LA BONNE LEÇON

_A Alfred Vallette_.

La jeune institutrice très pâle de visage à cause d'une âme

surilluminée, a suspendu sa leçon, durant l'accablante après-midi

italienne, dans la petite classe des tout jeunes enfants à

Motta-Visconti.

Par les fenêtres ouvertes auxquelles une brise dérisoire enfle de temps

en temps le store mi-baissé comme le jabot d'un pigeon qui se rengorge,

s'aperçoit le pays vert et fertile, au pied de l'Apennin, avec d'abord

la crayeuse rue villageoise se prolongeant en une avenue de peupliers

entre lesquels, se continuant l'une dans l'autre, les moissons sous des

lignes de mûriers alternent avec de minces sarments de vignes dont la

lumière crue blanchit les petites feuilles. Et c'est le blé et le

raisin, et aussi la soie; la denrée de luxe, voisinant avec le pain qui

devrait être à tous, avec ce vin qui devrait aussi réconforter tous les

hommes et leur permettre de communier toujours sous les deux espèces! La

soie, qui la connaît autrement que dans les magnaneries, à

Motta-Visconti!...

Déguenillés, pour tous vêtements la chemise bistre, la culotte roussie

et très à jour, soutenue par des bretelles dépareillées, pieds nus, les

petiots sommeillent sur leur abécédaire dans de jolies poses repliées,

avec des moues, des sourires plein leurs grosses lèvres auxquelles

viennent butiner les caresses des rêves. Des tignasses bouclées ou

broussailleuses et des joues potelées s'appuient sur de petits bras

gourds et gras,--des joues que hâle la poussière et que carmine le sang

neuf. Et c'est un chuchotement des respirations fortes que berce le

bourdonnement des grosses mouches bleues....

L'institutrice, la pauvre, à l'âme bonne et passionnée, profite de cette

trève pour rimer des chansons douces et pitoyables. Cette atmosphère

des miséreux en fleur, des enfonçons de parias lui inspire des choses

compatissantes et navrées, et ce premier âge du serf rural, ces germes

d'humanité taillable et corvéable l'induisent en de douloureux

attendrissements, car elle songe à ce qui devrait être et à ce qui ne

sera pas encore pour tous ces êtres si neufs et si candides.

Elle s'apitoie, touchante et maternelle, caressant pour tous ces

garçonnets des rêves de quiétude et de soleil.

Que n'est-elle la fée aux dons magiques pouvant conjurer les destins et

faire pleuvoir sur ces têtes la joie, la sérénité, les illusions et les

tendresses, que ne peut-elle leur assurer comme aux simples fleurs des

prairies les sucs vivifiants pour entretenir et épanouir le velouté et

la fraîcheur de leurs gracieux visages! Elle sait ce qui leur manque

déjà dès le seuil de la vie, elle sait les privations plus dures encore

qui vont suivre, elle sait l'iniquité et l'opprobre qui les guettent.

Ah! ne pouvoir en rien désarmer la misère fatale, assurer toute cette

jolie pousse humaine contre les bûcherons et les faneurs industriels,

n'être que la pauvre poétesse apitoyée et dolente, qui les aime bien

mais qui n'a rien à leur donner que ses larmes et ses vers de

charité....

Ses rimes gracieuses humectent le papier blanc comme les pleurs son

mouchoir. Elle se prend à scruter l'avenir de ces écoliers: «Pauvres

fleurs d'épine, rossignols de la chaumière, que seront-ils dans dix ans?

Vils ou pervers, conteurs de bourdes, patients manoeuvres ou coupeurs de

bourses, galériens soumis de l'atelier ou subversifs ouvriers des

prisons. Où les reverra-t-elle, à la caserne, à l'hôpital, à la morgue,

au bagne, à l'échafaud?...»

Fi, quelles perspectives sinistres vient-elle d'évoquer là! Généralement

les poèmes de la bonne institutrice sont des aspirations et des désirs;

elle essuie les larmes sans songer à flétrir ceux qui les font couler;

elle panse les plaies et les blessures des victimes sans se retourner

contre les bourreaux!

Aujourd'hui plus âcre est son inspiration et son vers revêt une sorte de

colère; de l'impatience se mêle à son évangélisme. Un trouble anormal

l'envahit! «Italie, Italie, ne seras-tu toujours qu'une mère aux

mamelles taries pour les milliers d'enfants qui eussent enthousiasmé tes

divins poêles et tes artistes créateurs! Que deviendront-ils, ceux-ci,

les petiots, que je choie, ceux à qui j'apprends à lire, que je couve de

mon mieux et le plus longtemps possible sous mes ailes? Liront-ils

encore plus tard? Et quels livres? A quels éducateurs iront-ils? Devenus

adolescents, jeunes hommes, ne rencontreront-ils toujours que des

maîtres, des corsaires et des rapaces pour convertir toute leur force,

leur sève, leur énergie, leur généreuse expansion en sordides machines à

gagner de l'argent? Quoi! la noble terre italienne ne produira-t-elle

jamais que des ilotes résignés? Quoi! pas un mâle, pas un homme libre,

pas un révolté, pas un transfuge du travail inique, pas un rédempteur

éprouvant la sublime folie du sacrifice et qui, tandis que tous se

figent et se stéréotypent dans des oeuvres de servage, ferait un geste

de délivrance, pas un qui, fatigué de ployer l'échine, se redresse et

frappe à son tour, oui, qui aille jusqu'à tuer...»

Ciel! Quelles lignes incendiaires ose-t-elle bien tracer, la simple et

faible femme! Décidément elle n'écrira rien qui vaille aujourd'hui! Et

elle reporte ses yeux de son manuscrit vitrioleur sur ce joli parterre

de flore enfantine. O candeur, ô parfaite insouciance! Comment a-t-elle

pu évoquer conjonctures si ténébreuses en présence de cette aube en

chair....

O c'est mal ce qu'elle allait faire là? Vierge morose, trop imaginative,

pourquoi n'engendre-t-elle aussi des enfants! Elle ne concevrait pas

alors pareilles chimères et pareilles larves! Du moins apprendrait-elle

par l'instinct impérieux des ardeurs charnelles, ce que veut la nature,

la vie élémentaire; elle serait édifiée, sans phrases et sans

spéculations, sur le simple pourquoi de notre existence, de notre

passage ici! Que ne pense-t-elle à autre chose? A quoi bon vivre dans

l'avenir. Le devoir n'embrasse que l'heure présente et le moment

immédiat. Pourquoi rêver, triste, trop songeuse fille pauvre; il est si

simple de vivre... enfant, amante et mère, et de finir sans avoir ruminé

des destins et des lois autres que ceux consentis par le nombre et la

société.

Ah! coeur trop tendu, désarme, désarme! Il est sacrilège, c'est tenter

l'inconnu que de songer trop obstinément à la misère et à la mort,

devant ces bambins, cette tiède couvée.... Oh! redoute que par tes

incantations lyriques tu n'appelles des sorts et des maléfices sur ces

têtes mignonnes auxquelles tu aurais voulu dispenser les dons

providentiels!

Aussi, la voilà qui, bonne et mystique, se met à prier en arrêtant ses

yeux visionnaires sur l'un des marmots, précisément le plus gentil de la

classe. Il repose, souriant chérubin aux longs cils d'or; sa menotte

presse d'un geste volontaire la jambette ébréchée au moyen de laquelle

il tailla son crayon, et ses lèvres un peu grosses, mais si rouges,

comme toutes celles des Transalpins, s'avancent en la jolie moue d'un

lutin à qui on voudrait enlever un jouet.

Certes, il est le plus mignon de tous, si charnu, si rosé, mais aussi le

plus pauvre d'entre ces pauvres! Enfant pensif et taciturne avec de

subits accès de babil et de turbulence, un brin fantasque et

volontaire, souvent malgré la douceur et la caressante tutelle de

l'institutrice, il déserte l'école pour aller battre les chemins, très

loin. Sans doute rêve-t-il à présent de maraudes par les mûriers et

d'une ample cueillette de pêches et d'abricots. L'institutrice s'est

attachée à ce galopin qui aurait l'air d'être fait de marbre rose si, le

plus souvent, la crasse ne le patinait comme un bronze de Donatello. Et

voilà qu'elle songe, non sans mélancolie, aux dix ans du petit qui

sonneront l'été prochain, moment que ses parents, d'infimes journaliers,

choisiront pour l'envoyer à Milan, comme apprenti boulanger....

Attendrie elle se répète le nom du gracieux dormeur, et ce nom même,

Santo, est une prière, capable d'éloigner les suggestions périlleuses et

impies auxquelles elle s'abandonnait tout à l'heure.

«Ah, prie la bonne âme, que celui-ci, mon Dieu, ne connaisse point

là-bas les corruptions, les souillures et les empoisonnements des

vilains métiers! Défends ta généreuse plante, ô nature, contre le

souffle de l'atelier! Que la fièvre urbaine ne flétrisse pas ses joues

et ne leur enlève cet inappréciable velouté des pêches mûrissantes dans

lesquelles il enfonce des quenottes presque fratricides!»

Et elle songe: «Hier encore, à la procession de la Fête-Dieu, c'est lui,

Santo, qui était joli à croquer, en petit saint Jean-Baptiste: la peau

de mouton rejetée sur l'épaule, avec sa chemisette bleue bordée d'or,

ses jambes nues et potelées, ses cheveux bouclés, sa croix d'or en guise

de houlette et tenant en laisse l'agneau tout blanc et docile. Il

marchait dans la procession, ce Santo, mignon et presque eucharistique!

Que l'encens embaumait et que les cierges étaient blancs! Quelques-uns

étaient enrubannés de rouge et des corbeilles de roses saignaient sous

les flèches du soleil! Des hymnes doux comme le miel balsamiaient cette

matinée de prières. O les musiques suaves, énervantes tout de même! Et

les manants, les serfs t'applaudissaient du coeur, petit Santo, comme un

morceau de leur chair angélisée et de leur rude cuir de peinard

transformé en viande du Seigneur! Et les mères heureuses, un tantinet

jalouses, s'attendrissaient sur toi, pleurant presque, et en te voyant

passer, agenouillées, leurs poupons sur les bras, elles embrassaient

dévotement et avec un peu de fièvre ces bambins en les rêvant déjà

béatifiés, petits saints d'un jour, Santo, comme toi! _Agnus Dei qui

tollis peccata mundi!_ Agneau de Dieu qui rachète les péchés du monde!

Pauvre petit, où seras-tu dans dix ans? A la caserne, à l'hôpital? Dans

quelle procession figureras-tu encore, à quel pas plus triste que la

plupart des processions de ce monde marcheras-tu?... Non, arrête...»

Encore ces vilaines appréhensions. C'est cependant ici le dernier

endroit où devraient lui venir pareilles inquiétudes. Est-ce

l'étouffante chaleur qui distille ces présages sinistres? Et dans ces

limbes pourquoi épandre des giries et des épouvantes purgatoriales?

Quelle insolite angoisse la prend au sujet de l'écolier endormi: «Santo,

qu'as-tu fait? Parle, qu'as-tu envie de faire? Dis-le moi vite!»

C'est en vain qu'elle évoque la paisible procession de la veille pour

chasser le reflux des images véhémentes et funèbres. Ses pressentiments

ressemblent au frisson poétique des sibylles sur le trépied. Ce qu'elle

prétend revoir et se rappeler se déforme, se travestit en des visions

qui n'ont plus rien de commun avec ses souvenirs. Ainsi le pieux cortège

tourne en un défilé houleux et sombre d'une foule qui trépigne sur place

ou qui chasse comme la tourmente.

Devant l'institutrice ébahie, surgit un grand garçon de vingt ans, les

épaules larges, les mains fortes, solide et décidé par la carrure,

imberbe, blond, au teint d'ambre pâle et d'oeillet rose avifié aux

pommettes un peu saillantes, aux yeux extatiques, presque effarés, aux

traits gracieux et solennisés comme par une latente tragédie, un

imperceptible duvet couvrant sa lèvre supérieure, les allures--se dit la

voyante--d'un conscrit dépaysé et ahuri qui viendrait de passer sous les

ciseaux du perruquier, ou mieux, non, pis encore, d'un prisonnier qu'on

toise et qu'on mensure dans l'antichambre des cachots et qui

somnambulique regarde derrière lui, du rouge, devant lui, du rouge

encore.... Il porte, sur le tricot du gindre, un bourgeron gris

flottant; la casquette de toile blanche à visière plate un peu relevée,

à la marine, emprisonne mal ses luxuriants frisons, et une cravate bleu

pâle s'ajuste au collet très échancré de son jersey. Une halte, une

accalmie de la foule volcanique et strépitante, dont il représente le

centre, le foyer d'intérêt, le campe--est-ce durant une seconde ou

moins?--devant la rimeuse hypnotisée. Embarrassé de ses mains, les bras

ballants, il profère à voix basse, presque en chuchotant, pour elle

seule: «Me reconnais-tu? Non? Je suis cependant un des tiens, je suis ce

révolté, ce rédempteur que tu souhaites.... Regarde-moi bien!»

Elle veut protester, mais, comme pendant les cauchemars, un poing lui

noue la gorge et elle le dévisage, médusée par son impérieuse douceur,

par le sourire mélancolique et de plus en plus ambigu qui affleure à ses

lèvres presque trop grosses, mais si rouges, ces lèvres italiennes

appétissantes et copieuses, par la magnétique caresse de ses prunelles

d'un bleu de violette de Parme, des prunelles qui enchérissent encore

sur l'éperdue bonté de la bouche.

Et la voix susurrante et infléchie joue du coeur de la voyante comme

d'une lyre voilée de crêpe: «Tu me crois un paisible gars, un peu mol,

un peu lendore, musard, baguenaudier, amusé d'un rien, cueillant les

jolies filles comme autrefois les abricots et les mûres aux espaliers du

préfet, boudant la boutique et le fournil, toujours comme autrefois

j'éludais tes pourtant si tièdes leçons, ô grande soeur! Tu me crois de

ceux qui s'attardent et qui s'oublient, pâmés, en proie à quelque gouge

experte habile à déniaiser les plantureux adolescents!... O chère

songeuse, que tu te blouses!»

Et son sourire s'électrise et s'enfièvre, si bien que sa bouche semble

saigner dans son visage blêmissant comme une aube de supplice, et il

hoche gravement la tête et c'est--ainsi compare toujours

l'institutrice--comme si le col nerveux mais d'une délicatesse dérisoire

à côté des puissantes épaules, ployait, prêt à rompre, pareil à une tige

sous une trop lourde corolle:

--«Écoute, il m'a pris l'aversion des plaisirs de mon âge et des métiers

de mon temps.... Je n'aime pas à la manière des autres enfants des

hommes. J'ai rêvé des dévouements et des communions sans but, sans

utilité, sans justification naturelle, par la seule vertu de la

sympathie et pour le plaisir de se donner, de s'immoler même en une

infinie caresse.... O ces compagnes rieuses et frivoles, qui

pleurnichent à la vue d'un oisillon tombé du nid et que la perpétuelle

tragédie humaine laisse indifférentes et rend même complices, pas

toujours complices sans le savoir!... O ces amantes que la nature, qui

veut une éternité de mortels, leurre et affole par un éclair

d'infini!... J'éprouve pour elles l'aversion biblique, elles sont les

troubleuses et les diversionnelles qui écartent les pensées altruistes

et les vouloirs virils, elles ne se dévouent que pour endormir,

amoindrir et ravaler les ardents et les forts; elles minent les colosses

aux pieds desquels elles feignent de s'étendre; elles sont souffleuses

d'égoïsme, de coupable désintéressement, de détachement du devoir; pour

les milliards de brutes qu'elles fournissent à la consommation

terrestre, combien ont-elles fait avorter les grâces, les vocations, les

génies, les âmes surhumaines! Si elles engendrent dans la douleur, elles

se vengent de leurs souffrances en livrant de nouvelles proies à cette

planète maudite et en épiant, avec une joie perverse, l'invasion des

tristesses, des effrois et des désillusions aux yeux originellement

ravis et au coeur lustral des engendrés! Non, je n'écouterai jamais

leurs voix insidieuses.... Je serai réfractaire aux galantes

disciplines, et quoi qu'en dira plus tard le juge libidineux pour me

salir et me rendre haïssable aux ménades et aux louves en rut, je suis

chaste et je mourrai vierge, en m'étant conservé pour l'amour de tous!

Ces choses, tu dois les entendre, toi, la simple, la vierge, car sans

que tu le saches, tu es mille fois plus ma mère que n'importe quelle

génératrice selon la nature.... Si jamais je flattai une amante ce fut

la rouge lionne, aux mamelles incandescentes, au lait de plomb fondu,

dont la chevelure allume les torches des nouveaux zélotes et aux griffes

de laquelle vont s'aiguiser les poignards de ceux qui ont abjuré les

devoirs et les lois de la multitude!...»

--«Assez, assez! supplie la pauvrette qui se voile les yeux pour ne plus

voir. Tu en as menti. Arrière cette lionne de l'enfer avec son sinistre

meneur. Loin de moi et de Santo.

«Oh! non, ces mains que j'aime, ces petites menottes n'égarent leurs

doigts que dans les blanches toisons, en attendant qu'elles pétrissent

la farine blanche de notre pain quotidien! N'est-ce pas, Santo?

«Petit boulanger, ils racontent qu'un jour tu ne voudras plus pétrir du

pain parce que tous les pauvres n'en mangent pas.... O, reste à Milan,

reste à ton métier, reste!»

Mais la voilà soulevée, séparée de lui, exilée brusquement dans une

grande ville en fête où la cohue chasse sans trêve, dans un tourbillon

de tambours, de clairons, de piaffes, d'épaulettes, de bannières, de

girandoles, dans un perpétuel hosanna de vivats. Une apothéose dans le

soir.

Subitement surgit le pâle jeune homme à la casquette blanche. Il tire de

dessous sa veste grise un grand poignard qu'il brandit, et ses lèvres

rouges pâlissent, et ses yeux s'aimantent à on ne sait quel vertige et,

cambré dans la pose d'un qui s'est élancé, une jambe levée, d'aplomb sur

l'autre, avec un geste énergique il frappe au coeur de l'apothéose. Et

on entend comme le jet d'une eau brusquement libérée. Alors, une

panique, des haros, des malédictions! Le tourbillon emporte le

victimaire.... «Où es-tu, Santo? L'encens ne parfume plus ton puéril

sillage. Pourquoi as-tu laissé choir ta croix d'or! Et l'agneau! Ah! il

s'agit bien d'une autre hostie!... C'est donc la lionne rouge, le fauve

que tu tenais en laisse!»

Aussitôt après, un sale matin de suie et de bleu détrempé, dans la même

grande ville qui n'est pas Milan, juste à l'heure où les boulangers

comme toi cuisent leur pain, mon Santo. Des cliquetis de sabre au poing,

de grands hommes à cheval passent au-dessus de la foule carnassière. Un

vilain matin; c'est aussi l'heure où la besogne commence dans les

abattoirs.

Arrière! _Vade rétro_! Encore une fois frémissante et convulsée, la

poétesse dépose la plume et pour s'arracher à l'obsession abominable,

elle contemple le sommeil du petit Santo. _Caro e dolce poverino!_

O que la voyante voudrait resonger à la procession de la Fête-Dieu, aux

fleurs, à l'encens, à toutes ces blancheurs tièdes et béates! Mais

implacablement le bénin cortège se transmue, on ne sait pourquoi, en une

cavalcade véhémente, dans laquelle elle s'efforce vainement de maintenir

l'image presque exorciste du petit saint Jean. Elle voit le petiot se

dérober à ses évocations et se transfigurer en le grand garçon, blond et

rose, doux et farouche, épineuse rose de sombre jeunesse, qui marche

solennel, à pas très rapprochés, dans le vilain matin de suie et de

brouillard, conduit lui-même par des gendarmes. Une confusion s'établit

dans l'esprit de l'hystérique rimeuse, entre l'enfant et le jeune homme,

entre le bambino tenant en laisse l'agneau frisé et l'adolescent à la

lionne rouge que mènent ligotté des sacrificateurs ricanants. Depuis

longtemps les bouchers ont occis l'agneau du Baptiste. Et le pasteur

puéril va rejoindre l'ouaille. Ne fut-il pas le précurseur? Alors il lui

faut jouer son rôle jusqu'au bout. Or, au bout de la carrière des

précurseurs, il y a souvent la décollation....

Quoi, le petit saint Jean moutonnier et mièvre, et ce grand garçon,

robuste et de visage trop doux pour sa vocation, et de regards trop

poétiques pour tout ce que nos temps plats ont prévu de poésie, quoi, le

petit mitron de Milan et le panetier réfractaire, ce sacrificateur aux

bénignes prunelles où l'effroi se cache dans l'azur comme des orages

sous les cîmes neigeuses et constellées des _Jungfrau_, ces deux-là ne

font qu'un!...

«Alors c'en est fait. Vive la rouge lionne! Et qui que tu sois, je te

bénis, moi, brave gars de la canaille souffrante, puis militante qui

sera l'église triomphante de demain! Car elle doit être bien odieuse,

bien criminelle, cette race de riches, pour que de beaux éphèbes,

ingénus et tout en charme comme toi, mon Santo, croient devoir inaugurer

les sanglantes représailles! O Santo! qu'elle est criminelle cette

engeance pour que ces yeux de lumière lustrale, ces yeux où rien n'a

menti, où auraient dû se mirer les sourires et les enchantements d'un

printemps perpétuel, se soient mis à réfléchir des couchants rouges, des

aubes plus sanglantes encore! Je te bénis, contre tous; et je voudrais

être Madeleine sur ton chemin de la croix! Je t'exalterais en dépit de

cette foule ameutée sur ton passage. L'autre jour une autre foule te

portait aux nues, petit Santo, et cependant tu es mille fois meilleur et

plus adorable aujourd'hui que l'enfant des processions de la

Fête-Dieu!... Ton apostolique beauté exaspère les chiennes dont tu

esquivas les caresses.... Ah! les mères stupides qui t'embrassaient et

te déifiaient l'autre fois sur les lèvres de leurs poupons et qui,

aujourd'hui forcenées, écumantes, ont armé de cailloux, pour qu'ils te

les jettent, les petites mains de leurs petiots! Et les inutiles, les

lâches, les fléchisseurs de genoux, les vils iront se repaître de ta

suprême convulsion et chercheront sur tes lèvres entr'ouvertes le baiser

de ton âme à la Fraternité lointaine!...

«O Santo, quelle Hérodiade a demandé ta tête! Elle a dansé la

courtisane, monstrueuse, l'infâme fortune! Qui te pardonnera lorsque

clame et rugit, et glapit, lorsque s'élève le cri de tout l'or menacé,

des affameurs. Les ventres et les coffres ne peuvent te refuser à la

bête dansante. Et tous les tiens que la ballerine aurait pu porter sur

les fiers pavois de la liberté et de l'abondance, les beaux gars qu'elle

aurait pu exalter dans une apothéose de félicité suprême, elle préfère

les affamer, les vieillir, les faner avant le terme. Pour orchestre la

cascadeuse sinistre réclame les râles des meurt-de-faim, les cris des

suppliciés de l'industrie et des bagnes militaires, les détonations des

fusillades fratricides, les explosions des chaudières et des grisous!

Elle danse, elle danse devant les vieillards-cerviers aux doigts rapaces

et crochus, dont la luxure convoite l'or, toujours l'or.... Trembleurs

et lâches, énervés par ses voltiges, ils n'ont rien à refuser à la

danseuse immonde! Oui, prends sa tête, société pourrie, blasphématrice

de la bonté, régale-toi, gorge-toi de cette jeunesse, ô pieuvre dont la

beauté n'existe que pour les négateurs de la justice et de la lumière! A

la curée! La guillotine est là. Dépêchons!...»

Un fracas terrible a secoué l'institutrice. Elle s'aveugle d'une lumière

livide, comme d'un immense couteau qui tomberait.... Mais non, c'est le

premier éclair de l'orage, naturel résultat de l'accablante journée.

Heureusement elle reprend pied dans le réel. Autour d'elle les enfants

prolongent leur sieste. Et Santo, son préféré? Elle a déjà vu autre part

cette tête bouclée, ce grand front et ces lèvres roses, elle a même vu

ce poing crispé. Me reconnais-tu? Ah! l'adolescent, le régicide, le

supplicié! C'est lui-même....

Elle défaille et recule, hésitant entre une prière et un cri

d'effroi....

En ce moment le doux blondin s'étire, ouvre de grands yeux saphiriens et

rencontre le regard angoissé de la bonne maîtresse. Ah le très cher,

l'aimé, le plus aimé.... D'un mouvement jubilatoire et cependant

pitoyable de Vierge devinant, dès l'annonciation, les affres au

Calvaire, elle fond sur le petiot, et l'embrasse, et l'étreint, tandis

que lui, toujours rieur, regarde étonné, ne comprenant rien encore, ne

sachant pourquoi cette subite effusion et pourquoi, déjà, ce couteau

dans sa main.

Le cycle patibulaire · 第 26 / 35 题