II

Héloïse n'avait pourtant pas tout à fait tort et, sur un point, elle

avait supposé juste.

Non, M. de Walhofer n'était pas monté à son cercle comme il l'avait

annoncé à Gustave, qui allait reconduire à leur porte Ducanif et

Camuflet.

--A coup sûr, c'est Camuflet que le docteur ramènera le dernier chez

lui... J'ai le temps d'arriver avant eux, s'était-il dit en regardant le

groupe s'éloigner.

Alors il avait pris sa course et, en quelques minutes, il avait atteint

la rue Méhul. Au pied de la maison de Camuflet, il avait lancé deux

longs et stridents coups de sifflet. Puis, allant se poster près de la

porte cochère, il avait attendu la personne que son signal allait faire

sortir de la maison.

Au lieu que la porte s'ouvrît, un petit _psitt_, tout prudent, se fit

entendre à travers les volutes des panneaux en fonte qui décoraient

chaque battant de la porte cochère.

Le baron, à ce _psitt_, vint se coller à la porte et s'adressant à la

personne qui, de derrière le panneau, l'appelait ainsi, il demanda:

--Pourquoi ne sors-tu pas?

--Pas moyen, fiston... Moi et les autres, depuis deux jours, nous sommes

à couteaux tirés avec ces canailles de concierges qui prétendent que

nous avons inondé leur escalier... On est presque à se manger le nez...

Je leur demanderais le cordon, que ces empotés feraient semblant de

dormir comme des loirs et que, demain, ils conteraient la chose à

Camuflet... car je crois qu'ils sont passés à son bord, les sagouins!

Et la voix qui disait cela ajouta hargneusement:

--Ah! si je connaissais le galapiat qui, avec son inondation, nous a

flanqué les pipelets à dos!!!

Le baron n'avait pas le temps d'écouter ces doléances. Il alla au plus

pressé en demandant:

--As-tu l'argent?

--Non, je ne l'aurai que demain. Alors, tout de suite, je te le porterai

chez toi, là-bas, au Marais.

--J'y compte, dit vivement le baron pressé de s'éloigner, car, dans le

silence de la nuit, il entendait résonner sur la dalle du trottoir des

pas qui se rapprochaient.

--C'est Gustave et Camuflet qui arrivent, pensa-t-il en franchissant la

rue d'un bond pour aller se blottir dans l'ombre d'un porche voisin.

C'était bien, en effet, le docteur ramenant à sa porte l'homme aux trois

belles-mères.

Il y eut échange de poignées de main, puis on se sépara sur cette

dernière phrase dite par Gustave au moment où Camuflet franchissait la

porte qui venait de s'ouvrir à son coup de sonnette:

--Dormez bien... Je vais en faire autant, car je gagne tout droit mon

lit.

Aussi le baron, qui avait entendu ces adieux, fut-il fort étonné de voir

le docteur, quand il fut seul, remonter la rue Méhul.

--Mais ce n'est pas du tout la route de son lit, se dit-il.

Et, quittant sa retraite, il prit curieusement la piste du jeune

médecin.

Ce dernier marchait d'un pas sec et pressé qui, claquant sur le granit

du trottoir, l'empêchait d'entendre la marche de celui qui le suivait.

Minuit, qui allait tinter, rendait rares les boutiques encore ouvertes.

Sur sa route, Gustave rencontra un magasin d'épicerie dont les employés

étaient en train de mettre les volets, dans lequel il entra.

Walhofer arriva à temps pour pouvoir, à travers une travée de la

devanture non encore fermée, plonger son regard dans le magasin, où

il vit un garçon servir au client retardataire l'engin d'éclairage

vulgairement appelé rat-de-cave.

Du coup, le baron resta penaud. Cet achat dénotait simplement la

précaution d'un homme qui, rentrant chez lui après minuit, s'attend à

trouver éteint le gaz de l'escalier et qui ne veut pas se casser le nez

dans l'obscurité.

--Quoi! pensa le baron surpris, il a fait un tel détour pour acheter

un rat-de-cave qu'il eût trouvé chez dix épiciers encore ouverts sur sa

route!

L'étonnement de Walhofer s'amoindrit à la vue de la direction prise par

Gustave en sortant de la boutique.

--Décidément, il tourne le dos à son lit et ce n'est pas pour s'éclairer

dans son escalier qu'il a fait cette acquisition, se dit-il en reprenant

la piste du médecin.

Bientôt le docteur atteignit la rue de Rivoli qu'il suivit dans la

direction des Champs-Elysées.

A cette heure avancée, beaucoup de fiacres, dont la remise était située

à Passy, remontaient à vide les Champs-Elysées.

En trois bonds, Walhofer fut derrière une de ces voitures que son cocher

venait d'arrêter sur un signe de Gustave. Ainsi caché, le baron tendit

l'oreille au dialogue entamé entre le docteur et le cocher.

--C'est pour aller du côté de mon remisage, pas vrai, bourgeois?

demandait l'automédon avant d'accepter son voyageur, car, si près de son

lit, il ne tenait pas à rentrer dans Paris.

--Pour aller à Billancourt, annonça le médecin.

--Oh! alors, ça peut encore se tirer. J'en serai quitte pour faire

attendre mon traversin un petit quart d'heure.

--Non, non, fit vivement Gustave. Une fois à Billancourt, il faudra

m'attendre pour me ramener au boulevard Poissonnière.

--Si c'est ça, impossible, bourgeois. La journée a été rude, voyez-vous.

Homme et cheval ont besoin de repos... Impossible, je vous le répète,

bourgeois...

--Dix francs de l'heure! articula Gustave.

Le cocher, qui avait déjà le fouet levé pour faire partir sa bête,

arrêta son geste.

--Et combien d'heures? demanda-t-il.

--Deux, trois... je ne saurais préciser le temps que me prendra

l'accouchement que je vais faire à Billancourt.

Etaient-ce les dix francs de l'heure promis? Fut-ce la galanterie qui

plaida dans le coeur du cocher? Toujours est-il qu'il s'écria:

--Ah! il s'agit d'un accouchement?... Alors, tout pour les dames!!!

Montez, docteur!

Aux paroles du médecin, le baron était resté déconfit. Etait-il bête

d'avoir cru à un mystère! Quoi de plus simple qu'un médecin se déplaçât,

à pareille heure, pour une cliente en mal d'enfant? C'était si simple,

si logique, si facile à soupçonner d'abord, qu'un enfant, au lieu de

chercher midi à quatorze heures, y eût pensé tout de suite!

Et le baron fit un pas pour s'éloigner du fiacre dans lequel Gustave

venait de monter.

Mais il y avait en lui un fond de méfiance qui lui faisait regarder à

trois fois un charbon avant de reconnaître qu'il est noir.

Au moment où la voiture allait s'ébranler, il s'accrocha aux ferrures de

l'arrière-train en se disant:

--Il y a neuf sur dix à parier que je fais une bêtise, mais je veux

savoir à quoi m'en tenir.

Et il se laissa emporter par le fiacre dont le cocher fouettait sa rosse

à tour de bras, en répétant:

--Tout pour les dames!!!

Il avait des poignets d'acier, le cher baron, car il ne lâcha prise qu'à

la voix de Gustave qui criait:

--Cocher, arrêtez-vous ici!

On était arrivé à Billancourt, sur la berge, en face du bac qui, l'été,

transporte sur l'autre rive les promeneurs qui veulent aller à Sèvres

en s'évitant le long détour à faire pour prendre par le pont de

Saint-Cloud.

Pendant que Gustave faisait jouer avec effort la poignée fort dure de la

portière du fiacre, Walhofer, franchit une haie formant la clôture d'une

propriété riveraine... propriété de bien mince valeur, consistant en

un étroit terrain qui, jadis, avait dû être un jardin, aujourd'hui

complètement inculte, au milieu duquel s'élevait une maisonnette dont le

délabrement attestait, que, depuis longtemps, elle était inhabitée.

Abrité derrière sa haie, Walhofer n'avait plus qu'à attendre, pour

continuer sa chasse, la direction qu'allait prendre Gustave descendu de

voiture.

--Allez stationner au pont de Saint-Cloud, commanda le médecin au cocher

après avoir mis pied à terre.

Au lieu d'entrer dans le village, il resta sur place, regardant la

voiture s'éloigner. Ce fut seulement quand le fiacre eut disparu dans la

nuit que Gustave se mit en marche, suivant la berge.

--Parbleu! c'est de la chance! dit-il à mi-voix quand quelques pas

l'eurent amené devant la haie de l'autre côté de laquelle était tapi le

baron.

Et Walhofer, immobile, l'entendit qui ajoutait:

--C'est à ne pas s'y tromper. Haie en clôture, jardin inculte, puits au

milieu, masure à trois fenêtres de façade avec petite tourelle sur la

gauche, servant de pigeonnier.

Puis il lâcha un petit rire joyeux, qu'il fit suivre de ces mots:

--Je n'aurai pas eu à chercher longtemps cette baraque!... Voyons,

maintenant si le reste est bien tel qu'il m'a été dit.

Une brusque secousse agita la haie.

C'était Gustave qui, à un mètre plus loin que la cachette du baron,

venait, à son tour, de franchir la clôture.

Sans tarder, il marchait droit à la maison.

Arrivé à un petit perron, il introduisit la main dans un trou de la

muraille, et il en tira une clé qui lui servit à ouvrir la porte de la

maison.

--Hé! hé! pensa gaiement le baron, c'est le second mouvement qui est

le bon!... Quand je pense que, tout d'abord, j'avais cru à la blague de

l'accouchement!

Ensuite, presque aussitôt:

--Bon! fit-il, je comprends pourquoi il a acheté son rat-de-cave!

En effet, à travers les fissures des volets délabrés, on voyait filtrer

la lumière du rat-de-cave que le docteur venait d'allumer.

--Ah çà! mais je suis aussi de la fête, moi! ricana le baron.

Alors, quittant sa cachette, il se dirigea d'une marche prudente vers la

maison.

Le baron avait le pas léger. Sans le moindre bruit, il se glissa dans la

maison dont Gustave avait laissé la porte entre-bâillée derrière lui.

Bien lui en prit d'avoir usé de précaution, car, pour un peu, il

tombait, pour ainsi dire, sur le dos du docteur qui, son rat-de-cave à

la main, suivait un couloir partageant l'habitation et conduisant à un

escalier dont la double évolution desservait l'étage supérieur et la

cave.

--Que va-t-il chercher en bas? se demanda le baron en voyant le médecin

s'engager dans la descente de la cave.

Avec une prestesse de chat maigre, il s'élança sur la trace de Gustave

avant que la lumière, qui disparaissait à la main de son porteur,

en s'enfonçant dans la profondeur de la cave, l'eût laissé en pleine

obscurité.

Sur les dernières marches, il s'arrêta dans l'ombre, sans dépasser

l'entrée d'un caveau où avait pénétré le médecin.

--Part à deux, s'il vient déterrer un trésor, pensa le baron en voyant

Gustave coller, à l'aide de suif fondu, son rat-de-cave sur une paroi

humide du caveau.

Délivré du soin de tenir sa lumière, le médecin promena son regard dans

le caveau. Se croyant bien seul, nulle méfiance ne l'empêchait de parler

tout haut.

--Maintenant, cherchons! prononça-t-il.

Dans un angle, sur le sol, se trouvait une courte solive en chêne qui

avait dû, jadis, faire partie du chantier sur lequel se plaçaient les

pièces de vin.

--Voici ce qui fera bien mon affaire, dit-il en ramassant le lourd

morceau de bois.

Et, du bout de cette solive qu'il soulevait et laissait ensuite

retomber, il se mit pas à pas, à faire sonner le sol du caveau.

Aux deux tiers de sa tâche, il s'arrêta.

--M'aurait-il trompé? dit-il d'un ton qui semblait se désespérer.

Immobile, retenant son souffle, le baron attendait, tout impatient de

savoir ce que cherchait le médecin.

Gustave s'était remis à l'oeuvre.

--Voici! voici! s'écria-t-il, quand, à la troisième tentative, son coup

retentit plus sonore qu'aux essais précédents.

Alors, se servant de son bois en guise de pelle, il se mit à creuser la

terre en se répétant:

--C'est là! c'est là!

Un moment le baron plia sur ses jarrets pour prendre son élan et fondre

sur le chercheur. Mais il se rappela que, tout à l'heure, l'expérience

lui avait prouvé que c'est toujours le second mouvement qui est le bon.

En conséquence, il suspendit son attaque.

--Sachons d'abord ce qu'il va déterrer, se dit-il.

Cependant le docteur avait continué son travail. Bientôt il se baissa

sur le trou qu'il venait de creuser; puis, en poussant un: Ouf! pénible,

il se releva avec effort, soulevant, au bout de ses bras tendus, par un

anneau qui s'y trouvait scellé, une lourde dalle carrée.

--Voilà le moment! pensa le baron qui se ramassa sur ses jambes, tout

prêt à s'élancer sur Gustave quand il s'accroupirait à nouveau pour

vider la cachette ainsi mise à découvert.

Mais, au lieu de se baisser, le docteur resta debout, regardant, de son

haut, le trou béant à ses pieds.

--Est-ce bien profond? prononça-t-il bientôt.

Alors, de son portefeuille, il tira une lettre qu'il déplia en son

entier. Il en approcha un coin de la lumière et, quand le papier eut

pris feu, il le laissa tomber dans le trou.

--Une jolie petite oubliette! murmura-t-il après que, penché sur

l'ouverture, il eut constaté, à la lueur du papier en flammes,

l'existence, sous ses pieds, d'un second caveau.

Il fit entendre un petit rire cruel, puis ajouta:

--Le fait est que celui qu'on descendrait là dedans cesserait d'être une

pratique pour le boulanger.

Et tout gaiement:

--Allons, fit-il, je n'ai pas perdu mon temps à écouter cet imbécile

bavard.

--Quel est celui qui lui a indiqué ce caveau? se demanda le baron,

revenu de son espérance que Gustave allait découvrir un trésor.

Oui, qui lui avait appris l'existence de ce caveau? Quel était, suivant

Gustave, l'imbécile bavard qui lui avait révélé cette cachette dans

laquelle on pouvait faire disparaître un homme?

Pour le savoir, il faut remonter au moment où Gustave, reconduisant

Ducanif et Camuflet, après avoir quitté le premier à sa porte, était

reparti avec l'homme aux trois belles-mères.

Depuis qu'à la table de M. Grandvivier le docteur avait reconnu Camuflet

pour l'individu que, certain jour, il avait enfermé chez le baron, il

n'avait plus eu qu'une seule préoccupation, celle de tenir sous sa coupe

le petit homme pour lui faire adroitement avouer comment il s'était

échappé du logis du baron où il était sous clé et, surtout, pour

apprendre s'il avait trouvé cette lettre que lui, Gustave, avait volée

dans l'appartement de Walhofer et qu'il avait perdue dans sa fuite.

Donc, ayant repris sa marche avec Camuflet qu'il ramenait à son

domicile, Gustave s'était mis à l'oeuvre pour sonder adroitement son

homme.

A tout hasard, il avait entamé la conversation par cette phrase:

--N'étiez-vous pas, monsieur Camuflet, l'associé de ce Bazart dont le

nom a retenti, naguère, si tristement dans les journaux et dont on a

constaté le suicide, après qu'on avait cru à son assassinat?

--Effectivement, Bazart était mon associé... Un excellent homme, je vous

l'affirme.

--Euh! euh! excellent!... Pas pour sa femme, dans tous les cas,

puisqu'il l'avait tuée...

--Madame Bazart lui en avait fait voir de trop grises, il faut tout

dire, insinua Camuflet à la décharge de son associé.

--Ce crime serait resté bien longtemps inconnu sans la Compagnie

d'expropriation qui, en abattant la maison, à découvert la cachette où

était enfermé le cadavre. Dire que si l'immeuble, au lieu d'être démoli,

était passé aux mains d'un acquéreur, celui-ci aurait pu vivre et mourir

dans la maison sans avoir le soupçon de cette cachette!

--Il aurait eu cela de commun avec bien des propriétaires, avança

Camuflet.

Tout en parlant, Gustave cherchait le joint pour arriver à l'affaire de

la lettre. Il fit une pause qui permit à Camuflet de continuer.

--Oui, reprit-il, bien des propriétaires. Au moment de nos grands

travaux, si vous saviez combien souvent, à Bazart et à moi, en jetant

à bas des masures, il nous est arrivé de mettre à jour des cachettes

ignorées! Jadis, il y a cent ou deux cents ans, elles avaient été faites

par quelqu'un qui, emporté, probablement, par une mort subite, n'avait

pas eu le temps d'en révéler le secret, et elles étaient restées

inconnues jusqu'au jour où notre pioche les découvrait.

Et, s'arrêtant pour mieux affirmer son dire, Camuflet poursuivit:

--Tenez, moi, dans une maison, je connais une cachette dont bien des

propriétaires successifs ont ignoré l'existence.

--Pourquoi n'en avoir pas averti le propriétaire actuel? demanda

Gustave, toujours à la recherche de son entrée en matière sur la lettre.

--Je ne l'ai pas averti pour l'excellente raison que ce propriétaire,

c'est moi... Et je puis bien dire que c'est le pur hasard qui amené ma

découverte... Voulez-vous que je vous conte la chose?

--Je suis tout oreilles, dit Gustave avec l'espoir que le récit lui

fournirait l'occasion guettée d'amener la lettre dans le dialogue.

--Figurez-vous, commença Camuflet, que ma seconde femme avait deux

goûts qui faisaient mon malheur. Elle aimait la campagne et adorait les

chats... Moi, j'exècre cet animal et ne prise nullement les plaisirs

des champs... Mais, à elle, rien ne semblait préférable au chant du

rossignol, au coucher du soleil, au bord de l'eau, au murmure des

peupliers caressés par la brise, etc., etc., etc... Bref ma femme

pour avoir une maison de campagne, me fit une guerre qui aurait duré

longtemps si l'occasion de la satisfaire ne m'avait été forcément

imposée par la faillite d'un de mes débiteurs dont l'actif ne m'offrit

qu'une masure à la campagne... D'une mauvaise créance, vous le savez,

on tire ce qu'on peut... Voilà donc comment je devins propriétaire à

Billancourt.

--A la porte de Paris.

--Heureusement! appuya Camuflet. Cette proximité me permit de venir

à mes affaires et de laisser ma femme au chant du rossignol et au

frémissement des peupliers dans ce qu'elle appelait son oasis et que,

moi, je traitais d'ignoble baraque.

--C'était donc bien laid?

--Un trou à rhumatismes, car c'était au bord de l'eau; n'offrant aucune

sûreté, vu qu'on n'était séparé de la berge que par une haie qu'un

cul-de-jatte eût facilement franchie... Un jardin potager, brûlé du

soleil, sans un arbre. Quand on voulait dîner en plein air, pour avoir

un peu d'ombre, il fallait se mettre sous la table... Et, avec ça, une

maison rongée par l'humidité, délabrée, étroite, car elle n'avait que

trois fenêtres de façade, et rendue ridicule par une tourelle gothique

qui servait de pigeonnier. Ajoutez, au milieu du potager, un puits qui,

faute d'avoir été curé depuis soixante ans, ne fournissait que de la

boue.

--Du moment que votre femme se plaisait en cette maison, c'était le

principal pour vous qui n'y veniez passer que de rares heures.

--Oui, mais ces rares heures étaient troublées par le chat, un vieil

animal puant, galeux, que ma femme adorait et qui me prenait pour son

oreiller. J'étais à peine assis que la sale bête sautait sur mes genoux.

Avec des frissons de dégoût dans le dos, j'étais obligé, en présence de

ma femme, de faire des mamours à son chéri.

--Je vois que vous n'aimez pas les chats.

--Pas même en gibelotte! Pour en finir, un jour que ma femme était sur

la berge à écouter le murmure de l'eau et le frémissement des peupliers,

j'attrapai le chat et couic!... mon intention était de jeter le cadavre

à l'eau. En attendant le moment propice, je le descendis à la cave, me

promettant de le faire disparaître le lendemain; car il faut vous dire

que si mon épouse aimait le coucher du soleil, son lever lui plaisait

moins, ce qui lui permettait de faire la grasse matinée.

Malgré lui, Gustave avait prêté attention au récit de l'ex-entrepreneur.

--Et la cachette? demanda-t-il.

--Attendez. J'y arrive. Donc, le lendemain, je descendis à la cave. En

présence du chat mort, je me demandai s'il était prudent de remonter

pour le jeter à la rivière. Je pouvais être vu. On en parlerait à ma

femme. J'en aurais pour un mois de larmes et de malédictions. Mieux

valait l'enterrer dans la cave, où mon épouse, dans sa sainte horreur

des rats, ne mettait jamais les pieds... J'allai chercher une bêche

au jardin et je revins creuser ma fosse. A mon dixième coup de bêche,

l'instrument heurta un corps dur. C'était une dalle munie d'un anneau.

Je la soulevai. Elle fermait l'entrée d'une cave creusée en dessous

de celle où j'étais. J'y lançai mon chat et je remis la dalle que

j'enterrai à nouveau.

--Et comment expliquez-vous l'existence de ce caveau? demanda Gustave,

pris d'un intérêt subit pour la découverte.

--Oh! bien simplement! En ma qualité d'ex-constructeur, la vérité m'a

été facile à deviner... Jadis la berge a dû être exhaussée. Alors, la

maison se trouvant en contre-bas, le propriétaire... qui, à coup sûr,

était un maçon... pour se soustraire à l'humidité, a surélevé sa maison,

c'est-à-dire que le rez-de-chaussée est devenu cave et que le premier

s'est transformé en rez-de-chaussée qu'on a coiffé d'un étage nouveau.

Puis on a remblayé le terrain à niveau de la berge... Admettez que ce

propriétaire-là... ou son successeur... soit mort tout à coup... Après

lui, un acquéreur est entré dans la maison sans se douter de l'existence

de ce caveau.

Et, en se mettant à rire, Camuflet ajouta:

--Caveau est le mot... et même caveau de famille... car les gens qu'on

enfermerait là dedans pourraient se regarder comme bel et bien enterrés.

Ces paroles durent éveiller une pensée subite en l'esprit de Cabillaud

fils, car il tressaillit et, d'une voix un peu hésitante, il demanda:

--Vous l'habitez en été, monsieur Camuflet, cette maison de Billancourt?

--Du tout! du tout! fit vivement le petit homme. Depuis la mort de ma

seconde femme, je n'y suis jamais retourné... J'ai pris en horreur cette

cahute que je laisse tomber en ruines... A ceux qui se présentent

pour l'acheter je réponds: «Voici mon prix, je n'en démordrai pas;

maintenant, allez la visiter si vous voulez; vous trouverez la clef

dans la muraille, à droite du perron...» Et comme mon prix est exagéré,

attendu que je veux rentrer dans l'argent que m'a fait perdre le failli

qui m'a cédé cette masure, je ne vois revenir aucun des amateurs.

Tout en écoutant l'ex-entrepreneur, Gustave entendait bourdonner dans sa

pensée cette phrase de Camuflet:

--Caveau est le mot... et même caveau de famille... car les gens

qu'on enfermerait là dedans, pourraient se regarder comme bel et bien

enterrés.

Ils n'étaient plus qu'à quelques pas du domicile de Camuflet quand le

docteur adressa cette dernière question:

--Et s'il se présente un acheteur pour votre maison, il va sans dire que

vous le préviendrez de l'existence de ce caveau?

Le petit homme se redressa tout étonné d'une pareille demande.

--A quoi bon? fit-il. Pourquoi irais-je apprendre à cet acheteur que je

lui vends un nid à rhumatismes, car, en hiver, quand la Seine monte, ce

caveau devient une citerne. Non, pas de ça, Lisette! Je plaiderais

trop contre mon saint!... J'ai acheté chat en poche, je vendrai chat en

poche.

--Alors, dit Gustave en appuyant sur ce point, votre acquéreur ne saura

rien de ce caveau?

--Absolument rien... à moins qu'il ne fasse comme moi... qu'il ne

le découvre, affirma l'homme aux trois belles-mères au moment où il

atteignait sa demeure.

Sur ce, il avait pris congé de Gustave, qui le quitta en annonçant,

ainsi que l'avait entendu le baron à l'affût sous une porte cochère

voisine, qu'il allait, tout droit, regagner son lit.

Quelque sinistre dessein avait probablement germé en l'esprit du

docteur, car, à peine Camuflet fut-il rentré dans sa maison, qu'il

murmura:

--Il faut que je m'assure si ce caveau existe.

Et, immédiatement, il était parti dans la direction dont s'était

étonné Walhofer venant de lui entendre affirmer qu'il retournait à son

domicile, circonstance qui, en éveillant les soupçons du baron, l'avait

mis aux trousses de Gustave.

On sait le reste.

Nous retournerons donc à la maison de Billancourt où nous avons laissé

le médecin, sans se douter du témoin qui l'épiait dans l'ombre, en

train de recouvrir de terre la dalle dont il avait refermé l'orifice du

caveau.

--Aussitôt qu'il aura fini ce travail, il va décamper. C'est donc pour

moi le vrai moment de filer, se dit le baron.

Aussi léger qu'une plume, il remonta l'escalier, sortit de la maison,

gagna la haie et, en un saut, se retrouva sur la berge.

--C'est de bonne guerre de profiter de son fiacre, pensa-t-il en prenant

sa course vers le pont de Saint-Cloud.

A l'endroit désigné stationnait la voiture dont le cocher, renversé sur

son siège, dormait à poings fermés.

En plus qu'il avait pris son voyageur dans l'obscurité, le cocher, que

Walhofer venait de secouer par le bras, n'était pas assez bien éveillé

pour que la substitution fût un tour difficile. Il crut donc toujours

avoir affaire au médecin revenant de son accouchement.

--Eh bien! docteur, fit-il, ça s'est-il bien passé?... Est-ce une fille

ou un garçon?

--Trois garçons! cria Walhofer du fond du fiacre.

--Mazette! Pas fainéante la dame!!! articula le cocher d'un ton

approbateur en lançant à sa bête le coup de fouet du départ.

Le fiacre était parti depuis vingt minutes quand, à son tour, arriva

Gustave. Pestant et jurant, il lui fallut, avec l'espoir qu'il

rencontrerait un autre véhicule sur sa route, regagner Paris à pied.

Ce fut seulement au bout d'une grosse demi-heure, en atteignant la

barrière, qu'il trouva une voiture pour se faire ramener dans le coeur

de Paris, car il se fit descendre place de la Bourse au moment où

l'horloge tintait quatre coups.

En route, il s'était dit que, pour n'avoir pas à justifier de ces quatre

heures, il fallait inventer un emploi de sa nuit entière. Le souvenir

lui revint que, cette nuit même, chez un de ses amis, se donnait

une partie monstre de baccarat que devait terminer un déjeuner

pantagruélique.

Dix minutes plus tard, Gustave, après s'être encore servi, pour

expliquer son arrivée tardive de son mensonge d'un accouchement,

s'asseyait devant la table de jeu.

On le voit, il n'avait donc pas positivement menti en disant à Ducanif,

quand il reparut chez ce dernier, qu'il revenait d'un déjeuner donné par

un ami, à la suite d'une partie de baccarat.

Il était donc enchanté de son expédition, ce brave Gustave... Il la

croyait parfaitement ignorée de tous. Peut-être sa satisfaction se

fût-elle amoindrie de beaucoup s'il avait connu les faits et gestes du

baron pendant que lui avait le verre en main à ce déjeuner qui s'était

terminé à midi.

Grâce au fiacre qui l'avait ramené, Walhofer, à trois heures du matin,

était dans son lit où il avait dormi jusqu'à neuf heures. A ce moment,

il avait quitté son domicile en se disant:

--A mon tour d'aller à Billancourt.

Pourquoi retournait-il à la masure? Qu'y avait-il fait quand, au bout

de trois heures, il reparut en disant à son concierge, auquel il avait

annoncé son départ pour ses terres, qu'il avait manqué le train de

Bruxelles?

Sans rien savoir de l'emploi de cette nuit, dont Gustave avait refusé

de lui rendre compte, Héloïse, sachant le départ matinal et le retour

du baron, était donc, à propos de cette absence de trois heures,

parfaitement dans la vérité quand, sous l'empire d'un pressentiment,

elle avait répété à son amant:

--Méfie-toi!!!

Voilà donc qu'elle avait été la cause de l'absence de Gustave, absence

dont s'était tant alarmé Cabillaud père, qu'il avait couru à la ronde,

en quête de nouvelles de son fils, chez tous ceux qui, la veille,

avaient été les convives de M. Grandvivier.

Personne, on le comprend, n'avait pu renseigner le père, que nous avons

vu terminer sa tournée par Gontran chez lequel il était arrivé pour

interrompre l'histoire du chien, dite par la Godaille, et retarder le

déjeuner que le jeune architecte allait offrir à son conteur.

La conquête d'une cuisinière II Le tombeur-des-crânes · 第 6 / 32 题