LES THÉÂTRES

Palais-Royal. _Le Chef de division_, comédie en trois actes de M.

Gondinet.--Opéra-Comique. _L'Ambassadrice_, Mme Carvalho.--Italiens.

_Don Giovanni._

Nous attendions l'autre soir devant le Palais-Royal le moment où la

sonnette du théâtre devait nous annoncer que la nouvelle comédie de M.

Gondinet allait commencer, lorsque passa près de nous un bon bourgeois

donnant le bras à sa femme. Le couple s'arrêta devant l'affiche. «_Le

Chef de division!_ dit le mari; ça doit être drôle!» et sur cette

observation, les deux promeneurs entrèrent et se logèrent tant bien que

mal dans la salle.

Voici le crédit que ce titre heureux a sur le public. Il est certain que

dans un pays administratif comme le nôtre les chefs de division jouent

un grand rôle. Ils forment une hiérarchie qui se recrute dans une caste.

La France avait par le passé des familles de robe et d'épée, et par le

temps qui court elle a les familles de plume; là tout ce qui est né ou à

naître a appartenu ou appartiendra aux bureaux, comme les enfants des

côtes de la Normandie ou de la Bretagne à la mer; nous avons la

circonscription ministérielle comme la circonscription maritime, et

comme le soldat et le marin, l'employé est un type: Balzac le savait

bien, lui qui a écrit une excellente étude de moeurs à ce sujet. Il

relève de la comédie, de la plus gaie et, l'esprit aidant, de la plus

bouffonne; aussi ce bourgeois alléché par les promesses du titre avait

raison de dire: Ça doit être drôle!'

M. Picaud de la Picaudière, cet homme de tenue sévère, à la cravate

blanche, à la barbe rasée de près, dont la coiffure a pris un certain

pli, l'oeil un certain regard, la bouche une certaine ligne, est

convaincu qu'il est indispensable à la société. Les gouvernements

changent, l'homme reste et c'est grâce à lui que va le monde

ministériel. Voilà bien longtemps qu'on fait des épigrammes sur ces

graves étourdis des bureaux, il se moque des mots qu'on fait et continue

à s'enfermer dans son bureau pour tailler des plumes. Il est d'autant

plus accablé de besogne que ses subordonnés ne le comprennent pas et

qu'il biffe chaque jour leur rapport avec cette note au crayon rouge: À

voir de plus haut! La hiérarchie! Tout est là pour Picaud de la

Picaudière et s'il s'est choisi une femme, c'est qu'il a reconnu en elle

l'_instinct de l'administration_. Avec quelques petits conseils Mme de

la Picaudière sera la digne compagne du chef de division: gracieuse avec

ses supérieurs, affable avec les égaux, froide avec les subalternes,

aimable avec les inconnus. Cette dernière nuance est des plus

imposantes: la raison en est simple: on sait ce qui peut advenir d'un

ami, on ignore ce que l'on peut attendre d'un étranger. Ce Picaud est un

malin; c'est un Larochefoucauld de cabinet. Je lui livre cette maxime

que j'ai entendue d'un de ses collègues: «La reconnaissance n'est pas le

souvenir du bienfait passé, mais le pressentiment du bienfait à venir.»

Avec de telles idées, vous devez juger ce que pense Picaud d'un ministre

en place et d'un ministre qui s'en va. Suivant la fortune de ce

supérieur momentané, il place sa photographie sur son bureau de chef de

division, ou il fourre sous la table avec une comique indifférence cette

précieuse image: à un autre maintenant. Peu importe l'homme, vive le

ministre!

M. Gondinet a brodé de fantaisie spirituelle ce personnage du chef de

division auquel toute la salle a applaudi à coeur-joie pendant tout le

premier acte. Car elle est charmante à son début cette comédie qui reste

jusque-là dans la gamme des plaisanteries permises et qui fait

joyeusement de la satire sans arriver à la charge, et, comme pour donner

encore plus d'accent à cette gaieté, l'auteur a glissé dans cet acte un

incident des plus bouffons qui a été le véritable succès de la soirée.

Une de ces petites dames,--on l'appelle Dindonnette dans l'intimité:

c'est un mot qui ne désigne personne, mais qui les comprend toutes,--une

de ces petites dames qui sont nécessaires pour toute comédie du

Palais-Royal qui se respecte, a épousé un prince béloutchistan qu'elle

amène à Paris. De peur d'indiscrétion, la princesse a dressé la liste de

ses anciens amants et court les prévenir. Mais le khan a demandé à son

ambassadeur les noms de quelques personnages marquants pour les décorer

de son ordre du Pélican, à ruban jaune et bleu. Le prince a confondu les

deux listes et le voilà décorant d'un seul coup tous les amoureux de

Dindonnette, étalant en scène cette marque distinctive du passé de la

princesse.

Tout allait bien jusque-là et le succès semblait parfaitement assuré à

cette comédie, prise à la fois sur le ton de légère satire et de

bouffonnerie. Malheureusement les choses se sont un peu embrouillées à

l'acte suivant. La note s'est par trop forcée: cette noce qui tombe dans

le bureau du chef de division pour y boire du champagne et le

transformer en cabinet particulier, ce Picaud perdant la tête au milieu

de ces complications et allant chez le ministre le portefeuille plein de

polichinelles et de manchons de femme, ce chassé-croisé de solliciteurs,

de gandins et de cocottes dans ces couloirs ministériels, tout cela,

dis-je, s'agite beaucoup sans arriver à un bien grand résultat comique.

Quelques scènes par-ci par-là d'une finesse charmante; des mots

très-acérés et très-heureux, mais de la confusion; le troisième acte ne

nous a pas semblé plus heureux, malgré une scène excellente qui semblait

vouloir ramener la pièce à la comédie fine du premier acte, par un

quiproquo dans lequel Picaud de la Picaudière voit son honneur compromis

même avant le mariage, mais la fantaisie par trop forcée a repris le

dessus et a fait glisser l'auteur dans la charge.

Malgré ces critiques, qui sont aussi celles du public de la première

représentation, le Chef de division pourrait bien fournir au

Palais-Royal une fructueuse carrière; car cette pièce, qui a de la

gaieté, est jouée avec un rare ensemble par cette excellente troupe que

Geoffroy conduit au succès. Il est parfait, ce dernier comédien d'une

grande école de bon sens, de bonne humeur et de franchise. De quelle

façon il porte la cravate blanche! Avec quelle solennité il donne un

ordre et comme il a l'air affairé à ne rien faire. Gil-Pérès, en habitué

des Italiens où il a gagné un baryton rauque, est superbe. Mlle Juliette

Baron a toujours son éclatante gaieté; un cortège de comédiennes

entourent la jolie fiancée de M. Picaud de la Picaudière, et Lassouche,

comme une ombre au tableau, met en valeur ce groupe de jolies femmes.

Mme Carvalho a repris le rôle de l'_Ambassadrice_ qui servit d'éclatant

début à la jeune cantatrice. Nous étions alors en 1850; il nous souvient

encore de Mlle Miolan, dont le talent s'annonçait si plein de promesses

qu'il devait tenir. La voix était bien faible, mais elle avait une

légèreté, une sûreté merveilleuses; il fallait une certaine audace à une

virtuose de dix-huit ans pour s'attaquer ainsi à cette partition que

Mlle Damoreau avait chantée avec une absolue perfection. Tout réussit à

la jeunesse; on n'oublia pas Mme Damoreau, mais on adopta Mlle Miolan.

Sa voix, aujourd'hui un peu fatiguée, après quelque vingt ans, n'ayant

plus la fraîcheur de cette jolie voix de la dix-huitième année, elle

laisse tomber parfois quelques perles de ce riche écrin vocal, mais plus

maîtresse d'elle, plus sûre de ses effets et arrivant à la _maestria._

Il fallait ce talent pour sauver cette représentation de

l'_Ambassadrice_. Car il faut bien le dire, ce n'est pas là un des

meilleurs ouvrages d'Auber. Et d'abord le poème n'a pas gagné à

vieillir; elle est un peu écrite à la diable, cette histoire d'un

ambassadeur qui va chercher une chanteuse au cinquième étage pour en

faire sa femme. C'est un roman d'artiste et de grand seigneur, bien

mince dans le détail et qui ne se rachète pas par le fond. M. Auber

lui-même ne l'a guère animé de sa musique que dans quelques morceaux, le

reste a été laissé au talent de la cantatrice. Cette indifférence honore

Mme Damoreau et Mlle Carvalho, mais je suis convaincu qu'elle nuira plus

tard singulièrement à la pièce.

Je ne fais que mentionner ici une reprise de _Don Giovanni_, au

Théâtre-Italien. Si vous en exceptez M. Padilla, excellent dans quelques

passages du rôle de don Juan, et Mlle Krauss, une des meilleures dona

Anna que nous ayons entendue, vous aurez une des exécutions les plus

pauvres du chef-d'oeuvre de Mozart. Nous espérons que M. Strakosch, qui

nous promet les _Ruses de femme_, nous consolera par Cimarosa de cette

interprétation défectueuse de Mozart.

L'Illustration, No. 1604, 22 novembre 1873 · 第 25 / 28 题