III

Sitôt que Gontran avait pu se débarrasser de Cabillaud père, la blonde

Henriette et La Godaille, que cette visite retenait prisonniers dans la

cuisine, avaient fait leur apparition dans la salle à manger, chacun son

plat à la main.

--A table! avait crié joyeusement la jeune femme.

Et, à belles dents, les jeunes gens avaient réparé le temps perdu. Bien

gai avait été ce repas où, d'un tacite et commun accord, il n'avait été

soufflé mot de ce passé, où figurait Henriette, dont La Godaille avait

entamé le récit.

L'aventure de l'oncle Fraimoulu, roué de coups par son domestique, fit

les frais de la conversation.

--Mon oncle métamorphosé en tigre, je voudrais bien voir cela! avança

Gontran.

--Garde-toi bien d'y aller! s'écria Henriette. Le conseil de M.

Cabillaud père est bon. Ta visite à ton oncle, en pareil moment,

froisserait son amour-propre.

--D'autant plus que le cher homme croyait avoir trouvé la perle des

cuisinières et le phénix des valets de chambre... et, de cette double

trouvaille, il n'est résulté pour lui qu'un tablier en pot-au-feu et une

raclée d'Auvergnat, dit Gontran.

Puis, en se rappelant un détail donné par Cabillaud père sur la

mésaventure de Fraimoulu, le jeune homme demanda:

--Mais pourquoi le charabia Pietro, en tambourinant ainsi la peau de mon

oncle, croyait-il, dans son ivresse, taper sur le dos de M. Camuflet?

La fin du déjeuner se passa, sans pouvoir trouver de solution, à

chercher le motif de cette singulière fantaisie d'ivrogne.

Enfin arriva le moment du café.

--Là! fit Henriette après avoir prestement vidé sa tasse, maintenant,

messieurs, je vous laisse faire la causette pendant que je vais monter

là-haut, dans les mansardes, faire ma visite à la mère Germot.

Et, s'adressant à La Godaille:

--Une pauvre vieille malade que je soigne, ajouta-t-elle.

Les deux jeunes gens comprirent que la gentille blonde, comme le matin,

voulait ne pas assister au récit d'une époque qui lui était pénible.

--Va, mignonne! dit Gontran.

Aussitôt que sa maîtresse fut partie, le jeune architecte se campa,

coudes sur table, en face de La Godaille et, tout curieux, prononça:

--Vous me disiez donc, monsieur Frédéric, que, quand Alfred, le fils de

la Belle-Flamande, ouvrit la caisse qui devait renfermer ce chien que le

Père aux écus voulait payer dix mille francs, il ne trouva qu'une bûche

entourée de chiffons.

Frédéric Bazart, autrement dit La Godaille, poursuivit donc:

--Je vivrais cent ans que toujours je me rappellerais l'expression de

férocité furieuse et de cupidité déçue qui convulsa la face d'Alfred

quand, se tournant vers moi, il me demanda:

--Ne m'avez-vous pas dit que, je ne sais pour quelle histoire de

vinaigre, le brigadier Vernot est revenu à l'auberge?

J'étais tellement saisi et par le coup de théâtre de la bûche et par

l'explosion de rage d'Alfred que, ne pouvant parler, je répondis par un

signe de tête.

--Alors c'est lui qui s'est emparé du chien, gronda le saltimbanque.

Sans un mot, nous laissant la caisse vide, il ouvrit la porte et

disparut.

J'étais resté tout ahuri, regardant encore l'issue par laquelle il

venait de sortir, quand je fus pour ainsi dire réveillé de cette sorte

d'engourdissement par la voix de mon oncle qui murmurait:

--Si c'était vraiment le brigadier!

Et dans la voix de mon parent il y avait un tel frémissement que moi,

qui ne le soupçonnais pas d'autre chose que de vouloir se venger de

l'aubergiste Trudent, j'attribuai cette émotion au déboire de l'occasion

perdue.

--Bah! fis-je, vous rattraperez Trudent un jour ou l'autre!

Il me regarda dans les yeux.

--Tu n'as donc rien compris? me demanda-t-il.

Je restai interdit, bouche ouverte. Compris quoi? Que voulait-il dire?

Ma physionomie, un peu idiote sans doute, arrêta probablement une

confidence sur les lèvres du Père aux écus, car sa voix changea de ton.

--Ce jeune homme va faire un mauvais coup, prononça-t-il en secouant la

tête.

Ce disant, je le vis se lever, étendre la main vers le râtelier aux

fusils et prendre une ce ces armes.

--Oui, répéta-t-il, il va faire un malheur.

Et il me mit le fusil dans la main en ajoutant cette phrase singulière:

--Il faut prévenir ce malheur.

Quoi! mon oncle croyait la vie de Vernot en péril et, pour conjurer une

catastrophe, pour empêcher un meurtre, il me fournissait un moyen de

tuer! Mon intelligence battait la breloque sans rien comprendre.

Il continua:

--Les deux canons sont chargés... Tu vas courir à la maison de Vernot.

Tu te mettras à l'affût pour voir arriver le jeune homme. S'il entre,

tu laisseras la dispute s'engager... Alors tu te présenteras comme pour

soutenir le brigadier.

--Bon! fis-je; mais pourquoi le fusil?

--Pour tirer.

--Sur qui? Sur Alfred attaquant Vernot?

--Non.

--Alors? sur le brigadier, m'écriai-je en tressautant d'horreur.

--Non, non, dit-il vivement; tout en défendant le brigadier, tu feindras

d'ajuster le jeune saltimbanque... Seulement, comme par un coup de

maladresse, tu tueras le chien si, par hasard, il se trouve dans la

salle du brigadier.

A cette chute inattendue, je me sentis la poitrine dégagée d'un poids

énorme. Mais à ma satisfaction succéda une surprise immense, qui me fit

m'écrier:

--Tuer un chien dont vous offriez tout à l'heure dix mille francs!!!

--Oh! ricana-t-il, je les offre aussi du chien mort... Vois, mon garçon,

si tu veux les gagner.

Notez que le Père aux écus me disait tout cela bien paisiblement,

avec ce bon flegme flamand qui ne s'émeut de rien. Mais sous ce calme

apparent couvait une émotion poignante qui brusquement lui incendia le

cerveau. Tout à coup je vis son visage se tirer, ses yeux s'agrandir

démesurés; il chancela sur ses jambes et finit par tomber dans mes bras

en prononçant ces mots inintelligibles:

--Les chiens!... la meute!... manger... seconde cave... cinq tonneaux...

manger! manger!

Il était frappé par une congestion cérébrale!

Mes cris firent accourir deux servantes, et pendant qu'on transportait

mon oncle sur son lit, un valet de la ferme sautait à cheval pour aller

chercher un médecin à une lieue de Montrel.

Il est inutile de vous dire que j'étais resté abasourdi. Tout se

confondait en ma tête: le brigadier, Alfred, les dix mille francs à

gagner d'un coup de fusil, et surtout les dernières paroles prononcées

par le Père aux écus au moment où le mal le terrassait.

Quand le médecin, arrivé au bout d'une heure, eut prodigué ses soins au

malade, qui n'avait pas repris ses sens, je l'interrogeai. Mon parent se

relèverait de cette attaque, mais de longues heures s'écouleraient

avant que son cerveau, complètement dégagé, lui rendît la raison et le

souvenir. Ce docteur connaissait à fond le tempérament de son malade.

Il s'étonna du coup qui avait abattu cet homme plus froid que l'orgeat,

plus apathique qu'un soliveau.

--A-t-il été surpris par quelque violente et soudaine contrariété? me

demanda-t-il.

--Pas que je sache, répondis-je prudemment.

Après le départ du médecin, j'étais inutile près du malade au chevet

duquel une servante, plus experte en ce cas que moi, s'était installée.

La nuit était avancée. Je crus que le sommeil m'arriverait facilement.

Sans même allumer de lumière, car un splendide clair de lune éclairait

le couloir, je gagnai ma chambre dont la fenêtre était restée ouverte.

Du fond de cette chambre obscure, je voyais se dresser devant moi, de

l'autre côté de la route, la façade de l'auberge de Trudent dont tous

les habitants devaient dormir, car aucune clarté n'apparaissait à ses

nombreuses croisées.

J'allais fermer la mienne lorsque, bien au loin, retentit un coup de

feu. Je tendais l'oreille, en attendant une seconde explosion, quand

m'arriva, dans la même direction, le bruit du pas d'un homme qui

accourait de mon côté à toute vitesse. En approchant du village, la

prudence conseilla probablement au coureur de modérer son allure, car

son pas se fit subitement moins bruyant et moins pressé. Bientôt je vis

apparaître un homme qui, se glissant le long de l'auberge, vint frapper

à la vitre d'une croisée du rez-de-chaussée. A ce signal, la fenêtre

lui fut immédiatement ouverte par une femme en toilette de nuit. L'homme

s'enleva à la force des poignets et escalada la croisée qui se referma

derrière lui.

Si promptement que se fût exécutée cette façon insolite de rentrer à

l'auberge, le clair de lune m'avait permis de reconnaître, dans l'homme,

le beau blond, Alfred, et, dans la femme qui avait ouvert, la grande

rousse, du nom le Cydalise, autrement dite, dans la troupe, la Fille du

Soleil.

D'où venait le gars à pareille heure? Était-ce sur lui qu'avait été tiré

le coup de feu? Il fallait le croire d'après le train de sa marche, au

retour, qui ressemblait diantrement à une fuite?

A ce point de l'histoire, Gontran interrompit le conteur.

--Pardon! dit-il, aviez-vous, à ce moment, oublié les paroles

incohérentes prononcées par le Père aux écus quand il avait perdu

connaissance entre vos bras?

--Bien au contraire, répondit La Godaille, elles me bourdonnaient encore

aux oreilles, mais toujours inintelligibles. Tant de faits s'étaient si

rapidement succédé pour moi que j'étais bien excusable d'avoir perdu un

sang-froid qui, du reste, dans cette solitude de ma chambre, commençait

à me revenir.

D'un geste de main, Gontran, tout curieux, invita Frédéric Bazart à

poursuivre.

--Oui, reprit La Godaille, ce coup de feu devait avoir été tiré sur

Alfred. Il avait été probablement rôder autour de la demeure de Vernot

qu'il accusait de lui avoir repris le chien blessé. Soit qu'il eût voulu

recouvrer sa bête par ruse, soit qu'il eût tenté d'exécuter la vengeance

qu'il couvait contre le brigadier, quelque tentative avortée lui avait

indubitablement valu ce coup de fusil.

Alors, par un revirement de ma pensée, j'oubliai le beau blond et ma

réflexion se rattacha au chien ou, pour mieux dire, à l'étrange conduite

de mon oncle qui, après avoir voulu acheter dix mille francs à Alfred

l'animal vivant, m'avait offert de me payer pareille somme si je tuais

la bête retombée au pouvoir du brigadier.

Je comprenais bien le premier cas, persuadé que j'étais que mon oncle,

pour se venger de l'aubergiste, achetait le moyen de faire pincer le

contrebandier Trudent.

Mais faire tuer la bête, c'est-à-dire donner dix mille francs pour

anéantir ce moyen de vengeance... Là, vrai, je ne comprenais plus!

Ce fut, précisément, en voulant m'expliquer cette contradiction que la

lumière se fit soudain en mon esprit.

Je sursautai, en me disant tout ébaubi:

--Mais c'est mon oncle lui-même qui est ce contrebandier que cherche

à découvrir Vernot!!! Des deux côtés, il voulait se tirer d'affaire...

soit en rachetant son chien de tête à Alfred qui le faisait chanter...

soit en supprimant par un coup de fusil, chez le brigadier, l'animal par

lequel ce dernier se serait fait conduire au chenil.

Alors, à ce mot de chenil, les dernières paroles du Père aux écus me

revinrent à la mémoire, mais, cette fois, parfaitement intelligibles.

C'était à lui qu'appartenait cette meute qui avait fait le coup de la

nuit dernière et cette meute devait être cachée dans quelque coin de la

vaste demeure.

En se sentant abattu par la congestion, la dernière pensée du Père aux

écus avait été pour ces animaux dont, seul, il connaissait la retraite

et qui, sans lui, allaient infailliblement mourir de faim.

Alors, bien imparfaitement à la vérité, il m'avait indiqué l'endroit du

chenil.

--Chiens! manger! seconde cave! cinq tonneaux! avait-il prononcé de sa

langue qui se paralysait.

Dès que j'eus compris le sens de ces mots, mon devoir était d'obéir à

l'ordre qu'il contenait.

Je sortis donc doucement de ma chambre pour passer dans celle de mon

oncle. Afin de procurer au malade cette fraîcheur recommandée par le

médecin, porte et croisée étaient restées ouvertes pour ménager un

courant d'air. Je n'eus donc qu'à avancer un peu la tête par la porte

pour juger de la situation. Le Père aux écus, devenu une masse inerte,

était tout raide étendu sur sa couche. La fille de ferme qui devait le

veiller, harassée par ses travaux de la journée, n'avait pu résister au

sommeil. Elle ronflait comme une bienheureuse, assise sur une chaise, au

pied du lit.

Pour moi, cette fille était seule à craindre, car, seule, elle pouvait

me surprendre dans l'expédition que j'allais tenter, attendu que nul

autre qu'elle, excepté le malade et moi, ne se trouvait dans la maison.

Quand le Père aux écus était en bonne santé, dans le but de défendre le

secret de la meute contre les curieux, il envoyait ses gens coucher à la

ferme et passait seul la nuit en sa vaste demeure.

Pleinement rassuré du côté de la dormeuse, je gagnai l'escalier de la

cave après avoir, au préalable, retourné dans ma chambre pour y prendre

une bougie. Je ne l'allumai qu'à mon arrivée dans la première cave. En

présentant la mèche à la flamme d'une allumette, un souvenir revint à

ma pensée. Dans la journée, quand, à la recherche de mon oncle, j'étais

descendu dans cette cave, je n'y avais trouvé personne, bien que je

fusse certain d'avoir entendu marcher. Mon oncle venait de disparaître

par cette issue secrète qu'il me fallait découvrir.

Découvrir! ce n'était plus tâche difficile, du moment qu'il m'avait

été parlé de ces cinq tonneaux que, à mon entrée dans la seconde cave,

j'aperçus gerbés le long du pied de voûte: trois en bas, les deux autres

superposés.

Quelque scellement dissimulé devait les retenir l'un à l'autre, car ils

résistèrent à mes efforts pour les ébranler et, à mon étonnement, l'idée

m'étant venue de les faire sonner sous mon doigt, je constatai qu'ils

étaient pleins... du moins quatre sur cinq, car celui du milieu de la

rangée du bas accusa le creux. J'eus bien vite découvert que le fond de

ce tonneau était mobile et se retirait comme un tampon.

A plat ventre, je me glissai dans ce tonneau au fond duquel la muraille

percée donnait entrée dans une autre cave. Et elle n'était pas seule,

car ce fut bien au loin qu'il me sembla entendre, très assourdi

pourtant, le bruit de la meute enragée de faim.

L'habitation du Père aux écus, je vous l'ai déjà dit, n'était que le

bien faible reste d'un vaste couvent qui avait été jadis démoli.

Mais ceux qui avaient renversé les bâtiments avaient ou oublié, ou,

pour s'éviter la peine de remblayer, jugé inutile d'effondrer les caves

situées sous les constructions renversées. Elles étaient donc restées en

toute leur étendue et, après tant d'années écoulées qui avaient emporté

ceux qui auraient pu s'en souvenir, mon oncle était resté seul à les

connaître.

Après deux autres caveaux traversés, j'arrivai dans celui où des

tonneaux étaient pleins d'abondantes provisions pour la nourriture des

chiens.

Derrière la dernière porte qui me restait à ouvrir, j'entendais les

rauques appels de la meute flairant qui leur apportait enfin à manger.

En une demi-heure, j'eus accompli ma tâche.

Quand je remontai de la cave, après avoir remis en l'état le tonneau qui

m'avait livré le passage, le jour était arrivé.

Je me rendis d'abord dans ma chambre. Je bouleversai mon lit pour

laisser croire que ma nuit avait été consacrée au sommeil, puis je

revins chez mon oncle, où je trouvai la servante réveillée.

--Il n'a pas plus bougé que notre auge à cochons, m'annonça cette fille

en parlant de son maître.

Je ne peux pas dire que j'avais grande affection pour ce parent que

je ne connaissais pas encore quarante-huit heures auparavant. Mais en

présence de cet homme que le mal rendait impuissant à se défendre contre

le danger qui le menaçait, je fus pris du désir ardent de le sauver.

--Il avait raison, pensai-je. Pour la sûreté de mon oncle, il faut

retrouver le chien ou le tuer, faute de pouvoir le reprendre.

Et, avec le sentiment bien net de la situation, j'ajoutai:

--Le plus pressé est de savoir si c'est Vernot qui a repincé l'animal au

saltimbanque... Donc, allons chez le brigadier.

En passant par le bureau de mon oncle, idée de donner à ma promenade

l'apparence d'un but de chasse, je me mis en bandoulière ce fusil que,

la veille, m'avait présenté le Père aux écus en m'annonçant que les deux

canons étaient chargés.

Au village, on est matinal et on y ouvre la bouche presque en même temps

que les yeux. En longeant l'auberge de Trudent, je pus voir, par une

fenêtre de la grande salle du rez-de-chaussée, les saltimbanques déjà

occupés à entonner le vin blanc.

La voix de la Belle-Flamande était en train de dire:

--J'ai dormi comme vingt pots... Et toi, Alfred?

--Je n'ai fait qu'un somme de neuf heures d'affilée, répondit le fils.

--Toi, mon bonhomme, tu mens! me dis-je en me rappelant le pas de course

du beau blond et sa rentrée à l'auberge par la fenêtre, au coup de deux

heures du matin.

A cent mètres sur la route, je trouvai, sur ma gauche, le sentier qui,

m'avait-on dit, conduisait à la demeure du brigadier. Je m'y engageai.

Cinq minutes après, au milieu d'une clairière, je vis se dresser

devant moi une maisonnette à un étage. Comme je passais devant la porte

ouverte, une voix sonore et amicale me cria:

--Bonne chasse, jeune homme!

C'était Vernot.

Il était encore tout sanglé dans son uniforme. A la poussière qui le

couvrait, il était facile de voir qu'il rentrait à l'instant d'une

expédition nocturne.

Au passage, il m'avait reconnu pour le neveu que le Père aux écus lut

avait présenté la veille, alors qu'il régalait de bière soldats et

brigadier.

Il arriva sur le pas de sa porte en me demandant:

--Voulez-vous que je vous rende la politesse que j'ai reçue, hier, de

votre oncle?

C'était mon entrée dans la place qu'il m'offrait. Aussi mon empressement

fut-il grand à répondre:

--Ce n'est pas de refus, monsieur Vernot.

Il s'effaça pour me livrer passage et je pénétrai dans la maisonnette où

je me trouvai subitement en présence d'une charmante jeune fille blonde.

--Henriette, je te présente le neveu de notre maire, annonça le

brigadier. Vite, mon enfant, ton meilleur faro.

Avant de m'asseoir, je retirai mon fusil de mon épaule et, comme je

cherchais un coin pour l'y placer, la jeune fille y porta la main pour

m'en débarrasser.

--Prenez garde, mademoiselle, il est chargé! m'écriai-je vivement.

Le brigadier se mit à rire.

--Oh! oh! fit-il, croyez bien, cher monsieur, que ma fille sait manier

un fusil... Et elle l'a prouvé pas plus tard que cette nuit.

Une voix un peu moqueuse se fit entendre à ce moment.

--Oui, disait-elle, mais elle a jeté sa poudre aux moineaux.

Je me retournai. C'était l'invalide Carambol qui entrait dans la maison.

Cependant mademoiselle Henriette avait disparu pour aller chercher

le faro offert par le brigadier. Pendant cette courte absence, Vernot

demanda vivement à l'invalide:

--Eh bien! vieux Carambol, qu'as-tu trouvé?

--A coup sûr, c'est bien sur un homme que mademoiselle Henriette a

tiré cette nuit... Les traces que j'ai relevées sont incontestables. Le

chenapan avait déjà franchi la haie du jardin quand votre fille a fait

feu.

--Que venait ici chercher cet homme? demanda Vernot devenu rêveur. En

admettant que ce fût un contrebandier qui voulait se venger de moi, il

devait savoir que mon service m'appelle la nuit hors de chez moi.

Et, cherchant à se rassurer:

--Rien ne dit qu'au lieu d'un homme, Henriette n'a pas eu affaire à un

animal malfaisant... un loup, par exemple, comme celui qui a été tué, il

y a trois jours, par des habitants de Reiseck... Peut-être même était-ce

un chien égaré de la meute qui, l'avant-dernière nuit, a franchi la

frontière.

--Heu! heu! lâcha Carambol en secouant la tête d'un air de doute, nous

avions, cette nuit, un trop beau clair de lune pour qu'on pût prendre un

chien pour un homme.

La conversation des deux hommes venait de me fournir le biais que je

cherchais pour parler du fameux chien de tête disparu. J'abondai donc

dans le sens de Vernot en avançant:

--Qui sait si ce n'est pas ce chien de tête de meute dont vous parliez

hier à mon oncle, monsieur Vernot, et que vous disiez avoir blessé à son

passage? L'animal rôde sans doute dans le pays, sans avoir encore été

recueilli.

--Oh! oh! recueilli, répéta Vernot avec ironie, il y a belle lurette que

l'animal a été ramassé... et par un malin encore... qui le soigne dans

un coin pour aller ensuite le revendre à son maître.

Il serra les poings avec rage.

--Non d'une pipe! jura-t-il, quand je pense que j'aurais pu mettre

la main dessus!... Ce n'est pas moi qui l'aurais rendu à son

propriétaire... ou plutôt, si; mais en lui rendant la bête je lui aurais

bien gentiment mis la main au collet, à ce gueux qui me fait droguer

depuis si longtemps.

La colère du brigadier me prouva combien Alfred était dans le faux en

supposant Vernot détenteur du chien. Mais, alors, qui donc avait

fait disparaître l'animal de la boîte? Je m'adressais d'autant plus

curieusement cette question que, tout à coup, je venais de me rappeler

que le bel Alfred, à l'auberge, avait refermé devant moi sa caisse au

cadenas et que, devant moi encore, au moment de livrer le chien à mon

oncle, je lui avais vu ouvrir le cadenas. Donc le vol ne pouvait avoir

été exécuté que par quelqu'un ayant eu, un instant, la clé en main.

Alors, pendant que je cherchais à deviner, dans l'entourage du beau

blond, quelle était cette personne, mon souvenir me retraça, comme si je

l'avais encore sous les yeux, la scène où, lorsque je conduisais Alfred

à mon oncle, était apparue à une fenêtre cette Cydalise, furieuse de

la raclée qu'elle venait de recevoir de son amant, qui avait crié au

brutal:

--Je me vengerai! sois-en certain, je me vengerai!

A ce souvenir, ma conviction se fit.

--C'est la grande rousse, c'est la Fille du Soleil qui lui a joué le

tour! pensai-je.

Cependant Henriette était revenue rapportant des verres et un cruchon

de bière. Après une première rasade, la conversation allait probablement

reprendre sur le coup de fusil tiré par la jeune fille pendant la nuit,

quand, soudain, Vernot tendit l'oreille.

--Tiens, le tambour! fit-il.

En effet, le son du tambour arrivait jusqu'à nous.

--Ce n'est pas la batterie qui appelle au feu, reprit le brigadier.

Au village, le tambour, ce moniteur de tout fait nouveau, a le don

d'exciter la curiosité de chacun.

--Si j'allais voir ce que veut cette peau d'âne? proposa Carambol.

--Oui, allez, vieil ami, accepta aussitôt Henriette.

Carambol gagna la porte, mais à son premier pas hors de la chaumière il

se retourna et revint sur ses pas en nous disant:

--Voici justement le tambourineur qui vient de notre côté, nous allons

l'interroger.

Nous n'eûmes pas besoin de l'interroger, car, en nous voyant tous les

quatre accourus sur la porte pour l'attendre au passage, l'homme cessa

son vacarme et se mit à débiter:

«Aujourd'hui, et par extraordinaire, la troupe de la Belle-Flamande

offrira une représentation aux habitants de Montrel, dans la grange de

l'auberge Trudent.

»A cette représentation, la Belle-Flamande, devant ce public d'élite,

mangera un lapin vivant et, pour le digérer, finira par l'exercice

des jeux étrusques.--Scène de ventriloquie par le vicomte de

Beaujunel.--Grande séance de seconde vue par la Fille du Soleil,

endormie par le fameux docteur Barnetti, dont je crois inutile de faire

ici l'éloge.»

Sur ce, le saltimbanque exécuta un roulement destiné, sans aucun doute,

à mieux appeler l'attention sur la seconde partie de son annonce, et

continua:

«La représentation sera terminée par M. Alfred, dit le

Tombeur-des-Crânes, qui offre de tenir l'assaut contre tout amateur qui

lui fera l'honneur de le provoquer soit au fleuret, soit au sabre ou

au bâton. Une somme de vingt francs sera comptée à l'amateur qui aura

touché le Tombeur-des-Crânes.»

Nouveau roulement de tambour que le crieur fit suivre de ces mots

hurlés:

--Qu'on se le dise!

Après quoi, il se préparait à reprendre sa marche en tambourinant de

plus belle, quand il fut arrêté par Vernot qui demanda:

--Votre Tombeur-des-Crânes, n'est-ce pas un grand blond à longues

moustaches?

--Oui, fit le tambour.

--Alors, dites-lui que le brigadier de douane Vernot accepte son défi.

Et, se tournant vers sa fille:

--Voilà une jolie occasion pour moi de t'offrir un bonnet qui ne

reviendra pas cher, ajouta-t-il avec une gaieté moqueuse, prouvant qu'il

regardait le prix de vingt francs comme déjà empoché par lui.

Il n'y avait, dans cette future lutte courtoise, rien dont on pût

s'effrayer et, pourtant, malgré moi, un pressentiment me fit frissonner

de peur. Il me sembla que Vernot allait de lui-même au-devant d'une

catastrophe.

--Ce n'est pas sérieux, brigadier, n'est-ce pas? m'écriai-je.

--Pourquoi non? dit-il en riant. Qu'est-je que je risque?... De gagner

vingt francs. Cela vaut la peine que je m'assure si, depuis ma sortie du

régiment, je ne me suis pas trop rouillé... Car il faut vous dire que,

avant d'entrer dans les douanes, j'étais «provost» d'armes au 3° de

ligne.

--Et un rude «provost» encore! appuya Carambol.

--Ensuite, continua Vernot, je ne serais pas fâché de donner une leçon

à ce jeune louveteau qui s'est avisé hier de m'appeler «méchant gabelou»

et de me faire les grosses dents.

Cela dit, il rentra dans la maison en ajoutant avec un petit bâillement

étouffé:

--Après ma nuit passée dehors, vous me pardonnerez si je vous quitte

pour aller dormir.

Et il se mit à monter l'escalier qui conduisait à sa chambre à coucher

en me disant encore:

--Vrai! ça me fera plaisir d'administrer sa leçon à ce blanc-bec!

Son pas, qui s'entendait au-dessus de nos têtes, résonna quelques

minutes; puis le silence se fit, preuve que le brigadier venait de

s'étendre sur son lit.

--Je vais aller arroser nos légumes, annonça Carambol, qui partit, me

laissant seul avec la jeune fille.

Comme bien des femmes, dans le Nord, Henriette faisait de la dentelle.

Je la suivis près de la fenêtre où était installé son tambour à canevas,

et pendant qu'elle maniait ses bobines et ses épingles, nous causâmes.

Ah! le bon et bien innocent bavardage qui dura plus de deux heures! Elle

me parla de son enfance, de sa mère perdue quand elle avait dix ans,

de sa vie heureuse près de son père dont elle me vanta la bonté et,

surtout, le courage... courage qui, parfois, la faisait trembler, car il

allait jusqu'à la témérité.

Puis, à son tour, elle m'interrogea. Pourquoi avais-je quitté ma

famille? Qu'étais-je venu faire en ce village perdu? Que savais-je

faire.

Ma foi! je fus franc. J'avouai qu'en fait d'état je ne savais que

baguenauder; que ma mère m'avait envoyé à Montrel pour me dépayser,

pour me soustraire à ces mauvaises connaissances de bas étage parmi

lesquelles j'avais déjà acquis une notoriété qui m'avait valu le

sobriquet de La Godaille.

Après tous ces aveux, elle me regarda de ses deux grands yeux doux,

pleins d'une anxiété qu'elle n'osait exprimer. Je compris sa pensée.

--Oui, La Godaille, repris-je, mais La Godaille qui n'a jamais eu une

mauvaise action ni un fait d'improbité à se reprocher.

--Alors il faut toujours rester ce La Godaille-là, me dit-elle avec le

sourire revenu sur ses lèvres.

Oh! oui, le bon et innocent bavardage! Ce qui me força de l'interrompre

fut le souvenir de mon oncle que je délaissais sur son lit de

souffrance.

--Courez vite près de votre malade! me dit Henriette en me congédiant,

aussitôt que je lui eus appris le mal qui avait abattu le Père aux écus.

Je revins donc à la hâte chez mon oncle. Ce fut en entrant dans sa

maison que je m'aperçus d'un oubli.

--J'ai laissé mon fusil chez Vernot, me dis-je.

A mon arrivée, je trouvai le médecin au chevet de son client.

--Toujours en prostration; mais il ne tardera pas à reprendre

connaissance, m'annonça-t-il.

Il avait dit vrai. Dans la journée, comme j'avais pris mon tour de garde

près du malade, il me sembla voir une lueur d'intelligence s'allumer

dans ses yeux. Ses lèvres s'agitèrent, tentant de prononcer des mots que

sa langue paralysée refusait d'articuler. Je devinai qu'elle devait être

la première pensée surgie en son cerveau qui se dégageait.

--Ne vous inquiétez pas, mon oncle, lui dis-je: j'ai pris soin de

la meute et je continuerai à m'en occuper jusqu'à votre parfait

rétablissement.

Son regard s'attacha sur moi plein de reconnaissance, puis il s'éteignit

et redevint morne. Mon oncle était retombé dans sa prostration.

Elle était bien profonde, cette prostration, car sur la fin du jour,

elle ne put être secouée par le vacarme qui se faisait sous les fenêtres

de la maison. Tout le village s'était réuni devant l'auberge de Trudent.

La représentation promettait d'être fructueuse, car la nouvelle s'était

répandue que le défi du Tombeur-des-Crânes avait été relevé par le

brigadier.

Sur un tonneau dressé devant la porte de l'auberge s'était juché

le pitre qui, pendant la représentation, devait être le vicomte de

Beaujunel. Il tambourinait à tour de bras, s'interrompant de temps à

autre pour hurler son boniment en dernière invite à ceux qui hésitaient

encore.

Enfin la porte fut ouverte à la foule qui pénétra chez Trudent.

Pourquoi n'aurais-je pas assisté à cette représentation? Une servante

pouvait tenir vingt fois mieux ma place auprès du malade. J'installai

donc une fille de ferme à mon poste et je filai sans tarder.

Dès que j'eus mis le pied sur la route, j'aperçus Vernot qui arrivait,

sa fille au bras, suivi de l'invalide Carambol. Ne voulant pas faire

apparaître son uniforme sur les tréteaux où il allait monter, il était

vêtu d'un costume de chasse.

J'allai au-devant de lui.

--Est-ce que ça tient toujours, brigadier? demandai-je en serrant la

main qu'il m'avait tendue.

--Plus que jamais! Henriette m'arracherait les yeux si je ne lui gagnais

pas le bonnet que je lui ai promis, me répondit-il en riant.

--Le défi du Tombeur-des-Crânes comporte le fleuret, le sabre ou le

bâton... Qu'avez-vous choisi?

--Oh! peu m'importe! je laisserai le choix au gringalet.

--Fichtre! fis-je, surpris par cette assurance.

--Mais oui. Vous verrez. Je sais agréablement patiner tous ces

outils-là.

--Alors, entrons, proposai-je.

--C'est-à-dire que ma fille et Carambol vont entrer avec vous... Quant

à moi, qui ne me soucie pas de voir dévorer des lapins vivants ou

d'entendre un monsieur parler du ventre, j'attendrai jusqu'au moment

voulu en fumant ma pipe sur la route.

Était-ce à cause de la fille? Je ne sais, mais je m'étais pris de

sympathie pour le père.

--Voulez-vous que je vous tienne compagnie? demandai-je.

--J'accepte, dit-il.

Henriette et l'invalide entrèrent chez Trudent. Je restai seul avec le

brigadier.

La conquête d'une cuisinière II Le tombeur-des-crânes · 第 7 / 32 题