
été mis à l'ordre du jour... Aussi, dans la douane où chacun sait que
j'ai ma revanche à prendre, on répète que, si Chauffard ne m'a pas, le
premier, mis à bas, il sera descendu par moi... Entre nous, c'est une
espèce de duel à mort.
--Est-ce que, demandai-je, quand, l'arme de Chauffard sur la poitrine,
vous étiez à deux doigts de la mort, vous n'avez pas pensé à votre
fille?
A cette question, il me regarda:
--Tiens! fit-il surpris, qui vous a dit cela?... C'est la vérité!...
J'ai pensé à Henriette.
--La Providence, qui veillait sur vous, a voulu que l'arme fît long feu.
A ma phrase, le brigadier poussa un soupir et fit cette réponse étrange:
--Oui... malheureusement!
--Malheureusement? répétai-je des plus étonnés. Quoi! vous regrettez que
votre fille n'ait pas été privée de son père?
Encore une fois, il me regarda et, avec un sourire un peu triste, me
répliqua:
--Dame! si j'avais été tué au service, Henriette aurait eu droit à une
pension!... Voilà quelle a été ma pensée quand Chauffard me tenait au
bout de sa carabine.
Et, avant que je pusse dire un mot, il continua d'une voix émue:
--J'ai beau me répéter que j'ai bon pied, bon oeil, je me répète aussi
que de plus solides que moi ont brusquement défilé la parade... Aussi
suis-je sans cesse inquiet du sort de ma fille... Elle mérite de trouver
un brave garçon qui l'épouse, allez! je vous en réponds!
--Alors, mariez-la.
--Oui, la mettre dans la misère à deux, n'est-ce pas? Unir rien avec
rien. Jamais!... Je veux que mon enfant ait une petite dot... si petite
qu'elle serait, et avec le tout petit peu qu'apporterait le mari cela
ferait un commencement, un début dans la vie. Et j'en suis convaincu,
avec le travail, la conduite et la probité, les écus doivent toujours
finir par produire des petits. Est-ce qu'un grand troupeau ne peut pas
provenir d'une première et seule brebis?
--On m'a dit, je crois, que vous aviez déjà commencé une dot pour votre
fille? avançai-je.
--Oui, quatre pauvres malheureux sous, ricana Vernot avec une ironie
navrée; puis plus rien n'est entré dans le sac... A mon début dans les
douanes, j'étais tout feu, tout flamme. J'avais la main heureuse. Mes
primes sur les saisies abondaient. Alors j'ai commencé la dot... Puis un
satané guignon s'en est mêlé; plus un radis! D'un côté, ce contrebandier
dont la meute m'échappe; de l'autre, ce Chauffard que je ne puis
agrafer, m'ont apporté la déveine... Et ma gentille Henriette est d'âge
à se marier... Alors vous comprenez pourquoi j'ai regretté que le fusil
de Chauffard eût raté.
--Voulez-vous bien renoncer à de pareilles idées! m'écriai-je vivement.
--Eh! eh! fit Vernot, songez-y donc! Une pension de l'État, c'est, pour
une jeune fille, une jolie entrée en ménage.
J'allais répliquer, quand il s'écria tout à coup:
--Est-ce moi que tu cherches, Epin?
--Oui, mon brigadier. Je ne vous reconnaissais pas sous vos habits
bourgeois, répondit un douanier s'approchant à cet appel.
--Y a-t-il donc du neuf?
--Il vient d'arriver un ordre qui met sur pied, pour cette nuit, notre
brigade et celle de Jaudrais et Caljon... un mouvement combiné pour
pincer Chauffard qui, au dire des espions, doit tenter le passage par
Saugy-les-Ormeaux.
--Tiens! tiens! lâcha Vernot retrouvant sa gaieté.
--L'ordre assigne son emplacement à chaque brigade. La nôtre doit
couvrir le Chenest par la Sente-aux-Boeufs, ajouta le douanier.
--Nous n'aurons pas loin à aller, prononça le brigadier satisfait.
Et, se tournant vers moi, il me dit:
--Le Chenest commence à cent mètres tout au plus de ma maison.
--L'ordre commande d'être posté à onze heures, reprit le soldat.
--A onze heures? répéta Vernot en s'adressant à moi. J'ai grandement le
temps de donner sa leçon au gringalet blond.
Puis revenant au douanier:
--Comme je ne vous reverrai pas, je vais d'avance désigner les affûts
de notre brigade. Vous autres, vous occuperez la Croix-du-Biffe,
les Fonds-Tourteaux, la Chaussée Chatriat et le bois Charron... Moi,
j'attendrai au carrefour des Roches... Maintenant, file, mon brave Epin.
Au lieu d'obéir, le soldat ne bougea pas.
--Mais... mais, fit-il en hésitant.
--Mais quoi? mon garçon.
--Mais si, pour piquer sur Saugy, Chauffard débouche par les Roches,
c'est vous qu'il rencontrera le premier et, tout seul, à cet endroit,
vous serez bien exposé, mon brigadier.
--Je ferai feu pour vous donner l'éveil et, aussitôt, je vous
rejoindrai.
--Est-ce que ce ne serait pas plutôt à nous d'accourir? proposa le
douanier.
--Ouais! lâcha narquoisement Vernot, voyez-vous, le gros malin!... De
sorte que, si l'attaque de mon côté est une ruse, vous aurez, en venant
à moi, débouché une trouée par laquelle filera Chauffard.
Et, d'un ton sec de commandement qui n'admettait pas de réplique, le
brigadier articula:
--Donc, vous ne bougerez pas. Vous m'attendrez... C'est bien compris,
n'est-ce pas?
--Oui, mon Brigadier, fit le douanier qui s'éloigna.
Il n'était pas à plus de vingt mètres que nous étions rejoints par
l'invalide Carambol, sortant de l'auberge.
--Voilà le moment de caresser le Tombeur-des-Crânes, nous annonça-t-il.
--Ça ne va pas être long, dit Vernot.
Carambol et moi, nous pénétrâmes dans la grange et vînmes nous asseoir
près d'Henriette, au milieu du public. Vernot passa par une autre porte
conduisant aux planches, supportées par des tonneaux, qui formaient la
scène.
L'oeil insolent, campé sur ses jambes, faisant des effets de torse,
frisant de la main ses moustaches, le Tombeur-des-Crânes attendait déjà
son adversaire.
Vernot apparut, tranquille, le sourire aux lèvres, les mains dans ses
poches.
Bâtons, sabres de bois et tout un faisceau de fleurets mouchetés
s'étalaient sur une table vers laquelle se dirigea le brigadier qui,
après avoir regardé ces engins de lutte, demanda d'un petit ton moqueur:
--Auquel de ces jeux-là allons-nous jouer, mon jeune ami?
La salle se mit à rire.
C'était un fier poseur que cet Alfred. Il était habitué à une sorte
d'admiration de la part du public. Cette gaieté des assistants le
dépita.
--Choisissez votre arme, dit-il.
--Mais non, mais non, fit Vernot tout bonhomme, choisissez vous-même...
je tiens à vous gagner gentiment vos vingt francs.
Si le but de Vernot était d'irriter Alfred afin, comme il me l'avait
dit, de lui faire perdre son sang-froid, il y réussit, car les sourcils
du Tombeur-des-Crânes se froncèrent à cette réponse dédaigneuse.
Toujours gouailleur, le brigadier avait continué:
--Puisque vous tombez les crânes, je fais mon crâne... Allons, vite,
choisissez votre arme, ou je croirai que vous n'avez jamais lutté
qu'avec des compères.
Alfred était devenu blême. C'était un imbécile de rager ainsi, car on
la lui offrait belle en lui laissant le choix de l'arme à laquelle il
devait se savoir le plus habile.
--Oh! oh! il renâcle, le fameux Tombeur! ricana tout haut Carambol du
milieu de la salle.
L'oeil furibond d'Alfred alla se poser sur celui qui venait de le
ridiculiser. Loin de s'effrayer, l'invalide reprit en goguenardant:
--Eh bien! quoi? Quand vous me ferez des yeux de bouledogue!... Mieux
vaudrait choisir.
--Oui qu'il choisisse! cria le public.
Et, vu que dans une foule il se trouve toujours des gens pour jeter de
l'huile sur le feu, ils beuglèrent:
--C'est une mystification!... il ne sait peut-être manier que la
seringue!... Qu'on rende l'argent!
--Je choisis le bâton, déclara enfin Alfred hors de lui.
--Eh! allez donc, don, don, en avant le rigodon! chantonna le brigadier
qui, pendant que le jeune homme disparaissait derrière un rideau, vint à
la table pour choisir son bâton.
Alfred reparut, plastronné sur la poitrine, plastronné sur les cuisses,
la tête et le visage protégés par une sorte de casque en treillis de
fer.
--A votre tour, dit-il en montrant le rideau à Vernot.
--Mon tour de quoi? demanda ce dernier avec une naïveté trop profonde
pour être sincère.
Puis, comme s'il comprenait tout à coup:
--Ah! d'aller me matelasser comme vous?
Après ces mots, il haussa les épaules.
--Bah! fit-il, à quoi bon? Pour ce que vous me toucherez!...
Sous le masque qui lui cachait la face, le Tombeur-des-Crânes devait
grincer des dents.
Affolé de fureur devant ce persiflage, il tomba en garde et attaqua sans
avoir fait le salut d'usage... Ah! c'est une justice à lui rendre, il y
allait de tout coeur. Certes, il maniait bien son outil! Mais il avait à
faire à forte partie.
Les bâtons volaient, claquaient que c'était une vraie bénédiction.
Tout à coup, Vernot fit un pas de retraite en disant:
--J'ai touché!
--Non! grinça Alfred.
--Ah! ah! lâcha Vernot d'un ton qui me parut quelque peu indigné.
Dix secondes après, une nouvelle retraite du brigadier qui répéta:
--J'ai touché!
--Non! redit le Tombeur-des-Crânes d'une voix étranglée par la fureur.
Et il se lança sur son adversaire qui le reçut dans la garde haute.
Un bien bel assaut, je vous le jure! Mais cette nouvelle reprise fut de
très courte durée.
Soudain nous entendîmes un bruit sec et nous vîmes le Tombeur-des-Crânes
chanceler sous la violence du coup.
C'était Vernot qui venait de lui briser son bâton, sur le haut du masque
protégeant le crâne.
--Tiens! mâtin! dit-il; tu ne pourras pas soutenir, cette fois, que je
ne t'ai pas touché!
Les airs bravaches du Tombeur-des-Crânes lui avaient, dès le début,
aliéné son public. Aussi le triomphant coup de bâton de Vernot, et
surtout la phrase dont il l'avait fait suivre, furent-ils accueillis
par une tempête de bravos et de bruyants rires qui, en même temps qu'ils
consacraient le triomphe du brigadier, étaient une sorte d'insulte pour
le vaincu.
Aussi, lorsque, suffoquant de furie, Alfred retira son masque, il était
plus blanc qu'un linge, et ses yeux luisaient comme des escarboucles et
ses dents grinçaient.
--Là! il ne me reste plus, à présent, qu'à empocher mes vingt francs
qui, j'aime à le croire, sont bel et bien gagnés, dit le brigadier,
en rabattant, tout placide, les poignets de ses manches qu'il avait
retroussées au début de l'assaut.
C'était une parfaite canaille que le sire Alfred, mais il était loin
d'être un imbécile. Il faut croire que la rage d'avoir été vaincu lui
retirait la jugeotte, car au lieu d'accepter sa défaite devant ce public
que, peut-être, il ne reverrait plus jamais, je l'entendis, à ma grande
surprise, répliquer aussitôt d'une voix sèche:
--Bel et bien gagnés! Cela vous plaît à dire.
--Hein!!! lança le brigadier en se redressant de toute sa hauteur à ces
mots, qui donnaient à suspecter sa loyauté.
Au lieu de lui répondre directement, Alfred se tourna vers la salle en
disant:
--Je le demande au public: Pouvais-je user de toute mon adresse et de ma
force envers un homme qui avait refusé de se plastronner?... Ah! c'est
rudement malin, ce que vous avez fait là! Un bon moyen pour se faire
épargner!... Parbleu! A moi aussi s'est offerte l'occasion de vous
administrer le coup de tête, mais il m'a répugné d'abattre mon bâton sur
un front sans masque... J'ai cru que vous comprendriez ma générosité.
Ah! si vous aviez vu le brigadier!
Il avait pâli peu à peu en écoutant ces paroles perfides. Ses lèvres
frémissaient d'indignation.
D'un pas lent, il vint se camper devant Alfred, et lui parlant sous le
nez:
--Oh! oh! fit-il d'un ton vibrant de colère contenue, il paraît que vous
êtes mauvais joueur, mon garçon!... Eh bien! séance tenante, je vous
offre votre revanche, soit au bâton, soit à tout autre joujou.
Avec un court rugissement de bête féroce qui sent sa proie à portée de
ses griffes, Alfred bondit vers la table où étaient déposées les armes.
Il y prit, ou plutôt, il me parut y prendre au hasard deux fleurets dans
le faisceau et en présenta un à Vernot en répondant:
--Alors, à ce joujou-ci.
--En garde!... Cette fois, ne m'épargne pas, gringalet! dit le brigadier
sitôt qu'il eut l'arme en main.
Et, toujours sans plastron ni masque, il attaqua sur-le-champ le
Tombeur-des-Crânes sans lui donner le temps de se déplastronner.
Je vous laisse à deviner si le public était ravi de ce supplément de
représentation qu'on lui offrait gratis.
Sacrebleu! le bel assaut! Quelle ardeur! Si je n'avais pas su que les
deux fleurets étaient mouchetés et garnis d'un tampon, j'aurais tremblé
d'avance pour le premier qui allait recevoir le coup de bouton.
Un instant, je crus que Vernot avait étrenné. Je le vis sursauter
brusquement et rompre d'un pas, mais ce devait être une feinte pour
mieux prendre son élan, car il fondit sur son adversaire avec une telle
force que, le bouton du fleuret venant se planter en plein milieu du
plastron d'Alfred, l'arme ploya si fort qu'elle se rompit.
--Es-tu content cette fois? demanda alors le brigadier au
Tombeur-des-Crânes.
Et, dédaignant de prendre les vingt francs qu'il avait pourtant gagnés
deux fois, il quitta l'estrade au milieu d'un tonnerre de bravos, suivi
par le regard d'Alfred qui n'avait pas soufflé mot.
Henriette, Carambol et moi, nous fûmes des premiers sortis de l'auberge.
A la porte nous attendait le brigadier qui, devinant nos félicitations,
nous dit d'une voix qui me parut être encore essoufflée par l'assaut:
--A demain les compliments! Vite, en route, les enfants! Je n'ai que
bien juste le temps d'endosser mon uniforme et de courir à mon poste de
cette nuit... Diable! Je ne voudrais pas rater Chauffard!
Je lui tendais la main pour prendre congé quand il me demanda:
--Est-ce que vous ne venez pas jusqu'à la maison... quand ce ne serait
que pour en rapporter votre fusil que vous y avez oublié ce matin?
--Tiens! c'est vrai! fis-je, profitant de cette occasion qui m'était
offerte de rester plus longtemps avec Henriette à laquelle j'offris le
bras.
Nous marchâmes bon pas, car nous étions précédés par le brigadier qui
accélérait sa marche en répétant:
--Vite! vite! Je n'ai que juste le temps!
Et, cela, il nous le disait de sa voix toujours courte d'haleine, avec
sa main appliquée sur le flanc, en homme à qui l'essoufflement donne un
point de côté.
A ce train, nous atteignîmes la maisonnette en cinq minutes.
--Henriette, offre un verre de bière à monsieur pendant que je vais
mettre mon uniforme, commanda le père en prenant l'escalier qui montait
à sa chambre.
Ce fut à peine si j'eus le temps de boire, car le brigadier redescendit
presque aussitôt, costumé et son fusil à la main.
Il embrassa Henriette en disant de sa voix toujours haletante:
--Dors bien, chérie! A demain!
Comme sa fille le regardait un peu inquiète de cette haleine qui n'avait
pas encore régularisé son souffle, il s'appuya à nouveau la main sur le
flanc et nous dit avec un sourire:
--J'ai fait un tel effort pour en finir promptement avec le drôle que
je m'en suis foulé la rate... J'en suis resté cornard comme un vieux
cheval.
Et, après avoir ponctué sa plaisanterie d'un bon gros rire, il se remit
à embrasser sa fille en répétant:
--A demain, mignonne, à demain!
J'avais repris mon fusil que j'avais passé en bandoulière et j'attendais
pour faire mes adieux au brigadier. Il vint à moi et me demanda:
--Est-ce que vous n'allez pas me faire un petit bout de conduite jusqu'à
mon poste?... C'est, tout au plus, à cent mètres d'ici.
Puis, en supposant que sa demande pouvait m'effrayer:
--Oh! ne craignez rien, ajouta-t-il; si Chauffard est pour passer au
carrefour de Roches, j'ai l'oreille fine, je vous congédierai à temps...
Je ne vous laisserai pas faire votre apprentissage de gabelou.
Et, à nouveau, il éclata de rire.
--Je vous suis, brigadier, répondis-je.
Il tendit la main à l'invalide en disant:
--Bonsoir, vieux Carambol! Veille à la porte bien fermée, camarade.
--Soyez tranquille, promit l'invalide.
Nous nous dirigeâmes vers la porte. Sur le seuil, le brigadier se
retourna, ouvrit les bras et dit à sa fille:
--Viens encore m'embrasser, mon enfant.
Ses bras se refermèrent sur Henriette accourue sous ses lèvres.
--Oh! comme tu m'embrasses fort ce soir! dit la jeune fille étonnée.
--C'est probablement que je suis encore tout nerveux de ma lutte avec le
saltimbanque, répondit-il.
Enfin nous nous mîmes en route.
Il arrive souvent qu'un homme, en un seul et prodigieux effort, dépense
une telle somme de forces qu'il en reste anéanti. Tel me parut être le
cas de Vernot dont le pas, d'habitude tant alerte, était devenu lourd et
traînant.
Son point de côté devait avoir atteint l'état aigu, car, bien qu'il
appuyât toujours sa main sur l'endroit douloureux, sa respiration
sifflait.
Nous atteignîmes un petit bois qui, en le contournant, nous cacha la
maisonnette. Elle venait de disparaître à nos yeux, quand, au milieu du
silence, retentit la voix d'Henriette qui lançait à Vernot ce dernier
adieu:
--A demain, petit père!
Le brigadier se raidit, fit un effort pour dompter le râle de sa
respiration, et répondit d'une voix qui, subitement, s'était faite gaie:
--A demain, bichette!
Grande fut ma surprise quand je le vis, pendant que sonnait son accent
joyeux, essuyer une larme de sa main qui tremblait et que, tout aussitôt
après, je l'entendis murmurer:
--Je ne la reverrai plus jamais... jamais... jamais, ma fille
bien-aimée!
Et, à mesure qu'il répétait son «jamais», sa voix s'éteignait plus
désespérée.
Tout à coup, il poussa un sourd cri de douleur en appuyant plus fort
sur son flanc. Il trébucha sur ses jambes et il allait tomber si je ne
l'eusse soutenu dans mes bras.
--Vous souffrez? Il faut retourner chez vous! m'écriai-je tout d'abord.
--Non, non, non! répéta-t-il avec énergie.
Puis de sa voix qui haletait:
--Savez-vous pourquoi je vous ai demandé de m'accompagner? C'est que
j'ai un service à vous demander.
--Lequel?
--Vous êtes jeune et fort... Portez-moi jusqu'à mon poste, au carrefour
des Roches... c'est tout près.
Il devina que j'allais protester contre cette étrange demande.
--Je vous en conjure! balbutia-t-il d'un ton si suppliant que j'en
perdis la raison, car, au lieu de persister dans mon idée de le ramener
à sa demeure, je le chargeai sur mes épaules et je pris le chemin du
carrefour des Roches.
--Merci! merci! merci! murmura sans cesse à mon oreille, pendant ce
trajet, sa voix reconnaissante.
J'arrivai au carrefour.
--Couchez-moi sur ce talus, me commanda-t-il.
Aussitôt que je l'eus étendu, il fit entendre un soupir de satisfaction
immense, puis prononça:
--Ouf! j'y suis enfin!
Tout bouleversé d'abord par mon indicible surprise, j'avais obéi à
Vernot. Un peu de sang-froid me revint et je m'écriai:
--Mais d'où vient ce mal subit? Qu'avez-vous donc?
--Ce que j'ai? souffla-t-il; j'ai que je suis un homme fichu!... j'ai
que le Tombeur-des-Crânes m'a administré là, dans le flanc, un mauvais
coup dont je serai mort dans une heure.
La stupeur qui me rendit muet permit au brigadier de continuer:
--Pendant que je maniais un fleuret bien boutonné, celui du saltimbanque
était démoucheté...
Il s'arrêta pour rire faiblement, puis, il ajouta:
--Et je suis certain que le sacripant savait quelle arme il avait
en main... Dans sa colère d'avoir été vaincu au bâton, il m'a tout
gentiment assassiné.
--Et vous n'avez rien dit en vous sentant blessé?
--Baste! à quoi bon?
--Mais à faire arrêter le misérable!
--Ah! voilà qui m'aurait fait une belle jambe!
Tout épouvanté, je regardais avec stupéfaction cet homme si calme à
l'approche de la mort.
--Quand j'ai reçu l'atout, continua-t-il, j'ai compris que mon affaire
était dans le sac. Alors je me suis dit: Profitons-en!
--Profitons-en! répétai-je sans comprendre.
--Le plus difficile était pour moi que personne ne se doutât que j'étais
ratiboisé.
Encore une fois il se mit à rire.
--Hein! fit-il, avouez que vous, Henriette et Carambol, je vous ai
bien mis dedans avec l'histoire que je m'étais foulé la rate... Tout en
plaisantant, j'avais une rude peur, allez, dans ce moment-là... J'avais
le trac de ne pouvoir pas jouer ma comédie jusqu'au bout... Eh! eh! il
s'en est fallu de peu que je manque mon but. Sans vous, je n'aurais pu
arriver à venir mourir ici.
Il s'interrompit subitement, se souleva du sol sur ses poignets et
sembla écouter.
--N'avez-vous rien entendu? me demanda-t-il.
--Non, rien.
--La mort, qui vient, me fait sans doute tinter les oreilles... j'avais
cru entendre un cri de détresse.
De tout ce que venait de me dire Vernot, une phrase surtout était restée
dans mon cerveau éperdu. Que signifiait ce «Profitons-en» qu'il s'était
dit en se sentant blessé mortellement? Pourquoi avait-il joué cette
comédie sinistre de tromper sa fille?
J'en étais là de mes réflexions quand, à mon tour, je dressai l'oreille.
Un cri d'appel, affaibli par la distance, avait encore troublé le
silence de la nuit.
Était-ce que le sens de l'ouïe venait de s'émousser chez le mourant,
mais il ne fit pas attention à ce second cri.
Agenouillé près du malheureux, étendu sur le sol, je l'entendis qui
murmurait. Sa voix s'éteignait. Elle ne laissait plus arriver ses
paroles jusqu'à moi. Je me penchai vers lui pour l'écouter.
Le brigadier se parlait.
--Oui, soufflait-il, quand le gueusard m'a troué la peau, pas si bête
que de dire la vérité! Chacun se serait empressé autour de moi. Un
cortège de gens m'aurait porté sur mon lit où je serais mort une heure
après au vu et au su de tout le monde qui, le lendemain, se serait dit:
«Il a gobé cela dans son assaut»... et ma fille n'aurait rien eu après
moi.
Sa voix me sembla gaie quand, après une petite pause, il continua:
--Perdu pour perdu, c'était bien le vrai plan que ma mort profitât
à Henriette. Voilà pourquoi je n'ai soufflé mot... Demain, quand on
trouvera mon cadavre étendu ici, à mon poste, on mettra cela au compte
de Chauffard... Et, alors, la fille du brigadier Vernot, qu'on croira
mort au service, aura droit à la pension... Eh! allez donc! le tour sera
joué!
Inutile de vous dire que ces paroles venaient de m'expliquer le
«profitons-en» qui m'avait tant frappé quand il m'avait révélé sa
blessure.
Je le vis rassembler ses forces pour se mettre debout.
--Jeune homme, dit-il, aidez-moi à me relever et à m'appuyer sur cette
roche.
Tout en le soulevant, je fis une nouvelle tentative:
--Peut-être, monsieur Vernot, vous abusez-vous sur la gravité de votre
blessure... Des soins peuvent encore vous sauver. Laissez-moi vous
porter jusqu'à votre maison.
--Pas de ça! pas de ça! dit-il vivement. Vous gâteriez tout! Vous me
proposez de lâcher la partie quand j'ai gagné en main... Oui, et mon
gain sera une pension pour ma fille. Puisque je vous répète que je suis
un homme fichu, archi-fichu, autant que j'en tire avantage.
Quand, remis sur ses jambes, il se fut adossé à la roche:
--A présent, reprit-il, écoutez-moi... Et pas de sensiblerie bête!!!...
Vous allez me quitter.
--Y pensez-vous! m'écriai-je.
--Pas de sensiblerie bête! répéta-t-il.
Sans me donner le temps d'une nouvelle protestation, il continua:
--Vous avez votre fusil chargé, n'est-ce pas?
--Des deux coups.
--Bon! Vous allez donc détaler au pas de course, et, tout en fuyant,
vous ferez feu de vos deux coups. Mes hommes, qui sont postés à cinq
cents mètres d'ici, croiront que je suis aux prises avec Chauffard.
--Alors ils accourront à vous?
--Du tout! du tout! Ne vous souvient-il plus que je leur ait fait dire
par Epin qu'ils doivent rester à leur poste et attendre que je les
rejoigne?
Dans sa voix qui haletait, je crus pouvoir surprendre un accent de
satisfaction quand il ajouta:
--Quelle chance tout de même que je leur aie donné cette consigne-là!...
Ils ne viendront pas me déranger.
--Et puis? demandai-je après avoir un peu attendu.
--Et puis, c'est tout, dit-il.
Il se reprit aussitôt:
--Ah si! j'ai encore une chose à vous demander.
--Parlez.
--C'est, lorsque vous serez parti, de ne pas revenir sur vos pas... quoi
que vous entendiez... Est-ce convenu?...
Comme j'hésitais à répondre, il répéta:
--Vous savez? pas de sensiblerie bête!... Dites oui, je vous en supplie!
--C'est convenu! promis-je.
--Maintenant, ramassez mon fusil sur l'herbe et mettez-le-moi en main.
Quand j'eus obéi, il reprit d'une voix qui se hâtait:
--Dans dix minutes, le sang m'aura étouffé... Partez vite!... Que vos
deux coups de feu soient tirés dans les vingt premiers mètres de votre
fuite, là, tout près de moi.
Il s'arrêta, semblant chercher s'il oubliait quelque recommandation
dernière. Puis il me tendit la main et quand il eut saisi la mienne:
--Il ne me reste plus qu'un serment à vous réclamer... C'est un père qui
vous implore.
--Quel serment? demandai-je, comprenant que je ne devais rien refuser à
un mourant.
--Jurez-moi que d'aujourd'hui à un an, vous ne direz rien ni à ma fille
ni à personne de ce que vous avez appris et vu ce soir et que vous
laisserez Henriette croire à ma mort telle que la rapporteront les
événements.
--Je le jure!
Comme il l'avait dit, le sang commençait à l'étouffer. Ce fut avec
effort que, tout en me serrant la main, il put parvenir à prononcer ces
deux mots:
--Adieu!... Partez!
Pouvais-je hésiter, maintenant que j'avais tout compris? Non, n'est-ce
pas? Je pris donc ma course et, comme il m'avait été prescrit, avant
même d'être sorti du carrefour des Roches, je tirai les deux coups de
mon fusil.
Je n'avais pas franchi cinquante mètres que, derrière moi, retentit une
détonation.
Un instant, je restai cloué sur le sol par une douloureuse émotion. Mais
j'avais promis de ne pas revenir sur mes pas. Je repris mon élan dans
la direction de la maisonnette du brigadier qui, bientôt, au tournant du
bois dont je vous ai parlé, m'apparut avec une de ses fenêtres éclairée.
Une autre lumière, dans la salle d'en bas, me laissait apercevoir la
porte du logis toute béante.
Qui donc veillait dans cette demeure dont, à notre départ, les deux
habitants allaient se mettre au lit aussitôt la porte refermée derrière
Vernot et moi?
Immédiatement me revinrent au souvenir les deux cris de détresse que
j'avais entendus du carrefour des Roches et j'eus le pressentiment d'un
immense malheur.
J'activai ma course, l'oeil fixé sur cette double lueur de la maison.
Tout à coup un obstacle étendu sur la route se rencontra sous mes pas et
je roulai sur la chaussée. La nuit n'était pas si obscure qu'il me fût
impossible de me rendre compte, dès que je fus relevé, de la cause de ma
chute.
C'était le corps d'un homme.
Et quand je m'en fus approché, j'entendis une voix, que je reconnus
pour celle de Carambol, qui me dit, faible et saccadée par un hoquet
d'agonie:
--C'est vous, brigadier? Courez vite!... Henriette!... Le pendard m'a
logé son couteau dans la poitrine... Courez! courez!... Ne vous occupez
pas de moi... J'ai mon compte!... Pensez quelquefois à votre vieux
Carambol... Oh! oui, j'ai mon compte!... Adieu, brigad...
Le mot ne fut pas achevé et, sous ma main, qui cherchait à découvrir la
poitrine de l'invalide, je sentis le corps se raidir dans une dernière
convulsion.
Il n'y avait pas à m'attarder près du cadavre. Je me redressai en une
seconde et je repris ma course vers la maison où les dernières paroles
de Carambol m'avaient annoncé Henriette exposée à un danger.
Qui donc avait frappé l'invalide à mort? De quel «pendard» avait-il
voulu parler? N'était-ce pas le terrible contrebandier Chauffard qui,
pendant que Vernot l'attendait à l'affût, avait piqué droit sur la
maison du brigadier pour se venger, sur les siens, de l'ennemi acharné
qui ne lui laissait pas de trêve.
J'accusais Chauffard à tort. Car, lorsque je n'étais plus qu'à dix
mètres de la maison, la silhouette d'un homme qui sortait du logis
s'encadra en ombre dans la baie lumineuse de la porte grande ouverte.
Rien qu'aux contours de cette silhouette, je reconnus le misérable.
C'était le Tombeur-des-Crânes!
D'un bond, je franchis la moitié de la distance qui nous séparait pour
lui couper la retraite et, oubliant que mon fusil était déchargé, je
l'ajustai.
Pas un mot ne fut dit entre nous, Alfred avait compris que j'allais
le tuer comme un chien. Mon arme était à peine en joue, qu'il s'était
brusquement baissé, une main en terre, tout ramassé pour s'élancer sur
moi aussitôt le coup parti.
Le craquement de la batterie de mon fusil me rappela que j'étais
désarmé. Ce bruit avait été aussi entendu par Alfred. En un saut, il fut
sur moi, le couteau au poing. Mon fusil, que je pris des deux mains et
que j'opposai en travers à son élan ne lui permit pas de m'atteindre en
plein corps... Une de mes mains fut traversée par le couteau. Il recula
d'un pas pour s'élancer à nouveau, temps dont je me servis pour saisir
mon fusil par le canon: il était devenu une massue. Maintenant, j'étais
d'attaque.
Rien qu'à me voir brandir mon arme ainsi transformée, le
Tombeur-des-Crânes devina, comme on dit, que j'étais du bâtiment, et
qu'avec son seul couteau pour arriver à la parade, il allait se faire
assommer.
Il s'effaça d'un saut de côté et disparut dans les taillis qui bordaient
la route.
Mon plus pressé n'était pas de le poursuivre. Je m'élançai dans la
maisonnette dont, par prudence, je refermai la porte derrière moi.
* * * * *
La Godaille avait arrêté subitement son récit.
--Eh bien, monsieur Frédéric? dit vivement Gontran dont la curiosité
tendue s'accommodait peu de cette brusque interruption.
Frédéric Bazart se mit à rire.
--Je crois que c'est le vrai moment, monsieur Lambert, de vous dire: «La
route est belle!» débita-t-il.
Gontran le regarda sans comprendre.
--Oui, «la route est belle... On ne verse pas,» appuya la Godaille
expliquant sa plaisanterie. Je vous avouerai que, depuis que je parle,
mon gosier à eu le temps de se dessécher. Or, si on versait un peu... de
n'importe quoi... un grog, par exemple...
--Ah! mille pardons! fit Gontran qui alla chercher dans le buffet tout
ce qui était nécessaire à la confection d'un grog.
Et, quand il se fut désaltéré, La Godaille continua:
* * * * *
--Ce serait fièrement mentir, si je vous disais qu'après tous ces
tragiques événements, le sommeil, quand je fus étendu dans mon lit, vint
aussitôt me trouver. Je me tournai et retournai de longues heures durant
sur ma couche avant de m'endormir. Encore mon repos ne fut pas de longue
durée. Je fus réveillé par le vacarme des voix des habitants, qui, les
uns interrogeant, les autres répondant, se tenaient rassemblés devant la
porte de l'auberge de Trudent.
Il était question des événements de la nuit qu'on connaissait par les
douaniers.
En un clin d'oeil, je fus habillé. Je descendis me mêler aux villageois.
Dans le groupe où je me glissai, une commère était en train de dire:
--Cette fois, le pauvre brigadier Vernot a perdu la partie. On ne
peut pas avoir toujours le bon bout. Hier, il a triomphé du
Tombeur-des-Crânes; aujourd'hui c'est Chauffard qui lui a fait son
affaire... Et malheureusement, pour cette partie-là, le brigadier
ne peut pas demander sa revanche, comme il en a accordé une au
Tombeur-des-Crânes.
--Ah! à propos du Tombeur-des-Crânes, interrompit le facteur rural, il
faut croire qu'il aura eu peur d'être blagué dans le village pour sa
double défaite, car ce matin, à la pointe du jour, lui et les autres de
la troupe ont décampé... Ils en avaient le droit, du reste, car ils ont
payé Trudent rubis sur l'ongle.
--Mais qu'est-il donc arrivé au brigadier? demandai-je à mon voisin.
--Comment! vous ne savez pas le malheur de cette nuit?
--Je quitte mon lit à l'instant.
--M. Vernot a été tué par le contrebandier Chauffard... et à bout
portant, il faut le croire... car le cadavre avait au flanc une horrible
plaie d'arme à feu.
Je compris que le brigadier, en se lâchant son coup de fusil dans le
corps, avait appuyé le canon de son arme sur la piqûre du fleuret.
Les ravages de la balle avaient dû dénaturer la trace de la blessure
précédente.
Il était arrivé à son but, ce pauvre Vernot! car la commère, qui était
la femme d'un douanier, ce qui lui permettait de conter par le menu,
continua:
--Le brigadier a certainement reçu son atout dès le début, car mon
homme, qui était à son poste, m'a dit n'avoir entendu que trois coups
de fusil. Ça n'a pas été long, vous voyez? Mon homme et ses camarades
seraient bien venus à son secours, mais, par malheur, le brigadier leur
avait précisément donné la consigne de ne pas quitter leur affût.
Il y avait, parmi les péroreurs, un moraliste qui lâcha cette vérité
incontestable:
--Mieux vaut mourir à son poste pour le devoir, comme le brigadier, que
sur l'échafaud comme, tôt ou tard, nous verrons trépasser Chauffard...
On laisse ainsi un nom honorable à sa fille...
--Un nom honorable et une pension de l'Etat, appuya la commère.
Si épouvantable que soit un malheur qui vous frappe, la jalousie
trouvera toujours à mordre.
--C'est pourtant vrai que, ce matin, la fille Vernot s'est réveillée
rentière, dit une voix hargneuse.
A quoi la commère, pleine de compassion, répondit:
--Pour le moment, elle ne pense guère à la pension, la pauvrette! Elle
est à peu près folle de désespoir. Dame! la voilà seule au monde, à
cette heure! Personne pour la protéger... pas même le vieux Carambol,
qu'on a retrouvé mort d'un coup de couteau à quelque distance de la
maison.
Un assistant curieux posa cette question:
--Comment Carambol a-t-il été se faire tuer là où il n'avait que faire?
A quoi la femme du douanier répondit:
--A ce que m'a conté mon mari, le capitaine de douane qui est venu, ce
matin, faire l'enquête, a, tout de suite, deviné ce qui s'est passé. En
entendant les trois coups de feu, l'invalide a compris qu'on attaquait
le brigadier et a voulu courir au secours de son bienfaiteur... La
preuve en est dans le fusil tout chargé qu'on a ramassé près de son
cadavre... Une jambe de bois n'empêche pas de viser juste, pas vrai?
Et, à ce jeu-là, Carambol était un malin... Donc il est parti pour le
carrefour des Roches, afin de...
--Oui, il est parti, mais en abandonnant la jeune fille confiée à sa
garde, interrompit l'auditeur hargneux.
--Il avait pris d'abord la précaution de bien clore la maison, car, ce
matin, l'enquête a trouvé la porte fermée à double tour et elle n'a
pu être ouverte qu'après que la clé eût été trouvée dans une poche du
défunt invalide.
Seul de tout mon groupe je savais la vérité; mais je me gardai bien de
rien démentir de tous ces commentaires sur les événements de la nuit.
Bien au contraire, j'appuyai en disant:
--A coup sûr, le capitaine de douane a deviné juste. Avant d'avoir pu
faire usage de son arme, Carambol, en courant au secours de Vernot, aura
été surpris par la bande de Chauffard. Ces gredins, qui venaient de tuer
le brigadier, n'ont pas voulu donner l'éveil par de nouveaux coups de
feu et ils l'ont tué d'un coup de couteau.
--Oui, la chose a dû se passer de la sorte, se répétèrent les péroreurs
en se séparant.
Bientôt tout ce que je viens de vous dire passa à l'état de vérité dans
le pays.
Pas l'ombre d'un soupçon ne plana sur Alfred. Nul, dans le village,
ne se douta que ce chenapan était le véritable assassin de Vernot. Les
rares fois qu'on parla du saltimbanque, ce fut pour en rire en disant:
--N'empêche qu'il s'était fait tomber par le pauvre Vernot, ce fameux
Tombeur-des-Crânes.
Et on échangeait des plaisanteries sur le coup de bâton vigoureux dont
le brigadier lui avait caressé l'occiput, mais, je le répète, sans
que jamais un mot mêlât le saltimbanque au drame qui s'était passé.
Le départ précipité de la troupe, qui avait d'abord annoncé devoir
séjourner plusieurs jours à Montrel, trouvait même une explication des
plus simples. Le Tombeur-des-Crânes avait fui par peur d'être tourné en
ridicule.
Puis le temps s'écoula.
Six semaines plus tard, Henriette obtint la pension et la voix publique
trouva que ce n'était que juste.
Un seul homme, après moi, aurait pu démentir la fable adoptée sur la
mort du brigadier, c'était Chauffard.
Mais, trois jours après le trépas de Vernot, le terrible contrebandier,
dans une rencontre avec la douane, se fit tuer net d'un coup de
carabine... ce qui lui évita de monter sur l'échafaud.
Comme l'avait annoncé le médecin, mon oncle se rétablit.
Son premier soin fut de faire repasser en Belgique la meute dont j'avais
pris soin tant qu'il n'avait pu se retrouver sur pied.
La leçon, au lieu de lui profiter, ne le fit pas renoncer à la
contrebande. Un mois plus tard, les habitants de Montrel furent très
surpris de voir, au grand matin, une trentaine de chiens, tous avec un
collier rempli de dentelles, rôder autour de la maison du Père aux Écus.
Après avoir franchi la frontière, que la mort de Vernot laissait un
peu moins bien surveillée, les chiens étaient accourus au chenil où ils
allaient être si bien fêtés.
Par malheur, ils en avaient trouvé fermée l'entrée secrète. Si mon oncle
n'avait pas été là pour leur ouvrir, c'était que, deux heures avant
l'arrivée de la meute, et sans qu'il eût le temps d'appeler au secours,
il avait été tué par une seconde attaque d'apoplexie.
Il faut supposer que les habitants de Montrel étaient tous un peu
contrebandiers, car, de toute cette dentelle, que les chiens errants
promenèrent dans le village, pas un fifrelin ne tomba dans les mains des
douaniers.
Pendant le mois écoulé entre la mort du brigadier et celle du Père aux
Écus, j'allai vingt fois rendre visite à Henriette pour laquelle je
m'étais pris d'une affection de frère.
Quand ma mère, à qui j'avais appris le décès de mon oncle, m'enjoignit
par lettre de revenir à Lille, j'allai faire mes adieux à la fille du
brigadier. Je la trouvai en train de boucler ses malles. Le matin même,
elle avait traité avec un acquéreur de sa maison. Vingt-quatre heures
après mon départ, elle devait quitter le pays pour venir retrouver, à
Paris, une soeur de sa mère.
Notre séparation fut des plus tristes. Malgré l'engagement réciproque
que nous avions pris de nous écrire, je perdis toute nouvelle
d'Henriette. Les deux ou trois lettres qu'elle m'écrivit,--c'est elle
qui me l'a appris tout à l'heure quand la visite de M. Cabillaud, vous
redemandant son fils, nous tenait prisonniers dans la cuisine,--ces
lettres, dis-je, ne me parvinrent pas, par cette raison que ma mère,
chez qui elles m'étaient adressées, les ouvrit et les lut. Croyant à
une amourette qu'il était bon d'étouffer, elle jugea utile de ne pas
souffler mot de ces lettres. De là vient donc que, depuis mon départ de
Montrel, c'est, aujourd'hui, chez vous, pour la première fois après deux
ans écoulés, que je me suis retrouvé en présence d'Henriette.
Oui, deux ans déjà! et je crois qu'il y a tout au plus deux mois que
j'ai quitté Montrel. Il me semble encore voir et entendre Trudent,
lorsque j'entrai dans son auberge pour lui faire mes adieux.
Il était cramoisi de fureur.
--Vous connaissiez mon valet, cet Auvergnat ivrogne? me demanda-t-il à
brûle-pourpoint.
--Oui, le nommé Craquefer qui servait du vinaigre pour du vin à vos
clients... Eh bien?
--Eh bien! j'ai flanqué à la porte cet exécrable pochard... Savez-vous
ce qu'il m'avait encore fait?
--Non. Contez.
--Depuis quinze jours, mes pratiques me répétaient: «C'est drôle,
Trudent, comme votre vin empoisonne!» Je le flairai. C'était la vérité.
Les bouteilles se succédaient et toujours la même puanteur! C'était
d'autant plus étonnant que le vin que je garde pour ma propre
consommation n'avait aucune odeur, et pourtant, même marchand, même
année, pas même tonneau cependant. Ça m'intriguait ferme.
--Je le croîs.
--Si bien qu'à force de chercher, je finis par me dire: Si le vin que je
bois ne sent rien, tandis que celui de mon public sent mauvais, cela
ne peut provenir que de l'eau que je mets dans le tonneau destiné aux
clients.
--Bien raisonné! dis-je d'un ton calme qui ne pouvait effaroucher
Trudent sur l'aveu que sa colère contre l'Auverpin Craquefer avait
laissé échapper.
--Or, continua-t-il, comme je coupe mon vin avec l'eau de mon puits, je
la goûtai... Depuis mon baptême, c'était la première fois que je buvais
de l'eau. Vous comprenez que, pour ce liquide, je n'avais pas le palais
blasé.
--Le goût devait donc vous arriver dans toute sa saveur... Et quel a été
ce goût?
--Une infection!!!
--Alors?
--Alors j'ai pensé à curer mon puits.
La-dessus Trudent se croisa les bras, agita sa tête et repartit d'une
voix indignée:
--Devinez ce que j'ai trouvé dans mon puits?
--Je ne suis pas grand devineur. Dites-le-moi.
Rien ne saurait rendre l'organe furibond avec lequel l'aubergiste
exaspéré me hurla:
--Un chien crevé!!!... Il devait être là dedans depuis un grand mois au
moins.
--Et vous accusez le charabia de vous avoir joué ce tour?
--Qui donc alors, si ce n'est ce sac à vin dont l'ivrognerie n'en était
plus à compter ses exploits?... Il a eu beau nier, soutenir qu'il était
«innochent», ouste! je l'ai envoyé porter son «innochenche» ailleurs.
Du moment que l'Auvergnat était parti, je n'avais pas à plaider pour
lui. Quand j'eus quitté l'aubergiste, il me sembla entendre encore
retentir à mes oreilles la voix de la Belle-Flamande disant à son fils:
«Alfred, viens donc faire entendre raison à cette folle de Cydalise!»
Invitation d'où il était résulté pour la Fille du Soleil une danse des
mieux réussies. C'était donc la grande rousse qui, pour se venger comme
elle l'avait promis, après avoir pris à Alfred la clé du cadenas de la
caisse, avait jeté dans le puits l'animal que le Tombeur-des-Crânes,
le bec tout enfariné, avait été sur le point d'échanger contre les dix
mille francs offerts par le Père aux écus.
* * * * *
Sur ces derniers mots, la Godaille but ce qui restait de son grog et, en
reposant son verre sur la table, ajouta:
--Et quand j'aurai ajouté que deux mois après mon retour à Lille, ma
mère, toujours pour me dépayser, m'expédia à Paris, chez mon autre
oncle, l'entrepreneur Bazart, l'associé de la maison Camuflet et Bazart,
dont je suis l'héritier... après avoir été accusé d'être son assassin,
je vous aurai dit toute l'histoire de ma vie.
--Non, non! fit vivement Gontran.
--Pourquoi ce non?
--Parce que vous ne m'avez pas tout dit.
--Qu'ai-je donc oublié? demanda La Godaille en jouant la surprise.
--Vous avez omis justement de me renseigner sur le point qui m'intéresse
le plus.
--Bah! quel point?
--Ce qui vous arriva quand, après avoir lutté avec le Tombeur-des-Crânes
qui vous avait blessé à la main, vous entrâtes dans la maison de Vernot.
--Euh! euh! fit la Godaille avec hésitation, tenez-vous beaucoup à le
savoir?
Gontran comprit la délicatesse du sentiment qui rendait Frédéric Bazart
muet sur le point en question. Aussi, pour faire taire ce scrupule, il
s'empressa de dire:
--Je dois vous apprendre que, par Henriette elle-même, je sais ce qui
arriva.
--Eh bien, alors? fit La Godaille résistant toujours.
--Seulement je ne connais que le fait principal. Pour éviter à celle
que j'aime un récit trop pénible, je n'ai jamais voulu lui demander des
détails...
--Détails qu'elle ne connaît pas tous... car, aujourd'hui encore, elle
ignore que ce n'est pas Chauffard qui a tué son père et Carambol...
J'avais juré au brigadier de laisser Henriette croire à sa mort telle
que les événements la présenteraient... J'ai tenu mon serment.
Gontran revint donc à l'assaut:
--Ce sont ces détails, que je n'ai pas voulu entendre d'Henriette, que
je suis curieux d'apprendre par vous.
--Soit donc! dit La Godaille consentant enfin.
* * * * *
Et, tout aussitôt, reprenant son histoire à l'endroit voulu:
--Dès que le Tombeur-des-Crânes eut disparu, je pénétrai dans la
maisonnette dont, je vous l'ai dit, je refermai la porte derrière moi.
Elle était bien petite, cette demeure du brigadier! Une seule salle en
occupait tout le rez-de-chaussée. A l'étage au-dessus, deux chambres...
l'une occupée par Henriette... l'autre, un peu plus grande, où couchait
le père. Chaque soir, Carambol dressait son lit au rez-de-chaussée.
Quand j'entrai dans la salle d'en bas, éclairée par une lumière posée
sur la table, le premier objet qui frappa mon regard fut le lit de
l'invalide, simple lit de sangles qui ne supportait qu'un seul matelas.
Les couvertures et draps posés sur une chaise témoignaient que Carambol
n'avait pas encore achevé de préparer sa couche quand s'était produite
la cause qui avait fait au malheureux quitter le logis.
Dans l'émotion épouvantée qui me secouait à mon entrée en la maison,
deux détails qui, tout de suite, m'auraient appris l'horrible vérité,
échappèrent à mon attention.
Je fus surtout terrifié par le silence sinistre qui régnait en ce logis
d'où venait de sortir le Tombeur-des-Crânes.
--Henriette! appelai-je d'une voix que la peur étranglait dans ma gorge.
On ne répondit pas à mon appel.
Alors je pris la lumière sur la table et je m'engageai sur l'escalier.
A moitié de ma montée, je m'arrêtai, hésitant à poursuivre. Peut-être la
jeune fille croyait-elle au retour du misérable Alfred.
--Henriette! répétai-je pour la rassurer, c'est moi, La Godaille.
Toujours même silence.
Alors j'achevai de monter l'escalier qui m'amena à un petit palier sur
lequel s'ouvraient deux portes. J'en poussai une qui céda sous sa main.
C'était la chambre du brigadier.
Sur le lit était étalé le costume de chasse que portait Vernot, il y
avait à peine une heure, dans son assaut avec Alfred, et qu'il avait
retiré pour endosser l'uniforme avant de se rendre à son poste.
Je quittai vite cette chambre où ne devait plus revenir le brave soldat
et je frappai à l'autre porte du palier.
Personne ne répondit.
Devant ce silence effrayant, je n'hésitai plus à entrer dans la chambre
de la jeune fille.
Henriette, non plus vêtue qu'une femme surprise en son lit, était
étendue évanouie sur sa couche en désordre.
En une seconde, je devinai tout! Le misérable Tombeur-des-Crânes, usant
de la violence, l'avait rendue victime du dernier outrage.
J'eus peur que la jeune fille, en reprenant ses sens qui lui
ramèneraient le souvenir de son infortune, me trouvât devant elle.
Pour lui éviter de rougir en ma présence, je quittai précipitamment la
chambre et je redescendis en bas.
Pourquoi le Tombeur-des-Crânes était-il revenu rôder autour de la
maison? Comment avait-il su attirer sur la route le malheureux Carambol,
qui avait dû sortir de confiance, sans prendre son fusil que je voyais
sur la table, près de la lumière?
J'étais là, immobile, cherchant à reconstituer le drame, quand, là-haut,
la voix affaiblie de la jeune fille, revenue à elle, se fit entendre.
--Carambol! appelait-elle.
Un frisson me courut sur le corps. Elle ignorait donc le sort de
son vieil ami? Allais-je avoir à le lui apprendre? A tout hasard, je
répondis:
--Carambol n'est pas encore de retour, mademoiselle Henriette... Il m'a
envoyé pour garder la maison quand, tout à l'heure, je l'ai rencontré en
revenant, après avoir accompagné votre père... Voulez-vous que je monte?
Ignorant que, pendant son évanouissement, j'avais pénétré chez elle, la
jeune fille, pour me cacher le désordre de sa chambre qui était résulté
de la lutte, me répondit vivement:
--Non, ne montez pas. Je vous rejoins.
Et, tout aussitôt, je la vis apparaître, vêtue d'un peignoir, descendant
l'escalier.
Si grand effort qu'elle fît pour me dissimuler son accablement, elle
tremblait la fièvre, son pas chancelait. Elle s'approcha de la table
près de laquelle se trouvait un escabeau. Elle se laissa tomber sur ce
siège en me demandant:
--Quand vous l'avez rencontré, Carambol avait-il découvert de qui
venaient ces deux cris de souffrance qui ont retenti aux environs?
A ces mots, je me souvins des deux gémissements que le brigadier et moi
nous avions aussi entendus. Je cherchais une réponse à cette question
inattendue, quand Henriette me prit brusquement la main en s'écriant:
--Du sang! Vous êtes blessé!
Ma foi! je l'avais oublié, ce coup de couteau du Tombeur-des-Crânes! En
me le rappelant, Henriette réveilla soudainement ma fureur contre cet
homme et, sans réfléchir, je m'écriai:
--Oh! je le rattraperai, ce scélérat que je n'ai pu assommer à sa sortie
de cette maison!
J'aurais bien voulu ravaler mes paroles, mais il était trop tard:
Henriette s'était redressée, rouge de la pensée de son déshonneur,
attachant sur moi son regard désolé. D'une voix frémissante, elle me dit
lentement:
--Si vous avez vu sortir cet homme d'ici, alors vous savez tout.
Le courage me manqua pour répondre. J'attirai sous mes lèvres le front
d'Henriette et j'y déposai un baiser de frère. Au fond, c'était, à mon
insu, une réponse que comprit la jeune fille, car, sa fermeté factice
l'abandonnant, elle éclata en sanglots qui lui permirent à peine de
balbutier:
--Perdue! perdue!
Je profitai de l'égarement de son désespoir pour lui arracher peu à peu
le récit de ce qui s'était passé.
Les confidences de la jeune fille, jointes à tout ce que je savais de ce
qui avait précédé, me permirent alors de reconstituer le drame. Voici,
selon moi, les faits tels qu'ils devaient avoir eu lieu.
Soit pour reprendre ce chien perdu dont il lui était offert dix mille
francs et qu'il soupçonnait toujours le brigadier de lui avoir enlevé;
soit que, certain d'avoir touché en plein corps, il voulût savoir ce
qu'il allait advenir de celui qu'il avait traîtreusement blessé, le
Tombeur-des-Crânes, affolé par une haine furieuse, encore attisée par
sa double défaite devant le public, était accouru, derrière nous, à la
demeure de Vernot.
Peut-être qu'en voyant le brigadier partir pour aller à son poste il
l'eût assassiné si je n'eusse été là, faisant la conduite à Vernot.
Alors la haine avait fait place à la cupidité. Dix mille francs à palper
étaient une jolie fiche de consolation. Il avait donc pensé à reprendre
son chien dans cette maisonnette qui n'était plus gardée que par une
jeune fille et un invalide.
Trop prudent pour s'exposer à un coup de fusil comme celui dont il
avait été salué quand il était venu, la nuit précédente, rôder autour du
logis, il avait usé de ruse.
Carambol, après avoir soigneusement fermé porte et volets, comme le lui
avait recommandé le brigadier au départ, était en train de préparer son
lit dans la salle d'en bas quand, à vingt mètres de la maison, dans les
taillis, s'était élevé un long et désespéré cri d'appel.
Tout aussitôt, de sa chambre où elle se déshabillait, Henriette avait
demandé:
--As-tu entendu, Carambol?
L'invalide était un vieux renard au fait de bien des tours.
Dans sa carrière de douanier, il en avait tant et tant vu de grises,
qu'il eût rendu des points à saint Thomas.
--Connu! connu! ricana-t-il. Ne faites pas attention, ma petite
Henriette. Si Chauffard bat la campagne, c'est une frime pour attirer la
brigade par ici pendant qu'il fera sa trouée dans la direction du pavé
Lassaut. Connu! vous dis-je, archi-connu! J'y ai été pris dans le temps.
Il riait encore quand était parti le second appel, tant douloureux, que
la jeune fille émue avait repris:
--Mais si ce n'était pas une ruse?
Et, en pensant à moi:
--Qui sait si ce n'est pas M. La Godaille auquel il sera arrivé un
accident en revenant d'accompagner mon père?
Il m'avait pris à la bonne, le brave invalide. A mon nom, il fut
ébranlé.
--Ce serait tout de même bien possible, avoua-t-il.
Mais regimbant au souvenir de la consigne donnée par Vernot de bien
veiller sur sa fille:
--Je ne peux pas, pourtant, vous laisser seule, répliqua-t-il.
--Oh! c'est si près de la maison! Dix secondes te suffiront pour aller
et venir.
--Euh! euh! dix secondes! pas avec ma guibolle de bois, objecta
l'invalide dont la voix qui fléchissait indiqua à Henriette qu'il
fallait insister.
--Songe donc un peu! Si c'était M. la Godaille? appuya-t-elle.
--Allons! on y va! lâcha Carambol.
Comme l'avait dit Henriette, c'était tout près de la maison... si près
même que, par malheur, Carambol, croyant n'avoir pas à perdre la porte
de vue, négligea de la fermer. Il partit, laissant la lumière qui
brûlait sur la table.
J'en suis certain, le Tombeur-des-Crânes ne pensait pas à l'assassiner.
Il voulait le mettre dans l'impossibilité de regagner la maison. La
preuve en est dans un détail qui échappa le lendemain à l'enquête, quand
on releva le cadavre.
La jambe de bois était brisée!
On attribua cette rupture à la chute de l'invalide mortellement blessé.
Pour moi, il dut en être autrement. Je parierais que le
Tombeur-des-Crânes, accroupi dans un fossé de la route, sur le passage
de Carambol, bien au niveau du sol, a brisé la jambe de bois du coup
violent d'un gourdin qu'il s'était fait en arrachant un jeune arbre du
taillis. Cette sorte de massue, encore fraîche dans ses éclats, je l'ai
retrouvée le lendemain à dix mètres de l'endroit du crime.
L'idée de casser la jambe à Carambol était très adroite. C'était
immobiliser le brave homme sur place pendant tout le temps nécessaire au
Tombeur-des-Crânes pour visiter la maison à la recherche de son chien.
Pour ce qui est de la fin du drame, j'en suis réduit aux conjectures.
Carambol, malgré son âge, était encore un homme vigoureux. S'il manquait
par une jambe, il se rattrapait par des bras solides. Je suppose donc
que, dans sa chute, il sera tombé sur Alfred qu'il aura saisi de
ses mains de fer... Qui sait s'il ne l'étranglait pas!!! Alors le
Tombeur-des-Crânes aura demandé sa délivrance à son couteau.
Aussitôt libre, il s'élança vers la maison.
Pas plus qu'il n'avait projeté la mort de Carambol, je crois que le
misérable n'avait pensé à Henriette. Il comptait trouver le chien dans
la salle d'en bas ou dans les communs du jardin, et, après avoir visité
le rez-de-chaussée, il allait passer dans les dépendances extérieures
quand, au bruit de ses pas qu'il ne songeait pas à assourdir, Henriette,
croyant au retour de l'invalide, demanda d'en haut:
--Eh bien, Carambol, qu'était-ce, vieil ami?
A cette voix de la fille de son ennemi, la haine qu'il avait vouée au
brigadier se réveilla terrible et, dans son cerveau incendié, se dressa,
soudaine, furieuse, irrésistible, la pensée d'une atroce vengeance...
Vous savez le reste.
Voilà, je le répète, comment j'ai reconstruit le drame à l'aide de ce
que je savais et des confidences d'Henriette.
Je la vois encore, la pauvrette, lorsque, la tête cachée sur ma
poitrine, elle me fit, à grand'peine, le récit de la lutte où elle
avait succombé, s'affligeant moins sur elle que sur son père lorsqu'il
apprendrait la vérité.
--Pauvre père! pauvre père! sanglotait-elle.
Hélas! pouvais-je dire que celui pour qui elle redoutait une immense
douleur ne reviendrait jamais sous ce toit qui ne devait plus abriter
qu'elle seule?
Tout à coup elle me demanda:
--Où est donc Carambol?
Sa douleur lui avait accordé une trêve pour penser à son vieux
compagnon.
Alors, avec bien des ménagements, il me fallut lui apprendre la mort
de l'invalide, assassiné par celui qui avait été le bourreau de son
honneur.
A ce surcroît d'affliction qui attendrait, le lendemain, celui qu'elle
comptait revoir, elle répéta:
--Pauvre père! pauvre-père!
Une pensée me vint.
Ne se pouvait-il pas que le désespoir d'Henriette rendît nul l'espoir
emporté par Vernot que sa mort donnerait une pension à son enfant?
Il fallait que les événements justifiassent l'accusation contre le
contrebandier Chauffard en le faisant coupable de la mort du brigadier.
Un de plus encore n'ajouterait rien au compte de cet homme déjà six fois
meurtrier... Il était de toute nécessité de lui faire endosser aussi le
trépas de Carambol.
Je laissais impuni le véritable meurtrier, mais je devais ce sacrifice à
la réputation de la jeune fille.
Usant donc d'un subterfuge, je lui dis doucement:
--Il tient à vous de diminuer de moitié la douleur qui attend demain
votre père à son retour.
Et comme ses yeux, pleins de larmes, me regardaient sans comprendre,
j'ajoutai:
--Cachez-lui une partie de la vérité... Plus tard, vous lui apprendrez
ce qui vous regarde... Je sais qu'un obstacle s'oppose à ce que je
vous propose: c'est la mort de Carambol qu'il faudra expliquer à votre
père...
Sous ce prétexte de ménager Vernot qui, malheureusement, n'avait plus
besoin d'explications, j'amenai Henriette à un consentement qui, sans
qu'elle s'en doutât, assurait le secret de son malheur.
--Laissez-moi préparer les événements de telle sorte que l'assassinat de
Carambol ne soulève aucun soupçon qui remonte à vous.
Mon moyen fut bien simple. Quand j'eus fini par arracher le consentement
d'Henriette, j'enfermai la jeune fille à double tour dans la maison.
Puis j'allai glisser la clé dans une poche de l'invalide et, à côté du
cadavre, je plaçai son fusil que j'avais rapporté de la grande salle.
D'où il résulta que, le lendemain, l'enquête conclut que Carambol, après
avoir entendu les trois coups de fusil au carrefour des Roches, s'était
échappé du logis qu'il avait soigneusement refermé, pour courir au
secours du brigadier, et que, surpris par la bande de Chauffard, il
avait été tué avant d'avoir pu faire usage de son arme.
Au point du jour, Henriette apprit la mort de son père, tué, lui dit-on,
à son poste dans une attaque de Chauffard.
L'enquête avait expliqué le trépas de l'invalide. Le brigadier n'était
plus là pour l'aveu que voulait lui faire Henriette. La jeune fille
comprit que le mieux était de taire un secret qui n'était connu que de
moi.
--Et de moi à qui elle a tout dit, ajouta Gontran.
Ensuite, d'une voix triste:
--De vous, de moi... et du coupable, s'il vit encore.
A ces mots, La Godaille se redressa étincelant de colère et étendant
la main où se voyait la cicatrice du coup de couteau donné par le
Tombeur-des-Crânes:
--Oh! grinça-t-il, qu'il vive encore, le gueusard, et qu'il me tombe un
jour sous la coupe... Je ne vous dis que ça!!!
Il achevait quand reparut Henriette, arrivant de la mansarde où elle
avait été visiter sa malade.
Gontran prit entre ses mains la tête charmante de la gracieuse blonde
et, sur le front, il lui déposa un long et muet baiser.
Puis il la conduisit devant La Godaille.
--Monsieur Frédéric Bazart, dit-il, je vous demande d'être le témoin
d'Henriette que j'épouserai dans un mois.
V
A cette annonce de leur mariage à si prochaine date faite par son amant,
Henriette secoua la tête d'un air de doute et objecta en riant:
--Oh! oh! nous marier dans un mois... si ton oncle, M. Fraimoulu, ne
vient pas mettre son holà!
Ne pas croire que le jeune homme fût indépendant, c'était donner de
l'éperon à Gontran qui s'écria:
--Ah! c'est ainsi! Eh bien! pas plus tard que tout de suite, je vais
aller annoncer notre mariage à mon oncle, en lui donnant cet avis qu'il
flûtera à vouloir s'y opposer.
--Rappelle-toi le conseil de M. Cabillaud... Ton oncle, dans l'état où
l'a mis son domestique Pietro, ne se soucie peut-être pas de ta visite.
Tu vas le prendre dans un mauvais moment. A sa peau de tigre, il joint
probablement l'humeur de cet animal.
--Bah! bah! qui sait si mon oncle n'est pas de la nature des côtelettes
qui s'attendrissent après avoir été battues? répondit le jeune homme en
riant.
Il tendit la main à La Godaille qu'il croyait disposé à rester avec
Henriette jusqu'à son retour. Mais ce dernier s'empressa de dire:
--Je vous accompagne. Pendant que vous entrerez chez M. Fraimoulu, je
monterai à l'étage au-dessus faire ma visite à M. Grandvivier.
Et les deux jeunes gens partirent.
Arrivés à destination, c'est-à-dire au moment où, sur le palier de son
oncle, Gontran allait se séparer de La Godaille qui avait encore un
étage à monter, un souvenir revint au neveu de Fraimoulu en pensant à ce
nom de Cydalise que portait la cuisinière du magistrat.
--Regardez donc bien le cordon bleu de M. Grandvivier, conseilla-t-il à
Frédéric Bazart.
--Ah! oui, fit ce dernier; qui s'appelle aussi Cydalise comme la
saltimbanque? Vous me l'avez déjà dit en me demandant si les deux, par
hasard, n'en feraient pas qu'une... A quoi je vous ai répondu que la
cuisinière est brune, tandis que l'autre, la Fille du Soleil, était d'un
roux ardent.
--Une perruque ou une teinture ne peuvent-elles pas métamorphoser une
brune en rousse? Examinez toujours avec attention, insista Gontran.
--C'est convenu! dit la Godaille qui continua l'ascension de l'escalier,
pendant que Gontran sonnait chez son oncle.
La porte lui fut ouverte par un grand diable, à la face soigneusement
rasée, dont les traits immobiles donnaient à croire qu'il était porteur
d'une tête en bois. Raide comme un piquet, mais la voix mielleuse, il
demanda:
--Monsieur désire?
--Je veux voir mon oncle, M. Fraimoulu, répondit Gontran devinant qu'il
était en présence du remplaçant de Pietro.
--Mille pardons de ma demande! Je n'avais pas encore l'honneur de
connaître monsieur, débita le valet toujours gourmé.
Et, en refermant la porte derrière le jeune homme, il annonça:
--M. _de_ Fraimoulu est dans son cabinet de travail.
--_De_, se répéta Gontran étonné de la particule; est-ce que mon oncle
s'est découvert des parchemins depuis hier?
Il trouva Fraimoulu emmitouflé dans une ample robe de chambre, avachi
sur un large fauteuil tout garni d'oreillers qui lui soutenaient les
reins.
--Êtes-vous donc indisposé, cher oncle? s'écria hypocritement le neveu.
--Oh! à peine! Je me suis trouvé dans un courant d'air, déclara
négligemment Fraimoulu tout en faisant une grimace arrachée par la
douleur que lui avait occasionnée le tout petit mouvement du cou dont il
avait salué Gontran.
Puis, pour ne pas laisser la conversation s'appesantir sur son état
maladif, il demanda brusquement:
--Hein! tu as vu Hilarion?
--Qui appelez-vous Hilarion?
--Mon nouveau valet de chambre.
--Comment! vous avez congédié Pietro! un sujet qui promettait tant!
Est-ce que c'est lui qui, en ouvrant une fenêtre, vous a fait attraper
votre courant d'air?... Vrai! je le regrette, ce garçon... il avait une
certaine allure!
Fraimoulu avança une lèvre dédaigneuse.
--Oh! fit-il, comme allure, il n'approchait pas du grand air d'Hilarion!
As-tu remarqué son grand air? Comme on voit tout de suite qu'il n'a
jamais servi que la plus haute aristocratie!... Il sort de chez le duc
Riaco del Punaisiados, la plus illustre famille d'Espagne. Elle a le
droit de s'asseoir sur une marche du trône.
--Alors, encore une perle, votre Hilarion?
--Oui. Puisque je faisais tant que de remplacer Pietro, j'ai voulu
trouver tout de suite le plus-que-parfait. Alors, ce matin, après le
départ de Pietro...
--Mais pourquoi est-il parti, ce remarquable Auvergnat?
Pris de court, Fraimoulu répondit:
--Pietro a opté pour une place de précepteur des enfants dans une riche
famille anglaise.
--Pour en revenir à Hilarion? appuya le neveu sans sourciller au
mensonge de son oncle.
--J'ai voulu, te disais-je, aller au plus-que-parfait. Alors, ce matin,
j'ai envoyé mon portier au plus célèbre bureau de placement du
quartier Saint-Germain... un bureau où la haute noblesse se fournit
de domestiques. J'avais bien recommandé à mon portier de dire qu'on ne
m'expédiât que la crème du bureau.
--Et on vous a envoyé Hilarion?
--Dont les certificats attestent qu'il n'a jamais servi que sur les plus
hauts sommets de l'aristocratie: des princes, des ducs, des marquis.
--Et, après tant de nobles maîtres, Hilarion a consenti à entrer chez un
simple bourgeois comme vous?
--Il a commencé par se faire tirer un peu l'oreille. J'ai fini par le
décider en lui accordant deux légères concessions. La première, que ses
gages seraient doublés.
--La seconde?
--Oh! celle-là est une concession uniquement faite à l'amour-propre de
ce brave garçon n'ayant jamais servi que la noblesse.
--C'est?
--C'est que, entre nous, tout à fait dans l'intimité, je le laisserais
m'appeler baron. Tu comprends? Pour ce que ça me coûtait, j'ai donc
cédé.
Gontran avait tout écouté sans broncher. Pendant qu'il était en train de
s'amuser, il voulut se faire la bonne mesure.
--Oui, dit-il tout sérieux; mais avec votre incomparable Hilarion vous
n'allez que sur une jambe. Il vous manque encore une cuisinière, cet
illustre cordon bleu que vous prétendiez conquérir.
--Erreur! mon neveu!... Je l'ai, ce phénix de la casserole! Sache donc
que j'ai fait coup double! En même temps qu'un valet de chambre, j'avais
demandé une cuisinière. «Un monstre de talent auquel l'art culinaire
ait révélé tous ses secrets,» avais-je écrit au directeur du bureau de
placement pour bien lui désigner le sujet qu'il fallait m'envoyer.
--Et vous avez reçu votre monstre?
--Une heure après, il arrivait.
--Bien garanti monstre?
--Tout ce qu'il y a de plus monstre... et je dirai même garanti fort
spirituellement par le directeur du bureau de placement qui, dans son
bulletin d'envoi, m'a écrit: «Je crois ne pas mieux vous recommander
Pétronille qu'en vous disant qu'elle est restée vingt-trois ans chez
un curé.» Or, tu le sais; on a le bec difficile dans le clergé. On se
connaît en bons morceaux... Qui nous a transmis les recettes culinaires
du moyen âge, si ce n'est les moines? Grosse abbaye, bonne marmite, dit
un proverbe.
Et, tout superbe, Athanase Fraimoulu articula avec un sourire de
triomphe:
--Grâce au talent de Pétronille, je compte, avant peu, prendre ma
revanche de l'échec que m'a valu cette misérable Nadèje... Dès demain,
j'enverrai de nouvelles invitations.
Gontran crut devoir prêcher un tantinet la prudence à son oncle.
--A votre place, j'attendrais, conseilla-t-il doucement.
--Attendre quoi? fit Fraimoulu.
--Que Pétronille m'ait bien prouvé son prodigieux talent.
--Mais elle me l'a prouvé ce matin même à déjeuner.
--Ah! elle vous a fait un fin déjeuner?
--Fin? Non. Et c'est là son mérite... Elle m'a servi le plat le plus
simple, le plus vulgaire. Dame! tu comprends? Cette fille arrivait.
Elle a employé le premier ingrédient qu'elle avait sous la main. J'avais
faim. Elle était donc pressée. Je lui ai laissé la bride sur le cou sans
rien commander. Je l'attendais là... Elle ne m'a servi qu'un plat, mais
je m'en suis fourré jusque-là, par exemple!... Donc, qui sait faire
pareil régal d'un si modeste plat doit opérer des miracles quand elle
s'attaque aux savantes combinaisons de l'art.
Et Fraimoulu, plein d'enthousiasme, répéta en se passant la main sous le
menton:
--Oui, je m'en suis fourré jusque-là.
--Peut-on savoir quel est ce plat? demanda Gontran.
--Des haricots au lard... Hein! c'est bien simple, n'est-ce pas? mais ça
m'a suffi pour la juger.
Voulant toujours inviter à la prudence, Gontran secoua la tête en
disant:
--C'est juger bien vite! J'en suis pour ce que j'ai avancé tout à
l'heure; j'attendrais encore.
Cette méfiance de son neveu froissa Fraimoulu, qui prononça d'un ton
sec:
--J'ai une proposition à te faire, monsieur Saint-Thomas. Voici bientôt
six heures. Reste à dîner. Tu apprécieras par toi-même.
Ensuite, en appuyant:
--Et je suis de bonne foi en t'offrant l'épreuve, car, pas plus que toi,
je ne sais ce que Pétronille nous réserve pour dîner... Afin de mieux
asseoir mon jugement, je suis décidé, pendant plusieurs jours, à
lui laisser, comme je te le disais, la bride sur le cou... Voyons,
acceptes-tu?
Gontran pensa qu'il obtiendrait plus facilement de la bouche de son
oncle, quand elle serait pleine, le «Oui» à son mariage, qu'il venait
chercher.
--J'accepte, dit-il.
Le mot était à peine lâché que la pendule tinta six heures. Le sixième
coup vibrait encore quand la porte s'ouvrit. Sur le seuil apparut
Hilarion, toujours raide, qui prononça:
--Monsieur le baron est servi.
Après quoi, venant se placer derrière le fauteuil à roulettes sur lequel
ses membres trop caressés par Pietro forçaient Fraimoulu à rester cloué,
l'ancien valet du duc Riaco del Punaisiados ajouta:
--Si monsieur le baron le permet, j'aurai l'honneur de le rouler devant
son couvert.
--Faites, Hilarion, accorda Fraimoulu dont la figure radieuse
semblait dire à son neveu: Quelle perle! Comme il sent son faubourg
Saint-Germain!
Au milieu de la table se dressait un plat couvert, sur lequel l'oeil de
Fraimoulu s'attacha gloutonnement. Curieux de savoir le mets délicat que
Pétronille offrait à son appétit, il porta la main au couvercle qu'il
souleva.
--Encore! s'écria-t-il.
C'était une nouvelle platée de haricots au lard!
Gontran avait retenu son envie de rire. Il y eut dans sa voix l'accent
d'une conviction profonde quand il dit à son oncle un peu penaud:
--Réchauffés, les haricots sont meilleurs, à ce qu'on prétend.
--Au fait, fit Fraimoulu reprenant son aplomb, je ne suis pas fâché que
Pétronille ait pensé à nous en resservir. Tu vas vérifier si mon éloge
était exagéré. Seulement, ne t'en gave pas trop. Réserve ton appétit
pour les autres plats.
A cette recommandation, la voix respectueuse d'Hilarion fit entendre un
conseil.
--J'aurai l'honneur d'inviter monsieur le neveu de M. le baron à en
prendre sa suffisance, attendu que ce plat compose tout le dîner.
--Hein! fit Fraimoulu ahuri.
Mais croyant à quelque malentendu.
--Allez me chercher Pétronille, commanda-t-il.
Derrière Hilarion arriva une grande femme, à solide charpente, de noir
vêtue.
--Comptez-vous, ma fille, me servir perpétuellement des haricots?
demanda sèchement le maître.
La cuisinière ouvrit des yeux étonnés.
--Est-ce qu'on n'a pas dit à monsieur que je sortais de chez un curé?
débita-t-elle avec le plus pur accent picard.
--Oui, et où vous êtes restée pendant vingt-trois ans. C'est même pour
cela que je vous ai acceptée.
--Eh bien, alors? fit la fille croyant avoir tout dit.
--Qu'entendez-vous par votre «eh bien, alors?» Vous ne comptez pas
prétendre que votre curé n'a jamais mangé que des haricots?
--Pardonnez-moi.
--Pendant vingt-trois ans!!! s'exclama Fraimoulu.
--Oui, monsieur.
Et d'une voix pleine de componction, Pétronille poursuivit:
--Monsieur le curé n'avait pas un sou à lui... Tout passait à ses
pauvres... Alors il économisait sur son estomac. Et il serait mort de
faim sans quelques cultivateurs, de ses paroissiens, qui lui remontaient
ses provisions, au moment de la récolte.
--Et où était sa paroisse?
--A côté de Soissons.
--Mais s'il mangeait toujours des haricots, que se réservait-il pour ses
vendredis et son carême? objecta Fraimoulu.
--Encore des haricots... mais sans lard... Je ne lui jamais fait que des
haricots pendant vingt-trois ans.
--Bigre! Je l'entends d'ici, votre curé! s'écria Gontran émerveillé.
Mais, subitement, il resta la bouche béante, tout surpris de
l'occupation singulière à laquelle se livrait Hilarion pendant ce
dialogue sur les haricots.
Elle était, en effet, bien étrange, cette occupation d'Hilarion pendant
l'aveu de Pétronille qu'en vingt-trois ans passés au service de son curé
elle ne lui avait jamais cuisiné que des haricots.
Placé derrière le fauteuil de Fraimoulu, le valet, à l'aide d'un mètre
à ruban, mesurait la hauteur du dos, la largeur des épaules, la distance
de l'épaule au coude que lui offrait le torse du «baron», trop absorbé
par son interrogatoire de la cuisinière pour se douter du métrage dont
il était l'objet. Le résultat donné par cette série de mesures prises
était vraisemblablement du goût d'Hilarion, car il avait des petits
coups de tête approbateurs et quelque chose comme un sourire, faisant
grimacer sa face de bois, lui donnait l'air d'un casse-noisette suisse.
D'abord étonné, Gontran qui se rappela de quels coups de poing
l'Auvergnat Pietro avait endolori l'échine de son oncle, finit par
s'expliquer l'acte d'Hilarion.
--Il lui prend mesure d'un cataplasme, se dit-il.
Cependant, s'était élevée la voix sévère d'Athanase Fraimoulu, qui
demandait à Pétronille:
--Donc, ma fille, vous ne connaissez que les haricots au lard?
--Et sans lard, dit la cuisinière plaidant sa cause.
--Bref, vous n'avez jamais servi autre chose à votre curé?
--Je lui ai aussi servi sa messe.
Ce n'était vraiment pas assez pour justifier le titre de cordon bleu que
Fraimoulu voulait entendre ses futurs invités octroyer à sa cuisinière.
En conséquence, il tira de la poche de son gilet deux louis qu'il tendit
à Pétronille, en articulant à mots pesés:
--Voici vos huit jours, ma fille.
Puis, d'un geste grave et même majestueux, il montra la porte à
Pétronille qui se retira, la joie dans l'âme, en se disant:
--Nous ne sommes encore qu'au 6 du mois et j'ai reçu neuf fois mes huit
jours!!! Bon état! J'ai bien eu raison de quitter le balayage des rues.
Après ce congé donné, Fraimoulu était resté mélancolique, le regard
attaché sur le plat de haricots, seule ressource du dîner.
--Sapristi! ce n'est vraiment pas le quart d'heure pour lui parler de
mon mariage! pensa Gontran.
Encore une fois se fit entendre la voix respectueuse d'Hilarion.
--Oserai-je donner un conseil à M. le baron? demandait-elle.
Mais Fraimoulu était baron de si fraîche date et il avait telle
préoccupation de son déboire qu'il était bien excusable de ne pas
s'apercevoir qu'Hilarion s'adressait à lui.
--Monsieur le baron? répéta le valet pour appeler son attention.
--Eh! mon oncle, c'est vous le baron, cria le neveu en lui poussant le
coude.
--Voici deux étranges dîners que je t'offre, mon garçon, confessa
Fraimoulu secouant sa torpeur.
Puis, prenant feu soudainement:
--Oui, je le jure, cria-t-il, coûte que coûte, je saurai conquérir la
cuisinière qu'il me faut!
--Je n'en doute pas, mon oncle... Mais, pour le moment, je crois que
vous feriez bien d'écouter Hilarion, qui paraît avoir quelque chose à
vous proposer pour corser un peu notre dîner.
--Est-il vrai, Hilarion?
--J'aurai l'honneur de dire à monsieur le baron qu'il me souvient que,
dans un cas tout semblable, mon dernier maître, le noble duc Riaco del
Punaisiados, m'envoya chercher du petit salé chez le charcutier.
--Eh! eh! je goûterais volontiers de ce manger de duc! fit Gontran pour
tirer son oncle d'embarras.
--Faites, Hilarion, commanda le maître.
Hilarion partit, mais tout aussitôt il reparut en disant:
--Dans sa précipitation à s'en aller, Pétronille a emporté la clé de la
cuisine. J'aurai l'honneur de demander à M. le baron la permission
de laisser la porte entr'ouverte derrière moi, afin de m'éviter la
confusion douloureuse d'avoir à faire lever M. le baron pour venir
m'ouvrir à mon retour.
Et, certain que sa requête lui était accordée, Hilarion s'éloigna sans
attendre de réponse.
--Hum! quel serviteur! Crois-tu que, pour lui, j'ai eu la main heureuse?
Quel langage! quelle tenue! Et comme c'est un garçon débrouillard, à en
juger par son idée du petit salé!
--Et combien payez-vous ce phénomène?
--Deux cents francs par mois et mes vieux habits... En plus, un
supplément de trente francs parce qu'il parle l'indien! Que, demain,
il me plaise de visiter l'Inde dans ses coins les plus reculés, grâce à
Hilarion, je ne serais pas plus embarrassé pour me faire comprendre que
si j'étais sur le boulevard des Italiens!
--C'est là un point important, dont vous avez bien fait de tenir compte,
déclara gravement le neveu.
--En somme, il me revient pour ainsi dire à rien, une misère! Songes-y
donc! 230 francs par mois!
--Et vos vieux habits... que vous oubliez.
--Oh! pour ce qui est de ça, Hilarion n'aura pas grand profit, car j'use
mes effets jusqu'à la corde.
Et, aussi convaincu que satisfait, Athanase Fraimoulu répéta:
--Oui, j'ai eu la main heureuse avec Hilarion! Cela me console de mes
déboires avec Pietro, Nadèje et Pétronille.
Puis, renfourchant son dada:
--Mais, je te le répète, j'aurai ma cuisinière... une perle comme
Hilarion... les deux feront la paire... dussé-je aller la chercher au
bout du monde!
--Dans l'Inde, par exemple. Ce serait une occasion pour vous de rentrer
dans vos trente francs par mois pour l'Indien que parle Hilarion,
conseilla Gontran qui étouffait de son rire contenu.
Ensuite, après une courte pause:
--Dites donc, mon oncle? reprit le neveu.
--Quoi, cher ami?
--Vous me faites l'effet de vouloir aller chercher bien loin ce que vous
avez sous la main. Je connais, moi, une fameuse cuisinière qui n'est pas
bien loin d'ici... une vraie merveille.
--Tu connais une merveille, toi?
--Oui, qui s'appelle Cydalise.
--La cuisinière de mon locataire, M. Grandvivier?
--Elle-même. Ne vous souvient-il plus de notre dîner chez le magistrat?
Avez-vous oublié l'évanouissement de cette fille en plein salon,
évanouissement que le docteur Cabillaud père a expliqué par un état
nerveux que calmerait un repos de deux ou trois mois à la campagne?...
Ce serait pour vous une affaire d'un peu de patience à avoir. Puisque M.
Grandvivier, devant nous tous, a rendu sa liberté à Cydalise, pourquoi
ne pas manoeuvrer pour que ce cordon bleu émérite entre chez vous après
le rétablissement de sa santé?
Athanase Fraimoulu eut un sourire malin.
--J'y ai bien pensé, mon garçon, dit-il. Je t'avouerai même que mon
intention était, ce matin, à son départ, de guetter Cydalise pour lui
faire les plus brillantes offres.
--Qui vous en a empêché?
--Le docteur Cabillaud père.
--Il vous a dit du mal de Cydalise?
--Pas le moins du monde!... Ah! mon cher, on a bien raison de dire qu'il
faut s'attendre à tout avec les femmes! Tu sais que Cydalise, se sentant
malade, avait accepté la clef des champs que lui offrait M. Grandvivier?
Ce matin, proutt! le vent avait tourné, ce n'était plus cela, Cydalise
refusait de s'en aller. Quand Cabillaud père, qui redemandait son fils à
tout le monde...
--Il est aussi venu chez moi.
--Et pareillement chez moi où, je le reconnais, il est arrivé bien à
propos pour me soigner... du coup d'air que j'ai attrapé cette nuit...
--Pauvre oncle! gémit hypocritement le neveu qui semblait ne s'être pas
aperçu du petit arrêt de Fraimoulu avant de parler de son coup d'air.
L'oncle, pour ne pas le laisser insister sur le coup d'air en question,
reprit vivement:
--Pour en revenir à Cydalise, je te dirai donc que Cabillaud père, tout
en me prodiguant ses soins, m'a conté qu'avant d'entrer chez moi il
était monté chez M. Grandvivier pour s'informer de son fils disparu.
Tout naturellement il a demandé des nouvelles de Cydalise, qu'il avait
soignée la veille, en insistant sur la nécessité d'envoyer cette fille
respirer l'air des champs. Là-dessus, le magistrat lui a répondu: «Alors
tâchez de lui faire entendre raison, car, moi, j'y renonce!» Puis il a
appelé Cydalise qui, quoiqu'ait pu dire Cabillaud et malgré l'insistance
du juge à lui rendre sa liberté, a positivement refusé de quitter sa
place. «Et le plus étonnant, m'a dit Cabillaud, c'est que, tout en
refusant, Cydalise avait l'air de ne pas demander mieux que de s'en
aller.»
--Cydalise est sans doute dévouée à son maître, avança Gontran.
--Il faut croire aussi que la place est bonne chez