_A Sander Pierron_.
Une bouffée d'air vicié que me fouette au visage l'entrebâillement d'une
porte de cabaret devant lequel je passais ce soir, flâneur--rôdeur
peut-être--par la pluie de neige fondue, me remet en mémoire une
aventure d'il y a quelques hivers, dans un quartier déjà tombé sous les
pioches des équarrisseurs de pittoresques cités.
Explorant le dédale savoureux dénommé «Coin du diable», nous étions
tombés, un camarade et moi, au «Bummel», le bal illustre de la région.
Une salle surchauffée, électrisée de fluide humain, saturée
d'exhalaisons rousses comme du brouillard en novembre. Des fresques
criardes s'assortissaient aux hurlements des cuivres de l'orchestrion.
Des ouvriers endimanchés, nombre d'apprentis de métiers vagues et
surtout une nuée de ces êtres réfractaires et asymétriques que
l'engeance qui les traque et les méprise appelle voyous, s'y
trémoussaient deux par deux ou avec des danseuses le plus souvent veules
et bonnes filles. Par moment dans cette cuvée de jeune chair gueuse le
remous ressemblait à une ébullition.
Malgré la touffeur, au milieu du petit estaminet servant d'antichambre à
la salle de danse rougeoyait un grand poêle flamand à l'ardeur duquel,
machinalement, des fumeurs de pipes venaient exposer le bas de leur dos,
en remontant le bas de leurs vestes.
Dans le tas de lurons qui s'affriolaient de houblon, d'alcool, de
vertige et de chair, l'un d'eux mémorable--à preuve ce récit--nous
requit aussitôt par son galbe hors pair, une étonnante souplesse de
mouvements, une élégance inattendue.
Une jolie tête brunette et souriante aux vifs yeux noirs, légèrement
bridés, sur un corps extrêmement bien fait. La dégaine délurée, il
porte un complet mastic qui, par hasard, à l'air d'avoir été taillé sur
mesure et un chapeau boule, chocolat, qu'il rejette en arrière. Et le
débraillé, l'air casseur qui choquerait chez les autres polissons de sa
trempe, lui sied comme une grâce et un affinement de plus.
Il fringue presque sans relâche, ivre de pétulance, se réjouissant de
l'élasticité adolescente de ses jambes bien modelées aux muscles mobiles
et chatouilleux qu'on voit frissonner, comme de volupté, sous la culotte
tendue, tandis qu'il hume les ambiances en frétillant de la narine et en
claquant de la langue.
Sa pantomime rajeunit et pimente les quadrilles, les «lanciers», les
«ostendaises», toutes les chorégraphies de l'endroit. Tortillements,
ronds de jarrets, déhanchements, appels de pieds et de mains, rejets en
arrière de la jambe comme pour décocher une ruade à chaque volte de
valse, et sa façon d'enlever sa danseuse en la faisant ballonner autour
de lui dans un effarement de jupes, et encore au milieu d'un cavalier
seul, ses révérences, croupe en l'air, comme un qui joue au saut de
mouton, tandis qu'entre ses jambes son visage lutin et falot sourit à sa
partenaire; toute cette frénésie, toutes ces scurrilités, bien des
gestes plus osés encore, peuvent être très canailles, mais ils nous
semblent à nous et à toute la galerie qui s'en régale et s'en pourlèche
même les babines, souverainement plastiques.
Aussi de quels bravos, de quels rires, on l'encourage, de quelles
privautés on l'accable, en quels frais de séduction les jolies filles se
mettent pour lui?
Même ses repos sont composés avec un instinctif souci de la ligne et du
modelage.
Très suggestive par exemple sa pantomime--mon camarade, le sculpteur,
me poussa du coude pour m'en faire apprécier l'harmonieux
enchaînement--quand feignant une lassitude, il affecte de s'allonger sur
le dos, la tête dans ses mains jointes, entre les coudes rapprochés, sur
la banquette régnant le long du mur, mais pour se détendre, élastique,
comme un fauve replié et pour empoigner d'un bond, avec une étreinte
goulue, sa danseuse préférée, pour la happer victorieusement au passage
et accorder aussitôt ses pas aux siens dans les capricieuses spirales
des danseurs.
Ah c'est le boute-en-train, l'âme, la figure dominante et magnétique de
ce bastringue, et à côté de ce vivant athlétique, à qui ses vêtements
s'adaptent aussi bien que les muscles à ses os, combien feraient piteuse
mine nos cocodès conformes et guindés?
Aussi notre intérêt d'artistes épris de beaux modèles se concentre sur
ce dandy populaire, ce Brummel du Bummel--comme le sculpteur le disait
assez spirituellement, plus tard, car ce soir-là il admirait trop pour
plaisanter, il était emballé comme moi, ma parole!
Et vrai, c'est non sans éprouver une bizarre contrariété qu'après une
dernière danse, nous le vîmes gagner la porte avec sa favorite, une
grande noire, aux yeux brillants, aux lèvres rouges souriantes et
humides comme une perpétuelle éclosion de roses, une gaillarde aux
insolentes torsades mal contenues par un peigne flamboyant de strass, un
peu la mine capiteuse des cigarières de Séville.
Un sentiment qu'il m'aurait été difficile d'exprimer en ce moment, tant
il était complexe, subtil et, en quelque sorte latent, mais qui me
revint depuis--et que mon camarade me déclara plus tard, avoir éprouvé
aussi--m'était venu au sujet de ce galbeux polisson.
Voici: tout le temps qu'il se prodigua à nos yeux en de si réjouissantes
postures, nous n'attachâmes pas un instant à sa personne une idée bien
déterminée de sexe. Il plaisait à toutes les femmes, il les recherchait
même semble-t-il, et cependant cela ne nous avait pas choqué de le
savoir le point de mire des prunelles de presque tous les hommes.
Bien plus, au cours de la soirée, nous l'avions vu danser à deux ou
trois reprises avec l'un et l'autre garnement de son âge, et danser ces
fois-là tout aussi crânement, en montrant le même entrain, la même bonne
grâce, le même plaisir.
Par la suite nous nous sommes rappelés cette grâce d'androgynat, cette
grâce neutre et ambiguë qui se dégageait du gaillard, et nous ne
perdrons certes jamais le souvenir d'un prestige pervers--pourquoi
pervers? ne conviendrait-il pas de dire innocent, absolument candide, au
contraire?--qu'il allait d'ailleurs proclamer avec une sublime
éloquence.
J'ajouterai encore, afin d'assurer toute leur portée aux constatations
réunies en ce récit--que personne dans ce bastringue, ne le connaissait.
Comme nous il y était probablement venu pour la première fois; on
ignorait son nom, son métier, son logis. Ce monde assez farouche et
méfiant d'ordinaire, avait été conquis par sa verve, son exubérance, sa
mine ravissante et son intarissable belle humeur.
Mon ami le sculpteur, me raconta plus tard qu'il avait cherché en
observant ce personnage agréablement énigmatique, à deviner le métier
qu'il pourrait exercer. Mais les habitudes du corps de ce drôle,
déroutaient toutes conjectures. S'il avait appris un métier manuel
c'était sans doute en amateur, car son corps souple et cambré, son torse
digne d'un mignon de Cellini, ses bras et ses jambes dont Benvenuto eût
doté son Persée, ne trahissaient aucun de ces tics ou de ces
déformations contractés à la suite des efforts et des actions
musculaires monotones, enclumées et sempiternelles.
Enfin, pour exhumer jusqu'à la plus intime des impressions que nous
donna ce joli pauvre diable, au moment où il se retirait avec la belle
noiraude, je caressai l'illusion qu'il n'aimait point cette créature-là,
à l'exclusion de toutes les autres. Et, l'avouerai-je, cette vague
conviction, contribua sans doute à me rendre, son éclipse moins
douloureuse. Aurais-je rêvé ce fait, ou mon imagination ébranlée par ce
qui se passa aussitôt après, l'aurait-elle ajouté après coup aux
évènements qui précédèrent la péripétie dont il me reste à parler, mais
au moment où il passait devant nous, en emmenant sa compagne, il me
gratifia d'un regard d'une intelligence surhumaine, lisant, devinant
jusqu'aux rêves trop volatils pour être fixés même par la musique, le
parfum ou la prière....
Comme le couple sortait, au risque de rendre à ce bal faubourien la
vulgarité et la crapule de tous les dimanches, du dehors un individu
poussa la porte et bouscula nos amoureux.
C'était un gaillard d'une épaisse carrure, barbu congestionné. Mais nous
eûmes à peine le temps de le dévisager.
Fou furieux, en proie, nous ne savions pour le moment à quel sentiment
de courroux et de rage homicide, cet individu s'était jeté sur le jeune
homme au complet mastic. Avant que moi, le sculpteur ou tous les autres
eussions pu l'empêcher, cette brute, étendue sur notre favori, le
vautrait par terre, l'assommait de coups de poing, lui arrachait les
vêtements du corps; le tout en lui hurlant des injures où rauquait, où
râlait la passion la plus incendiaire.
Ce fut l'affaire de quelques secondes. Revenus aussitôt de notre
consternation, nous nous étions précipités sur le forcené, et malgré sa
force de démon, quoiqu'il s'agrippât à sa victime en s'aidant de ses
genoux, de ses griffes et même de ses crocs, nous parvînmes enfin à lui
faire lâcher prise et à le pousser dans un coin où, maîtrisé, collé au
mur, il ne cessa de pleurer et de baver à la fois.
Je fus avec le sculpteur et la jeune femme noire, de ceux qui
ramassèrent l'adolescent tout à l'heure si fringant et si radieux!
L'acharnement de son agresseur avait été tel qu'il n'avait plus que sa
culotte qui lui tint encore au corps. Son veston de coupe si conquérante
couvrait le carreau de subits haillons. La chemise arrachée, presque en
lambeaux, mettait à nu le torse et les bras. Du sang marbrait ses joues
et lui coulait du nez et des oreilles; l'oeil gauche sortait à moitié de
l'orbite.
Des hommes étaient allés chercher de l'eau et les femmes approchaient
leurs mouchoirs pour en oindre et en caresser son cher visage quand, les
premiers qui s'étaient portés à son aide reculèrent en proie à une
surprise, qui se changea aussitôt en stupeur, et dont ils sortirent en
poussant un sourd murmure.
Les rires méprisants s'enflèrent en une huée d'anathème.
Repoussé en arrière, je jouai des coudes, j'écartai les rangs de badauds
malveillants qui m'obstruaient le passage et m'offusquaient la vue.
Je ne compris pas tout d'abord le revirement qui se produisait contre ce
séducteur.
En le contemplant de plus près, je m'aperçus que la poitrine, le dos et
les bras du jeune gas étaient complètement tatoués de curieux et
grossiers emblèmes, de devises en langues et en argots divers qui le
tigraient de leurs rébus et de leurs hiéroglyphes!
Il n'y avait pourtant encore là rien de si répréhensible. Peut-être
avait-il été marin, soldat ou voleur? Or c'est au moyen de semblables
exercices graphiques que les pauvres ilotes trompent l'ennui de
l'entre-pont, de la caserne et du bagne? Tout au plus, regrettais-je que
l'ingrat eût profané et déshonoré par ce bariolage barbare la païenne
perfection de sa chair d'éphèbe.
Un nouveau mouvement dans l'assemblée m'arrache au cours de ma
douloureuse contemplation!
Le malheureux a deviné ce qui fait rire les uns, hurler les autres,
reculer les plus nombreux.
Parmi ces devises et ces emblèmes, gravés comme dans l'écorce des arbres
et dans les murailles des geôles, ressortait en caractères plus grands
la déclaration d'un amour sacrilège accompagnée des emblèmes d'une
forfaiture sans appel aux yeux de la morale chrétienne:
_Daniel est à André_.
Alors, oubliant ses blessures, le sang qui coule, son oeil prêt à
s'éteindre, l'adolescent se rengorge, redresse la tête, bombe la
poitrine comme pour mieux exposer ses stigmates, et, désignant de la
main, le forcené qui sanglote toujours dans un coin: «L'André en
question, c'est lui-même! Puis après? Je l'aimai car il fit longtemps
très bon pour moi. Il me protégea et il fit mon éducation. Il s'est
payé. Nous sommes quittes».
Et, rieur à travers ses larmes de sang, tandis que tous se taisent,
subjugués par sa crânerie, il retire de la gueule du poêle, le tisonnier
chauffé à blanc, et appliquant celui-ci sur la devise abjurée, il ne
daigne ni voir fumer sa chair, ni l'entendre grésiller. L'horrible
torture ne lui arrache pas une grimace, pas un gémissement.
Il la prolonge, jouissant de son supplice.
A mesure que s'efface, fumante, la monstrueuse déclaration, ses yeux
stoïques et humides de beau martyr, surtout son oeil sanglant et blessé,
contemple si tendrement la jeune femme qui s'était détournée de lui,
ses yeux l'enveloppent d'une caresse tellement suave et poignante,
qu'elle aussi, bravant la justice et les vertueux équilibres, se jette à
son cou et dépose sur ses lèvres un long baiser de plénière
solidarité.