Le lendemain, dès huit heures, Cyrille Gerdolle s'était rendu à sa
pépinière. Sur la plaine onduleuse, les plantations alignées en longues
files occupaient plus d'un hectare et prospéraient dans la terre noire et
riche en humus. Leurs frondaisons subissaient déjà l'action des nuits de
plus en plus fraîches et prenaient des teintes automnales. Les jeunes
quenouilles de poiriers revêtaient de tendres couleurs aurore, les
cerisiers devenaient cramoisis, les abricotiers et les pêchers
jaunissaient, tandis que les pruniers du Japon, les hêtres sanguins, les
noisetiers pourprés, résistaient encore et se détachaient en vigueur
parmi la verdure foncée et persistante des fusains, des lauriers-cerises,
des épicéas. Tous ces arbustes de rapport ou d'ornement étalaient à
profusion la bigarrure de leurs feuillages mouillés par la rosée du
matin, et les nuances s'avivaient aux rayons du soleil de septembre, qui
commençait à percer la brume.
Cyrille trouva bientôt, non loin du bras de la Bièvre, l'ouvrier qu'il
cherchait et qui était préposé au binage et au désherbage. Pour le quart
d'heure, ce manœuvre se reposait énergiquement, appuyé au manche de sa
serfouette et regardant couler l'eau. Son feutre en cloche abritait une
face finaude, couperosée comme une feuille de vigne en octobre; sa blouse
était tachée de terre, son pantalon de velours déteint s'enfonçait en des
bottes percées. Il fumait une courte pipe de terre, fortement culottée et
qui ne quittait guère le coin de ses lèvres.
--Eh bien! père Brincard, cria le pépiniériste, qu'est-ce que vous avez
donc à reluquer la Bièvre?
--Excusez, monsieur Gerdolle, répondit le sarcleur, pris en flagrant
délit de flânerie, cette sacrée rosée du matin est morfondante et je
venais d'allumer une pipe pour me remettre en train... Tout en tirant une
bouffée, je me demandais ce que votre voisin de Chanteraine peut bien
trafiquer en amont! L'eau roule, chaque jour, des boyaux et des tas de
pourritures... Jamais je ne l'ai vue si sale et si puante!
Cette remarque de Brincard tombait à pic et Gerdolle la ramassa. Elle lui
offrait une transition toute naturelle pour arriver à l'interrogatoire
qu'il méditait.
--Oui, grogna-t-il, M. Fontenac en prend trop à son aise; il empoisonne
la rivière avec ses immondices et, si ça continue, je porterai plainte...
Mais, auparavant, j'aurai besoin de quelques renseignements que vous
pourrez probablement me donner, vous qui étiez en service chez le père du
propriétaire actuel... Au fait, puisque la rosée vous a transi, venez
boire un verre de vin avec moi, père Brincard, ça vous réchauffera, et
nous causerons en vidant une bouteille... Qu'en dites-vous?
--Je dis que vous êtes bien honnête, patron, et qu'on ne refuse jamais un
verre de vin.
--Alors, en route!
Ils s'acheminèrent lestement vers le logis Gerdolle. Pendant le trajet,
on parla des plantations d'automne et de la nécessité de préparer
vivement le terrain. Ne voulant pas avoir l'air d'attacher trop
d'importance au seul sujet qui l'intéressât, Cyrille affectait de faire
dévier la conversation vers les choses du métier; mais, quand on fut
installé dans le bureau du pépiniériste et que le vin fut versé, le
patron revint, en douceur, à l'objet de ses préoccupations.
--Nom d'une serpe! commença-t-il, je repense à l'état de malpropreté de
la Bièvre... Convenez que c'est embêtant d'avoir un voisin qui déverse
chez moi toutes ses saletés!
--De vrai, M. Fontenac ne se gêne pas assez... A votre place, moi, je lui
flanquerais du papier timbré.
--Ouais!... Mais le papier timbré coûte cher et la justice aussi...
Sait-on jamais où ça vous mène?... M. Fontenac est un ancien juge, il a
encore des amis dans la boutique à procès; pour peu qu'il leur montre un
bout d'écrit, ils lui donneront raison et me condamneront aux dépens...
--Un écrit? repartit Brincard en hochant la tête, je crois qu'il n'y en a
point... Et voici pourquoi... Je vas vous dire des choses qui ne me
regardent point et dont je ne devrais pas me mêler, mais ça restera entre
nous, patron; et puis, je ne suis tenu à rien envers le Fontenac d'à
présent... Il m'a fichu à la porte le lendemain de la mort de son père,
et je l'ai dans le nez, ce citoyen-là!
Il lampa le contenu de son verre et, s'étant lentement rincé le gosier:
--Pour lors donc, continua-t-il, au temps où je travaillais chez M. Noël,
et un jour que M. Simon était venu en visite à Chanteraine, j'ai entendu
le père et le fils se chamailler à propos, justement, du cours d'eau...
M. Noël voulait le curer et y établir un vivier; M. Simon haussait les
épaules et s'écriait que c'était une folie. Ils discutaient ça dans une
allée où j'étais en train d'élaguer des arbres et ils avaient haussé la
voix. «D'abord, chicanait le juge, es-tu bien sûr de ton droit, dans le
cas où la commune te chercherait noise?--Quant à ça, répondait le père,
je suis parfaitement tranquille.--As-tu un titre en règle?--J'ai mieux;
il y a plus de cinquante ans que la servitude existe à mon profit, et je
puis invoquer la prescription...» D'où j'ai conclu que le vieux n'avait
pas d'acte... Pour ce qui est de la prescription, le juge hochait la tête
et prétendait qu'elle ne servait de rien quand il s'agissait d'une simple
tolérance... Je n'ai pas compris grand'chose à ses raisons, mais j'ai
tout entendu de mes oreilles et je m'en souviens comme si c'était
d'hier... Faites-en votre profit, monsieur Gerdolle, et rapport au titre,
vous qui avez vos entrées à la mairie, il vous serait facile de fouiller
les paperasses communales... S'il y avait eu un acte, m'est avis que la
commune en aurait gardé un double.
--C'est juste, et je m'en assurerai... Vous avez le nez creux, père
Brincard, et vous la connaissez dans les coins!
--Oh! répondit le journalier, flatté, j'ai tout bonnement bonne mémoire
et un peu de jugeotte...
Le pépiniériste débouchait une seconde bouteille et remplissait les
verres. Brincard vida le sien d'un trait et fit claquer sa langue.
--Ça passe comme un velours, c'est du chouette vin! déclara-t-il avec une
lueur gourmande dans ses petits yeux larmoyants.
--Ainsi, reprit Gerdolle, au cas d'une enquête, vous pourriez témoigner
de ce que vous venez de me raconter?
--Je le pourrais censément... Mais là, vrai, j'aimerais autant pas...
Entre l'arbre et l'écorce, faut point mettre le doigt.
--Encore un verre?
--Volontiers, ce sera le dernier!... Voyez-vous, patron, bégaya-t-il,
déjà passablement éméché, un pauvre diable comme moi ne gagne rien à se
fourrer dans des affaires qui ne le regardent pas... D'ailleurs, j'ai
horreur des potins... Quand on sert chez les autres, on apprend à être
discret... Tout voir, tout entendre et ne rien dire: v'là ma devise...
Ah! si j'étais bavard, j'en connais des histoires, et de drôles!...
Tenez, pas plus loin qu'à Chanteraine, j'ai été témoin d'une aventure
dont je n'ai jamais soufflé mot, et cependant, à cette époque-là, il y
avait des gens qui m'auraient payé cher mon secret... Mais je ne voulais
pas trahir M. Noël Fontenac, qui était un brave homme et que j'aimais
beaucoup... Je suis resté muet comme une carpe, et personne ne se doute
de rien.
--Pas même Simon Fontenac?
--Oh! celui-là serait trop heureux de savoir ce que je sais et je me
garderai bien de le lui dire!
--Et à moi, murmura le pépiniériste très intrigué, le direz-vous?
--A vous pas plus qu'à un autre... C'est sacré!
--Voyons, père Brincard, ça ne sortirait pas d'ici... Je n'ai aucune
raison d'être agréable au propriétaire de Chanteraine et je vous jure de
ne pas vous trahir. Vous pouvez parler à cœur ouvert et en toute sûreté;
même, si votre secret m'intéresse, vous ne perdrez pas votre peine et
vous n'aurez pas affaire à un ingrat!...
L'ivrogne fixait sur son patron ses petits yeux allumés; on devinait
qu'il était partagé entre un reste de méfiance et une violente
démangeaison de parler. La mine perplexe, il vidait son verre
nerveusement. Son secret commençait peut-être à lui peser; peut-être
réfléchissait-il aussi qu'il s'était trop avancé pour reculer... Alléché
par les vagues promesses du pépiniériste et cédant à un coup de griserie,
il finit par se déboutonner brusquement.
--Bah! s'écria-t-il, je me fie à vous, m'sieu Gerdolle; vous êtes un
brave homme, plein de sens, et fin comme un renard... Et vous me
baillerez un bon conseil!... En deux mots comme en cent, v'là mon
histoire:
«C'était après la déclaration de la guerre, dans le milieu d'août 1870;
nous venions d'être battus en Alsace et en Lorraine et le bruit courait
partout que les Prussiens marchaient sur Paris. Comme tout le monde, M.
Noël Fontenac passait son temps à lire les journaux. A mesure que les
mauvaises nouvelles se répandaient, il devenait plus inquiet, plus
soucieux, et il y avait de quoi!... Vous savez, ou vous ne savez pas, que
le précédent propriétaire de Chanteraine était ce qu'on appelle un
«collectionneux». Il aimait les antiquailles et les enfermait dans des
vitrines qui garnissaient son salon. Là se trouvaient, en rang d'oignons,
des tas d'ustensiles d'or et d'argent, et son domestique de confiance,
Antoine, affirmait que toutes ces vieilleries valaient des mille et des
cents. Or, les Prussiens avaient la réputation d'être d'effrontés voleurs
et de mettre à sac les maisons qu'ils occupaient. Vous comprenez si M.
Noël avait le trac, en songeant à ses collections et en apprenant que
l'ennemi s'avançait sur la capitale à marches forcées. Tous les matins,
il tenait des conciliabules avec Antoine, et on voyait le maître et le
valet affairés à ficeler leurs bibelots dans de vieux torchons de laine.
«Un jour, M. Noël m'appela et me commanda de creuser un trou dans une
grande corbeille de géraniums qui se trouvait à proximité de la maison.
«--Tu arracheras soigneusement les fleurs, qu'il me commanda, puis tu
établiras une tranchée de trois mètres de profondeur sur un mètre de
large et trois de long... Mets-toi vivement à la besogne et tâche que
tout soit fini ce soir.
«Je me mis donc à remuer la terre vivement. Le soir, le trou était fait
et, comme j'enlevais les dernières pelletées, à la brune, on apporta une
sorte de malle, haute d'un mètre, plus longue que large, ressemblant
quasiment à un énorme cercueil, et on la déposa dans le salon.
«--Maintenant, que me dit M. Noël, tu as bien travaillé, tu peux t'en
aller et ta journée te sera comptée double...
«Je suis assez curieux de ma nature, et vous pensez que tout ce micmac
m'avait intrigué. Je grillais de savoir ce qu'on allait enterrer
là-dedans... Ma foi, après avoir fait semblant de filer, je guettai le
moment où ils mangeaient leur dîner pour me cacher dans une resserre où
on logeait les grenadiers en hiver, et j'attendis... J'attendis
longtemps, en grignotant un quignon de pain qui me restait de mon
déjeuner, et je commençais à m'embêter ferme, quand, sur le coup de dix
heures, j'entendis ouvrir la porte du salon qui donnait sur le jardin.
Pour lors, je sortis de la resserre, à pas de loup. Il y avait de la lune
et je vis distinctement mes deux particuliers qui transbordaient la
caisse avec précaution et se dirigeaient vers la fosse pratiquée dans la
plate-bande. Ils en avaient leur charge, je vous réponds! Ils marchaient
à petits pas, ni plus ni moins que des croque-morts qui portent une
bière. Arrivés devant le trou, ils y descendirent leur fardeau à l'aide
de cordes qu'ils faisaient glisser avec précaution.
«Quand l'objet eut touché le fond, Antoine versa, dans son tablier,
plusieurs panerées de déblais et les étendit fait à fait au-dessus du
coffre, de façon à obtenir une couche assez épaisse, sur laquelle ils
piétinèrent tous deux soigneusement; puis, ils regagnèrent tranquillement
la maison. J'en avais assez vu pour être fixé... C'étaient les bibelots
précieux qu'ils venaient d'enterrer par peur des Prussiens... Je sautai
par-dessus un petit mur de clôture, donnant sur les champs; je me hâtai
d'aller retrouver ma bourgeoise qui était fort en peine, et qui m'agonisa
de sottises, sous prétexte que je m'étais arrêté au cabaret...»
--Et après? demanda Cyrille Gerdolle, qui avait écouté ce récit avec un
intérêt fort vif.
--Le lendemain, je revins à Chanteraine, comme si de rien n'était, et je
trouvai M. Noël Fontenac qui montait la garde près du trou, au fond
duquel on ne voyait plus que de la terre foulée, mais qui avait
singulièrement diminué de profondeur. Mon patron me montra un tout jeune
cerisier, qu'on avait déposé près du massif et qui venait probablement de
votre pépinière, m'sieu Gerdolle: «Brincard, qu'il me dit, tu vas planter
ce cerisier dans la tranchée, que tu rempliras ensuite avec de bonne
terre, et, comme il ne faut rien perdre, tu replaceras, tout autour, tes
pieds de géraniums.» Fait et dit, je n'eus pas l'air de m'apercevoir de
la diminution de la fosse, je plantai le cerisier et les géraniums, et
personne, pas même M. Noël, ne put se douter que je connaissais par le
menu toute la manigance... Les Prussiens sont venus; ils ont occupé une
partie de la maison jusqu'à la signature de la paix; le cerisier avait
parfaitement repris et commençait déjà à bourgeonner quand ils sont
partis; ils n'y ont vu que du feu.
--Mais, objecta le pépiniériste rêveur, une fois les Allemands décampés,
le bonhomme a, sans doute, retiré du trou les objets qu'il y avait
enfouis?
--Nenni, le terrain n'a pas été fouillé; M. Noël remettait, probablement,
l'opération à des temps plus calmes; et quand il est mort d'un coup de
sang, à la fin de 1871, l'arbre était encore dans la corbeille--très dru
et bien portant, preuve qu'on n'avait touché à rien...
--Croyez-vous que le fils Fontenac n'ait pas eu connaissance de la
cachette?
--Il n'y a pas apparence; il était absent lors du décès de son père, et
le vieux est mort subitement, sans avoir eu le loisir d'écrire ses
dernières volontés. D'ailleurs, lorsque Simon Fontenac m'a renvoyé, en
1872, le cerisier était encore en place. Comme il n'y avait que moi pour
renseigner l'héritier et que je me suis bien gardé de piper, il ne sait
rien du tout.
--Pardon; Antoine, le domestique du défunt, a pu parler.
--Non pas, et pour une bonne raison... Pendant le siège, il s'était
enrôlé dans les mobilisés et il a été tué à Buzenval...
--Ha! ha!... Alors, le cerisier est toujours au milieu du massif?
--Ça, par exemple, j'en ignore... Ayant été brutalement congédié par
Simon Fontenac, je ne me souciais guère de remettre les pieds à
Chanteraine... Mais c'est pas difficile de s'en assurer... V'là toute
l'histoire, m'sieu Gerdolle... Elle est curieuse, hein? qu'en
pensez-vous?
Le pépiniériste la trouvait curieuse, en effet, et attachante au plus
haut point... Le récit de l'aide-jardinier lui découvrait des horizons
insoupçonnés et lui suggérait des idées tout à fait neuves; mais il n'en
fit rien paraître. Il affecta, au contraire, l'indifférence et dit, en
secouant la tête:
--Je pense que c'est grave, père Brincard, et que vous vous êtes exposé à
de gros risques, en ne révélant pas à Simon Fontenac l'existence de la
cachette.
--Allons donc! se récria Brincard en vidant son verre, pourquoi
voulez-vous que je fasse plaisir à un grincheux, qui m'a jeté à la porte
sous prétexte que j'étais un fainéant et que je ne gagnais pas le pain
que je mangeais?... Malheur! Est-ce qu'il sait seulement ce que c'est que
de gagner son pain, ce méchant empailleur d'oiseaux?... Non, non, je ne
dirai rien. Je ne suis pas payé pour lui rendre service!
--A votre aise, ça vous regarde! répliqua Gerdolle en se levant; mais,
pour votre gouverne, je vous conseille alors de continuer à rester bouche
cousue, car maintenant, si vous parliez, Fontenac pourrait vous accuser
de l'avoir lésé et vous faire des misères... Quant à ce qui me concerne,
votre histoire n'a rien à démêler avec ma plainte au sujet du cours
d'eau... Fontenac a-t-il un titre, oui ou non?... Puis-je compter sur
votre témoignage au cas d'une enquête? Voilà ce qui m'intéresse...
Réfléchissez-y, père Brincard, et, si vous avez du nouveau, venez me
trouver... En attendant, tenez, voilà une pièce de cent sous pour votre
temps perdu... Retournez à votre besogne et, surtout, gardez votre
langue dans votre poche!
Quand son ouvrier se fut éloigné, le pépiniériste demeura longtemps en
méditation. Il se grattait complaisamment la barbe et poussait, parfois,
de sourdes interjections.
--Allons, allons, se pourpensait-il, l'affaire prend une tournure
nouvelle... J'ai eu raison de faire causer cet imbécile, et je ne
regrette ni mes deux bouteilles de vin vieux ni ma pièce de cent sous!...