Maintenant le patron restait au lit avec la fièvre. Son état s'était
aggravé à la suite d'une grosse pluie d'orage que nous n'avions pas su
éviter, et qui nous avait retenus trop longtemps sous un arbre du
Luxembourg.
M. Bon s'alarmait de cette fièvre qui ne diminuait pas malgré les soins
et les médicaments. Par contre Mme Dalignac n'en prenait aucun souci et
continuait à croire à la guérison très prochaine de son mari. Aux
ouvrières qui la questionnaient et à Bergeounette qui n'osait plus
chanter, elle disait:
--Je l'ai vu bien plus malade que cela.
Églantine, qui était allée chez M. Bon en secret, redoutait tout de ce
refroidissement. Elle s'épouvantait aussi de voir Mme Dalignac si
tranquille. Rapidement, entre deux portes, elle m'avait dit:
--Ma tante n'entend rien aux maladies. Elle n'a jamais eu un rhume ni
une heure de fièvre; et, si mon oncle vient à mourir, elle en sera
frappée comme d'un malheur inattendu.
Je voyais bien qu'Églantine avait raison, mais pas plus qu'elle je ne
pouvais faire comprendre à Mme Dalignac que son mari était en danger.
Tout le lui indiquait cependant, l'air soucieux et comme en colère de M.
Bon, l'égarement des yeux du patron ainsi que le rouge de son visage
autrefois si pâle. Mais tout cela ne semblait exister que pour nous.
Lorsque Mme Dalignac touchait le front moite et les mains chaudes du
malade, elle ne pensait pas à la fièvre et n'en accusait que la chaleur
de juillet. Elle en arrivait même à me faire partager sa confiance
malgré les avertissements d'Églantine.
L'exemple de Sandrine semblait lui donner raison. «Elle aurait pu guérir
avec du repos et des soins», avait dit M. Bon. Le repos et les soins
n'avaient pas manqué au patron, sa femme n'avait marchandé ni sa peine
ni son courage pour les lui assurer, et maintenant que la machine à
broder était reléguée dans un coin et les clientes difficiles éloignées
pour toujours, Mme Dalignac croyait fermement que rien ne pouvait
menacer la vie de son mari. Et à l'inverse d'Églantine, elle gardait sa
douce gaîté et faisait entendre son joli rire.
On était en pleine morte-saison. Les modèles à créer et les courses au
magasin occupaient toutes les heures de Mme Dalignac, mais il m'était
facile à moi de rester auprès du patron pour prévenir ses moindres
désirs. Les autres ne me laissaient pas dans l'embarras. Bouledogue, qui
savait faire le ménage vite et bien, se chargeait de mettre de l'ordre
et de la propreté dans la chambre, et Duretour, qui surveillait les
fioles à médicaments, courait chez le pharmacien dès que cela était
nécessaire.
Le patron se montrait heureux de nous voir si attentionnées. Il se fâcha
pourtant, lorsqu'il vit Bergeounette grimper sur l'appui de la fenêtre
pour nettoyer plus facilement les vitres:
--Eh! n'allez pas vous casser les pattes, espèce de grande sauterelle.
Et il ajouta en la forçant à descendre:
--Pour ce qui me reste de temps à les voir, vos vitres.
Il aimait le bruit de l'atelier, et pour n'en rien perdre, il
m'obligeait à laisser toutes les portes ouvertes.
Quelques ouvrières seulement étaient là. Et seule la machine de
Bouledogue faisait entendre le claquement de sa pédale. Dès qu'elle
s'arrêtait, le patron s'inquiétait, mais lorsque Bergeounette chantait,
il s'asseyait sur le lit et se retenait de tousser. Un autre bruit, qui
revenait par intervalle, retenait toute son attention. C'était un bruit
dur, tenace et appuyé:
Crrran, crrran, crrran. On eût dit une forte mâchoire en train de broyer
de la chair et des os. Ce n'était que les grands ciseaux de Mme Dalignac
qui accomplissaient régulièrement leur besogne.
De longues journées chaudes passèrent sans apporter le soulagement que
M. Bon en attendait.
Le patron se moquait de lui par derrière:
--Il ne voit donc pas que je suis au bout de mon rouleau.
Je le laissais dire et riais avec lui. Tandis que je cousais près de son
lit, il me parlait de sa femme. Tout ce qu'il avait à dire sur elle
était à sa louange, et si la souffrance venait à lui couper la parole en
lui rappelant que la mort était proche, il ne s'en effrayait pas, et me
répétait ce qu'il m'avait déjà dit cent fois:
--Avec elle, j'ai eu ma part de bonheur.
A la suite d'une permission de Clément il oublia un peu sa femme pour me
parler de mon futur mariage. Il m'en parlait avec des phrases espacées
qui n'exigeaient pas de réponse:
--A vivre seul on vit sans joie.
Il laissait passer du silence et reprenait:
--On ne peut pas vivre sans joie.
Mais un jour que sa fièvre était plus forte, il dit soudain:
--Il n'a que de l'orgueil.
J'attendis, ne sachant pas s'il parlait toujours de Clément. Et comme je
levai la tête, il dit encore:
--Vous ne pourrez pas être heureuse avec lui.
Tout son corps affaissé semblait céder au sommeil, pourtant il reprit de
la même voix sourde et affaiblie:
--Son coeur est comme un chemin brûlé où on ne rencontre ni source ni
ombrage.
Dans le bruit et l'éloignement Mme Dalignac n'avait certainement pas pu
entendre, et je ne compris pas pourquoi elle entra si vite dans la
chambre, et pourquoi elle resta si longtemps à nous regarder l'un après
l'autre.
Elle toucha les mains de son mari, l'embrassa au front, et repartit
silencieuse comme elle était venue.
Le patron écouta un instant les ciseaux qui recommençaient à mordre, et
ses yeux qui s'étaient fermés au départ de sa femme, se rouvrirent tout
grands lorsqu'il me dit:
--A vivre près d'elle vous gagnerez sa douceur et son courage.
Je n'osai pas lui demander compte des autres paroles et il ne me parla
plus de Clément.
Églantine vint bientôt passer les nuits auprès de son oncle comme j'y
passais moi-même les jours. Lorsqu'elle arrivait un peu avant le coucher
du soleil, le patron la recevait avec un beau sourire de gratitude, puis
il s'endormait lourdement pour une heure ou deux. C'étaient là ses
seules heures de vrai repos, car tout le reste de la nuit il étouffait
ou s'agitait inutilement.
Pour nous aussi c'étaient les seules heures de vrai repos. Après notre
dîner nous nous réunissions toutes les trois dans l'atelier, et, quoique
nous n'ayons pas de secrets à dire, nous parlions bas et n'allumions pas
la lampe.
Ici encore, j'entendais parler de Clément. Mme Dalignac vantait ses
qualités de coeur et exaltait certains traits de son caractère:
--Il est actif et intelligent, et jamais les siens ne connaîtront la
misère.
Églantine ne la contredisait pas, au contraire. Elle ajoutait à l'éloge
de Clément la tendresse reconnaissante qu'il avait vouée au patron et
elle prédisait une bien autre tendresse pour la femme et les enfants qui
partageraient sa vie. Mme Dalignac n'oubliait pas non plus que c'était à
lui qu'elle devait le bonheur de son ménage. Et comme si la connaissance
de son passé eût été un lien qui devait m'unir plus fortement à son
neveu, elle conta un soir comment s'était fait son mariage.
Lorsqu'elle avait dû remplacer sa soeur auprès des trois orphelins, les
deux fillettes ne lui avaient donné que peu de peine, mais il n'en avait
pas été de même de leur frère. Ce gamin de dix ans s'était montré dur,
insolent et volontaire. Il ne répondait aux caresses que par des
moqueries, et aux reproches que par des accès de fureur qui
épouvantaient sa tante et ses soeurs.
Cependant, cet enfant si difficile à manier travaillait bien à l'école,
et passait pour un élève docile et respectueux. Sa docilité et son
respect n'étaient pas moindre envers Dalignac, le brodeur qui venait
presque chaque jour prendre ou rapporter du travail à l'atelier. Et
ainsi la jeune mère adoptive avait compris que pour élever un garçon,
l'autorité d'un homme était nécessaire.
D'autre part, le brodeur qu'on avait toujours connu effacé et timide
avait pris de l'audace en devenant le grand camarade de l'enfant. Il
rejoignait la petite famille dans ses promenades du soir, et il ne
manquait jamais de courir avec Clément autour des arbres et des bancs.
Les deux fillettes avaient tout de suite fait des suppositions. «C'est
moi qu'il veut pour femme», disait Rose, déjà belle comme une fille à
marier.
«Si c'est moi qu'il aime, disait à son tour Églantine, il faudra bien
qu'il attende que j'aie quinze ans.»
Tout en riant avec les deux soeurs, leur tante pensait comme Rose et
faisait pour elle et son jeune frère de beaux projets d'avenir.
Cela avait duré jusqu'au soir où Dalignac s'était brusquement séparé des
enfants pour marcher à côté de leur tante. L'air mystérieux du brodeur
avait retenu les trois enfants à l'écart pendant tout le temps de la
promenade, mais après son départ les deux jeunes filles avaient demandé
avec ensemble:
«Est-ce moi qu'il aime?»
«Ni l'une ni l'autre», avait répondu la tante.
Et en riant de leur déconvenue, elle leur avait appris que c'était
elle-même que le brodeur venait de demander en mariage.
Ce souvenir, qui apportait aujourd'hui une grande gaîté aux deux femmes,
ne fit cependant pas élever la voix à Églantine pour dire:
--Oui, et ton rire alors sonna si clair que j'ai vu pour la première
fois tes beaux cheveux à reflets et ta taille bien mieux tournée que les
nôtres.
Un peu de silence revint.
Dans la faible clarté qui venait du dehors, je voyais les doigts
d'Églantine jouer avec une mèche de cheveux échappée au peigne de Mme
Dalignac. Elle l'allongeait doucement, et, lorsqu'elle la laissait
aller, la mèche remontait d'un seul coup en s'enroulant.
--Ce que tu n'as jamais su, reprit tout à coup Églantine, c'est le
tracas que nous nous sommes donné ce soir-là pour savoir ton âge. Rose
ajoutait je ne sais combien de dizaines à ses quinze ans, et moi je
faisais des calculs dont je ne sortais pas.
Elle rit tout bas en reprenant:
--A la fin nous avons pensé à ton image de première communion qui était
accrochée au mur de notre chambre. Nous n'osions pas décrocher le cadre,
dans la crainte d'être surprises par toi, et nous sommes montées toutes
deux sur la même chaise avec la lampe. On ne distinguait plus
l'écriture, elle s'était comme fondue dans le parchemin et il ne restait
que le nom du mois de mai imprimé en grosses lettres noires. Rose passa
même un linge mouillé sur le verre du cadre, mais la date de ta
naissance n'apparut pas davantage.
Les rires d'Églantine et de Mme Dalignac se joignirent encore, mais
quoiqu'ils fussent presque silencieux, je les reconnaissais comme je
reconnaissais leurs mains unies malgré l'obscurité. Et tandis qu'elles
échangeaient des caresses et des mots affectueux, je pensais à l'image
de première communion qui se trouvait à présent dans la chambre du
patron. J'en revoyais l'écriture effacée et la date perdue, et
j'imaginais les communiants et les communiantes se relevant de la sainte
table et se rejoignant par couples comme dans les mariages, lorsque les
époux sortent de l'église.
* * * * *
Un autre soir, ce fut toute son enfance que Mme Dalignac nous raconta.
Une enfance triste dont elle gardait un souvenir craintif et plein
d'amertume.
Sa mère n'avait jamais pu lui pardonner d'être venue au monde alors
qu'elle se croyait de par son âge à l'abri de toute maternité. «Tu me
fais honte», lui disait-elle.
Et jamais elle ne lui permettait de rire ni de jouer avec les autres
petites filles.
Jusqu'à l'âge de six ans, l'enfant avait connu les caresses de son père,
mais à la mort du brave homme, elle n'avait plus trouvé autour d'elle
que la haine menaçante de sa mère. Au moment de l'apprentissage elle
avait dû faire chaque jour un long détour par une rue sale et peu
fréquentée pour se rendre chez la couturière qui l'occupait. Son départ
comme son arrivée étaient attentivement surveillés, et lorsqu'un jour,
entraînée par les camarades, elle avait osé revenir par la plus belle
rue de la ville, sa mère l'avait frappée avec un tel acharnement qu'elle
avait pensé en perdre la vie.
Et toujours elle entendait ces mots qu'elle n'arrivait pas à comprendre:
«Tu me fais honte.»
Elle grandit pourtant, et avec ses dix-huit ans, la force qui poussait
en elle éloignait la crainte que lui inspirait sa mère, et il lui
arrivait de rapporter à la maison des airs appris à l'atelier.--Elle
cessait vite sous les sarcasmes: «Tu chantes pour attirer les amoureux.»
«Non, je chante parce que je suis gaie.»
Gaie! Comment osait-elle être gaie avec la honte qu'elle traînait après
elle.
Mais, voilà qu'un dimanche, en regardant s'épanouir le printemps, la
jeune fille avait oublié la honte dont parlait sa mère, et brusquement
elle s'était mise à rire. Tout d'abord elle ne sut pas pourquoi elle
riait, puis en entendant résonner ce son clair, elle ne le reconnut pas
comme son propre bien. Elle crut qu'il venait du dehors comme les
hirondelles qui entraient par une fenêtre et ressortaient par l'autre,
mais l'instant d'après, elle comprit que le rire était surtout entré
pour faire du bruit, car il se haussa, s'étendit et résonna aux quatre
coins de la maison.
Il n'alla pas plus loin. Un choc, rapide comme la foudre, s'abattit sur
lui et le tua.
--Ce fut ma dernière étape de souffrance, nous dit Mme Dalignac en
relevant un peu plus son doux visage.
Elle fit une pause comme si elle prenait le temps de fermer une porte
qui n'aurait pas dû être ouverte et elle ajouta:
--La couturière qui m'employait eut pitié de ma bouche enflée, et le
lendemain je quittai secrètement le pays pour suivre une famille
anglaise.
Nos soirées passaient ainsi, une à une, et chacune d'elles nous
rapprochait un peu plus. Parfois une quinte de toux du patron nous
mettait debout au milieu d'une phrase, et nous nous séparions pour
jusqu'au lendemain.
* * * * *
Mme Doublé, qui venait assez souvent voir son frère, ne lui apportait
pas précisément des paroles de tendresse. Sous prétexte de lui faire
oublier son mal, elle le houspillait et lui reprochait aigrement son
immobilité. Elle l'obligeait même à se lever et à marcher dans la
chambre lorsque Mme Dalignac n'était pas là. Il en résultait pour le
patron une fatigue et un mécontentement qui augmentaient sa fièvre et
allongeaient ses crises d'étouffement.
--Elle met du feu sur mes brûlures, disait-il.
Il devinait son arrivée quoiqu'elle ne vînt jamais aux mêmes heures, et
avant qu'elle n'eût frappé à la porte il l'annonçait:
--Voilà Madame j'ordonne.
Elle ordonnait en effet, et de plus elle critiquait tous les conseils du
médecin.
Elle prit peur cependant, le matin où je lui fis signe de se taire. Le
patron avait eu une longue syncope dans la nuit et M. Bon avait prévenu
Églantine qu'il allait vers sa fin.
Elle était là justement, la gentille Églantine.
Elle ne pouvait se décider à quitter son malade, et sur son visage
contracté on voyait l'effort qu'elle faisait pour trouver un moyen de
préparer Mme Dalignac à son malheur.
Dès sa sortie Mme Doublé avait dû aller aussi en secret chez M. Bon, car
le soir même, elle nous rejoignit sans bruit dans l'atelier. Elle
n'avait pas son air arrogant, mais sa voix manquait quand même de
douceur, lorsqu'elle dit à Mme Dalignac:
--Le savez-vous, que mon frère est très malade?
Mme Dalignac eut un haut-le-corps comme si on lui annonçait une nouvelle
maladie de son mari. Et Mme Doublé reprit d'une voix moins dure:
--Le pôvre, il sera peut-être mort demain.
Et comme Mme Dalignac la regardait avec méfiance, elle eut un geste du
pouce, en disant:
--Demandez plutôt à ces jeunes filles.
Églantine fit un pas vif qui la rapprocha de moi, et sa main s'accrocha
solidement à la mienne.
Mme Dalignac nous vit ainsi, elle ne nous demanda rien, mais ses traits
se déformèrent et elle s'assit brusquement sur la table.
Comme s'il n'avait attendu que cet avertissement pour mourir, le patron
nous appela:
--Eh! Venez ici.
Son regard hésita sur nos quatre visages penchés, mais quand il eut
reconnu celui de sa femme il n'en détourna plus les yeux. Pendant un
instant il sembla prêter l'oreille à un bruit familier, et il dit, comme
déçu:
--Ah! oui, la journée est finie.
Et aussitôt sa respiration diminua.
* * * * *
Il mourut sans agonie, presque debout, et son dernier soupir, long, rude
et saccadé, me fit penser au bruit de sa machine à broder.
* * * * *
Comme pour les veillées de couture, deux lampes furent allumées pour la
veillée de mort.
Mme Doublé emplissait l'atelier de cris et de lamentations et Mme
Dalignac, qui rôdait silencieuse et sans larmes, heurtait la table de
coupe chaque fois qu'elle la trouvait sur son passage.
A chacun de ces heurts une chose tombait de la table. Les craies
savonneuses partirent les premières, et le mètre en toile cirée les
suivit en sifflant et se tortillant comme une mauvaise bête qu'on
éveille. Puis, une pièce de soie à moitié déroulée tomba à son tour, et
il nous fallut bien la ramasser pour ne pas la voir se gonfler et
glisser en bruissant jusqu'à nos pieds.
Les grands ciseaux eux-mêmes finirent par sauter de la table. Ils se
fichèrent à cheval sur une lame du parquet et restèrent d'aplomb et
inquiétants comme une barrière close.
La chaleur de minuit n'était pas moins lourde que celle de midi. Pas un
souffle d'air ne venait d'en haut. Les étoiles brillaient à peine dans
le ciel noir, et sur l'avenue les marronniers étaient aussi immobiles
que s'ils s'étaient endormis pour ne plus jamais se réveiller.
Un peu après minuit la douleur criarde de Mme Doublé se calma, et les
jambes trop lasses de Mme Dalignac l'obligèrent à s'asseoir. Elle prit
place selon son habitude entre Églantine et moi. Et le silence qui
planait au dehors entra aussitôt dans la maison.