XIV

Jacques revenait comme autrefois dans la pièce de coupe. L'ancienne

voisine de Sandrine nous en avait raconté long sur les tourments du

pauvre garçon.

Son divorce d'abord, que sa femme avait facilement obtenu contre lui, et

dans le même temps, la grande maladie qui avait fait mourir sa mère.

Puis, lorsque tout lui avait manqué à Paris, il s'en était allé au pays

de Sandrine vers ses deux petits et leur grand'mère dont il ne savait

plus rien depuis des mois. Mais là encore tout lui avait manqué. La mère

de Sandrine n'avait pas pu supporter son dur chagrin, et il avait fallu

aussi la conduire au cimetière. Et pour que le malheur fût complet,

comme les enfants ne portaient pas le nom de leur père et qu'il ne leur

restait aucun parent, on les avait mis à l'Assistance publique comme de

petits abandonnés. Maintenant Jacques s'enfermait chaque soir avec sa

peine dans la petite chambre de Sandrine où il s'était installé à

demeure. Sa voisine, qui le prenait en grande pitié, nous appelait à son

secours:

--Si personne ne lui tend la main, il mourra aussi.

Et elle avait ajouté avec un air de crainte:

--Il y a des nuits où il pleure comme un fou.

La première visite de Jacques n'avait guère duré qu'un quart d'heure, et

il était reparti plus défait qu'à son arrivée. Cependant il était revenu

au bout d'une semaine, et maintenant ses visites se faisaient plus

régulières. Quelquefois encore, il passait sur le trottoir d'en face

sans oser monter, mais le patron qui l'aimait le guettait et lui faisait

des signes. Cela l'amusait, et il riait pour nous dire: «Je fais comme

Bergeounette avec son manchot.»

Jacques ne se faisait pas répéter les signes et peu après son grand

corps apparaissait dans la porte. A mesure que les jours se déroulaient,

il devenait plus expansif, et bientôt il put parler du passé sans que sa

voix s'effaçât trop brusquement.

* * * * *

Mme Dalignac imaginait mille moyens qui lui permettraient de reprendre

ses enfants, mais aucun n'était possible. Il eût fallu avant tout une

femme à Jacques.

--Bien sûr, disait-elle. Il ne manque pas d'hommes veufs qui se tirent

d'affaire avec deux enfants. Mais Jacques...

Et son bras levé très haut restait comme en suspens.

Elle en vint tout naturellement à penser à Gabielle qui était honnête et

courageuse.

Elle croyait qu'un mariage entre elle et Jacques était une chose

raisonnable qui pouvait rendre à tous deux la tranquillité et leur

apporter un peu de bonheur dans l'avenir.

Elle dit à Jacques:

--Vous aurez trois enfants dès votre entrée en ménage. Voilà tout.

Jacques se fit tout de suite à l'idée d'épouser Gabielle. Il la trouvait

plus à plaindre que lui encore, et tout ce que disait Mme Dalignac lui

semblait juste.

Il ne fut pas aussi facile de parler à Gabielle, tant elle apportait

d'indifférence à la personne de Jacques. Il ne comptait pas plus pour

elle qu'une machine à coudre ou que la table de coupe contre laquelle

elle s'appuyait dans ses moments de désespoir, et jamais elle ne s'était

inquiétée de sa présence, lorsqu'elle étalait ses colères ou laissait

couler ses larmes.

Jacques avoua modestement:

--Je crois bien qu'elle ne m'a jamais regardé.

Pour attirer l'attention de Gabielle il lui offrit plusieurs fois son

bras dans la rue. Elle acceptait, tout heureuse d'avoir l'air d'une

femme mariée aux yeux des passants; mais arrivée à sa porte elle

retirait son bras en disant: «Merci» d'un air distrait, comme si

quelqu'un lui eût simplement prêté une canne pour l'aider à franchir un

pas difficile.

Il fallut pourtant se décider à lui parler de ce mariage. Elle ne

répondit ni oui, ni non. Elle laissa seulement voir un étonnement

excessif. Mais à partir de ce jour-là, elle regarda souvent Jacques et

refusa son bras pour marcher dans la rue.

* * * * *

Le mois de juin arrivait avec ses fleurs et sa chaleur. Les marronniers

de l'avenue haussaient leurs branches jusqu'à l'atelier et du matin au

soir le soleil entrait par les fenêtres ouvertes. Malgré cela, les

forces du patron déclinaient et sa maigreur augmentait.

«Il lui manque l'air des Pyrénées», disait à chaque visite M. Bon. Mme

Dalignac pensait de même. Mais rien, ni personne, ne pouvait décider le

malade à quitter Paris. Couché de travers sur sa chaise longue, attentif

à tous les mouvements de sa femme, il restait à la regarder sans jamais

se lasser.

--Au moins, supplia M. Bon, ne restez pas dans cette poussière de

tissus, allez respirer dehors.

Et il indiqua les avenues voisines, et le jardin du Luxembourg où l'on

pouvait se promener ou se reposer à l'aise.

--Oui, oui, répondait le patron, je sortirai demain.

Et le lendemain il restait comme la veille à suivre des yeux sa femme

qui, sans jamais se lasser non plus, soulevait à pleins bras les lourdes

pièces d'étoffes, pour les dérouler sur la table et couper plusieurs

vêtements à la fois.

Avec le beau temps l'envie du balcon d'en face le reprenait. Il

bougonnait contre ceux qui avaient la chance de le posséder et qui n'en

jouissaient pas. En effet, jamais personne n'y venait à ce balcon, ainsi

que l'avait prédit Bouledogue. Il ne servait qu'à battre des tapis, et

déjà de larges taches grises apparaissaient sur ses barreaux tournés et

sur la blancheur de ses pierres.

Pour décider le patron à sortir, Mme Dalignac prit le parti de m'envoyer

chaque jour au Luxembourg avec lui. Il était de mauvaise humeur tout le

long du chemin, et nous n'étions pas encore arrivés au jardin qu'il me

rappelait déjà l'heure du retour. Il ne croyait pas à sa guérison et il

me blâmait d'obéir à sa femme. Aussi, après avoir placé sa chaise tout

près de la sortie, il affectait d'oublier ma présence, et dépliait vite

son journal qu'il mettait entre nous deux. Cependant il ne le lisait

guère, il regardait surtout les belles promeneuses, et quand l'une

d'elles offrait quelque ressemblance avec Mme Dalignac il redevenait

aimable avec moi en attirant mon attention:

--Dites, petite Marie-Claire, regardez un peu celle-ci. Elle lui

ressemble, hein! Mais tout de même, elle n'est pas aussi bien faite.

C'était vrai, presque toujours, car il était difficile d'être aussi bien

faite que Mme Dalignac.

Après une semaine de grognements et de révoltes, il prit goût au jardin.

La terrasse toute brûlante de chaleur l'attirait plus que l'ombre et la

fraîcheur des arbres, et lorsqu'il rencontrait un banc de pierre placé

en plein soleil, il s'y asseyait largement et le touchait aussi des

mains comme pour en prendre toute la tiédeur.

La pépinière et le bois avaient bien changé depuis la Noël. Les pigeons

tout habillés de neuf s'y promenaient maintenant deux par deux, et les

moineaux tout occupés de leur nid oubliaient de se disputer pour voler

vers tous les brins de duvet qui passaient dans l'air.

Gabielle qui ne pouvait plus faire sa journée complète venait parfois

nous rejoindre. Elle tournait le dos aux passants et se tenait raide sur

le banc, comme si elle voulait dissimuler sa grossesse aux merles qui

couraient tout inquiets à travers la pelouse.

Jacques aussi venait nous rejoindre. A l'encontre de Gabielle, il se

tenait sur le banc comme un bossu, et n'essayait même pas de réprimer le

tremblement nerveux qui lui écartait brusquement les coudes du corps et

le secouait profondément.

A droite et à gauche de nous, des jeunes mères, au visage paisible,

surveillaient d'un coup d'oeil leurs bambins déjà grands ou balançaient

d'une main la petite voiture qui servait de berceau à leur nouveau-né.

Jacques évitait de regarder les enfants et les mères, et Gabielle, les

épaules droites et les yeux fermés, pleurait et se lamentait tout bas.

* * * * *

Il m'avait fallu moins d'une semaine, à moi, pour prendre goût au jardin

du Luxembourg. J'y vivais dans une sorte d'enchantement qui me faisait

oublier le patron et ses bouderies.

J'imaginais que le jardin voguait dans l'espace, et que ses grilles aux

lances dorées n'étaient là que pour en maintenir les bords.

Très hautes parmi les arbres, les reines, toutes blanches sur leur

piédestal, me faisaient penser à des anges prêts à s'envoler. Et dans le

lointain les tours de Saint-Sulpice dont on n'apercevait que le faîte,

semblaient placées dans le ciel comme des reposoirs.

Les bruits de la ville n'arrivaient pas jusqu'à nous, et le vent qui

passait dans les feuilles était doux à entendre comme un froissement de

soie.

A tout instant dans ma mémoire la voix de Bergeounette chantait la

chanson du _Paradis terrestre_:

Dans un jardin délicieux,

Tout près des cieux...

Par delà les allées, lorsqu'un groupe d'enfants vêtus de couleurs

claires passaient en courant, je croyais voir des touffes de fleurs

échappées aux plates-bandes et s'enfuyant vers les sous-bois.

Sur les bancs et sur les chaises, des couples restaient inactifs et

silencieux, comme écrasés de bonheur.

D'autres couples, très jeunes, très graves et le regard fixé en avant,

s'en allaient à pas pressés vers la pépinière.

Puis le soir tombait, et brusquement une sonnerie de clairon nous

avertissait qu'on allait fermer les portes. Et de nouveau je pensais à

la chanson de Bergeounette:

Adam, Adam, entends ma voix,

Sors de ce bois.

Le patron se levait, et comme s'il eût pensé aussi à la chanson, il me

disait avec ennui:

--Allons, petite, on nous chasse.

* * * * *

Malgré sa faiblesse le patron était toujours présent le matin à

l'arrivée des ouvrières, et il trouvait encore des choses drôles à dire

aux retardataires:

--C'est la faute à l'édredon, je parie.

A Duretour, dont le chignon n'était pas plus lisse que la veille, il

disait:

--L'oreiller vous tirait par les cheveux, hein?

Le repos qu'il prenait ne ramenait guère de couleur à son visage, et il

supportait difficilement le bruit des machines. Il devint peureux, et

bientôt les bruits inconnus le troublèrent plus que de raison. Il lui

arrivait de poser la main sur nos ciseaux pour nous dire:

--Écoutez donc, qu'est-ce qui fait ça?

Nous écoutions et Mme Dalignac se moquait doucement, à voix basse:

--Ça, c'est un lion qui entre par le trou de la serrure.

Il riait avec nous, et un peu de rouge venait à ses joues.

Un matin qu'il avait vu sortir une petite souris de la caisse à

chiffons, il eut presque une colère en exigeant que Duretour allât tout

de suite chercher le chat du voisin.

C'était un gros chat né dans l'appartement d'à côté et qui n'avait

jamais vu de souris. On le rencontrait souvent sur le palier où il

recherchait les caresses des ouvrières. Aussitôt entré, il sauta sur les

machines, et il fit le tour de l'atelier en flairant dans tous les

coins, puis, quand il eut tout vu, il se fourra dans un casier vide pour

y dormir à son aise.

La petite souris se doutait du danger. Elle montra plusieurs fois son

fin museau entre le mur et le dessus de la cheminée, mais elle n'osa pas

aller plus loin. Puis comme le gros chat dormait toujours, elle

s'enhardit et traversa l'atelier pour gagner la cuisine.

Elle recommença les jours suivants. Elle passait toute menue et vive

avec sa jolie robe grise, et Bergeounette, qui la guettait, riait de la

voir si adroite.

Pourtant le chat l'aperçut, il sauta lourdement de sa planche et s'en

alla derrière elle dans la cuisine. Il revint peu après, mais son allure

était changée. Il avançait avec précaution et tout son corps

s'allongeait, ses yeux étaient plus jaunes aussi, et il étirait

longuement ses griffes. Il fit encore le tour de l'atelier, mais au lieu

de retourner à son casier, il se plaça sous un tabouret tout près de la

cheminée. Il avait l'air de dormir le nez sur ses pattes, mais l'une ou

l'autre de ses oreilles restait constamment dressée, et l'on voyait une

raie claire entre ses paupières.

La petite souris ne se pressait pas de revenir, et personne ne pensait

plus à elle ni au chat, lorsqu'on entendit un cri si fin et si long que

toutes les machines s'arrêtèrent et que tout le monde regarda vers le

tabouret. Le chat y était encore, mais il se tenait couché sur le côté,

et, sous l'une de ses pattes, allongée, la queue de la souris dépassait

et traînait comme un bout de cordon noir. Presque aussitôt le cordon

noir s'agita, et la souris s'échappa. Elle n'alla pas loin, le chat lui

barra la route et la retourna d'un coup de patte. Elle resta un instant

comme morte, puis elle essaya de filer vers la cuisine; le chat se

trouva encore devant elle.

Alors elle s'affola; elle voulait fuir n'importe où et n'importe

comment, elle tournait ou se lançait dans toutes les directions, et

toujours, d'un coup de griffes, le chat la ramenait dans l'atelier. Il y

eut un moment où l'on crut qu'elle allait se résigner à mourir, tant

elle était tremblante et affaissée. Mais soudain, elle fit face à son

bourreau. Elle s'était dressée si vite que son élan avait failli la

renverser en arrière; elle resta debout toute frémissante en agitant ses

pattes de devant, tandis que sa petite gueule saignante laissait

échapper des cris variés et suivis. Et chacune de nous comprit bien

qu'elle accablait d'injures l'énorme monstre qui la regardait

tranquillement assis en penchant la tête. Puis, comme si elle eût mesuré

d'un coup toute sa faiblesse, et compris que rien ne pourrait la sauver,

elle vacilla et retomba en poussant une plainte aiguë. Et cela fut si

pitoyable que Bouledogue saisit le chat par le milieu du dos et le jeta

sur la table. Il redescendit très vite, mais la souris n'était plus là.

Le patron retourna à sa chaise longue, et on ne sut pas s'il était fâché

ou content lorsqu'il dit:

--La voilà échappée.

Mme Dalignac respira fort, et ses deux poings qu'elle tenait serrés

contre sa poitrine s'ouvrirent brusquement comme si elle-même n'avait

plus rien à craindre.

* * * * *

Le lendemain de ce jour on s'aperçut que Gabielle souffrait. Elle

arrêtait sa machine et se courbait en deux pendant une minute, puis elle

reprenait son travail sans rien dire.

Bergeounette la plaisanta:

--Est-ce que c'est pour aujourd'hui?

Et elle s'offrit à l'accompagner sans retard à la Maternité.

Gabielle avait peur de l'hôpital. On avait beau lui dire que la

Maternité n'était pas un hôpital; elle n'en croyait rien. Et, à l'idée

d'y aller ainsi, tout de suite, sans pouvoir y réfléchir encore, sa

répugnance augmentait, et elle affirma ne souffrir que d'un malaise

passager.

Félicité Damoure, qui venait d'avoir un enfant, lui donna raison contre

les autres:

--Pardi! Elle a le temps, la pôvre. Quand le moment sera venu, vous lui

verrez faire une autre grimace.

Mais comme Gabielle continuait à se plier en deux, Bergeounette lui mit

de force son manteau et l'obligea à quitter l'atelier.

Ce fut parmi nous comme un grand événement et la plupart des ouvrières

se mirent à la fenêtre pour voir Gabielle traverser l'avenue. Mme

Dalignac et le patron firent de même, et je m'approchai pour regarder

comme eux.

Un lourd camion attelé de trois chevaux qui montait lentement l'avenue

empêcha les deux femmes de traverser immédiatement, et Bergeounette en

profita pour se retourner vers nous et nous faire des signes d'adieu. On

vit bien que Gabielle voulait en faire autant, mais en se retournant ses

deux pieds échappèrent à la bordure du trottoir, et elle tomba à la

renverse devant l'attelage.

Il y eut des cris. Le cheval de flèche recula, se cabra et monta sur le

trottoir. Puis on vit Bergeounette saisir la bride des chevaux pendant

que le conducteur debout sur son siège tirait à pleines mains sur les

guides.

Des gens accouraient, mais déjà Gabielle se relevait sans aide et se

secouait.

Mme Dalignac n'avait pas attendu la fin pour courir en bas. Elle soutint

Bergeounette autant que Gabielle, et toutes trois remontèrent lentement.

Les yeux vifs de Bergeounette s'écarquillaient, et son visage brun avait

pris une teinte terreuse:

--Jamais je n'ai eu si peur, avoua-t-elle.

Et comme elle ne perdait jamais l'occasion de se moquer d'elle-même

autant que des autres, elle exagéra sa faiblesse avec des mots et des

grimaces qui ramenèrent bruyamment la gaîté.

Gabielle riait. Elle n'avait pas voulu s'étendre sur la chaise longue du

patron, et elle refusait le cordial que Mme Dalignac lui offrait. Elle

riait sans bruit et son rire avait quelque chose de surnaturel. La

pâleur de son visage avait aussi quelque chose de surnaturel, et n'était

pas plus agréable à voir que son rire, mais toute la dureté de ses

traits était partie et son regard redevenait doux et confiant. Elle

reprit sa machine et il ne fut plus question d'accouchement ce jour-là.

Il n'en fut pas davantage question le lendemain ni les jours suivants.

Et si Gabielle se pliait encore en deux de temps à autre, elle ne se

plaignait pas, et sa machine ne faisait pas moins de bruit que celle des

autres.

Huit jours étaient déjà passés lorsque M. Bon vint faire sa visite au

patron. Parce qu'il s'était intéressé à Gabielle, le patron lui raconta

sa chute comme une histoire drôle, mais M. Bon ne trouva pas l'histoire

si drôle et il avança un peu la tête dans l'atelier pour regarder

Gabielle. A peine l'eut-il regardée que ce fut comme un nouvel accident

qui arrivait. Il se pencha sur elle, la saisit à l'épaule et avant

qu'elle ait pu résister, il l'entraîna vers la porte.

Les fenêtres s'ouvrirent comme la fois d'avant, et l'on vit Gabielle

moitié tirée, moitié portée par M. Bon jusqu'à une voiture qui s'éloigna

aussitôt.

Tout le monde crut à un accouchement précipité. Gabielle elle-même avait

dû y croire; car à son passage dans la pièce de coupe, elle avait tourné

vers nous un visage désolé. A cet instant seulement j'avais remarqué ses

paupières violacées et ses lèvres d'une couleur si sombre qu'elles en

paraissaient noires.

M. Bon ne tarda pas à revenir chercher son chapeau qu'il avait oublié.

Il eut un haussement d'épaules plein de mépris pour notre ignorance,

quand il dit un peu rudement:

--Elle porte son enfant mort depuis le jour de sa chute.

Après une semaine on sut que Gabielle échapperait à la mort, et qu'elle

avait supporté ses souffrances avec le plus grand courage.

Le dimanche suivant, à l'heure de la visite aux malades, je retrouvai

Bergeounette à la Maternité. Il ne fallait pas penser à faire parler

Gabielle, mais Bergeounette se rattrapait en posant mille questions à

l'infirmière, qui nous retenait à l'écart du lit de la malade.

La dernière question fut celle qui nous intéressait le plus:

--Était-ce une fille ou un garçon?

L'infirmière n'avait pas songé à s'en informer, et ses deux mains

ensemble firent un geste d'indifférence quand elle répondit:

--Ce n'était qu'un peu de chair en décomposition.

A peine dehors, Bergeounette me prit le bras pour dire:

--Quelle chance pour elle que cette chute.

Elle ajouta avec le ton grave qu'elle avait parfois:

--L'enfant s'en est allé comme le père était venu, sans que Gabielle ait

vu la forme de son corps ni la couleur de son visage.

L'Atelier de Marie-Claire · 第 21 / 26 题