EUGÈNE CHAVETTE

[Note 1: L'épisode qui précède a pour titre: _Seul Contre Trois

Belles-Mères_.]

I

Qu'était devenu Gustave Cabillaud?

Tous les renseignements recueillis par le docteur Cabillaud père, à la

recherche de son fils, étaient de la plus exacte vérité. A la sortie de

chez M. Grandvivier, le groupe de ses invités, en arrivant au premier

étage, s'était d'abord séparé de Fraimoulu, qui rentrait dans son

appartement où il allait trouver Pietro se vautrant dans son lit

et recevoir de l'Auvergnat ivre la série de horions qui devait le

métamorphoser en tigre.

A la porte de la maison une autre scission avait eu lieu. Gontran, après

de brefs adieux, avait filé de son pied léger pour retourner au plus

vite auprès d'Henriette.

Puis Cabillaud père, qui comptait s'en aller de compagnie avec son fils,

était parti de son côté après que Gustave, qui se disait la tête lourde,

avait déclaré vouloir, avant de se coucher, faire un peu de promenade en

reconduisant ces messieurs.

Ils s'étaient trouvés réduits à trois quand, à mi-chemin, le baron de

Walhofer s'était séparé d'eux pour aller, disait-il, achever la soirée à

son cercle.

Gustave et Camuflet avaient d'abord reconduit Ducanif à son domicile où

ce dernier, en se séparant de Gustave, lui avait dit qu'il l'attendrait

demain à déjeuner, invitation que le jeune médecin avait acceptée en

promettant d'être exact.

Après quoi il s'était remis en route avec Camuflet, qu'il avait mené

jusqu'à sa porte, et dont il s'était séparé en annonçant qu'il allait

regagner son lit.

Et le lendemain matin il n'était pas encore rentré!

Quand son père, tout inquiet, dans sa tournée aux informations,

s'était présenté chez Ducanif, ce dernier, loin de partager les alarmes

paternelles, avait pensé qu'à l'heure dite il allait voir apparaître

Gustave pour prendre sa part du déjeuner auquel il l'avait invité la

veille.

Après le départ de Cabillaud père, il avait dit à sa cuisinière Héloïse

qui, muette et sombre, avait assisté à l'entretien:

--Ce farceur de Gustave, en revenant hier chez lui, aura sans doute

rencontré l'occasion de passer agréablement sa nuit... Il va nous

arriver affamé.

Mais, à l'heure du déjeuner, le jeune médecin n'avait pas fait acte de

présence.

--Il déjeune sans doute là où il a couché, avait supposé Ducanif sans

plus s'en étonner.

Mais il n'en avait pas été de même d'Héloïse, dont Gustave était

l'amant. Jalousie, d'une part; crainte d'un malheur, de l'autre; elle

avait obtenu de Ducanif qu'il l'envoyât s'informer chez Cabillaud père

si le disparu était revenu ou avait donné de ses nouvelles.

--Est-ce un mauvais tour du Walhofer? Lui seul peut avoir fait

disparaître Gustave, se disait-elle, la face contractée, en marchant

d'un pas pressé.

Chez Cabillaud père, qui n'était pas encore revenu de ses recherches,

elle n'avait trouvé que Clarisse, le cordon bleu du docteur, qui,

craintive au sujet de cette absence prolongée de son jeune maître,

n'avait pu lui donner que ce seul renseignement:

--Ce n'est pas à tort que le père s'effraye. Pas plus tard qu'hier, M.

Gustave lui a dit que s'il ne rentrait pas un beau jour, ce serait qu'il

lui serait arrivé un malheur.

Là-dessus Héloïse était repartie, retournant droit chez Ducanif et se

répétant:

--C'est du Walhofer que nous vient ce coup de Jarnac. J'en suis

certaine!

Arrivée à la maison de Ducanif, au lieu de monter chez son maître, elle

s'était arrêtée à l'étage au-dessous, où logeait M. de Walhofer, et

avait sonné à la porte du baron.

Comme il n'avait pas été répondu à plusieurs coups de sonnette

successifs, Héloïse redescendit chez le concierge, se disant envoyée par

Ducanif à son ami M. de Walhofer.

--M. le baron est parti ce matin en m'annonçant, suivant son habitude,

qu'il s'absentait pour quelques jours, déclara le concierge.

--Savez-vous où il est allé?

--Sans doute, comme il lui arrive souvent, faire un tour dans ses

terres.

--Où sont-elles, ses terres?

--En Belgique. Mais, par exemple, je ne saurais vous dire en quel coin

de la Belgique... Vous le savez, le baron n'est pas causeur et il n'aime

pas les questions, continua le concierge.

Loin de remonter chez Ducanif, sa cuisinière regagna la rue et se remit

en route.

--Je sais où elles sont situées, tes fameuses terres, et je vais aller

t'y relancer, se disait-elle en activant le pas.

Il fallait qu'elle fût bien certaine de ne pas confondre l'un avec

l'autre deux personnages dont la position sociale était, pourtant, bien

différente, car elle se dirigea vers la rue de Turenne.

--Gustave et moi, nous avons voulu le jouer. A son tour, il a pris sa

revanche, se disait-elle.

Aux deux tiers de la rue de Turenne, elle s'engagea dans une ruelle à

droite et, cent mètres plus loin, pénétra dans cette même allée puante

et obscure de la masure où, quelques jours auparavant, était entré

Camuflet.

Comme la première fois, le portier, dans la sorte de niche qui lui

servait de loge, ressemelait de vieux souliers.

--Où allez-vous, ma belle fille? cria-t-il à Héloïse qui filait devant

la loge sans rien demander.

--Chez le Tombeur-des-Crânes.

--Alors il est inutile de vous mettre cinq étages dans les mollets. Vous

trouveriez là-haut visage de bois, ma charmante, affirma le savetier.

Héloïse crut à une consigne donnée et qu'il lui fallait forcer.

--Mais il m'attend! avança-t-elle.

--Alors, pas si tôt, car il n'est pas encore arrivé, dit le portier.

Et, croyant à un rendez-vous galant, le pipelet fit une risette à

Héloïse en ajoutant:

--L'heureux drôle est vraiment inexcusable de n'être pas là pour vous

recevoir.

La cuisinière jugea utile de plaider le faux pour savoir le vrai.

--Peut-être, dit-elle, le Tombeur-des-Crânes est-il retenu par la cause

qui l'a forcé de sortir quand il savait que j'allais venir.

--Sortir? répéta le pipelet étonné.

--Oui, sortir ce matin, appuya Héloïse.

--Le Tombeur-des-Crânes n'est pas sorti ce matin pour cette bonne raison

que voici cinq jours qu'il n'a pas mis le pied ici.--Depuis qu'il est

attaché comme prévôt à une salle d'armes, par là-bas, dans les beaux

quartiers, il ne fait ici que de rares apparitions. Je ne sais même

pas pourquoi, puisqu'il est logé à sa salle d'armes, il garde ici sa

chambre.

Puis, se reprenant vite d'un ton badin:

--Si, si, je le sais, c'est pour recevoir la visite de Vénus.

Héloïse était difficile à persuader. Elle mit deux francs dans la main

du savetier en disant:

--Vrai! il n'est pas chez lui?

Alors, jouant la jalousie:

--Vous ne me laissez pas monter parce qu'il y a là-haut une autre femme,

j'en suis sûre.

Le savetier se redressa d'une seule pièce et une main sur son coeur,

pendant que l'autre s'avançait tenant une vieille botte, il prononça

gravement:

--Que le nez me tombe à l'instant du visage si je vous mens d'un seul

mot!

De ce que le nez lui restait planté au milieu de la face, cela n'aurait

pas suffi pour convaincre Héloïse, si le portier, charmé par le don des

quarante sous, n'avait ajouté:

--Mon locataire, pendant ses absences, me laisse sa clef. Voulez-vous

que je vous la confie? Vous monterez pour vous assurer par vous-même que

la chambre est vide de tout habitant de l'un ou de l'autre sexe.

A cette offre, la conviction se fit en Héloïse. Mais alors elle

s'alarma. Personne chez le baron de Walhofer. Personne chez Alfred, le

Tombeur-des-Crânes. Est-ce que la même cause qui avait fait disparaître

Gustave ne pouvait pas avoir aussi supprimé l'autre?

Elle était donc là pensive, debout devant la porte de la loge dont elle

empêchait l'entrée, quand, derrière elle, se fit entendre la voix d'une

femme qui demandait:

--Alfred est-il chez lui?

Héloïse se retourna brusquement. Mais son mouvement avait été moins

prompt que celui de l'arrivante qui, après s'être présentée, par oubli

sans doute, avec le visage découvert, venait de rabattre sur sa figure

un voile épais.

La cuisinière se trouva donc en présence d'une femme d'allure un peu

massive, d'une mise bourgeoise et dont le voile empêchait de deviner

l'âge. La voix, néanmoins, avait frappée Héloïse par son accent éraillé

et légèrement trivial.

Mais si le voile, rabattu à temps, avait caché à la cuisinière les

traits de la dame, il n'en était pas de même du portier auquel la

visiteuse s'était d'abord adressée à visage découvert.

--Où ai-je déjà vu cette face-là? était en train de se demander le digne

savetier.

Comme, tout ahuri, il ne répondait pas, la dame lâcha cette phrase qui

n'accusait pas positivement une princesse:

--Quand vous resterez là à me faire vos yeux de chat sur la cendre, vous

figurez-vous que je vais moisir à attendre votre réponse, grand daim?

Les traits de la dame devaient avoir frappé fort le portier, car, au

lieu de se rendre à cette invitation de parler, il resta bouche béante

et se disant:

--Pour sûr, j'ai déjà vu cette binette-là!

--Ah çà! il s'est donc fourré des bottes dans les oreilles en guise de

coton? gronda la dame.

Forçant la voix, elle cria en répétant sa demande:

--Eh! vieux pot! Alfred est-il chez lui?

--Non, madame, dit enfin le portier.

--Ah! fit la visiteuse déconcertée par cette absence. Quand

rentrera-t-il?

--Je l'ignore.

Elle parut se consulter, puis:

--Êtes-vous capable au moins de faire une commission, espèce de dévissé?

demanda-t-elle.

--J'y tâcherai, promit le savetier qui, s'il ne se formalisait pas de

cette familiarité, en était empêché par la préoccupation de se rappeler

où il avait vu cette dame.

--Alors vous direz à Alfred que je lui apportais l'avoine qu'il m'a

demandée. Vous comprenez?

--Si madame veut bien me laisser son nom? demanda le pipelet

insidieusement.

--Tiens! tiens! voyez-vous ça! ricana la dame. Il faut t'asseoir sur ta

curiosité, mon bonhomme, cela te tiendra chaud aux cheveux.

Et elle répéta:

--Son avoine, tu m'entends bien? Son avoine, et tu ajouteras que, s'il

veut la recevoir, il vienne la chercher où il sait.

Sur ce, elle jeta une pièce de cinq francs sur la table de la loge en

disant:

--Tiens! voilà pour te boucher un oeil!

Après quoi, sans un seul regard à Héloïse qui, muette et immobile, avait

assisté à la scène, elle suivit l'allée et disparut aux yeux du savetier

qui, du seuil de sa niche, la suivait du regard en se répétant:

--Je connais cette tête-là!

Soudain il se frappa le front en s'écriant:

--J'y suis! Je me souviens! Saperlotte! Elle est joliment décatie! Quel

dégommage!... C'est la Belle-Flamande!

--Et qu'est-ce que la Belle-Flamande? demanda Héloïse.

--L'ancienne reine de toutes les foires du Nord... Ah! j'ai été

fièrement toqué d'elle quand je faisais partie du cirque Balengrin où

j'étais clown!... On me citait pour mon exercice des six chaises sur le

nez.

Du passé du pipelet, la cuisinière de Ducanif ne se souciait guère. Un

seul point l'intéressait. Elle voulut en avoir le coeur net.

--Quel lien unit donc le Tombeur-des-Crânes à la Belle-Flamande?

demanda-t-elle.

--C'est sa mère.

A cette révélation, Héloïse tressauta.

A son tour, elle jeta une pièce de vingt francs sur la table en disant à

l'ancien clown:

--Voici de quoi vous boucher l'autre oeil.

Elle se lança aux trousses de la Belle-Flamande qu'à sa sortie de la

masure, elle aperçut marchant à une centaine de mètres devant elle.

--A suivre la jument, je finirai par trouver le poulain... ne fût-ce que

quand il viendra chercher l'avoine en question, pensa la cuisinière.

En conséquence, elle emboîta la piste de l'ex-reine des foires du Nord,

qui s'en allait de son pas lourd et traînant.

La Belle-Flamande, sans se douter qu'elle était suivie, gagna les

boulevards qu'elle se mit à suivre en vraie flâneuse. Elle s'arrêtait

aux devantures de boutiques, examinant les montres de lingerie, de

bijoux, de nouveautés.

Un moment, devant le magasin d'un miroitier, elle se posa en face d'une

glace de l'étalage, et se mit à rajuster le noeud de ses brides de

chapeau.

--Hue donc! vieille coquette! gronda Héloïse impatiente, attendant à

vingt pas qu'il plût à l'autre de reprendre sa marche.

La Belle-Flamande continua son chemin jusqu'au boulevard Saint-Martin

où, sur la droite, elle entra dans une maison de belle apparence.

--C'est là qu'elle demeure? Attendons un peu qu'elle soit remontée chez

elle avant que j'aille faire bavarder son concierge, pensa Héloïse.

Elle était là depuis cinq minutes, quand, de la maison, sortirent

deux hommes, porteurs de fardeaux dont l'un, en passant à côté de la

cuisinière, dit à l'autre:

--Hum! c'est commode, n'est-ce pas? Ça évite un rude détour.

--Grand merci de m'avoir indiqué cette maison à double issue, répondit

l'autre qui haletait sous sa charge.

Ces deux phrases suffirent à Héloïse.

--Je suis refaite! murmura-t-elle furieuse.

A son tour elle pénétra dans la maison. La cour avait une seconde sortie

sur la rue Meslay.

--Oui, je suis refaite! se répéta le cordon bleu quand, après être

arrivée rue Meslay, son regard eut vainement cherché au loin la

Belle-Flamande.

Il se pouvait que cette dernière fût passée par la maison sans y

entendre malice, simplement parce que cela lui raccourcissait le chemin.

Mais Héloïse, en fille rusée, ne pouvait s'arrêter à cette supposition.

--Comment cette finaude a-t-elle pu s'apercevoir qu'elle était suivie?

Pas une seule fois, pendant la route, elle n'a retourné la tête, se

demanda-t-elle.

Alors le souvenir lui revint de cette pause faite par la Belle-Flamande

devant le miroir qui lui avait servi à renouer les brides de son

chapeau.

--Elle m'a vue dans la glace, arrêtée à vingt pas derrière elle, et m'a

reconnue pour la femme qui venait d'assister à son entretien avec le

portier du Tombeur-des-Crânes, pensa Héloïse.

Comme rien ne l'écartait plus de sa voie, elle reprit le chemin de la

demeure de son maître Ducanif en se disant comme fiche de consolation:

--Quand ce ne serait que d'avoir appris que le Tombeur-des-Crânes,

le prétendu baron, a pour mère une ancienne illustration des foires,

appelée la Belle-Flamande, ça peut toujours servir à quelque chose.

Ensuite, ramenée à la situation:

--Où est passé ce gredin que je n'ai trouvé à aucun de ses deux

domiciles? se demanda-t-elle.

Puis, en sachant sans doute bien à fond tout ce dont était capable le

Tombeur-des-Crânes, elle ajouta avec un petit frisson de peur:

--Qu'est devenu Gustave?

Après quoi, elle poussa un soupir de désolation qu'elle fit suivre de

cette pensée n'annonçant pas une conscience des plus pures:

--Mettre la police sur le dos du baron, c'est cracher en l'air pour que

ça vous retombe sur le nez.

Mais, parut-il, sa série à la noire était terminée. Elle rentrait

dans la maison de Ducanif, quand le concierge l'arrêta au passage en

demandant:

--Ce matin, quand vous sortiez, ne vous êtes-vous pas informée du baron

de Walhofer?

--Oui, de la part de mon maître qui voulait lui parler, répondit la

cuisinière répétant son mensonge.

--Et je vous ai annoncé qu'il était parti pour ses terres, en Belgique?

--Oui. Après?

--Eh bien! il est revenu, il y a dix minutes.

--Allons donc! En trois heures, il est allé en Belgique et il en est

revenu! Que me contez-vous donc, mauvais farceur?

--Non, non; il a manqué le train.

--C'est lui qui vous l'a dit?

--Je l'ai entendu comme il en parlait au docteur Gustave Cabillaud avec

lequel il venait de se rencontrer devant ma loge... Le baron est, pour

ainsi dire, arrivé sur le dos du médecin.

Héloïse avait eu besoin de se remettre de son émotion de joie subite.

--Vous avez vu M. Gustave? fit-elle.

--Oui, tout à l'heure, il est monté en visite chez votre maître.

--Et il n'est pas encore parti?

--Il est toujours là-haut.

Quatre à quatre, la cuisinière escalada les marches de l'escalier.

Au moment où elle glissait sa clé dans la serrure de la porte d'entrée

du logement de Ducanif, une pensée troubla sa satisfaction.

--Pendant ces trois heures d'absence, qu'a donc fait le baron qui,

m'a dit le concierge, est arrivé sur les talons de Gustave? se

demanda-t-elle.

Quand elle pénétra dans le salon où se tenaient le jeune homme et

Ducanif, son maître, sans penser à lui demander d'où elle revenait ainsi

après une absence de trois heures, s'écria joyeusement:

--Il est retrouvé, Héloïse, il est retrouvé! N'est-ce pas que son

père avait vraiment perdu la tête, ce matin, quand il est venu nous le

demander?

--Mais enfin, pourquoi n'êtes-vous pas rentré au domicile paternel,

monsieur Gustave? dit Héloïse.

Un coup d'oeil du docteur l'avertit qu'il allait mentir.

--Je me suis laissé entraîner à une partie de baccarat par un camarade

rencontré hier soir quand je retournais chez moi. Ce matin, au grand

jour, nous avions encore les cartes en main. Nous ne les avons quittées

que pour nous asseoir devant un festin qui s'est prolongé jusqu'à midi.

--Et pendant ce temps-là, moi qui vous attendais pour déjeuner, j'ai dû

m'attabler devant votre place vide, prononça Ducanif d'un petit ton de

reproche.

--Aussi suis-je venu pour réparer ma faute en vous priant de m'inviter à

dîner ce soir.

--Est-ce sérieusement dit? s'écria Ducanif joyeux.

--Très sérieusement... Aussitôt que j'aurai visité quelques-uns de mes

malades, je vous reviendrai.

--Convenu! convenu! répéta Ducanif.

Et, après une courte pause:

--Dites donc, Gustave, si j'invitais le baron? proposa-t-il.

--Invitez.

--Et ce M. Camuflet avec lequel vous m'avez reconduit hier soir jusqu'à

ma porte. Je ne le connais que pour l'avoir rencontré hier à la table

de M. Grandvivier, mais il m'a plu tout de suite. Ce doit être un bon

vivant.

Un peu d'hésitation avait paru dans l'oeil du docteur en entendant

parler de Camuflet, mais la voix de Ducanif sonnait trop franche pour

qu'on pût soupçonner une arrière-pensée sous ses paroles.

--Va donc aussi pour M. Camuflet! dit Gustave.

--Je vais le prévenir par un petit mot. Il m'a donné hier son adresse

chez M. Grandvivier... il demeure au 29 de la rue... de la rue...

Et Ducanif s'arrêta devant son oubli de mémoire.

Mais, se souvenant d'un fait:

--Parbleu! fit-il, vous devez la connaître, cette rue, vous, Gustave,

puisque M. Camuflet est le dernier auquel, hier soir, vous ayez fait la

conduite.

Encore une fois, le médecin sembla hésiter.

--Rue Méhul, dit-il enfin.

Ducanif se leva et passa dans son cabinet en laissant la porte ouverte

derrière lui, ce qui permettait de l'entendre dire:

--Oui, rue Méhul, c'est bien cela. Je vais lui écrire mon mot

d'invitation que je vous serai très obligé, cher ami, quand vous

descendrez, de remettre à un commissionnaire qui le portera.

--Comptez sur moi.

Pendant qu'on entendait grincer la plume sur le papier, Héloïse se

rapprocha doucement de Gustave et lui souffla bien bas:

--As-tu couru quelque danger de la part du baron?

Sur le même ton, le docteur répondit:

--Non. Bien au contraire, j'ai passé ma nuit à lui préparer un mauvais

tour qui m'a été indiqué par le hasard.

Mais se reprenant:

--Ou plutôt par ce même Camuflet auquel ton maître est en train

d'écrire.

Nom et personnage étaient complètement inconnus à Héloïse, qui demanda:

--Quel homme est-ce?

--D'abord un imbécile, dit Gustave avec un sourire de mépris.

--Et ensuite?

--Ensuite, c'est l'homme que j'avais enfermé l'autre jour chez le baron

et qui en est sorti je ne sais comment. Je me suis trouvé hier nez à nez

avec lui au dîner du juge.

--T'a-t-il reconnu?

--Pour cela, il faudrait qu'il m'eût vu quand je lui ai joué le tour, ce

dont il a été empêché par le tapis que je lui avais jeté sur la tête.

Dites de bouche à oreille, ces phrases ne pouvaient parvenir à Ducanif,

qui faisait entendre un gai fredon tout en écrivant.

--Il faut absolument savoir de lui comment il est parvenu à sortir de

chez le baron.

--J'y tâcherai, ce soir, après le dîner, en le reconduisant encore

jusqu'à son domicile.

La curiosité tenait trop fort Héloïse pour qu'elle s'en tînt au peu

qu'avait dit Gustave sur l'emploi de sa nuit. Elle revint à la charge en

demandant:

--Quel est ce tour que tu prépares au baron?

Gustave, au lieu de répondre, porta vivement à ses lèvres un doigt qui

recommandait le silence, car Ducanif revenait à eux en disant:

--Là, c'est fait. Je compte que mon invitation sera acceptée par ce

joyeux luron... Ne vous a-t-il pas semblé tel, Gustave?... De quoi

avez-vous causé ensemble pendant que vous le reconduisiez?

--Des ennuis de la campagne.

--Ah! il ne savoure pas le calme des champs?

--Pour lui, la plus belle nature ne vaut pas le trottoir des boulevards.

--Absolument comme moi, dit Ducanif qui, tout en riant, tendait au

docteur le billet que celui-ci devait faire porter par le premier

commissionnaire qu'il rencontrerait sur sa route.

Il n'en fallait probablement pas beaucoup pour exciter la méfiance de

Cabillaud fils. Tout ce que venait de faire et de dire Ducanif était

bien simple, bien naïf, bien sincère. Pourtant le jeune médecin eut

cette pensée:

--C'est drôle! il ne me paraît plus aussi bête que par le passé!

Cependant Ducanif disait à sa cuisinière:

--Preste et leste! ma fille! il s'agit, ce soir, de se signaler et de

mettre les petits plats dans les grands.

--Je cours aux provisions, annonça Héloïse qui s'éloigna après avoir

jeté à Cabillaud fils un regard semblant l'inviter à partir avec elle.

--Moi, je vais visiter mes clients afin d'être libre ce soir, dit

Gustave en dessinant un départ.

Mais Ducanif lui passa son bras sur le sien pour le retenir, en disant:

--Je descends avec vous jusqu'à la porte du baron que je vais inviter de

vive voix.

Quand, après avoir vu Ducanif entrer chez M. de Walhofer, le docteur eut

continué sa route et qu'il eut atteint l'angle de la rue Caumartin et du

boulevard, il retrouva Héloïse qui l'attendait.

--Voyons, fit-elle, dis-moi quel vilain atout tu réserves au baron.

--Nix, ma fille! Je veux te laisser le plaisir de la surprise, refusa

Gustave.

Puis, en la regardant dans les yeux, il ajouta:

--Qu'il le suffise de savoir que, de ce coup-là, le baron...

Au lieu d'achever sa phrase, le docteur fendit l'air du coupant de sa

main en lâchant un: _Pfuii!!!_

Si certain de l'avenir que fût Cabillaud en faisant son sinistre

_Pfuii!_ sa confiance ne fut pas partagée par Héloïse.

--Méfie-toi! dit-elle.

--Me méfier de quoi?

--Ce matin le Tombeur-des-Crânes a disparu pendant trois heures. Où

est-il allé? à quoi a-t-il pu avoir employé ce temps? Peut-être est-ce

à éventer le piège que tu lui tends... Tout aussitôt il est rentré

derrière toi, sur tes talons, comme s'il te suivait à la piste.

Après avoir hoché la tête, Héloïse continua lentement, d'une voix un peu

alarmée, qui prêchait la prudence:

--Et puis encore... hier au soir, au retour du dîner chez le juge, quand

le baron vous a quittés en chemin en disant qu'il allait à son cercle,

es-tu certain qu'il s'y soit rendu?... Qui sait s'il ne t'a pas

suivi alors que tu reconduisais les autres, guettant le moment où tu

rentrerais seul?

--Tu! tu! tu! lâcha Gustave, en riant des craintes exagérées de sa

maîtresse.

Mais celle-ci persista à lui sonner la cloche d'alarme.

--Qui sait encore, poursuivit-elle, si, cette nuit, en cette occupation

qui t'a pris tes heures... et que tu refuses de m'apprendre... tu

n'avais pas derrière toi, dans l'ombre, notre ennemi épiant tes faits et

gestes?

Cabillaud fils, avec un sourire d'assurance aux lèvres, remua

négativement la tête en répondant:

--Calme-toi, ma belle. En l'endroit où je suis allé cette nuit, j'étais

seul, bien seul.

Puis, railleusement:

--Si le baron t'inspire une telle peur, je ne vois qu'un moyen bien

simple de n'avoir rien à redouter de lui.

--Quel moyen?

--C'est de lui donner loyalement son lot le jour où nous nous

partagerons la dépouille de Ducanif.

Ce moyen proposé parut n'être pas du goût d'Héloïse qui, oubliant sa

peur, se redressa en articulant:

--Non... Tout ou rien!

--Alors, ma bonne, si tu veux le «tout», il faut aussi vouloir les

moyens, débita Gustave en faisant subir cette variante au proverbe

connu.

--Méfie-toi! redit encore Héloïse.

Ce nouvel appel à la prudence agaça le docteur qui croyait l'avoir

convaincue.

--Tu te répètes, ma fille, tu n'auras que deux sous, dit-il d'un ton

sec.

Et, sur ce, plantant sa maîtresse en plein trottoir, il s'éloigna d'un

pas rapide.

La conquête d'une cuisinière II Le tombeur-des-crânes · 第 5 / 32 题