Simon Fontenac avait tenu ferme.--Après s'être abouché avec le proviseur
du lycée Lakanal et avec la supérieure des Dames de la Croix, il
signifiait aux deux «geais» que, le 3 octobre, ils entreraient comme
pensionnaires, Landry à Lakanal, et Clairette au couvent d'Antony. Il
déclarait en outre à cette dernière que, pour prévenir le retour de
fréquentations fâcheuses et pour couper le mal à la racine, elle ne
quitterait sa pension qu'aux grandes vacances. Donc, le jour de la
rentrée, les enfants furent impitoyablement conduits à leur nouveau
gîte: Fontenac escorta le Traquet à Sceaux, afin de le recommander tout
particulièrement au prône; Clairette fut confiée à Monique, qui pleura
bruyamment à l'heure de la séparation et revint à Chanteraine le cœur
gros.
Le régime de l'internat, avec sa règle méthodique et sa discipline
rigide, parut très dur aux nouveaux pensionnaires. Il différait tellement
de leur précédent mode d'existence, fait de rêveries paresseuses, de
vagabondages en plein air et de libre fantaisie!--Clairette, surtout, en
souffrit. Tendrement expansive comme elle l'était, elle se sentit froid
au cœur dans cette maison glaciale où on l'avait cloîtrée. En dépit de
ses rébellions et de ses irrévérences de langage, elle aimait
sérieusement son père et ne pouvait se consoler d'avoir baissé dans son
estime et son affection. Elle avait la nostalgie de Chanteraine, du
«laboratoire» encombré de livres et d'oiseaux empaillés; elle regrettait
amèrement tout ce qui appartenait à sa vie passée: les emportements
rageurs de Fontenac, les gronderies bougonnes de Monique, même les
querelles et les bourrades du Traquet. Malgré tout, elle avait un faible
pour ce vaurien de frère, si égoïste et vaniteux, si sournois et si
lâcheur, mais, en même temps, si agile de corps et d'esprit, si drôle et
si enjôleur!... Sa turbulence et ses taquineries lui manquaient.
Désorientée, au milieu des bonnes sœurs en cornettes et des élèves aux
mines de saintes nitouches, elle demeurait inabordable, méfiante et
farouche comme un animal sauvage. Pendant les heures de récréation, elle
se terrait dans un coin; elle y occupait ses loisirs à regarder les
nuages que le vent d'Ouest emportait dans la direction de Chanteraine;
elle fermait les yeux, revoyait le mur où, masquée à demi par le
feuillage léger du cytise, elle guettait l'apparition de Jacques Gerdolle
derrière les poiriers du clos voisin. Elle pensait à Jacques avec une
tendresse d'autant plus persistante que le fils du pépiniériste avait été
la cause involontaire de sa claustration à Antony. Ces amours de la
quinzième année sont pareilles aux herbes folles qui repoussent plus
denses et plus obstinées à mesure qu'on s'acharne à les détruire. Elles
ont la sève vivace et sans cesse renouvelée de ces liserons qui font le
désespoir des jardiniers et qui, cependant, sont si charmants, délicats
et purs. La sympathie qui inclinait Clairette vers Jacques Gerdolle était
tout instinctive et innocente. Il n'y entrait encore aucun élément de
sensualité dont elle eût à rougir. Elle le trouvait beau comme un héros
de roman, et cette admiration ingénue suffisait à remplir son cœur
d'adolescente. Son unique délectation, pendant les heures de solitude,
consistait à se rappeler, par le menu, leurs brèves entrevues
d'autrefois, et à se répéter, comme une délicieuse musique, les paroles,
le plus souvent insignifiantes, qu'ils échangeaient: elle, juchée parmi
les branches du cytise; lui, campé au bas du mur. Son unique réconfort
était de songer que le lycéen étudiait, comme externe, à Lakanal, et
qu'il aurait occasion de s'y rencontrer avec le Traquet...
Quant à ce dernier, il avait, tout d'abord, désagréablement pâti de sa
réclusion au lycée; mais, comme il possédait un bon fonds de légèreté et
d'insouciance, il s'était plus rapidement habitué que sa sœur au régime
de l'internat et avait pris philosophiquement le parti de s'accommoder
aux mœurs de ses compagnons. Il détestait la solitude et ne se souciait
pas de faire longtemps bande à part. Au bout de quelques jours, il se
mêlait déjà familièrement aux bruyants plaisirs des élèves de sa cour.
Ses camarades, au début, ayant essayé de le brimer, avaient très vite
acquis la conviction que le «nouveau» ne se laissait pas intimider et
rendait coup pour coup. Après deux ou trois empoignades, d'où Landry
s'était victorieusement tiré, toute la cour avait déclaré que Fontenac
était un «chic type». Les drôleries du gamin, ses grimaces de clown et
les bons tours qu'il jouait aux pions, le haussaient vite dans l'estime
des copains et lui valaient une popularité dont il s'enorgueillissait. Il
n'était donc pas trop à plaindre; moins sévèrement traité que sa sœur,
il pouvait sortir tous les dimanches lorsqu'il n'était pas consigné, ce
qui arrivait, malheureusement, au moins deux fois sur quatre. Et puis,
comme fiche de consolation, il y avait les bonnes aubaines, c'est-à-dire
les visites mensuelles de Mme de Cormery. Celle-ci, pour jouer son rôle
de mère dévouée et pour se faire bien venir de Landry, ne manquait pas
d'apparaître au parloir chargée d'un copieux «fardeau» de licheries qu'on
partageait, ensuite, entre les camarades, et que le Traquet payait par
de flagorneuses et vives démonstrations d'amour filial.
M. Fontenac, également, se montrait, de temps en temps, au lycée; mais
les entrevues du père et du fils ne donnaient, ni à l'un ni à l'autre, de
notables satisfactions. Avant de faire appeler Landry, Simon se rendait
d'abord chez le proviseur, et là on lui communiquait les plaintes des
professeurs au sujet de la dissipation et de l'insubordination de l'élève
Fontenac, de sorte que la visite paternelle se passait en reproches et en
récriminations véhémentes. Le Traquet courbait le dos sous l'orage et
abrégeait, autant que possible, l'entretien, qui se terminait
généralement, de sa part, par un «ouf!» irrespectueux. Un jeudi, jour de
parloir, Simon venait de quitter Landry et causait dans le hall avec le
censeur, lorsqu'il vit entrer Mme de Cormery, parée d'une toilette
tapageuse et les mains chargées de friandises. Au même moment, le gamin,
qu'on était allé prévenir et qui croyait son père parti, se précipita
impétueusement vers sa mère, la débarrassa des paquets, la remercia avec
forces embrassades et cajoleries, puis l'entraîna, en riant, dans le
salon. L'ancien juge, qui n'avait reçu de sa progéniture qu'un accueil
sournois et réservé, fut profondément blessé de cette mortifiante
palinodie. Brusquement, il tourna les talons et s'éloigna, plein
d'amertume.
--Cet enfant, songeait-il, est politique et rusé comme un vieux
diplomate; ses caresses intéressées ne s'adressent qu'aux gens qui
flattent sa vanité ou ses vices; les embrassades qu'il prodigue à ceux
dont il espère tirer quelque profit ne sont que comédie pure.
Il s'en revint écœuré et, pendant longtemps, s'abstint de toute visite
au lycée.
Pâques ramena Landry, pour quinze jours, à Chanteraine; mais il n'y
trouva pas l'agrément qu'il espérait. Ces jours de congé, passés
solitairement en tête à tête avec Simon Fontenac, lui parurent absolument
maussades. Clairette, avec ses espiègleries, sa gaillarde franchise, son
goût pour les équipées aventureuses, ses rebuffades même, Clairette lui
manquait. Sans elle, la maison lui donnait froid dans le dos. Aussi
quand, le lundi de Pâques, Monique s'apprêta pour aller voir «la petite»
à son couvent, le Traquet manifesta-t-il chaleureusement l'intention de
l'accompagner.
L'adolescente, en apercevant Landry au parloir, poussa un cri de joie et
lui sauta au cou. Elle laissa Monique en dévote conversation avec les
sœurs et obtint la permission d'emmener son frère au jardin. Quand ils
furent seuls en plein air, elle l'embrassa de nouveau fougueusement.
--Que je suis aise de te voir, mon mignon! déclara-t-elle; il me semble
que tu apportes, avec toi, un peu de l'air et du soleil de la maison.
--La maison! répondit dédaigneusement le Traquet, elle n'est pourtant pas
rigolo depuis que tu n'y es plus. Mince de plaisirs!... Ma parole, j'aime
encore mieux le _bahut_.
--Alors, interrogea Clairette, flattée, tu te plais à ton lycée?
--Ma foi, oui!... On y fait de fameuses parties de barres, on embête les
pions, on se promène en fraude dans le parc avec les copains... A propos,
je rencontre de temps en temps, à la gymnastique, ton amoureux.
--Jacques! s'écria étourdiment la jeune fille.
--Oui, le beau Jacques... Nous sommes devenus une paire d'amis; il me
prête sa bécane les jours de sortie et nous parlons souvent de vous,
mademoiselle...
--Vraiment, il se souvient de moi? murmura-t-elle en baissant les yeux.
--Il t'adore toujours, il en devient bête... à tel point qu'il a écrit
des vers pour toi... C'est idiot; mais il m'a prié de te les remettre, et
chose promise, chose due... Je les ai là...
Il prit, dans sa poche, un portefeuille de basane où il serrait ses rares
exemptions et en tira un papier rose plié en quatre.
--Donne! s'exclama impétueusement Clairette.
Et, sans attendre, elle s'empara du carré de papier.
Elle le lut hâtivement, en se dissimulant derrière un massif de fusains.
Il contenait de pauvres vers à la mesure boîteuse et aux rimes
indigentes, mais tout imprégnés d'une tendresse enthousiaste.
L'adolescente les savoura comme un fruit exquisement parfumé et devint
rouge de plaisir.
--Je les garde, déclara-t-elle en repliant le papier rose et en le
cachant dans son corsage.
--Sapristi, comme ça t'émotionne! observa le Traquet... Puisque ce
galimatias te fait tant de plaisir, tu devrais bien remercier mon grand
ami par un bout de billet.
--Je n'oserai jamais...
--Va donc... Jacques y compte un peu et j'ai promis de lui rapporter une
réponse... Hein? c'est convenu?... Je reviendrai samedi, avec Monique, et
je me chargerai de ton poulet...
Clairette se décida à écrire, et, quand Landry renouvela sa visite au
couvent, elle profita d'un moment où ils étaient seuls pour lui glisser
dans la main une petite enveloppe cachetée:
--Mets ma lettre en poche et recommande bien à Jacques de la déchirer dès
qu'il l'aura lue...
Désormais, à chacune de ses visites, le Traquet, qui y trouvait son
profit, servit de messager entre le fils du pépiniériste et Clairette. Il
amusait les religieuses par ses espiègleries, son bavardage, ses
câlineries; elles le choyaient et lui laissaient toute liberté de se
promener dans le jardin avec sa sœur. Chaque fois, il apportait un
billet de Jacques, et, chaque fois, Clairette, enchantée, lui confiait
une réponse. Dans ces lettres griffonnées à la hâte, l'adolescente
épanchait, à tort et à travers, son enfantine passion; son gentil cœur
de fille étourdie s'y montrait dans toute sa grâce prime-sautière.
Jacques, enthousiasmé, savourait avec délices ces billets d'amour
candide. Il était trop amoureux lui-même pour avoir égard aux
recommandations de son amie, et, loin de déchirer les lettres, il les
enfermait comme autant de trésors dans un pupitre dont il gardait la clé
suspendue à son cou.
On atteignit ainsi l'époque tant désirée des grandes vacances, et
Clairette revint à Chanteraine, le cœur joyeux, tout gonflé de confuses
espérances. Mais Simon Fontenac, devenu méfiant, la tenait de court, et
Monique, surtout, exerçait une grondeuse surveillance. La jeune fille ne
pouvait voir Jacques qu'à la dérobée, lorsqu'il rôdait près de la grille.
Elle n'osait plus se risquer sur le mur, de peur d'éveiller les soupçons
paternels. Elle était heureuse, néanmoins, heureuse de se sentir tout
près de son bon ami et de respirer le même air que lui. D'ailleurs le
Traquet servait de trait d'union, et la correspondance des deux amoureux
ne chômait pas. Pour la première fois depuis que le frère et la sœur
vivaient côte à côte, une affectueuse paix régnait entre eux; jamais un
nuage ne troublait leur entente cordiale. Monique n'en revenait pas.
Simon Fontenac, qui avait redouté, pendant cette période des vacances, le
retour des querelles coutumières, se félicitait de pouvoir enfin se
livrer à ses chères études sans en être distrait par les tapageuses
prises de bec des deux «geais», et devenait moins ombrageux. Clairette,
réjouie des bonnes dispositions de Landry, qu'elle attribuait naïvement à
une recrudescence d'amitié, comblait son frère d'attentions et de petits
cadeaux; celui-ci, que Jacques choyait également, se louait fort du
nouvel état des choses et s'employait de son mieux à servir sa sœur et
son ami. Comme la surveillance de M. Fontenac se relâchait, il résolut
même de leur ménager une entrevue. Un après-midi où Monique s'était
absentée, il emmena Clairette au fond du jardin, déverrouilla une porte à
claire-voie qui donnait sur la campagne, et, sous prétexte d'une
promenade à travers champs, longea, avec sa sœur, le sentier qui
limitait la pépinière de Gerdolle.
La moisson était terminée. Les chaumes, dépouillés, étendaient au soleil
leurs blondes ondulations, semées, çà et là, de floraisons violacées, où
bruissaient des sauterelles. De distance en distance, des meules en forme
de soupières dressaient, en pleine lumière, leur massive architecture de
javelles couleur d'or. Tout à coup, au détour d'une de ces meules, ils se
trouvèrent face à face avec Jacques Gerdolle.
--Heureux hasard! s'écria le Traquet en goguenardant, ou, plutôt,
heureuse surprise que Bibi a arrangée... Maintenant, je vous laisse, vous
devez avoir à causer... Je vais en griller une et je viendrai vous
reprendre dans une heure.
Une fois seuls, Clairette et Jacques demeurèrent d'abord gauches et
silencieux. Ce tête-à-tête, qu'ils avaient si ardemment souhaité, les
laissait craintifs et décontenancés.
--Il y a un peu d'ombre au pied de la meule, commença enfin le
rhétoricien; ne voulez-vous pas vous y asseoir?
--Comme il vous plaira, répliqua t-elle.
Ils s'adossèrent à la base du tas de gerbes et le silence retomba entre
eux. Très haut dans l'air, au-dessus des champs moissonnés, d'invisibles
alouettes chantaient, et leurs notes vibrantes semblaient la mystérieuse
musique de l'azur.
--Quel beau temps! reprit Clairette.
--Nous en avons pour jusqu'à la fin des vacances, affirma Jacques. Hélas!
Comme les jours filent... Dans une semaine ce sera déjà la rentrée...
Est-ce que vous retournerez au couvent?
--Sûr que oui!... Et vous, rentrerez-vous au lycée?
--Non, papa prétend que, dans notre métier, on n'a pas besoin d'être
bachelier... J'irai à Versailles suivre des cours d'arboriculture.
Une tristesse ennuagea les yeux de Clairette:
--Alors, je... Nous n'aurons plus de vos nouvelles?
--Si fait... Je reviendrai tous les soirs à la maison et je verrai
toujours Landry aux sorties... S'il est consigné, par hasard, ajouta
Jacques en riant, j'irai le visiter à Lakanal, et je lui donnerai mes
lettres... Mais, vous, continuerez-vous à m'écrire, mademoiselle
Clairette?
--Pourquoi ne m'appelez-vous pas Clairette tout court, comme autrefois?
demanda la jeune fille, en tortillant dans ses doigts un brin de paille.
--Je n'osais pas... de peur d'être rabroué, comme une fois, quand vous me
parliez du haut de votre mur.
--Dans ce temps-là, nous nous connaissions à peine... Mais, maintenant
que nous sommes devenus de bons amis, je vous le permets... Alors, mes
lettres vous font plaisir?
--Elles sont ma seule joie... Avez-vous lu _Bérénice_, de Racine?
--Non; on ne nous tolère, au couvent, qu'_Athalie_ et _Esther_.
--Dans _Bérénice_, il y a deux vers que je me répète toujours en pensant
à vous:
_Depuis cinq ans entiers chaque jour je la vois,
Et crois toujours la voir pour la première fois..._
Eh bien! avec une légère variante, il en est de même de vos lettres:
depuis six mois, je les lis et crois toujours les lire pour la première
fois...
--Comment, interrompit Clairette, contente et inquiète, vous ne les avez
donc pas déchirées?... Je vous l'avais pourtant bien recommandé!
--Je n'en ai pas eu le courage... Mais, ne craignez rien, personne ne les
lira que moi... Elles sont enfermées en lieu sûr et à l'abri des curieux.
--C'est égal, dit-elle, boudeuse, vous ne tenez pas vos promesses, et on
ne peut se fier à vous.
--Clairette, protesta Jacques, ne soyez pas fâchée... Je vous aime tant!
Il avait saisi une main que Clairette ne retirait pas; mais il n'osait ni
la serrer dans la sienne, ni encore moins la porter à ses lèvres, bien
qu'il en eût grande envie. Jacques était un timide. Élevé soigneusement
par une mère très tendre, morte deux ans auparavant, il avait gardé, de
cette éducation, des délicatesses toutes féminines, et baiser la main
d'une jeune fille lui semblait une privauté trop audacieuse, presque
inconvenante.
Ils furent surpris dans cette situation par le retour du Traquet.
--Méfiance! dit le gamin, je viens d'apercevoir le père Gerdolle dans sa
pépinière... Si vous ne voulez pas être pigés, brusquons les adieux et
cavalons-nous!...
Cette fois, les deux mains se serrèrent précipitamment, les yeux
échangèrent un regard tendrement douloureux; puis le frère et la sœur
s'esquivèrent, et Jacques resta pensif au pied de la meule...
En affirmant que ses lettres étaient en lieu sûr et que personne ne les
lirait, le pauvre garçon se trompait cruellement. Depuis le commencement
des vacances, Cyrille Gerdolle, instruit de la présence de Clairette à
Chanteraine, surveillait de très près les faits et gestes de son garçon.
L'intimité de Jacques avec Landry, malgré la différence d'âge, lui parut
d'abord suspecte. Sans en avoir l'air, il redoubla d'attention, épia les
allées et venues du Traquet et acquit la conviction qu'une correspondance
clandestine était établie entre son fils et la fille de Simon Fontenac.
Continuant habilement son métier d'espion, il suivait Jacques comme son
ombre, et quand le rhétoricien se retirait dans sa chambre, le
pépiniériste le guettait en appliquant un œil au trou de la serrure; si
bien qu'un beau matin il vit son héritier extraire d'un pupitre un
paquet de lettres nouées par une faveur rose. Le rhétoricien les
parcourait lentement l'une après l'autre; quand il fut au bout de sa
lecture, il réintégra le paquet dans la cachette, soupira et ferma le
pupitre à double tour.
Cyrille Gerdolle n'était pas gêné par les scrupules, et, d'ailleurs, il
se croyait tout permis, au nom de l'autorité paternelle. Le jour même du
rendez-vous préparé par le Traquet, le pépiniériste, ayant constaté
l'absence de son garçon, s'introduisit dans la chambre de travail et se
dirigea tout droit vers le pupitre. A l'aide d'un ciseau, il fit sauter
lestement la serrure, s'empara de la correspondance de Mlle Fontenac et
s'en alla, sans remords, la lire parmi les arbres de sa pépinière.
* * * * *
Après s'être séparé de ses amis, Jacques regagna lentement le logis et
gravit l'escalier qui menait à sa chambre. Encore tout entrepris par les
ivresses du tête-à-tête, il éprouvait le besoin de continuer son extase
d'amour, en se délectant à la lecture des lettres de Clairette. Mais à
peine eut-il jeté un coup d'œil sur sa table qu'il s'aperçut du
désastre. La serrure avait été forcée et les lettres avaient disparu.
Suffoqué, indigné, mais ne soupçonnant pas quel pouvait être l'auteur de
cette violation de domicile, il bondit dans l'escalier et arriva au seuil
du jardin, juste au moment où Cyrille Gerdolle revenait de sa promenade
en sifflotant.
--Papa! s'écria-t-il, hors de lui.
--Eh bien! quoi? interrogea flegmatiquement le pépiniériste, est-ce qu'il
y a le feu?
--Non, mais on m'a dévalisé, on a cambriolé mon pupitre!...
--Fais pas tant de raffut! repartit Gerdolle en regardant son fils dans
le fond des yeux; le cambrioleur, c'est moi!
--Toi?
--Parfaitement.
Il saisit le bras de Jacques et le poussa dans la pièce qui lui servait
de bureau:
--Entre ici... Je te dois une explication... Je vais te la donner.
Il ferma soigneusement la porte, puis, se plantant en face de son fils
effaré:
--Mon garçon, continua-t-il, j'aime pas les cachotteries. Depuis un bout
de temps, je soupçonnais qu'il se manigançait quelque chose entre toi et
les gens de Chanteraine. Ta grande amitié pour ce morveux de Landry, qui
a quatre ans de moins que toi, m'a paru louche, et je me suis demandé si
tu ne cultivais pas le frère pour galantiser plus à ton aise avec la
sœur...
--Oh!...
--Ne te récrie pas et laisse-moi finir... Comme tu ne te pressais pas de
me raconter tes affaires, j'ai voulu m'édifier moi-même sur la nature de
tes relations avec la demoiselle de Fontenac... Tu es mineur, je suis
responsable de tes actes, et c'était mon devoir de me renseigner... Donc
j'ai ouvert ton pupitre--un peu violemment, je te l'accorde--et, comme je
m'en doutais, j'y ai trouvé les lettres de ton amoureuse... Je viens de
les lire. Bigre! mon fiston, tu lui as donné dans l'œil, à cette
petite!... Elle t'adore, et elle te le chante sur tous les tons... Une
gentille personne, cette Clairette!... Tout feu, tout flamme, et un peu
avancée pour son âge, par exemple, mais un joli brin de fille... Mes
compliments, tu es un heureux gaillard!
--C'est une indignité! protesta Jacques, exaspéré; rends-moi les lettres
que tu m'as volées!
--Je m'en garderai bien, répliqua ironiquement Gerdolle; elles sont trop
intéressantes!... Je suis en train de me brouiller avec le père Fontenac
et j'aurai besoin de faire flèche de tout bois pour venir à bout d'un
pareil mauvais coucheur... Non seulement, reprit-il avec un accent plus
bref et plus impérieux, je ne te rendrai pas cette correspondance, mais
tu vas me jurer ici de cesser absolument tout rapport avec la jeune fille
et avec son garnement de frère.
--Et si je refuse? riposta le rhétoricien, révolté.
--Si tu refuses, déclara froidement le pépiniériste, aussi vrai que je
m'appelle Gerdolle, je t'expédie à soixante lieues d'ici, dans une
ferme-école où tu auras le temps de te calmer, et, de plus, je remets
aujourd'hui même les lettres de la demoiselle entre les mains du père...
Ha! ça te jette un froid, mon jeune coq!... Je ne dis pas, ajouta-t-il en
se radoucissant, que je désapprouve ton goût et que Mlle Clairette ne
serait pas une bru à mon gré... Mais nous avons, pour le quart d'heure,
d'autres chiens à fouetter... Fontenac va devenir mon adversaire, et je
ne veux point que tu entretiennes des relations avec mes ennemis.
Laisse-moi jouer ma partie et ne te mets point, comme un étourneau, en
travers de mes projets... Entendu, n'est-ce pas?... Là-dessus, remonte
dans ta chambre et tiens-toi tranquille; sinon, il t'en cuira!...
Jacques s'en alla, désespéré et la tête basse. Quand il fut dehors, le
pépiniériste prit dans sa poche le mignon paquet des lettres de Clairette
et l'enferma à double tour dans l'un des tiroirs de son bureau.
--Maintenant, murmura-t-il, nous pouvons marcher...
X
On touchait à la mi-mai de l'année suivante, et le Conseil municipal
avait été convoqué à l'occasion de la discussion du budget. La séance
était pour huit heures et demie, et le soleil couchant glissait encore
quelques rayons obliques dans la grande salle du premier étage quand les
premiers conseillers y pénétrèrent. Cette pièce oblongue, éclairée par
quatre fenêtres, n'offrait, pour tout décor, que deux faisceaux de
drapeaux tricolores et un buste de la République. Une barrière en bois
blanc la coupait dans sa largeur. D'un côté, en avant de la cheminée,
régnait une table ovale, tendue d'un tapis vert, autour de laquelle
siégeaient les conseillers, avec le maire et l'adjoint au centre;
l'autre partie était réservée au public, ordinairement clairsemé. Mais,
cette fois, comme il s'agissait de l'examen des finances communales,
l'assistance s'y entassait nombreuse et un peu bruyante. L'assemblée
municipale se trouvait elle-même au complet. Parmi les membres assis
autour du tapis vert, on distinguait la tête hirsute de Cyrille Gerdolle,
la mine provocante et la moustache en croc de Février, le visage mobile
et la bouche canine de Simon Fontenac. Après que le maire--un gros
cultivateur, homme prudent et méticuleux--eut déclaré la séance ouverte;
après qu'on eut procédé à la lecture du procès-verbal, on attaquait le
budget des recettes quand Gerdolle demanda, de son air bougon, à faire
une observation préalable.
--J'ai, dit-il, une interpellation à adresser à monsieur le maire. Je
désire savoir pourquoi l'administration, sans avoir égard aux plaintes
des habitants de l'avenue Chanteraine, s'obstine à ne pas installer le
gaz dans cette partie de la commune. Les riverains de l'avenue paient
l'impôt comme les autres, et ils ont droit, comme les autres, à être
éclairés.
Le maire, que les continuelles plaintes du pépiniériste avaient le don
d'agacer, répondit brièvement que les ressources municipales ne
permettaient pas encore cette amélioration coûteuse.
--Si la commune n'a pas de ressources suffisantes, grommela Cyrille,
c'est qu'elle le veut bien. Elle trouverait de l'argent si, comme c'est
son devoir, elle exigeait une redevance annuelle des citoyens qui
détournent indûment le cours de la Bièvre pour irriguer leur terrain...
Moi-même, qui n'ai rien détourné, mais qui subis une servitude imposée
par les propriétaires des fonds voisins, je suis prêt à payer pour le
cours d'eau qui arrose ma pépinière.
Simon Fontenac s'agitait sur sa chaise.
--Tout ça est étranger à la discussion du budget, déclara-t-il. Je
réclame la question préalable.
--Je demande la parole!
C'était la voix coupante d'Alfred Février, qui résonnait comme un coup de
clairon. En même temps il se levait et, sans se soucier des murmures de
quelques collègues, il jetait sur l'assemblée récalcitrante un regard de
défi.
--Quoiqu'on prétende le contraire, affirma-t-il, la motion du citoyen
Gerdolle se rattache étroitement à l'examen du budget, et je suis chargé
par mon comité d'appeler l'attention de monsieur le maire sur une
situation irrégulière, abusive, qui se prolonge aux dépens des intérêts
de tous. Il s'agit d'une question de justice autant que d'une question
financière. Certains propriétaires se sont permis de détourner à leur
profit le cours de la Bièvre. On s'en émeut dans le pays; on s'étonne que
ce qui est défendu à de pauvres diables soit toléré de la part de
quelques administrés plus riches et plus influents. Les membres de mon
comité et moi cherchons en vain la raison d'une inégalité aussi anormale
et antidémocratique... M. Fontenac, qui m'écoute en ricanant, pourrait-il
me répondre?
--Puisqu'il plaît à M. Février de me mettre en cause, répliqua sèchement
l'ancien juge, je vais l'édifier en deux mots: je n'ai pas détourné le
cours de la rivière, j'ai trouvé les choses en état lorsque je suis
devenu propriétaire de Chanteraine, et j'ajoute que, si un bras de la
Bièvre coule chez moi, il y coule légalement, en vertu d'une servitude
créée au profit de mes ancêtres.
--M. Fontenac, riposta Février ironiquement, parle de ses «ancêtres»
comme un véritable seigneur féodal; mais moi, qui ne suis qu'un simple
populo, je me permets de lui demander s'il peut produire un titre
établissant cette servitude?
--Je n'ai point de titre à vous montrer, avoua Fontenac après une seconde
d'hésitation; mais je puis invoquer une prescription plus que
trentenaire, et cela vaut titre...
Si, à ce moment, le propriétaire de Chanteraine eût pris le temps
d'observer les physionomies de ses collègues et l'attitude du public, il
se fût vite aperçu que, pour la majorité des auditeurs, son argumentation
paraissait médiocrement satisfaisante. Chez les esprits simplistes,
autant l'exhibition d'un acte est réputée probante, autant l'invocation
de la prescription éveille de méfiance. Ils la considèrent volontiers
comme un expédient équivoque et non comme une justification. La réponse
hésitante de Fontenac fit une impression plutôt fâcheuse. Une prévention
d'une autre sorte modifiait également les dispositions des assistants:
pour ces villageois, la plupart nés dans le pays, l'ancien magistrat
était le «Parisien», l'homme de la ville, antipathique au paysan, et les
insinuations de Février venaient de ranimer une hostilité latente. Ce
dernier, qui gardait son sang-froid et étudiait son entourage, devina, à
certains symptômes, qu'il gagnait du terrain. Le maire lui-même, malgré
ses bons rapports avec Fontenac, tenait, avant tout, à ménager l'opinion
publique et semblait perplexe. Pourtant, mû par le désir de tout
concilier, il essaya d'abord de rompre les chiens.
--L'incident est clos, bredouilla-t-il; messieurs, revenons à l'ordre du
jour!
--Pardon, objecta l'orateur, tenace, pardon, monsieur le maire,
l'incident n'est pas clos le moins du monde et je n'ai pas fini... M.
Fontenac a parlé de prescription... En sa qualité d'ancien juge, il
devrait mieux connaître la loi. Je me vois obligé de lui rappeler un
article du Code civil dont je vais donner lecture...
Il tira de sa poche un volume in-trente-deux, qu'il feuilleta
tranquillement; après quoi, il déclama de sa voix perçante:
--Article 2.232: «Les actes de pure faculté et ceux de simple tolérance
ne peuvent fonder ni possession ni prescription.»
Il y eut, dans le public, des murmures et une excitation que le langage
parlementaire traduit par ces mots: «Mouvement prolongé.» Février sentit
qu'il était en train de conquérir ses auditeurs. Frappant son Code du
plat de la main, il continua avec plus d'aplomb:
--Voilà la loi, messieurs, elle est claire... Je prétends que l'usage
d'un bras de la Bièvre, par les _ancêtres_ de notre collègue, ne se
justifie que par une tolérance regrettable de la part de la commune; par
conséquent, la prescription ne peut être invoquée...
--Prouvez-le! interrompit rageusement Fontenac.
--Certainement nous le prouverons! Nous en appellerons au souvenir des
anciens du pays; nous vous amènerons des témoins qui ont entendu le
propriétaire de Chanteraine exprimer lui-même des doutes sur la validité
de cette prescription, dont il cherche à exciper aujourd'hui... Oui,
monsieur Fontenac, nous vous opposerons des témoins sérieux et que je
vous mets au défi de récuser!
Simon haussait les épaules; mais, en même temps, il rougissait, et une
gêne visible crispait ses traits mobiles. Ses collègues avaient remarqué
son embarras; ils éprouvaient une sourde joie à le voir poussé au pied du
mur par cet enragé de Février, et ils commençaient à douter de son bon
droit.
--Oui, poursuivait implacablement l'agent d'affaires, nous le prouverons;
mais, pour que nous puissions établir régulièrement nos preuves, une
enquête s'impose. Cette enquête, nous la devons à la commune lésée, à nos
électeurs, à la conscience publique... Au nom de mon comité, je vous
demande de la voter dès ce soir!
Au milieu des rumeurs croissantes, un conseiller fit signe qu'il voulait
parler. C'était un entrepreneur de maçonnerie, nommé Bourdaine, dont
Fontenac avait fait réduire le mémoire et qui en gardait rancune à
l'ornithologue.
--Messieurs, dit le maître-maçon Bourdaine, j'ai écouté d'abord avec
méfiance les accusations de M. Février, parce que je connais sa manie de
suspecter constamment les intentions de ses collègues. Néanmoins, ses
paroles m'ont ému et inquiété... Je ne sais encore qui a tort et qui a
raison; mais il me semble que, dans l'intérêt de l'administration et dans
l'intérêt de M. Fontenac lui-même, il y a lieu d'éclaircir cette
affaire. Nous ne pouvons pas rester dans le doute; je me joins donc à un
collègue dont je suis loin de partager toutes les opinions et je demande
la nomination d'une commission de cinq membres, chargée d'ouvrir une
enquête et d'adresser, ensuite, un rapport au Conseil...
On approuva la proposition et on allait procéder à l'élection des
commissaires, quand Février réclama de nouveau la parole.
--Citoyens, déclara-t-il, je ne veux pas influencer le vote de mes
collègues, mais je tiens à ce que l'enquête soit consciencieuse et
approfondie; je vous propose donc de nommer, au nombre des commissaires
enquêteurs, MM. Gerdolle et Bourdaine, qui sont des enfants du pays, très
expérimentés et ayant une parfaite connaissance du terrain litigieux.
Quant à moi, je n'ai pas l'habitude de me mettre en avant; cependant vous
penserez peut-être qu'ayant pris l'initiative du débat, j'ai quelque
droit à figurer parmi les membres de la Commission. Dans tous les cas, je
pose ma candidature...
Les audacieux en imposent toujours aux indécis. Février fut nommé, ainsi
que Gerdolle et Bourdaine. Tandis que le secrétaire proclamait les noms
des commissaires élus, Fontenac, pâle, nerveux et les lèvres plus que
jamais agressivement retroussées, avait attiré à lui une feuille de
papier sur laquelle il écrivait hâtivement quelques lignes.
Le maire allait lever la séance, quand l'ancien juge lui saisit le bras:
--Un instant, monsieur le maire! Je regarde le vote d'une enquête comme
une mesure de défiance prise contre moi. Voici ma démission, vous la
transmettrez au préfet...
Il se coiffa rageusement de son chapeau et quitta la salle, tandis que
des groupes tumultueux discutaient encore...
Peu après la séance, Gerdolle et Février se retrouvèrent autour d'une
table du café voisin.
--Ç'a été chaud, dit le pépiniériste en choquant son verre contre celui
de son copain, mais l'affaire est dans le sac; à ta santé, mon vieux, et
mes compliments!... Tu as bellement rivé son clou au Fontenac.
--Oui, répliqua modestement Février, je crois que ça marchera... Nous
voilà tous deux de la Commission; avec Bourdaine, que je me charge de
convertir, nous formerons la majorité et je me ferai nommer rapporteur...
Je conclurai, naturellement, à ce que la commune intente un procès à
l'empailleur d'oiseaux, et ça sera bien le diable si nous n'arrivons pas
à le dégoûter de sa propriété.
--En tout cas, ça lui donnera du tintouin et ça dépréciera Chanteraine,
conclut Gerdolle en vidant son bock... Après, qui vivra verra!