Jacques revenait comme autrefois dans la pièce de coupe. L'ancienne
voisine de Sandrine nous en avait raconté long sur les tourments du
pauvre garçon.
Son divorce d'abord, que sa femme avait facilement obtenu contre lui, et
dans le même temps, la grande maladie qui avait fait mourir sa mère.
Puis, lorsque tout lui avait manqué à Paris, il s'en était allé au pays
de Sandrine vers ses deux petits et leur grand'mère dont il ne savait
plus rien depuis des mois. Mais là encore tout lui avait manqué. La mère
de Sandrine n'avait pas pu supporter son dur chagrin, et il avait fallu
aussi la conduire au cimetière. Et pour que le malheur fût complet,
comme les enfants ne portaient pas le nom de leur père et qu'il ne leur
restait aucun parent, on les avait mis à l'Assistance publique comme de
petits abandonnés. Maintenant Jacques s'enfermait chaque soir avec sa
peine dans la petite chambre de Sandrine où il s'était installé à
demeure. Sa voisine, qui le prenait en grande pitié, nous appelait à son
secours:
--Si personne ne lui tend la main, il mourra aussi.
Et elle avait ajouté avec un air de crainte:
--Il y a des nuits où il pleure comme un fou.
La première visite de Jacques n'avait guère duré qu'un quart d'heure, et
il était reparti plus défait qu'à son arrivée. Cependant il était revenu
au bout d'une semaine, et maintenant ses visites se faisaient plus
régulières. Quelquefois encore, il passait sur le trottoir d'en face
sans oser monter, mais le patron qui l'aimait le guettait et lui faisait
des signes. Cela l'amusait, et il riait pour nous dire: «Je fais comme
Bergeounette avec son manchot.»
Jacques ne se faisait pas répéter les signes et peu après son grand
corps apparaissait dans la porte. A mesure que les jours se déroulaient,
il devenait plus expansif, et bientôt il put parler du passé sans que sa
voix s'effaçât trop brusquement.
* * * * *
Mme Dalignac imaginait mille moyens qui lui permettraient de reprendre
ses enfants, mais aucun n'était possible. Il eût fallu avant tout une
femme à Jacques.
--Bien sûr, disait-elle. Il ne manque pas d'hommes veufs qui se tirent
d'affaire avec deux enfants. Mais Jacques...
Et son bras levé très haut restait comme en suspens.
Elle en vint tout naturellement à penser à Gabielle qui était honnête et
courageuse.
Elle croyait qu'un mariage entre elle et Jacques était une chose
raisonnable qui pouvait rendre à tous deux la tranquillité et leur
apporter un peu de bonheur dans l'avenir.
Elle dit à Jacques:
--Vous aurez trois enfants dès votre entrée en ménage. Voilà tout.
Jacques se fit tout de suite à l'idée d'épouser Gabielle. Il la trouvait
plus à plaindre que lui encore, et tout ce que disait Mme Dalignac lui
semblait juste.
Il ne fut pas aussi facile de parler à Gabielle, tant elle apportait
d'indifférence à la personne de Jacques. Il ne comptait pas plus pour
elle qu'une machine à coudre ou que la table de coupe contre laquelle
elle s'appuyait dans ses moments de désespoir, et jamais elle ne s'était
inquiétée de sa présence, lorsqu'elle étalait ses colères ou laissait
couler ses larmes.
Jacques avoua modestement:
--Je crois bien qu'elle ne m'a jamais regardé.
Pour attirer l'attention de Gabielle il lui offrit plusieurs fois son
bras dans la rue. Elle acceptait, tout heureuse d'avoir l'air d'une
femme mariée aux yeux des passants; mais arrivée à sa porte elle
retirait son bras en disant: «Merci» d'un air distrait, comme si
quelqu'un lui eût simplement prêté une canne pour l'aider à franchir un
pas difficile.
Il fallut pourtant se décider à lui parler de ce mariage. Elle ne
répondit ni oui, ni non. Elle laissa seulement voir un étonnement
excessif. Mais à partir de ce jour-là, elle regarda souvent Jacques et
refusa son bras pour marcher dans la rue.
* * * * *
Le mois de juin arrivait avec ses fleurs et sa chaleur. Les marronniers
de l'avenue haussaient leurs branches jusqu'à l'atelier et du matin au
soir le soleil entrait par les fenêtres ouvertes. Malgré cela, les
forces du patron déclinaient et sa maigreur augmentait.
«Il lui manque l'air des Pyrénées», disait à chaque visite M. Bon. Mme
Dalignac pensait de même. Mais rien, ni personne, ne pouvait décider le
malade à quitter Paris. Couché de travers sur sa chaise longue, attentif
à tous les mouvements de sa femme, il restait à la regarder sans jamais
se lasser.
--Au moins, supplia M. Bon, ne restez pas dans cette poussière de
tissus, allez respirer dehors.
Et il indiqua les avenues voisines, et le jardin du Luxembourg où l'on
pouvait se promener ou se reposer à l'aise.
--Oui, oui, répondait le patron, je sortirai demain.
Et le lendemain il restait comme la veille à suivre des yeux sa femme
qui, sans jamais se lasser non plus, soulevait à pleins bras les lourdes
pièces d'étoffes, pour les dérouler sur la table et couper plusieurs
vêtements à la fois.
Avec le beau temps l'envie du balcon d'en face le reprenait. Il
bougonnait contre ceux qui avaient la chance de le posséder et qui n'en
jouissaient pas. En effet, jamais personne n'y venait à ce balcon, ainsi
que l'avait prédit Bouledogue. Il ne servait qu'à battre des tapis, et
déjà de larges taches grises apparaissaient sur ses barreaux tournés et
sur la blancheur de ses pierres.
Pour décider le patron à sortir, Mme Dalignac prit le parti de m'envoyer
chaque jour au Luxembourg avec lui. Il était de mauvaise humeur tout le
long du chemin, et nous n'étions pas encore arrivés au jardin qu'il me
rappelait déjà l'heure du retour. Il ne croyait pas à sa guérison et il
me blâmait d'obéir à sa femme. Aussi, après avoir placé sa chaise tout
près de la sortie, il affectait d'oublier ma présence, et dépliait vite
son journal qu'il mettait entre nous deux. Cependant il ne le lisait
guère, il regardait surtout les belles promeneuses, et quand l'une
d'elles offrait quelque ressemblance avec Mme Dalignac il redevenait
aimable avec moi en attirant mon attention:
--Dites, petite Marie-Claire, regardez un peu celle-ci. Elle lui
ressemble, hein! Mais tout de même, elle n'est pas aussi bien faite.
C'était vrai, presque toujours, car il était difficile d'être aussi bien
faite que Mme Dalignac.
Après une semaine de grognements et de révoltes, il prit goût au jardin.
La terrasse toute brûlante de chaleur l'attirait plus que l'ombre et la
fraîcheur des arbres, et lorsqu'il rencontrait un banc de pierre placé
en plein soleil, il s'y asseyait largement et le touchait aussi des
mains comme pour en prendre toute la tiédeur.
La pépinière et le bois avaient bien changé depuis la Noël. Les pigeons
tout habillés de neuf s'y promenaient maintenant deux par deux, et les
moineaux tout occupés de leur nid oubliaient de se disputer pour voler
vers tous les brins de duvet qui passaient dans l'air.
Gabielle qui ne pouvait plus faire sa journée complète venait parfois
nous rejoindre. Elle tournait le dos aux passants et se tenait raide sur
le banc, comme si elle voulait dissimuler sa grossesse aux merles qui
couraient tout inquiets à travers la pelouse.
Jacques aussi venait nous rejoindre. A l'encontre de Gabielle, il se
tenait sur le banc comme un bossu, et n'essayait même pas de réprimer le
tremblement nerveux qui lui écartait brusquement les coudes du corps et
le secouait profondément.
A droite et à gauche de nous, des jeunes mères, au visage paisible,
surveillaient d'un coup d'oeil leurs bambins déjà grands ou balançaient
d'une main la petite voiture qui servait de berceau à leur nouveau-né.
Jacques évitait de regarder les enfants et les mères, et Gabielle, les
épaules droites et les yeux fermés, pleurait et se lamentait tout bas.
* * * * *
Il m'avait fallu moins d'une semaine, à moi, pour prendre goût au jardin
du Luxembourg. J'y vivais dans une sorte d'enchantement qui me faisait
oublier le patron et ses bouderies.
J'imaginais que le jardin voguait dans l'espace, et que ses grilles aux
lances dorées n'étaient là que pour en maintenir les bords.
Très hautes parmi les arbres, les reines, toutes blanches sur leur
piédestal, me faisaient penser à des anges prêts à s'envoler. Et dans le
lointain les tours de Saint-Sulpice dont on n'apercevait que le faîte,
semblaient placées dans le ciel comme des reposoirs.
Les bruits de la ville n'arrivaient pas jusqu'à nous, et le vent qui
passait dans les feuilles était doux à entendre comme un froissement de
soie.
A tout instant dans ma mémoire la voix de Bergeounette chantait la
chanson du _Paradis terrestre_:
Dans un jardin délicieux,
Tout près des cieux...
Par delà les allées, lorsqu'un groupe d'enfants vêtus de couleurs
claires passaient en courant, je croyais voir des touffes de fleurs
échappées aux plates-bandes et s'enfuyant vers les sous-bois.
Sur les bancs et sur les chaises, des couples restaient inactifs et
silencieux, comme écrasés de bonheur.
D'autres couples, très jeunes, très graves et le regard fixé en avant,
s'en allaient à pas pressés vers la pépinière.
Puis le soir tombait, et brusquement une sonnerie de clairon nous
avertissait qu'on allait fermer les portes. Et de nouveau je pensais à
la chanson de Bergeounette:
Adam, Adam, entends ma voix,
Sors de ce bois.
Le patron se levait, et comme s'il eût pensé aussi à la chanson, il me
disait avec ennui:
--Allons, petite, on nous chasse.
* * * * *
Malgré sa faiblesse le patron était toujours présent le matin à
l'arrivée des ouvrières, et il trouvait encore des choses drôles à dire
aux retardataires:
--C'est la faute à l'édredon, je parie.
A Duretour, dont le chignon n'était pas plus lisse que la veille, il
disait:
--L'oreiller vous tirait par les cheveux, hein?
Le repos qu'il prenait ne ramenait guère de couleur à son visage, et il
supportait difficilement le bruit des machines. Il devint peureux, et
bientôt les bruits inconnus le troublèrent plus que de raison. Il lui
arrivait de poser la main sur nos ciseaux pour nous dire:
--Écoutez donc, qu'est-ce qui fait ça?
Nous écoutions et Mme Dalignac se moquait doucement, à voix basse:
--Ça, c'est un lion qui entre par le trou de la serrure.
Il riait avec nous, et un peu de rouge venait à ses joues.
Un matin qu'il avait vu sortir une petite souris de la caisse à
chiffons, il eut presque une colère en exigeant que Duretour allât tout
de suite chercher le chat du voisin.
C'était un gros chat né dans l'appartement d'à côté et qui n'avait
jamais vu de souris. On le rencontrait souvent sur le palier où il
recherchait les caresses des ouvrières. Aussitôt entré, il sauta sur les
machines, et il fit le tour de l'atelier en flairant dans tous les
coins, puis, quand il eut tout vu, il se fourra dans un casier vide pour
y dormir à son aise.
La petite souris se doutait du danger. Elle montra plusieurs fois son
fin museau entre le mur et le dessus de la cheminée, mais elle n'osa pas
aller plus loin. Puis comme le gros chat dormait toujours, elle
s'enhardit et traversa l'atelier pour gagner la cuisine.
Elle recommença les jours suivants. Elle passait toute menue et vive
avec sa jolie robe grise, et Bergeounette, qui la guettait, riait de la
voir si adroite.
Pourtant le chat l'aperçut, il sauta lourdement de sa planche et s'en
alla derrière elle dans la cuisine. Il revint peu après, mais son allure
était changée. Il avançait avec précaution et tout son corps
s'allongeait, ses yeux étaient plus jaunes aussi, et il étirait
longuement ses griffes. Il fit encore le tour de l'atelier, mais au lieu
de retourner à son casier, il se plaça sous un tabouret tout près de la
cheminée. Il avait l'air de dormir le nez sur ses pattes, mais l'une ou
l'autre de ses oreilles restait constamment dressée, et l'on voyait une
raie claire entre ses paupières.
La petite souris ne se pressait pas de revenir, et personne ne pensait
plus à elle ni au chat, lorsqu'on entendit un cri si fin et si long que
toutes les machines s'arrêtèrent et que tout le monde regarda vers le
tabouret. Le chat y était encore, mais il se tenait couché sur le côté,
et, sous l'une de ses pattes, allongée, la queue de la souris dépassait
et traînait comme un bout de cordon noir. Presque aussitôt le cordon
noir s'agita, et la souris s'échappa. Elle n'alla pas loin, le chat lui
barra la route et la retourna d'un coup de patte. Elle resta un instant
comme morte, puis elle essaya de filer vers la cuisine; le chat se
trouva encore devant elle.
Alors elle s'affola; elle voulait fuir n'importe où et n'importe
comment, elle tournait ou se lançait dans toutes les directions, et
toujours, d'un coup de griffes, le chat la ramenait dans l'atelier. Il y
eut un moment où l'on crut qu'elle allait se résigner à mourir, tant
elle était tremblante et affaissée. Mais soudain, elle fit face à son
bourreau. Elle s'était dressée si vite que son élan avait failli la
renverser en arrière; elle resta debout toute frémissante en agitant ses
pattes de devant, tandis que sa petite gueule saignante laissait
échapper des cris variés et suivis. Et chacune de nous comprit bien
qu'elle accablait d'injures l'énorme monstre qui la regardait
tranquillement assis en penchant la tête. Puis, comme si elle eût mesuré
d'un coup toute sa faiblesse, et compris que rien ne pourrait la sauver,
elle vacilla et retomba en poussant une plainte aiguë. Et cela fut si
pitoyable que Bouledogue saisit le chat par le milieu du dos et le jeta
sur la table. Il redescendit très vite, mais la souris n'était plus là.
Le patron retourna à sa chaise longue, et on ne sut pas s'il était fâché
ou content lorsqu'il dit:
--La voilà échappée.
Mme Dalignac respira fort, et ses deux poings qu'elle tenait serrés
contre sa poitrine s'ouvrirent brusquement comme si elle-même n'avait
plus rien à craindre.
* * * * *
Le lendemain de ce jour on s'aperçut que Gabielle souffrait. Elle
arrêtait sa machine et se courbait en deux pendant une minute, puis elle
reprenait son travail sans rien dire.
Bergeounette la plaisanta:
--Est-ce que c'est pour aujourd'hui?
Et elle s'offrit à l'accompagner sans retard à la Maternité.
Gabielle avait peur de l'hôpital. On avait beau lui dire que la
Maternité n'était pas un hôpital; elle n'en croyait rien. Et, à l'idée
d'y aller ainsi, tout de suite, sans pouvoir y réfléchir encore, sa
répugnance augmentait, et elle affirma ne souffrir que d'un malaise
passager.
Félicité Damoure, qui venait d'avoir un enfant, lui donna raison contre
les autres:
--Pardi! Elle a le temps, la pôvre. Quand le moment sera venu, vous lui
verrez faire une autre grimace.
Mais comme Gabielle continuait à se plier en deux, Bergeounette lui mit
de force son manteau et l'obligea à quitter l'atelier.
Ce fut parmi nous comme un grand événement et la plupart des ouvrières
se mirent à la fenêtre pour voir Gabielle traverser l'avenue. Mme
Dalignac et le patron firent de même, et je m'approchai pour regarder
comme eux.
Un lourd camion attelé de trois chevaux qui montait lentement l'avenue
empêcha les deux femmes de traverser immédiatement, et Bergeounette en
profita pour se retourner vers nous et nous faire des signes d'adieu. On
vit bien que Gabielle voulait en faire autant, mais en se retournant ses
deux pieds échappèrent à la bordure du trottoir, et elle tomba à la
renverse devant l'attelage.
Il y eut des cris. Le cheval de flèche recula, se cabra et monta sur le
trottoir. Puis on vit Bergeounette saisir la bride des chevaux pendant
que le conducteur debout sur son siège tirait à pleines mains sur les
guides.
Des gens accouraient, mais déjà Gabielle se relevait sans aide et se
secouait.
Mme Dalignac n'avait pas attendu la fin pour courir en bas. Elle soutint
Bergeounette autant que Gabielle, et toutes trois remontèrent lentement.
Les yeux vifs de Bergeounette s'écarquillaient, et son visage brun avait
pris une teinte terreuse:
--Jamais je n'ai eu si peur, avoua-t-elle.
Et comme elle ne perdait jamais l'occasion de se moquer d'elle-même
autant que des autres, elle exagéra sa faiblesse avec des mots et des
grimaces qui ramenèrent bruyamment la gaîté.
Gabielle riait. Elle n'avait pas voulu s'étendre sur la chaise longue du
patron, et elle refusait le cordial que Mme Dalignac lui offrait. Elle
riait sans bruit et son rire avait quelque chose de surnaturel. La
pâleur de son visage avait aussi quelque chose de surnaturel, et n'était
pas plus agréable à voir que son rire, mais toute la dureté de ses
traits était partie et son regard redevenait doux et confiant. Elle
reprit sa machine et il ne fut plus question d'accouchement ce jour-là.
Il n'en fut pas davantage question le lendemain ni les jours suivants.
Et si Gabielle se pliait encore en deux de temps à autre, elle ne se
plaignait pas, et sa machine ne faisait pas moins de bruit que celle des
autres.
Huit jours étaient déjà passés lorsque M. Bon vint faire sa visite au
patron. Parce qu'il s'était intéressé à Gabielle, le patron lui raconta
sa chute comme une histoire drôle, mais M. Bon ne trouva pas l'histoire
si drôle et il avança un peu la tête dans l'atelier pour regarder
Gabielle. A peine l'eut-il regardée que ce fut comme un nouvel accident
qui arrivait. Il se pencha sur elle, la saisit à l'épaule et avant
qu'elle ait pu résister, il l'entraîna vers la porte.
Les fenêtres s'ouvrirent comme la fois d'avant, et l'on vit Gabielle
moitié tirée, moitié portée par M. Bon jusqu'à une voiture qui s'éloigna
aussitôt.
Tout le monde crut à un accouchement précipité. Gabielle elle-même avait
dû y croire; car à son passage dans la pièce de coupe, elle avait tourné
vers nous un visage désolé. A cet instant seulement j'avais remarqué ses
paupières violacées et ses lèvres d'une couleur si sombre qu'elles en
paraissaient noires.
M. Bon ne tarda pas à revenir chercher son chapeau qu'il avait oublié.
Il eut un haussement d'épaules plein de mépris pour notre ignorance,
quand il dit un peu rudement:
--Elle porte son enfant mort depuis le jour de sa chute.
Après une semaine on sut que Gabielle échapperait à la mort, et qu'elle
avait supporté ses souffrances avec le plus grand courage.
Le dimanche suivant, à l'heure de la visite aux malades, je retrouvai
Bergeounette à la Maternité. Il ne fallait pas penser à faire parler
Gabielle, mais Bergeounette se rattrapait en posant mille questions à
l'infirmière, qui nous retenait à l'écart du lit de la malade.
La dernière question fut celle qui nous intéressait le plus:
--Était-ce une fille ou un garçon?
L'infirmière n'avait pas songé à s'en informer, et ses deux mains
ensemble firent un geste d'indifférence quand elle répondit:
--Ce n'était qu'un peu de chair en décomposition.
A peine dehors, Bergeounette me prit le bras pour dire:
--Quelle chance pour elle que cette chute.
Elle ajouta avec le ton grave qu'elle avait parfois:
--L'enfant s'en est allé comme le père était venu, sans que Gabielle ait
vu la forme de son corps ni la couleur de son visage.