II

L'habitation des Fontenac occupait le fond d'une courte avenue de

platanes, débouchant sur la route de Choisy à Versailles. Elle se

composait d'un pavillon de briques, à haute toiture d'ardoise, et d'un

jardin fruitier assez vaste. L'aïeul du propriétaire actuel, un certain

Jean Fontenac, maître maçon, avait acquis pour une bouchée de pain ces

dépendances du château de Bellièvre, vendu, en 1792, comme bien

d'émigrés. Ce lambeau de l'ancienne seigneurerie de Fresnes était

traversé par un bras de la Bièvre qui, au sortir du moulin de la

Croix-de-Berny, se divisait en plusieurs petits cours d'eau somnolents,

hantés par les grenouilles:--d'où lui était venu, probablement, le nom de

_Chanteraine_.--Le premier possesseur l'avait fort négligé; mais son

fils, Noël Fontenac, marchand de tableaux et d'antiquités bien connu à

l'Hôtel des Ventes, sous le second Empire, s'était mis en tête d'en faire

sa maison de campagne. Homme de goût, il restaura artistement ce pavillon

délabré, datant de la fin du XVIe siècle; il y transporta les meubles et

les bibelots choisis parmi les plus belles pièces de ses collections et,

finalement, il s'y retira, après avoir cédé sa maison de Paris et sa

clientèle. Plus tard, un entrepreneur du pays avait acheté les terrains

en bordure de l'avenue et y avait construit quatre petites villas avec

jardinets, qu'il louait à des Parisiens, amoureux de villégiature à bon

marché. Ces bâtisses neuves, d'une architecture prétentieuse, altéraient

désagréablement l'harmonieuse intimité du décor; néanmoins, vu à travers

la grille de fer forgé qui fermait le fond de l'avenue, Chanteraine avait

encore bon air, avec son toit aigu, ses épis faîtiers, ses cheminées

sculptées, sa façade aux croisillons délicatement ouvragés et sa cour

pavée, aux encoignures plantées de lauriers-tins.

Entre cette cour silencieusement verdoyante et le jardin bien affruité,

au milieu de ses antiquailles favorites, Noël Fontenac avait savouré le

recueillement des heures de la retraite. Il y mourut subitement vers

1879, et la maison resta inoccupée pendant près de cinq ans. Le fils du

collectionneur, Simon Fontenac, retenu à Paris par ses fonctions de juge,

et surtout par l'humeur mondaine de sa jeune femme, n'y séjourna que

rarement. En fait de villégiature, Mme Simon Fontenac, née Gabrielle

Cormery, préférait les bains de mer ou les villes d'eaux, où elle pouvait

montrer ses toilettes tapageuses et fleureter tout à son aise. Elle

dédaignait cette demeure mal avoisinée, humide, inconfortable, et l'avait

en grippe. Un jour, le magistrat, mis en éveil par une lettre anonyme,

surveilla plus attentivement les allées et venues de la dame, et acquit

la douloureuse certitude qu'il figurait au nombre des maris trompés. Le

délit était flagrant; mais, avant d'intenter une action en divorce,

Fontenac crut convenable de se démettre de ses fonctions. Le tribunal

donna gain de cause au mari et lui confia la garde des deux enfants nés

de ce mariage malheureux. L'épouse coupable accepta la sentence des

juges et renonça à plaider en appel, à condition qu'on lui conduirait,

une fois par mois, son fils et sa fille. Ce fut alors que Simon Fontenac

résolut de s'établir définitivement à Chanteraine.

L'habitation lui plaisait; il y avait passé une partie de son enfance et

de sa jeunesse. Elle était, d'ailleurs, suffisamment proche des bois pour

satisfaire les goûts campagnards de l'ancien magistrat, et assez peu

distante de Paris pour que l'instruction de Landry et de Clairette n'eût

pas à souffrir de la décision paternelle, lorsqu'il deviendrait

nécessaire de leur donner un enseignement plus fort et plus complet. En

attendant, Simon se proposait de s'occuper personnellement de leur

éducation.

Jamais Fontenac n'avait eu une bien vive sympathie pour sa femme. Il

s'était marié par convenance. Dès le début, des divergences de caractère

et de goûts avaient insensiblement éloigné les deux époux l'un de

l'autre. Studieux, sauvage et casanier, le mari détestait le monde et les

sorties du soir; la femme s'ennuyait au logis et se posait en victime dès

qu'elle n'avait pas une partie de plaisir en expectative. Simon était

autoritaire, quinteux et cassant; Gabrielle Cormery, vaniteuse et

frivole, manquait de souplesse et regimbait à la moindre observation.

Aussi, après sa mésaventure conjugale, Fontenac se trouvait-il plus

mortifié qu'endolori; il souffrait surtout dans son amour-propre, et la

trahison de sa femme mettait, dans son cœur, plus de dégoûts que de

regrets. Il poussa donc un soupir de soulagement quand son mariage fut

légalement dissous, et s'installa à Chanteraine avec joie, se sentant

tout réconforté par l'espoir d'élever ses deux enfants à sa guise,

d'après certains principes d'éducation qui lui étaient chers.

Au commencement, il aborda sa tâche d'éducateur avec le zèle effervescent

d'un néophyte. Malheureusement, ses élèves ne montrèrent pas la même

ardeur. Avec Clairette, raisonneuse et d'humeur contredisante, Simon se

heurta à des opinions déjà arrêtées et à une agaçante indépendance

d'esprit. L'enfant était remarquablement intelligente, mais impulsive,

indocile et fantasque; rebelle à tout enseignement purement dogmatique,

elle n'acceptait rien de ce qu'on prétendait lui imposer comme article

de foi et ne se laissait toucher que lorsqu'on la prenait par le

sentiment ou l'imagination. Simon Fontenac, au contraire, n'admettait que

l'autorité de la raison et s'irritait de ce qu'on osât discuter ce qu'il

appelait la «chose jugée». L'irrévérente Clairette, sans respect pour des

affirmations purement doctrinaires, se plaisait à blaguer les arguments

paternels et réussissait souvent à embarrasser son précepteur. Les rôles

se trouvaient ainsi renversés, et la malicieuse enfant en riait sans

vergogne. L'ex-juge avait deux gros défauts: il manquait de patience et

ignorait l'art d'envelopper de miel les pilules amères de la science. Il

s'emportait, jetait le livre à la tête de l'élève moqueuse et la

renvoyait à ses chiffons.

--Les femmes, déclarait-il, sont des créatures incomplètes, incapables de

s'assimiler les idées abstraites; je perdrais mon temps à essayer de

meubler de notions sérieuses cette tête folle; mieux vaudrait démontrer

le carré de l'hypoténuse à une chèvre!

Au bout d'un an d'expériences inutiles, il se rebuta, fit venir une

institutrice, la chargea de ce rôle de pédagogue où il avait si peu

réussi et se borna à s'occuper du seul Landry.

--Avec les garçons, dit-il, il y a toujours de la ressource. Ils sont

plus sensés et plus malléables...

Sur ce dernier point, il fut servi à souhait. Landry était souple comme

une anguille; il était également rusé comme un renard, et fanfaron autant

que les capitaines Fracasse de l'ancien répertoire. Au début de chaque

leçon, il se montrait plein d'assurance et promettait monts et

merveilles. Tandis que Fontenac s'évertuait à dicter une page de

français, à expliquer la règle du _que_ retranché ou à démontrer un

théorème, le gamin n'écoutait que d'une oreille. Un moineau piaillant

dans le jardin, une mouche bleue bourdonnant à la fenêtre, suffisaient à

détourner son attention. Alors, il ne songeait plus qu'aux parties de jeu

à organiser ou aux bons tours à faire dans le voisinage. Quand le père,

encore tout échauffé de sa dissertation, demandait:

--As-tu compris?

--Parbleu! répondait audacieusement le Traquet.

Mais, le lendemain, la dictée grouillait de fautes, la leçon n'était pas

sue, les devoirs étaient bâclés. A travers les portes, on entendait Simon

Fontenac crier:

--Tu n'es qu'un âne, un âne bâté!...

Landry baissait sournoisement la tête sous la grêle des reproches et n'en

devenait pas plus appliqué. Il tenait de sa mère une vanité de paon, une

légèreté de papillon et, par-dessus tout, un amour effréné de plaisirs.

Simon Fontenac constatait chaque jour, avec tristesse, les fâcheux effets

de cette hérédité maternelle. Comme il était opiniâtre, il ne perdait pas

tout espoir de corriger les mauvais instincts de sa progéniture et

d'amender ce sol ingrat en y jetant un peu de bonne semence. Néanmoins,

il commençait à se décourager et, pour se consoler de ses déconvenues, il

s'absorbait de plus en plus dans son étude favorite. Lui aussi, il avait

subi l'influence de l'hérédité. Il était devenu collectionneur, comme son

père; mais, au lieu de la manie des bibelots, il avait celle de

l'ornithologie. Son cabinet de travail était garni de vitrines renfermant

de nombreux échantillons des oiseaux du pays, avec leurs nids et leurs

œufs, rangés par espèces. Il étudiait leurs mœurs et employait une

partie de ses journées à rédiger, sur des fiches, les résultats de ses

observations. Peu à peu, les heures réservées à l'enseignement

pédagogique s'accourcissaient au profit des recherches d'histoire

naturelle. De plus en plus pressé d'enfourcher son dada, l'ancien

magistrat en était venu à se désintéresser des études de Clairette et à

supporter philosophiquement les fréquentes écoles buissonnières du

Traquet. Il finissait par laisser au frère et à la sœur la bride sur le

cou. Il avait, du reste, pour principe qu'il faut préparer de bonne heure

les enfants au combat de la vie, par l'habitude d'exercer leur

responsabilité à leurs risques et périls. Il s'en remettait à la

grondeuse surveillance d'une servante quinquagénaire, nommée Monique,

qui, depuis vingt ans, gouvernait le logis, et en laquelle il avait toute

confiance. Seulement, Monique, affairée aux besognes du ménage et,

d'ailleurs, peu écoutée par ses jeunes maîtres, ne pouvait guère que

gémir sur leurs incartades.

De temps en temps, l'ornithologue était désagréablement rappelé à la

réalité par l'apparition du Traquet, les vêtements en loques, le nez

saignant et l'œil poché, à la suite d'une rixe avec les gamins du

village,--ou bien par les rapports indignés de Monique sur les équipées

garçonnières de Clairette, qui scandalisaient les voisins. Alors, Simon

Fontenac avait plus nettement conscience du désarroi jeté dans son

intérieur par le divorce. Il se sentait incapable de mener à bien

l'éducation de ces deux enfants terribles, auxquels manquait la

sollicitude tendre et attentive d'une mère prudente. A la vérité, Mme

Gabrielle Cormery avait prouvé, par sa conduite, combien elle se souciait

peu de ses devoirs maternels. Mais le divorce n'avait nullement amélioré

la situation, au point de vue de la famille. Au contraire, dans l'état

actuel, le remède était peut-être pire que le mal. Ballottés, maintenant,

entre un père et une mère ennemis, Clairette et Landry perdaient, de jour

en jour, le respect filial et le sentiment de l'autorité. Pendant leurs

visites mensuelles et obligatoires chez l'épouse divorcée, ils

entendaient Mme Gabrielle récriminer violemment contre son ex-mari et le

tourner en ridicule. Adroite et astucieuse, elle essayait, à force de

cajoleries et de gâteries, de gagner leur affection et de les indisposer

contre leur père. Qui sait à quel point elle y réussissait?... Les

enfants revenaient, de leur visite, troublés et peut-être déjà aigris,

établissant de pénibles comparaisons entre le joyeux train qu'on menait

chez leur mère et la maussaderie du régime paternel. De même que la bile

extravasée colore en jaune la peau et les yeux d'un malade, l'amertume de

ces constatations déteignait sur Fontenac et lui faisait soudain

envisager l'avenir tout en noir.

Il était précisément en ces dispositions mélancoliques, ce matin

d'automne où Clairette et le Traquet flânaient, perchés à chevauchons sur

le mur du verger. Il songeait que le lendemain, dimanche, Monique devait

conduire les enfants chez leur mère, et cette perspective le rendait

singulièrement irritable. Pour dissiper sa mauvaise humeur, il avait

pris, dans sa bibliothèque, un volume de Buffon, et debout, près de la

fenêtre ouverte sur les pelouses du jardin, il feuilletait le chapitre

consacré à l'«histoire du merle». La lumière voilée de la matinée

brumeuse éclairait doucement sa tête grisonnante et son corps maigre

enveloppé dans une robe de chambre de bure grise.

Simon Fontenac entrait dans sa quarante-sixième année. Petit, fluet et

nerveux, comme son fils Landry, il avait le teint pâle et légèrement

bouffi. Une maigre barbe roussâtre couvrait mal son menton carré et

volontaire. Ses yeux, d'un bleu vif, brillaient d'un éclat fiévreux. Le

front bombé, le nez court et retroussé, la proéminence de la mâchoire

supérieure aux dents pointues, donnaient à son visage un air de dogue

rageur. Cependant, l'intérêt de la lecture, en ce moment, atténuait un

peu cette expression combative. Les paupières baissées voilaient le

regard aigu; les lèvres, attentives et plissées, restaient chagrines,

mais devenaient moins agressives.

Peu à peu, Simon, pris par l'attrait du chapitre commencé, oubliait ses

soucis et perdait la notion du monde extérieur. Tout à coup, au dehors,

le bruit d'une dispute le fit sursauter. Il reconnut, aux intonations

criardes des deux voix querelleuses, les auteurs de ce vacarme, jeta avec

colère son livre sur une table, ouvrit brusquement la porte du couloir et

aperçut Monique qui s'efforçait de séparer le Traquet et Clairette, en

train de se gifler.

--Garnements! s'écria-t-il exaspéré, vous ne pouvez donc pas rester une

minute ensemble sans vous chamailler comme deux geais?...

--Mossieu! protesta énergiquement Monique avec son accent de la Corrèze,

ils me font damner... Tâchez d'en venir à bout; quant à moi,

_abernuntio_!...

--Entrez! ordonna Fontenac.

Quand la porte se fut refermée sur les deux coupables, qui se lançaient

encore des regards irrités, le père reprit:

--Drôles! montez chacun dans votre chambre. Vous y garderez les arrêts

jusqu'à demain dimanche, qui est le jour où vous rendrez visite à votre

mère... Tâchez de vous conduire, à Paris, plus correctement et plus

décemment qu'ici... Maintenant, allez... On vous portera votre pitance

là-haut, car j'en ai assez de vous voir et de vous entendre!...

Chanteraine · 第 11 / 27 题