Simon Fontenac, après avoir jeté rageusement sa démission au nez des
conseillers municipaux, s'achemina, à grandes enjambées, vers
Chanteraine. Le mauvais procédé de ses anciens collègues le blessait plus
grièvement qu'il ne voulait se l'avouer. Il en souffrait moralement et
même physiquement. Tandis qu'il regagnait son logis à une allure
désordonnée, il fut plusieurs fois arrêté par une brusque douleur
interne: il lui semblait que des doigts aigus lui pinçaient brutalement
le cœur. Il rentra chez lui sans échanger une parole avec Monique, monta
tout droit dans sa chambre, située au premier étage, et alla s'accouder
tristement à l'appui de la fenêtre. La lune, déjà à demi rongée,
émergeait au-dessus des platanes de l'avenue et semait de taches
lumineuses les pelouses du jardin. Le faible glouglou de l'eau de la
Bièvre lui remit plus vivement à l'esprit la méchante querelle suscitée
par Février et Gerdolle. «Je ne me laisserai pas tondre la laine sur le
dos, grommela-t-il; ces imbéciles veulent la guerre, eh bien! je me
défendrai!... Je leur montrerai que j'ai bec et ongles...»
Pourtant, au fin fond de lui-même, il n'était pas trop rassuré. Il dormit
mal et, le lendemain, dès le matin, il s'en alla à Paris consulter un
avocat de ses amis. Celui-ci, après que Simon lui eut raconté tout au
long l'histoire du litige, hocha la tête et ne dissimula pas que
l'affaire lui paraissait mauvaise: «Au lieu de plaider, conseilla-t-il,
tu agirais plus sagement en terminant cette contestation à l'amiable et
en obtenant, moyennant une indemnité raisonnable, la confirmation de tes
droits à la jouissance de la Bièvre.--Mettre les pouces! s'écria
Fontenac, jamais! Si j'ai l'air de céder devant ces gens-là, ils
s'enhardiront et me chercheront d'autres chicanes... Il y a là, pour
moi, une question de dignité, et j'irai jusqu'au bout.
--Tu veux plaider, reprit l'avocat en le voyant s'entêter dans ses
dispositions combatives, soit!... Dans ces affaires de cours d'eau, il y
a toujours à boire et à manger... Attendons l'enquête; ensuite nous
trouverons peut-être un biais pour établir tes droits à invoquer la
prescription...»
L'enquête eut lieu, vigoureusement poussée par Gerdolle et Février. Parmi
les témoins produits, on entendit le père Brincard, qui raconta la
conversation surprise par lui entre Noël Fontenac et son fils. Ce
dernier, à la vérité, demanda l'audition du propriétaire du moulin de
Berny, qui affirma, au contraire, que la dérivation du bras de la Bièvre
au profit du clos de Chanteraine était antérieure à la Révolution. Mais
Gerdolle et Février récusèrent le témoignage en démontrant que le meunier
avait intérêt à faire cette déposition, attendu que lui aussi jouissait
indûment de la dérivation de la rivière. Bref, après bien des dits et
contredits, après de nombreux incidents qui mirent la patience et les
nerfs de Simon Fontenac à une rude épreuve, l'enquête fut close. Ainsi
que Février l'avait prévu, les commissaires conclurent à l'introduction
d'une instance contre leur ancien collègue et choisirent le marchand de
curiosités pour rapporteur.
Des mois et des mois furent dépensés en paperasserie et en formalités:
délibération du conseil déclarant qu'il y avait lieu à assigner le
propriétaire de Chanteraine; instruction de l'affaire dans les bureaux;
approbation préfectorale autorisant la commune à ester en justice... Tout
cela prit du temps, car la machine administrative marche lentement; tout
cela accrut aussi l'irritation de l'ancien juge et contribua fort à
altérer sa santé. Avant que l'affaire fût en état, il ressentait déjà les
premiers symptômes d'une affection grave. Les mouvements du cœur
devenaient précipités et irréguliers; il semblait que l'organe
soudainement accru envahît toute la cavité de la poitrine; la succession
trop rapide des pulsations gênait la respiration; Simon pâlissait,
s'angoissait et était soudain pris de défaillance.
Enfin, dans le courant de 1890, le dossier de l'instance fut mis entre
les mains de l'avoué de la commune et le papier timbré commença de
pleuvoir à Chanteraine. Fontenac ne décolérait pas et usait de tous les
moyens dilatoires que lui fournissait l'arsenal de la procédure. Par
suite de ces divers ajournements, l'affaire ne put être jugée avant
l'époque des vacances. Elle resta au rôle jusqu'en novembre. De remises
en remises, de renvoi en renvoi, elle ne fut plaidée que vers la fin de
décembre, et le tribunal ne se prononça que dans la première quinzaine de
janvier 1891. Le jugement, déclarant le défendeur non fondé à invoquer la
prescription, le mettait en demeure de payer à la commune une redevance
annuelle de 100 francs et, dans le cas où il s'y refuserait, autorisait
les demandeurs à faire exécuter, aux frais de la partie adverse, les
travaux nécessaires pour rendre la Bièvre à son cours naturel; en outre,
Fontenac était condamné à tous les dépens.
Furieux, le propriétaire de Chanteraine ne voulait d'abord rien entendre
et jurait qu'il irait en appel. Néanmoins, effrayé par les fâcheux
pronostics de son médecin, qui lui interdisait toute nouvelle agitation
morale et le menaçait d'une dangereuse aggravation de son état maladif,
il finissait par obéir aux conseils désintéressés de son avocat et se
résignait à acquiescer au jugement. Abreuvé de dégoûts par la perte de ce
procès, il se cloîtrait dans son logis de Chanteraine et y passait son
temps à maudire ses juges et à récriminer contre l'ingratitude des
habitants de la commune. Sa misanthropie farouche et ses humeurs noires
étaient encore accrues par de cruelles déceptions domestiques. Il ne
pardonnait toujours pas à Clairette son ancienne et enfantine passion
pour le fils de Gerdolle. S'obstinant dans sa rancune, il décourageait,
par de méfiantes rebuffades, les élans affectueux de la jeune fille et se
privait ainsi stoïquement des consolations qu'aurait pu lui apporter
cette tendresse filiale. D'un autre côté, son amour-propre souffrait des
échecs universitaires de Landry, qui venait d'être refusé pour la seconde
fois au baccalauréat. Aussi l'avait-il interné dans une «boîte à bachot»,
en lui signifiant qu'il n'en sortirait que pourvu de son diplôme.
Pendant que ces cruels déboires assombrissaient la maison de Chanteraine,
le pépiniériste Gerdolle se félicitait du succès de ses combinaisons.
Avant de commencer les hostilités et de porter l'affaire devant le
conseil municipal, il s'était prudemment empressé d'éloigner son fils.
Il savait que les amoureux sont de leur nature très expansifs et prompts
à la tentation. Il ne se souciait pas que le jeune homme, se retrouvant
avec les enfants Fontenac et subissant les séductions de Clairette, fût
amené involontairement à contrecarrer les manœuvres paternelles. Sans
mettre à exécution ses menaces d'exil, il s'était contenté d'installer
Jacques à Versailles et de lui interdire jusqu'à nouvel ordre, dans
l'intérêt de ses études d'arboriculture, le séjour de l'avenue de
Chanteraine. Le garçon, persuadé qu'en cas de résistance Gerdolle serait
homme à abuser des lettres de Clairette et à les montrer à Simon
Fontenac, avait obéi scrupuleusement et s'était tenu coi. De sorte que le
Traquet, après s'être à deux reprises cassé le nez contre la porte du
pépiniériste, avait renoncé à cultiver une amitié qui se dérobait.
Facilement rebuté et facilement oublieux, il ne s'était plus inquiété de
son ancien copain, et Clairette était restée sans nouvelles de Jacques.
Tranquillisé sur ce point, Cyrille Gerdolle avait pu se donner tout
entier à la mise en train de ses projets de vengeance. Sa manœuvre avait
réussi à souhait; maintenant que l'ennemi était à terre et la bataille
gagnée, il se frottait les mains et jubilait. Toutefois, toujours
réservé, il triomphait silencieusement et attendait avec patience
l'occasion de tirer profit de sa victoire. «Le fruit est noué, se
disait-il en son langage professionnel, mais il faut le laisser mûrir.
Quand il sera à point, je n'aurai qu'à l'effleurer du doigt et il me
tombera tout bellement dans la main.»
Et le temps recommença à couler doucement, lentement comme l'eau de la
Bièvre; le mois de février arrosa de ses pluies les pépinières
effeuillées; mars, avec son vent de galerne, sécha les prairies inondées;
avril y fit épanouir les premiers coucous et les premières violettes.
Simon Fontenac continua de broyer du noir dans sa maison vide où Monique
déplorait l'absence des enfants. Gerdolle ne bougeait toujours pas; il se
bornait à surveiller ses plantations du printemps et à activer au conseil
municipal l'exécution du jugement rendu au profit de la commune. Enfin,
un beau matin de mai, il endossa en sifflotant son veston des dimanches
et se dirigea, sans se presser, vers la grille de Chanteraine.
Ce fut Firmin, le jardinier, qui lui ouvrit et qui alla prévenir son
maître de cette visite inattendue. Pendant ce temps le visiteur, demeuré
seul, longeait distraitement le canal de la Bièvre à demi tari par les
travaux de dérivation qu'avait commencés la commune. Mais ce n'était pas
ce lit desséché qui attirait son attention; ses regards se fixaient
obstinément sur la plate-bande de pétunias, au centre de laquelle se
dressait un robuste cerisier où des bouquets de fleurs blanches
apparaissaient encore, et la vue de cet arbre fruitier lui remémorait le
mystérieux récit du père Brincard: «Bon, pensait-il avec un mouvement de
secrète satisfaction, le cerisier est resté en place et aucune fouille
n'a été faite... Les bibelots précieux sont toujours là...» Il
contemplait, sourdement ému, ce tertre ovale et bombé en manière de
tumulus et voyait, en imagination, la caisse enfouie sous la terre,
pleine d'objets d'or et d'argent. Son cœur se gonflait de convoitise à
l'idée de ce trésor insoupçonné...
Il fut interrompu dans sa méditation par une voix rageuse qui sifflait
derrière lui:
--Que me voulez-vous?... Est-ce pour examiner votre œuvre et pour me
narguer que vous venez ici? lui criait Simon Fontenac.
--Pardon, monsieur Fontenac, répondit-il en se retournant
flegmatiquement, vous faites erreur... Je viens chez vous, au contraire,
avec des intentions absolument conciliantes, pour vous proposer une
solution qui vous sera peut-être agréable... Mais nous serons mieux dans
votre cabinet pour causer sérieusement, et si vous voulez bien me montrer
le chemin...
--Soit... Suivez-moi!... répliqua Simon en l'introduisant dans son
«laboratoire» du rez-de-chaussée... Qu'avez-vous à me dire? ajouta-t-il
brusquement, quand la porte se fut refermée sur eux.
--Monsieur Fontenac, reprit Gerdolle en se découvrant, je comprends que
vous soyez vexé de la décision du tribunal. Il est certain que le nouvel
état des choses déprécie grandement votre propriété; mais l'intérêt de la
commune avant tout!... J'ai conscience d'avoir rempli mon devoir de
conseiller, en aidant à détruire un abus... Pourtant, je ne suis pas un
méchant homme, et je regrette d'avoir été la cause indirecte de la
moins-value subie par votre terrain. J'ai des scrupules et je suis prêt à
vous offrir, en ce qui me concerne, un dédommagement.
--Un dédommagement? Vous? grommela ironiquement l'ancien juge... En
vérité, voilà un scrupule qui me surprend!
--C'est pourtant comme ça, répliqua le pépiniériste, et voici l'objet de
ma visite... J'ai besoin d'étendre mes plantations, et votre terrain
étant dans mon voisinage immédiat, j'aurais envie de l'acheter... La
maison me sera inutile, la propriété ne vaut plus ce qu'elle valait, mais
j'aurai encore avantage à ce que ma pépinière soit d'un seul morceau, et
je suis décidé à être coulant... En un mot, voulez-vous me vendre
Chanteraine? Je ne lésinerai pas sur le prix... Cinquante mille francs
payés comptant, le jour de la passation de l'acte.
--Cinquante mille francs? répéta sarcastiquement Fontenac.
--Oui, en espèces sonnantes... Au jour d'aujourd'hui, vous ne trouveriez
pas à vous défaire de votre immeuble à de pareilles conditions.
--Et où prenez-vous que je cherche à m'en défaire? s'écria Simon en
éclatant... Ma propriété n'est pas à vendre... Le fût-elle, je
préférerais la donner pour rien que de faire affaire avec vous!...
Monsieur Gerdolle, continua-t-il en ouvrant les deux battants de la
fenêtre, regardez bien Chanteraine, c'est la dernière fois que vous le
voyez, et vous n'y remettrez plus les pieds!
--Pas besoin de vous emporter, monsieur Fontenac. Vous ne voulez pas
vendre?... A votre aise, n'en parlons plus... Et, poursuivit Gerdolle
d'un ton goguenard, pour vous prouver que je suis un brave homme et que
je ne pars pas fâché, je vais vous faire une restitution amiable...
Il tira de sa poche un paquet de lettres qu'il jeta sur le bureau.
--Qu'est-ce que c'est que ça? demanda Simon, interloqué.
--Ce sont des billets doux de votre demoiselle.
Pâle, les dents serrées, l'ornithologue s'était saisi du paquet dont il
dénouait fébrilement la faveur rose. Du premier coup d'œil, il avait
reconnu l'écriture de Clairette et il froissait les lettres dans sa main.
--Lisez-les, continuait le pépiniériste avec une affectation de bonhomie,
c'est une lecture intéressante et elle vous amusera comme elle m'a
amusé... Elle écrit gentiment, la petite, et elle a tapé dans l'œil de
mon garçon!... Hé! hé! puisque nous ne nous sommes pas entendus pour
Chanteraine, il y aurait peut-être encore un moyen d'arranger les choses
en mariant ces deux jeunesses-là...
Il n'eut pas le loisir d'achever: exaspéré, Simon Fontenac s'était jeté
sur lui et, l'empoignant à la cravate, le serrait violemment, au risque
de l'étrangler:
--Drôle, grognait l'ornithologue entre ses dents, je t'ôterai l'envie de
te moquer de moi... Va-t'en, ou je te tords le cou comme à une mauvaise
bête!
Aux cris de putois poussés par Gerdolle, Monique et Firmin accoururent et
restèrent ébahis à la vue de leur maître qui hochait le pépiniériste ni
plus ni moins qu'un prunier. En apercevant ses domestiques, Simon eut
honte de son emportement et lâcha sa victime, qui avait la face cramoisie
et les yeux hors de la tête.
--Vous autres, dit Gerdolle d'une voix enrouée, vous êtes témoins des
violences de ce fou furieux... Vous en déposerez en justice, car je vais
de ce pas porter plainte à la police...
Il ramassa son feutre, Firmin l'emmena dehors et il s'éloigna en montrant
le poing. Quant à Fontenac, il s'était affaissé sur un fauteuil et
haletait à son tour. La colère avait provoqué une crise; il défaillait,
et tandis que Monique s'empressait à son secours, il sentait au dedans de
lui comme une griffe qui lui déchirait la poitrine.