XI

Simon Fontenac, après avoir jeté rageusement sa démission au nez des

conseillers municipaux, s'achemina, à grandes enjambées, vers

Chanteraine. Le mauvais procédé de ses anciens collègues le blessait plus

grièvement qu'il ne voulait se l'avouer. Il en souffrait moralement et

même physiquement. Tandis qu'il regagnait son logis à une allure

désordonnée, il fut plusieurs fois arrêté par une brusque douleur

interne: il lui semblait que des doigts aigus lui pinçaient brutalement

le cœur. Il rentra chez lui sans échanger une parole avec Monique, monta

tout droit dans sa chambre, située au premier étage, et alla s'accouder

tristement à l'appui de la fenêtre. La lune, déjà à demi rongée,

émergeait au-dessus des platanes de l'avenue et semait de taches

lumineuses les pelouses du jardin. Le faible glouglou de l'eau de la

Bièvre lui remit plus vivement à l'esprit la méchante querelle suscitée

par Février et Gerdolle. «Je ne me laisserai pas tondre la laine sur le

dos, grommela-t-il; ces imbéciles veulent la guerre, eh bien! je me

défendrai!... Je leur montrerai que j'ai bec et ongles...»

Pourtant, au fin fond de lui-même, il n'était pas trop rassuré. Il dormit

mal et, le lendemain, dès le matin, il s'en alla à Paris consulter un

avocat de ses amis. Celui-ci, après que Simon lui eut raconté tout au

long l'histoire du litige, hocha la tête et ne dissimula pas que

l'affaire lui paraissait mauvaise: «Au lieu de plaider, conseilla-t-il,

tu agirais plus sagement en terminant cette contestation à l'amiable et

en obtenant, moyennant une indemnité raisonnable, la confirmation de tes

droits à la jouissance de la Bièvre.--Mettre les pouces! s'écria

Fontenac, jamais! Si j'ai l'air de céder devant ces gens-là, ils

s'enhardiront et me chercheront d'autres chicanes... Il y a là, pour

moi, une question de dignité, et j'irai jusqu'au bout.

--Tu veux plaider, reprit l'avocat en le voyant s'entêter dans ses

dispositions combatives, soit!... Dans ces affaires de cours d'eau, il y

a toujours à boire et à manger... Attendons l'enquête; ensuite nous

trouverons peut-être un biais pour établir tes droits à invoquer la

prescription...»

L'enquête eut lieu, vigoureusement poussée par Gerdolle et Février. Parmi

les témoins produits, on entendit le père Brincard, qui raconta la

conversation surprise par lui entre Noël Fontenac et son fils. Ce

dernier, à la vérité, demanda l'audition du propriétaire du moulin de

Berny, qui affirma, au contraire, que la dérivation du bras de la Bièvre

au profit du clos de Chanteraine était antérieure à la Révolution. Mais

Gerdolle et Février récusèrent le témoignage en démontrant que le meunier

avait intérêt à faire cette déposition, attendu que lui aussi jouissait

indûment de la dérivation de la rivière. Bref, après bien des dits et

contredits, après de nombreux incidents qui mirent la patience et les

nerfs de Simon Fontenac à une rude épreuve, l'enquête fut close. Ainsi

que Février l'avait prévu, les commissaires conclurent à l'introduction

d'une instance contre leur ancien collègue et choisirent le marchand de

curiosités pour rapporteur.

Des mois et des mois furent dépensés en paperasserie et en formalités:

délibération du conseil déclarant qu'il y avait lieu à assigner le

propriétaire de Chanteraine; instruction de l'affaire dans les bureaux;

approbation préfectorale autorisant la commune à ester en justice... Tout

cela prit du temps, car la machine administrative marche lentement; tout

cela accrut aussi l'irritation de l'ancien juge et contribua fort à

altérer sa santé. Avant que l'affaire fût en état, il ressentait déjà les

premiers symptômes d'une affection grave. Les mouvements du cœur

devenaient précipités et irréguliers; il semblait que l'organe

soudainement accru envahît toute la cavité de la poitrine; la succession

trop rapide des pulsations gênait la respiration; Simon pâlissait,

s'angoissait et était soudain pris de défaillance.

Enfin, dans le courant de 1890, le dossier de l'instance fut mis entre

les mains de l'avoué de la commune et le papier timbré commença de

pleuvoir à Chanteraine. Fontenac ne décolérait pas et usait de tous les

moyens dilatoires que lui fournissait l'arsenal de la procédure. Par

suite de ces divers ajournements, l'affaire ne put être jugée avant

l'époque des vacances. Elle resta au rôle jusqu'en novembre. De remises

en remises, de renvoi en renvoi, elle ne fut plaidée que vers la fin de

décembre, et le tribunal ne se prononça que dans la première quinzaine de

janvier 1891. Le jugement, déclarant le défendeur non fondé à invoquer la

prescription, le mettait en demeure de payer à la commune une redevance

annuelle de 100 francs et, dans le cas où il s'y refuserait, autorisait

les demandeurs à faire exécuter, aux frais de la partie adverse, les

travaux nécessaires pour rendre la Bièvre à son cours naturel; en outre,

Fontenac était condamné à tous les dépens.

Furieux, le propriétaire de Chanteraine ne voulait d'abord rien entendre

et jurait qu'il irait en appel. Néanmoins, effrayé par les fâcheux

pronostics de son médecin, qui lui interdisait toute nouvelle agitation

morale et le menaçait d'une dangereuse aggravation de son état maladif,

il finissait par obéir aux conseils désintéressés de son avocat et se

résignait à acquiescer au jugement. Abreuvé de dégoûts par la perte de ce

procès, il se cloîtrait dans son logis de Chanteraine et y passait son

temps à maudire ses juges et à récriminer contre l'ingratitude des

habitants de la commune. Sa misanthropie farouche et ses humeurs noires

étaient encore accrues par de cruelles déceptions domestiques. Il ne

pardonnait toujours pas à Clairette son ancienne et enfantine passion

pour le fils de Gerdolle. S'obstinant dans sa rancune, il décourageait,

par de méfiantes rebuffades, les élans affectueux de la jeune fille et se

privait ainsi stoïquement des consolations qu'aurait pu lui apporter

cette tendresse filiale. D'un autre côté, son amour-propre souffrait des

échecs universitaires de Landry, qui venait d'être refusé pour la seconde

fois au baccalauréat. Aussi l'avait-il interné dans une «boîte à bachot»,

en lui signifiant qu'il n'en sortirait que pourvu de son diplôme.

Pendant que ces cruels déboires assombrissaient la maison de Chanteraine,

le pépiniériste Gerdolle se félicitait du succès de ses combinaisons.

Avant de commencer les hostilités et de porter l'affaire devant le

conseil municipal, il s'était prudemment empressé d'éloigner son fils.

Il savait que les amoureux sont de leur nature très expansifs et prompts

à la tentation. Il ne se souciait pas que le jeune homme, se retrouvant

avec les enfants Fontenac et subissant les séductions de Clairette, fût

amené involontairement à contrecarrer les manœuvres paternelles. Sans

mettre à exécution ses menaces d'exil, il s'était contenté d'installer

Jacques à Versailles et de lui interdire jusqu'à nouvel ordre, dans

l'intérêt de ses études d'arboriculture, le séjour de l'avenue de

Chanteraine. Le garçon, persuadé qu'en cas de résistance Gerdolle serait

homme à abuser des lettres de Clairette et à les montrer à Simon

Fontenac, avait obéi scrupuleusement et s'était tenu coi. De sorte que le

Traquet, après s'être à deux reprises cassé le nez contre la porte du

pépiniériste, avait renoncé à cultiver une amitié qui se dérobait.

Facilement rebuté et facilement oublieux, il ne s'était plus inquiété de

son ancien copain, et Clairette était restée sans nouvelles de Jacques.

Tranquillisé sur ce point, Cyrille Gerdolle avait pu se donner tout

entier à la mise en train de ses projets de vengeance. Sa manœuvre avait

réussi à souhait; maintenant que l'ennemi était à terre et la bataille

gagnée, il se frottait les mains et jubilait. Toutefois, toujours

réservé, il triomphait silencieusement et attendait avec patience

l'occasion de tirer profit de sa victoire. «Le fruit est noué, se

disait-il en son langage professionnel, mais il faut le laisser mûrir.

Quand il sera à point, je n'aurai qu'à l'effleurer du doigt et il me

tombera tout bellement dans la main.»

Et le temps recommença à couler doucement, lentement comme l'eau de la

Bièvre; le mois de février arrosa de ses pluies les pépinières

effeuillées; mars, avec son vent de galerne, sécha les prairies inondées;

avril y fit épanouir les premiers coucous et les premières violettes.

Simon Fontenac continua de broyer du noir dans sa maison vide où Monique

déplorait l'absence des enfants. Gerdolle ne bougeait toujours pas; il se

bornait à surveiller ses plantations du printemps et à activer au conseil

municipal l'exécution du jugement rendu au profit de la commune. Enfin,

un beau matin de mai, il endossa en sifflotant son veston des dimanches

et se dirigea, sans se presser, vers la grille de Chanteraine.

Ce fut Firmin, le jardinier, qui lui ouvrit et qui alla prévenir son

maître de cette visite inattendue. Pendant ce temps le visiteur, demeuré

seul, longeait distraitement le canal de la Bièvre à demi tari par les

travaux de dérivation qu'avait commencés la commune. Mais ce n'était pas

ce lit desséché qui attirait son attention; ses regards se fixaient

obstinément sur la plate-bande de pétunias, au centre de laquelle se

dressait un robuste cerisier où des bouquets de fleurs blanches

apparaissaient encore, et la vue de cet arbre fruitier lui remémorait le

mystérieux récit du père Brincard: «Bon, pensait-il avec un mouvement de

secrète satisfaction, le cerisier est resté en place et aucune fouille

n'a été faite... Les bibelots précieux sont toujours là...» Il

contemplait, sourdement ému, ce tertre ovale et bombé en manière de

tumulus et voyait, en imagination, la caisse enfouie sous la terre,

pleine d'objets d'or et d'argent. Son cœur se gonflait de convoitise à

l'idée de ce trésor insoupçonné...

Il fut interrompu dans sa méditation par une voix rageuse qui sifflait

derrière lui:

--Que me voulez-vous?... Est-ce pour examiner votre œuvre et pour me

narguer que vous venez ici? lui criait Simon Fontenac.

--Pardon, monsieur Fontenac, répondit-il en se retournant

flegmatiquement, vous faites erreur... Je viens chez vous, au contraire,

avec des intentions absolument conciliantes, pour vous proposer une

solution qui vous sera peut-être agréable... Mais nous serons mieux dans

votre cabinet pour causer sérieusement, et si vous voulez bien me montrer

le chemin...

--Soit... Suivez-moi!... répliqua Simon en l'introduisant dans son

«laboratoire» du rez-de-chaussée... Qu'avez-vous à me dire? ajouta-t-il

brusquement, quand la porte se fut refermée sur eux.

--Monsieur Fontenac, reprit Gerdolle en se découvrant, je comprends que

vous soyez vexé de la décision du tribunal. Il est certain que le nouvel

état des choses déprécie grandement votre propriété; mais l'intérêt de la

commune avant tout!... J'ai conscience d'avoir rempli mon devoir de

conseiller, en aidant à détruire un abus... Pourtant, je ne suis pas un

méchant homme, et je regrette d'avoir été la cause indirecte de la

moins-value subie par votre terrain. J'ai des scrupules et je suis prêt à

vous offrir, en ce qui me concerne, un dédommagement.

--Un dédommagement? Vous? grommela ironiquement l'ancien juge... En

vérité, voilà un scrupule qui me surprend!

--C'est pourtant comme ça, répliqua le pépiniériste, et voici l'objet de

ma visite... J'ai besoin d'étendre mes plantations, et votre terrain

étant dans mon voisinage immédiat, j'aurais envie de l'acheter... La

maison me sera inutile, la propriété ne vaut plus ce qu'elle valait, mais

j'aurai encore avantage à ce que ma pépinière soit d'un seul morceau, et

je suis décidé à être coulant... En un mot, voulez-vous me vendre

Chanteraine? Je ne lésinerai pas sur le prix... Cinquante mille francs

payés comptant, le jour de la passation de l'acte.

--Cinquante mille francs? répéta sarcastiquement Fontenac.

--Oui, en espèces sonnantes... Au jour d'aujourd'hui, vous ne trouveriez

pas à vous défaire de votre immeuble à de pareilles conditions.

--Et où prenez-vous que je cherche à m'en défaire? s'écria Simon en

éclatant... Ma propriété n'est pas à vendre... Le fût-elle, je

préférerais la donner pour rien que de faire affaire avec vous!...

Monsieur Gerdolle, continua-t-il en ouvrant les deux battants de la

fenêtre, regardez bien Chanteraine, c'est la dernière fois que vous le

voyez, et vous n'y remettrez plus les pieds!

--Pas besoin de vous emporter, monsieur Fontenac. Vous ne voulez pas

vendre?... A votre aise, n'en parlons plus... Et, poursuivit Gerdolle

d'un ton goguenard, pour vous prouver que je suis un brave homme et que

je ne pars pas fâché, je vais vous faire une restitution amiable...

Il tira de sa poche un paquet de lettres qu'il jeta sur le bureau.

--Qu'est-ce que c'est que ça? demanda Simon, interloqué.

--Ce sont des billets doux de votre demoiselle.

Pâle, les dents serrées, l'ornithologue s'était saisi du paquet dont il

dénouait fébrilement la faveur rose. Du premier coup d'œil, il avait

reconnu l'écriture de Clairette et il froissait les lettres dans sa main.

--Lisez-les, continuait le pépiniériste avec une affectation de bonhomie,

c'est une lecture intéressante et elle vous amusera comme elle m'a

amusé... Elle écrit gentiment, la petite, et elle a tapé dans l'œil de

mon garçon!... Hé! hé! puisque nous ne nous sommes pas entendus pour

Chanteraine, il y aurait peut-être encore un moyen d'arranger les choses

en mariant ces deux jeunesses-là...

Il n'eut pas le loisir d'achever: exaspéré, Simon Fontenac s'était jeté

sur lui et, l'empoignant à la cravate, le serrait violemment, au risque

de l'étrangler:

--Drôle, grognait l'ornithologue entre ses dents, je t'ôterai l'envie de

te moquer de moi... Va-t'en, ou je te tords le cou comme à une mauvaise

bête!

Aux cris de putois poussés par Gerdolle, Monique et Firmin accoururent et

restèrent ébahis à la vue de leur maître qui hochait le pépiniériste ni

plus ni moins qu'un prunier. En apercevant ses domestiques, Simon eut

honte de son emportement et lâcha sa victime, qui avait la face cramoisie

et les yeux hors de la tête.

--Vous autres, dit Gerdolle d'une voix enrouée, vous êtes témoins des

violences de ce fou furieux... Vous en déposerez en justice, car je vais

de ce pas porter plainte à la police...

Il ramassa son feutre, Firmin l'emmena dehors et il s'éloigna en montrant

le poing. Quant à Fontenac, il s'était affaissé sur un fauteuil et

haletait à son tour. La colère avait provoqué une crise; il défaillait,

et tandis que Monique s'empressait à son secours, il sentait au dedans de

lui comme une griffe qui lui déchirait la poitrine.

Chanteraine · 第 18 / 27 题