Au rebours de Landry, Clairette était restée fidèle à ses résolutions;
elle se cloîtrait obstinément à Chanteraine et ne trouvait de
consolations que dans l'accomplissement de ses devoirs religieux. Son
ardeur dévote ne s'était point atténuée. Tout en ayant renoncé à entrer
au couvent, elle persistait, néanmoins, dans son ferme propos de faire
son salut dans le monde. Ses journées se passaient en stations à l'église
ou au cimetière et en méditations pieuses au logis. A l'angélus de six
heures, elle se levait, procédait rapidement à sa matinale toilette,
déjeunait plus vite encore d'une tasse de lait, puis se hâtait d'aller
entendre la première messe. Longtemps après que le prêtre avait quitté
l'autel, elle demeurait prosternée sur le dossier de sa chaise. Dans la
nef quasi solitaire, son âme se répandait en mystiques oraisons. Elle ne
s'arrachait qu'à regret à la suggestive quiétude de l'église et
gravissait lentement le sentier caillouteux qui conduisait au cimetière.
Là, nouvelles prières devant la sépulture des Fontenac. Après avoir donné
des soins minutieux aux plantes qui, en toute saison, fleurissaient le
jardinet entretenu autour de la pierre tombale, elle ne redescendait à
Chanteraine que pour le repas de midi. C'était l'heure où, en apportant
les plats, Monique conversait avec sa jeune maîtresse et où l'on réglait
des questions de ménage. Ensuite, Clairette remontait dans sa chambre,
installée au premier étage, et s'y occupait à coudre ou à lire.
Elle s'asseyait près de la fenêtre, qu'elle tenait ouverte depuis que le
printemps commençait et que l'atmosphère s'attiédissait. Au dehors, de
lourds chariots cahotaient sur le pavé de la route; des cyclistes
filaient, dans les contre-allées, avec des tintements de grelot ou des
sons de trompe. Lorsque le silence se rétablissait, on entendait des
pépiements de moineaux et des gazouillis de rouges-gorges. Entre deux
nuées pluvieuses, un rayon de soleil irisait les gouttes d'eau suspendues
aux arbres encore sans feuilles. Clairette relevait la tête et ses
regards rencontraient, parfois, la crête du mur mitoyen, qui se dressait
en pleine lumière entre le jardin de Chanteraine et le clos du
pépiniériste. Hélas! le temps était loin où, adolescente dégingandée et
indisciplinée, Clairette se perchait à chevauchons sur le chaperon, pour
voir le fils du pépiniériste surgir entre les quenouilles des
poiriers!... La confuse image de Jacques Gerdolle semblait elle-même
perdue en un lointain brumeux! Qu'était-il devenu?... Une rougeur montait
brusquement aux joues pâles de la jeune fille et elle secouait la tête
comme pour chasser une obsession. Elle avait honte de ces profanes
souvenirs et se réfugiait dans la lecture de l'_Introduction à la Vie
dévote_, devenue son livre de chevet. Le samedi suivant, jour de
confessionnal, elle s'accusait du vagabondage de sa pensée et, le
dimanche, elle s'approchait de la table de communion avec une contrition
fervente.
Les pratiques de piété soulageaient son cœur et adoucissaient l'amertume
des déceptions causées par la conduite du Traquet. Si tout d'abord,
pendant une semaine, elle avait cru à la conversion de son frère et en
avait remercié le ciel, ses illusions s'en étaient allées depuis déjà
plusieurs mois; elles s'étaient dispersées aux quatre coins de l'horizon,
comme ces graines duvetées des peupliers, que le vent de mai emporte dans
toutes les directions. Le coup avait été rude et la déconvenue cruelle.
Maintenant, Landry partait de la maison dès le matin et n'y rentrait plus
que fort tard dans la nuit. Clairette le soupçonnait de fréquenter de
nouveau chez Mme de Cormery et de s'y plaire mieux qu'à Chanteraine. Ce
fut un crève-cœur pour son affection fraternelle. Elle se résignait
cependant, ayant scrupule d'empêcher le Traquet de rendre visite à leur
mère. Elle passait condamnation et croyait de sa dignité de n'adresser
aucun reproche à ce garçon léger et oublieux. Mais, peu après, quelques
paroles échappées étourdiment la mirent sur la trace d'une faute plus
grave; elle devina que, malgré ses promesses, Landry revoyait M. de la
Guêpie et s'était lié familièrement avec lui. Des demandes d'argent plus
nombreuses semblèrent à la jeune fille des indices trop certains de cette
déplorable liaison et des dangereuses dissipations qui en résultaient.
Alors, elle s'indigna. L'ancienne Clairette reparut avec ses impétueuses
colères d'adolescente. Si Landry se fût trouvé là, il eût passé un
mauvais quart d'heure. Avec la réflexion, néanmoins, la charité
chrétienne apaisa peu à peu ce bouillonnement tempétueux. L'Évangile ne
prêchait-il pas le pardon des offenses, et Jésus n'avait-il pas dit:
«Bienheureux les doux?» Elle reprit son sang-froid et crut plus sage
d'attendre une occasion favorable pour sermonner sévèrement son frère et
lui reprocher ce manque de dignité, cet inexcusable oubli de ses
promesses et de ses devoirs. Mais le Traquet, ayant conscience de ses
méfaits, se dérobait au tête-à-tête et aux explications. Dès que sa sœur
croyait le tenir et l'amener à jubé, il lui glissait dans les mains comme
une anguille.
Un matin, cependant, par extraordinaire, il resta à Chanteraine pour le
déjeuner. Il se montra même aimable, empressé et plus communicatif.
Tandis qu'il dégustait longuement les fraises de son dessert, Clairette
l'étudiait à la dérobée, s'étonnait de son humeur expansive. Le voyant en
de si bonnes dispositions, elle résolut de profiter de cette rare
opportunité.
--Mon ami, commença-t-elle dès que Monique les eut laissés seuls, je
voudrais causer sérieusement avec toi...
--Tiens, comme ça se trouve, répliqua bénévolement le Traquet, moi
aussi...
--Alors, tant mieux! car, sans reproche, depuis quelque temps, nous avons
rarement l'occasion de nous entretenir tous deux à cœur ouvert, ainsi
qu'autrefois, et tu ne chômes guère au logis... Landry, j'ai des raisons
de penser que tu te dissipes beaucoup et que tu ne travailles pas à ton
droit.
--Ben, tu te mets rudement le doigt dans l'œil, ma bonne sœur! Je
pioche mon premier examen et, afin de n'être pas retoqué, je prends des
leçons particulières tous les soirs... Voilà l'unique raison pour
laquelle je dîne à Paris et rentre tard à Chanteraine... Même,
ajouta-t-il avec aplomb, ça me coûte les yeux de la tête, et c'est à ce
propos que je désirais te parler... J'ai besoin d'argent pour payer mon
répétiteur, et tu serais bien gentille de m'avancer quelques fonds sur
mon revenu annuel...
--Je t'ai fait plusieurs avances, déclara Clairette en fronçant les
sourcils et en hochant la tête; ton revenu est déjà fort écorné...
Landry, est-ce bien vrai, ce que tu me contes là?... Il m'est revenu, de
divers côtés, qu'on te rencontrait souvent en compagnie de M. de la
Guêpie... Méfie-toi! Cet homme-là est un oisif, un viveur, et ce n'est
pas lui qui te donnera de bons conseils...
--Elle est forte, celle-là! s'écria le Traquet avec une indignation
artistement jouée. Quels sont les idiots qui t'ont monté un pareil
bateau?... Moi, j'appelle ça une infamie!... Et puis, tu sais, j'en ai
assez d'être mouchardé et soupçonné... Tu n'as pas confiance en moi, à
ton aise... Je vais congédier mon répétiteur, puisque je ne peux pas le
payer, et, si je suis refusé à mon examen, ça ne sera pas ma faute...
Bonjour!
Il s'était levé et cherchait son chapeau. Cette vertueuse colère en
imposait à Clairette et éveillait ses scrupules.
--S'il disait vrai, pourtant? songeait-elle, quels reproches n'aurais-je
pas à m'adresser? Landry! protesta-t-elle, je ne veux pas que nous nous
quittions fâchés... Voyons, combien te faudrait-il?
--Dame, dit le bon apôtre en calculant sur ses doigts... Il y a, d'abord,
les répétitions à dix francs par leçon, et j'ai un mois en retard,
mettons six cents francs... Et puis, pour les repas que je suis forcé de
prendre depuis deux mois à Paris, faut bien compter, avec les menus
frais, une vingtaine de louis... Ça fait en tout un billet de mille,
quoi!...
--Je vais chercher l'argent là-haut, soupira la jeune fille; mais Landry,
tu me jures que tu l'emploieras à payer ce que tu dois!
--Tiens, je me _coupe_, repartit le Traquet en esquissant, d'un geste de
gamin, une croix sur sa poitrine... «Paille de feu, paille de fer; si je
mens, j'irai en enfer!...» D'ailleurs, je t'apporterai les reçus... Mais
dépêche; si je manque mon train, je manquerai aussi mon cours...
Clairette redescendit, tenant dix billets bleus que le Traquet empocha.
Il s'esquiva avec un grand merci et s'achemina, tout guilleret, vers la
station.
En rentrant pour desservir, Monique trouva l'orpheline les coudes sur la
table et le front dans les mains. A présent que Landry était loin, elle
doutait de nouveau, se reprochait d'avoir été trop faible, s'effrayait
pour l'avenir et se laissait envahir par de pénibles pressentiments.
--Qu'as-tu, ma mignonne? demanda la servante, te voilà _éberlobée_ et
mélancolieuse comme un rossignol en cage...
Dans l'isolement où elle vivait, Clairette s'était habituée à traiter
Monique comme une amie. Elle lui confiait volontiers ses tracas. Ce
matin, plus que jamais, elle éprouvait le besoin de se dégonfler le cœur
et elle lui confessa ce qui venait de se passer. La vieille Limousine
poussa un grognement sourd; elle n'avait pas la moindre confiance dans le
Traquet; elle savait, par les commérages de l'avenue, que Landry
fréquentait chez Mme Alicia, et, depuis lors, elle l'avait pris en
grippe.
--Ah! s'exclama-t-elle, pauvre âme simplette du bon Dieu! En voyant ton
écervelé de frère s'en aller gai comme pinson, j'aurais dû me douter
qu'il t'avait joué quelque méchant tour... Ça n'est pas le premier, ce ne
sera point le dernier... Ma fille, il faut être bonne, mais il ne faut
point être dupe!... Et, par ainsi, tu lui as donné de l'argent?
--Naturellement; il assure qu'il en a besoin pour ses examens; je me
serais fait conscience de nuire à ses études et de l'obliger à
interrompre ses cours.
--Ses études? grommela Monique, elles sont jolies, ses études! Monte un
peu dans sa chambre et regarde les livres qu'il a empilés sur sa table;
ils ne sont même pas coupés!... C'est point dans le droit qu'il
travaille, c'est plutôt dans le travers; c'est point ses cours qu'il
suit, c'est les cailles coiffées!...
--Oh! Monique!...
--C'est bon! Je ne suis ni aveugle ni sourde, merci à Dieu! Si je ne dis
point ce que je vois et ce que j'entends, c'est que je n'aime point à
_brenasser_ dans les affaires des autres. Chacun son métier et les vaches
seront bien gardées... N'empêche qu'à mon avis ton frère n'a que du vent
dans la tête et pas beaucoup de cœur dans la poitrine... Au lieu de
s'acoquiner avec ce La Guêpie, il ferait bien mieux de prendre pour
modèle son ancien ami...
--Quel ami?
--Eh! le fils Gerdolle, donc!... Je n'aime point le pépiniériste, qui est
un méchant drôle; mais, du fils, je ne puis dire que du bien... La vérité
avant tout!... Voilà un garçon de bon sens et de bonne conduite, qui a
profité de ce qu'il a appris aux écoles... Et, avec ça, un travailleur,
qui ne perd point son temps à _berlauder_ dans les rues.
--Qu'en sais-tu? demanda Clairette, émue et intriguée.
--Pardi, je le vois de mes yeux, depuis deux mois que le gas est
rentréchez son père... Je m'étonne que tu ne l'aies point, des fois,
rencontré en allant à l'église!... Il a obtenu son diplôme
d'_architéque-paysagiste_... Je ne sais point au juste ce que ça veut
dire; paraîtrait, tout de même, que c'est un bon métier et où on gagne
gros... Le père et le fils demeurent ensemble; mais le jeune homme
s'absente souvent, parce que sa besogne l'appelle dans les châteaux du
voisinage...
Clairette ne poussa pas plus loin ses questions; elle craignait que
Monique ne devinât son trouble. Elle remonta, toute songeuse, dans sa
chambre. En passant devant une glace, elle s'y regarda involontairement
et fut confuse en constatant l'insolite animation de son visage. Ses yeux
noirs brillaient et une soudaine rougeur était montée à ses joues.
Pendant sa dernière année de couvent et depuis la mort de son père, son
évolution religieuse, son détachement des choses mondaines, joints à sa
douleur filiale, l'avaient laissée indifférente à la coquetterie féminine
aussi bien qu'aux questions de toilette. Elle ne se préoccupait plus de
plaire ni de paraître belle,--et, cependant, elle embellissait davantage
chaque jour. Son corps s'était élancé; sa taille s'était amincie et
assouplie; le modelé du buste et des épaules s'arrondissait en lignes
harmonieuses et pures; sous les vêtements de deuil, la peau prenait des
blancheurs de lait; les traits du visage s'étaient allongés; le feu des
yeux noirs, le sourire d'une bouche spirituelle, leur donnaient une
vivacité, un éclat tout printaniers. En la voyant, on pensait à la grâce
des matinées de mai, au charme des muguets des bois.
Cet après-midi, après avoir quitté Monique et s'être arrêtée devant la
glace, Clairette, pour la première fois depuis des mois, eut conscience
de sa beauté. En même temps, elle s'aperçut de la splendeur que juin tout
flambant répandait sur la campagne. Une chaude lumière faisait planer de
blondes poussières de pollen sur les prés mûrissants et les seigles
onduleux: l'eau de la Bièvre jetait des éclairs à travers les saules; le
feuillage palpitant des peupliers était tout grouillant de scintillements
argentés; les cerises rougissaient dans les vergers; du fond des blés
encore verts, les alouettes à l'essor montaient avec de légers bercements
d'ailes et, tout là-haut dans le ciel bleu, chantaient invisibles...
La jeune fille savourait cette joie éparse dans l'air. Ses yeux erraient
sur les jeunes frondaisons des pépinières, sur les cerisiers vermeils,
sur la crête du mur mitoyen où s'épanouissaient des joubarbes et de
frêles coquelicots. Ainsi, Jacques était de retour; il vivait à quelques
pas d'elle! Peut-être, à ce même moment, se promenait-il sous les arbres
fruitiers, de l'autre côté du mur semé de plantes fleuries! Depuis
longtemps déjà, elle était persuadée que Jacques l'avait oubliée;
elle-même, dans la ferveur de son prosélytisme religieux, s'était
efforcée d'effacer le jeune garçon de sa mémoire, de l'immoler sur
l'autel du Dieu jaloux qu'elle voulait uniquement servir; mais, malgré
tout, les propos de Monique venaient de réveiller les sensations
d'autrefois. La petite herbe du premier amour n'était pas morte et
Clairette en sentait remuer les minuscules racines, demeurées vivaces au
tréfonds de son cœur.
Pendant les jours qui suivirent, l'idée de la présence de Jacques occupa
plus que de raison son esprit et lui fit envisager la vie sous de moins
sombres couleurs. Dès le matin, en poussant les persiennes, elle fixait
plus curieusement ses regards sur le clos du pépiniériste et,
involontairement, elle les y attardait avec l'espoir confus d'apercevoir
le jeune homme au détour d'une allée. Un matin, elle eut la satisfaction
de le voir. Il se promenait, en rêvassant, au long des plantations de
poiriers, et elle put l'examiner à loisir sans qu'il se doutât qu'on
l'épiait. Elle le trouva grandi et embelli dans le complet de cheviote
bleue qui lui composait une toilette très simple, mais très seyante.
L'adolescent gauche et imberbe d'autrefois avait pris du corps, de
l'aisance, et portait une barbe châtaine taillée en pointe. Il était
devenu un joli garçon, à la tournure virile, aux traits fermes et fins, à
la mine sérieuse. Un moment, comme s'il eût deviné qu'on l'observait, il
releva la tête dans la direction de Chanteraine, et Clairette, pour ne
pas être surprise, n'eut que le temps de se reculer brusquement dans
l'intérieur de sa chambre. Elle rougit jusqu'aux oreilles, eut honte de
sa faiblesse et se reprocha comme un péché la complaisance qu'elle avait
apportée à cet acte de curiosité, ainsi que la troublante émotion qu'elle
en avait reçue.
Son âme devait être troublée plus grièvement encore quelques jours après.
Pendant les longs après-midi d'été, elle s'était imposé la tâche de
mettre en ordre la pièce qui avait servi de «laboratoire» à son père, et
d'y classer pieusement les notes d'histoire naturelle prises par
l'ornithologue. Un soir qu'elle était occupée à vider un tiroir encombré
de fiches, elle aperçut au milieu des paperasses un paquet de lettres
nouées par une faveur d'un rose fané, et, violemment, son cœur sursauta:
elle venait de reconnaître sa correspondance enfantine avec Jacques
Gerdolle. Comment ces lettres, que Jacques affirmait avoir soigneusement
cachées, étaient-elles tombées entre les mains de Simon Fontenac? Pas un
moment elle ne songea à accuser son ancien ami d'une trahison; elle eut,
sur-le-champ, l'intuition de ce qui avait dû se passer: le père Gerdolle
avait, sans doute, fouillé le pupitre du lycéen, et sans vergogne, pour
satisfaire une basse vengeance, il avait livré la correspondance à
l'ancien juge. Cette mortifiante découverte atterra Clairette. Elle était
prise d'un tel tremblement que la liasse glissa d'entre ses doigts et que
les lettres s'éparpillèrent sur le parquet. Elle comprenait, maintenant,
ces rigueurs paternelles dont l'apparente injustice l'avait si souvent
révoltée. Elle faisait amende honorable à son père et se désolait d'avoir
douté de son affection. Elle rassembla hâtivement les papiers épars, afin
de les jeter au feu; mais elle ne put résister à la tentation de les
relire. A mesure qu'elle parcourait ces billets, où toute sa naïve
tendresse d'adolescente s'était épanchée, une flamme lui brûlait les
joues et, en même temps, tout le passé revivait devant ses yeux:--ses
joies ingénues en écrivant à la dérobée ces protestations d'amour; son
unique rendez-vous avec Jacques, au pied de la meule... Elle se
représentait l'indignation de Fontenac, lisant les compromettantes
effusions de sa fille; la joie mauvaise du pépiniériste, attisant cette
première explosion de colère. Une inexprimable confusion accablait
Clairette; il lui semblait que tout le pays devait être instruit de sa
précoce perversité et qu'elle n'oserait plus sortir de Chanteraine. Elle
se regardait comme la cause de tous les chagrins qui avaient précipité la
mort de Simon. La complaisance avec laquelle, depuis quelques jours, sa
pensée se reportait vers Jacques, lui apparaissait comme un odieux
sacrilège. Elle jurait, cette fois, de bannir à jamais le jeune Gerdolle
de son souvenir et, malgré tout, les lettres accusatrices lui devenaient
plus chères; elle ne se sentait pas le courage de les anéantir...
V
Sous la tonnelle de houblons du pépiniériste, Février et Cyrille Gerdolle
se rafraîchissaient en vidant une bouteille de vin blanc. On était en
pleine canicule; le soleil de juillet tombait en rayons brûlants du haut
d'un ciel implacablement bleu; d'insupportables vols de mouches
bourdonnaient parmi les feuilles alanguies; le long des plates-bandes
grillées, des sauterelles bruissaient, stridentes; l'air qu'on respirait
semblait sortir de la gueule d'un four.
--Hein, mon vieux, ça chauffe! disait le marchand de curiosités en
lapant à petites gorgées le contenu de son verre; on passerait volontiers
sa journée au fond d'une cave.
--Oui, approuvait Gerdolle, c'est un temps qui donne la _flemme_;
heureusement, nous autres, nous sommes en morte-saison.
--Moi aussi, déclara Février; il n'y a plus personne dans Paris et je ne
vendais pas même pour mes frais de déplacement... Ma foi, j'ai clos la
boutique et j'ai collé, sur les volets de la devanture, un carré de
papier: «Fermé pour cause de voyage.» Je ne rouvrirai, comme l'Odéon,
qu'au 1er octobre...
--Où iras-tu? demanda le pépiniériste, goguenard; aux bains de mer?
--Pourquoi pas?... Mme Miroufle est au Tréport et elle m'a invité...
Peut-être irai-je l'y voir!
--Alors, tout le monde file; l'avenue deviendra un désert... Il n'y
restera plus que moi et les gens de Chanteraine.
--A propos de Chanteraine, observa Février en goguenardant à son tour,
ton fameux plan a raté et tu n'as pas réussi à faire déguerpir les
Fontenac... Te voilà refait, mon camarade, et tu as tiré les marrons du
feu pour la commune!
--Qu'en sais-tu? grommela Cyrille en se hérissant; patience, rira bien
qui rira le dernier!... Feu Fontenac n'a pas laissé une grosse fortune,
et j'ai en idée que la maison sera bientôt trop lourde pour les épaules
des héritiers: la fille n'entend rien aux affaires; quant au garçon,
c'est un fainéant qui aura vite fricassé sa part d'héritage.
--Oui, le jeune drôle a un furieux appétit de plaisir et il est entre les
mains d'une petite personne qui le mènera bon train... Mais pour ce qui
est de la fortune, ajouta Février, tu pourrais bien te tromper, mon
vieux... J'ai ouï dire, à des connaisseurs sérieux, que le grand-père
Fontenac possédait, dans sa collection d'objets d'art, deux pièces
rarissimes, qui vaudraient à elles seules, au bas mot, plus de deux cent
mille francs à l'Hôtel des Ventes. Par conséquent, la succession serait
beaucoup plus considérable que tu ne le crois... Seulement...
--Seulement? répéta Gerdolle, dont les petits yeux roux s'allumèrent.
--Seulement, voilà le _hic_... L'aïeul Fontenac, qui était méfiant, a si
bien caché les objets en question qu'on ne peut plus les retrouver et
qu'on les cherche encore...
--Vraiment! reprit le pépiniériste en affectant un air détaché...
L'ancien les aura peut-être tout bonnement _lavés_...
--Je ne crois pas... On ne lave point de pareilles pièces sans que ça
fasse du bruit... Dans le monde de la curiosité tout se sait, et, après
informations prises près des gens du métier, personne ne se souvient
d'une vente de cette importance...
--Après tout, je m'en fiche, repartit Gerdolle avec indifférence, j'ai
d'autres chiens à fouetter... Encore un verre, mon vieux, et bon voyage,
si tu vas à la mer!... Quant à moi, je te quitte pour mettre mes
écritures à jour...
Ils se séparèrent là-dessus et, après que le brocanteur eut disparu dans
l'avenue, le pépiniériste, debout sous l'arceau de la tonnelle, resta
longtemps pensif, sans se soucier du soleil qui tapait d'aplomb sur son
chapeau de paille...
Il n'avait pas perdu un mot des propos tenus par Février et les avait
précieusement emmagasinés dans l'arrière-fond de son cerveau. Maintenant,
il se délectait à les y rouler et à les faire tinter comme autant de
rares pièces d'or.
--Ha! ha! se pourpensait-il, deux objets d'art valant, au bas mot, deux
cent mille francs!... Bonne affaire!... Et ils sont introuvables, on
ignore ce qu'ils sont devenus et on les cherche encore?... On les
cherchera longtemps! Je le sais, moi, où ils sont!... Ils dorment
tranquillement sous le cerisier de Chanteraine!... C'est à présent qu'il
va falloir mettre les fers au feu et jouer serré.
Machinalement, il avait enfilé la grande allée de poiriers en quenouille
qui aboutissait au pied du mur séparant son clos du jardin Fontenac. En
dépit de la chaleur caniculaire, il allait et venait, la tête dans les
épaules, l'esprit affairé à chercher un moyen de remettre l'affaire sur
pied.
--Il faut, se disait-il, il faut que Chanteraine soit à moi... J'y
emploierai le vert et le sec... J'ai été un sot de lâcher à Simon
Fontenac les lettres de sa fille... Si je les avais encore en mains, je
pourrais m'en servir pour rendre la demoiselle moins rétive... Quant au
garçon, j'en viendrai facilement à bout... Il mène joyeuse vie, il a
donc besoin d'argent et il ne rechignerait pas à palper une forte somme
en belles espèces sonnantes... Seulement, voilà le diable: il est encore
mineur...
Il en était là de sa méditation, quand il entendit un bruit de pas et
aperçut son fils qui débouchait de l'avenue.
Jacques Gerdolle revenait d'un château des environs de Longjumeau, dont
il était chargé de dessiner les jardins. Le tramway d'Arpajon l'avait
déposé à Berny et il rentrait au logis pour l'heure du déjeuner. Il ne
paraissait pas trop éprouvé par la grande chaleur. A l'abri d'un chapeau
de paille à larges bords, son visage au teint mat, ambré par le hâle, ne
portait aucune trace de fatigue; à peine une faible moiteur perlait sur
les tempes. Dans un complet d'étoffe légère, son corps robuste et souple
se mouvait librement. En le voyant, d'un pas ferme et comme rythmé, se
diriger vers le vestibule, le père Gerdolle eut un mouvement d'orgueil.
Il s'étonnait presque d'avoir procréé ce rejeton bien râblé, ce mâle à la
tournure aisée et élégante. Tandis que ce sentiment de fierté lui faisait
relever la tête, une soudaine inspiration lui illumina le cerveau.
--C'est ce beau gars-là, songea-t-il, qui, mieux que toutes mes
manigances, aura raison des résistances de Mlle Fontenac...
Et il résolut d'avoir ce matin même, avec son fils, une explication à ce
sujet.
Seulement, la matière était délicate et le pépiniériste ne savait trop
comment s'y prendre pour entamer la conversation. Le temps était loin où
il traitait son fils en petit garçon et où il lui intimait sèchement ses
ordres. Depuis que Jacques était devenu un maître en l'art du
jardinier-paysagiste, la situation s'était modifiée totalement. Les
rapides succès du jeune homme, l'estime où le tenaient ses confrères, la
clientèle toujours croissante et les honoraires toujours grossissants,
imposaient au père Gerdolle une crainte respectueuse. Il adoucissait,
maintenant, son humeur despotique et n'osait plus se permettre, avec
Jacques, ses coups de boutoir habituels.
--Le garçon a la bouche tendre, se disait-il; si je tire trop sur le
mors, il se cabrera et m'enverra coucher... Mais il a aussi le cœur
tendre et il donne volontiers dans la sensiblerie; c'est par là qu'il
faudra l'attaquer... N'importe! ce ne sera pas une besogne commode et
j'en ai chaud aux oreilles rien que d'y penser... Bah! qui ne risque rien
n'a rien; je vais tout de même essayer...
Tandis que Jacques montait chez lui pour se plonger la tête dans l'eau
froide et se vêtir plus à l'aise, Gerdolle descendit à la cave et en
revint avec deux bouteilles d'un vieux vin de Touraine. Peu après, le
père et le fils se retrouvèrent autour de la table servie. Le jeune homme
mangeait de grand appétit et causait gaiement des choses de son métier.
Il était content de ses travaux, expliquait ses plans au pépiniériste et
le consultait sur le choix des arbres et arbustes dont il voulait décorer
les massifs de sa nouvelle création. Cyrille, le voyant en si belles
dispositions, jugea que le moment était venu de commencer l'attaque. Au
dessert, il déboucha une bouteille de chinon, emplit deux verres à patte
et, heurtant le sien contre celui de sa progéniture:
--Ton jardin sera un chef-d'œuvre, affirma-t-il de sa voix la plus
aimable, et tout le monde t'en fera des compliments... Mon garçon, je
bois à ta réussite!
Jacques jeta un coup d'œil sur les verres à liqueur, et cet extra le
mit en défiance. Il était fin et connaissait de longue date le coup de la
vieille bouteille, destiné à enfoncer les clients.
--Ho! ho! répliqua-t-il, du vin de derrière les fagots!... Papa, je parie
que tu as quelque chose à me demander, ou quelque tour à te faire
pardonner!
Gerdolle, comprenant que la mèche était déjà éventée, se décida à jouer
la franchise et à abattre ses cartes.
--Fouinard! repartit-il en riant, tu la connais dans les coins et tu ne
te laisses pas enjôler... Eh bien! oui, tu as deviné; j'ai en tête une
affaire qui nous intéresse tous deux et au sujet de laquelle je tiens à
m'expliquer avec toi...
Il but une lampée de vin de Chinon, s'accouda à la table et poursuivit,
en regardant Jacques droit dans les yeux:
--Voici!... Tu as bien mené ta barque et tu es arrivé de bonne heure à
une belle situation où tu gagnes ce que tu veux... Aujourd'hui que tu as
le vent en poupe tu devrais te marier.
--Je te vois venir, répondit Jacques en riant, tu as un parti à me
proposer... Mon Dieu, il est possible qu'un jour je songe à m'établir. Le
mariage, en principe, ne me répugne point; mais j'entends choisir ma
femme moi-même, suivre mon goût et non celui des autres, ne pas prendre,
les yeux fermés, un laideron ou une dinde quelconque qu'on tentera de me
colloquer parce qu'elle aura une grosse dot...
--Ne crie pas comme les anguilles de Melun, avant de savoir à quelle
sauce tu seras accommodé, riposta le pépiniériste en haussant les
épaules; il ne s'agit ni d'une laide ni d'une dinde... La fille dont je
te parle est une jeune personne suffisamment riche, bien éduquée, bien
espritée, fort jolie... enfin, pour laquelle tu as eu un tendre
autrefois... Bref, c'est ton ancienne bonne amie, Mlle Clairette
Fontenac, notre voisine...
Au nom de Clairette, Jacques eut un haut-le-corps; son front se plissa et
sa physionomie enjouée se rembrunit.
--Je t'en prie, interrompit-il gravement, restons-en là!... Tu devrais
être le dernier à penser à Mlle Fontenac, après ce qui s'est passé entre
toi et son père!...
--De quoi? de quoi?... Nous avons échangé quelques mots un peu vifs,
voilà-t-il pas une affaire?...
--Tu as la mémoire courte, reprit Jacques amèrement; tu oublies que tu as
traîné Simon Fontenac en police correctionnelle et que tes agissements
ont amené, dit-on, la maladie qui l'a emporté... Une fille ne pardonne
pas ça, et Mlle Clairette, telle que je l'ai connue, doit nous en vouloir
cruellement.
--Fais donc pas l'âne! se récria cyniquement Gerdolle; une fille qui
t'écrivait les lettres que j'ai lues était bigrement férue d'amour, et
les amoureux pardonnent bien des choses.
--Puisque tu fais allusion à ces lettres que tu t'es si peu correctement
appropriées, riposta sévèrement le jeune homme, aie donc l'obligeance de
me dire ce qu'elles sont devenues.
--J'ai eu la bêtise de les remettre au père Fontenac... Ce qui prouve, du
moins, que je ne suis pas un méchant homme...
Jacques ne put retenir un mouvement d'indignation.
--Et tu t'imagines que, dans des conditions pareilles, j'oserais me
représenter devant Mlle Fontenac? s'exclama-t-il tristement.
--Bah! je te fournirai un moyen de renouer avec elle... J'ai envie
d'acheter Chanteraine... La propriété est trop frayante pour cette jeune
fille, et à moi elle irait comme un gant... Tu te présenteras chez les
Fontenac en mon nom et tu leur transmettras mes propositions, qui sont
très acceptables... Quand vous vous serez revus et expliqués, le petit
Dieu malin reprendra ses droits et vous serez vite accordés.
Jacques s'était brusquement levé; une expression de dégoût crispait ses
lèvres.
--Nous n'avons pas, déclara-t-il brièvement, la même manière d'envisager
les questions de conscience et de délicatesse. Ne compte pas sur moi pour
t'aider à acquérir Chanteraine, car, au fond, c'est tout ce que tu
désires et tu ne te soucies ni de mes sentiments ni de ceux de Mlle
Clairette... Brisons là, je ne suis pas ton homme!
--Oui-da, tu la fais à la délicatesse! grogna Gerdolle, furieux; non, tu
n'es pas mon homme!... Sais-tu ce que tu es?... Un mauvais fils qui paie
d'ingratitude tous les sacrifices que je me suis imposés... Tu ne veux
pas me servir?... C'est bon, j'emploierai d'autres moyens pour en venir
à mes fins et forcer ton amoureuse à vendre... Car je veux Chanteraine,
et je l'aurai!
--Un seul mot encore, dit énergiquement Jacques; si tu cherches à
troubler le repos de Mlle Fontenac, nous nous brouillerons à jamais. Ceci
bien entendu, je m'en vais, car je finirais par manquer au respect que je
te dois!...