XV

Maintenant le patron restait au lit avec la fièvre. Son état s'était

aggravé à la suite d'une grosse pluie d'orage que nous n'avions pas su

éviter, et qui nous avait retenus trop longtemps sous un arbre du

Luxembourg.

M. Bon s'alarmait de cette fièvre qui ne diminuait pas malgré les soins

et les médicaments. Par contre Mme Dalignac n'en prenait aucun souci et

continuait à croire à la guérison très prochaine de son mari. Aux

ouvrières qui la questionnaient et à Bergeounette qui n'osait plus

chanter, elle disait:

--Je l'ai vu bien plus malade que cela.

Églantine, qui était allée chez M. Bon en secret, redoutait tout de ce

refroidissement. Elle s'épouvantait aussi de voir Mme Dalignac si

tranquille. Rapidement, entre deux portes, elle m'avait dit:

--Ma tante n'entend rien aux maladies. Elle n'a jamais eu un rhume ni

une heure de fièvre; et, si mon oncle vient à mourir, elle en sera

frappée comme d'un malheur inattendu.

Je voyais bien qu'Églantine avait raison, mais pas plus qu'elle je ne

pouvais faire comprendre à Mme Dalignac que son mari était en danger.

Tout le lui indiquait cependant, l'air soucieux et comme en colère de M.

Bon, l'égarement des yeux du patron ainsi que le rouge de son visage

autrefois si pâle. Mais tout cela ne semblait exister que pour nous.

Lorsque Mme Dalignac touchait le front moite et les mains chaudes du

malade, elle ne pensait pas à la fièvre et n'en accusait que la chaleur

de juillet. Elle en arrivait même à me faire partager sa confiance

malgré les avertissements d'Églantine.

L'exemple de Sandrine semblait lui donner raison. «Elle aurait pu guérir

avec du repos et des soins», avait dit M. Bon. Le repos et les soins

n'avaient pas manqué au patron, sa femme n'avait marchandé ni sa peine

ni son courage pour les lui assurer, et maintenant que la machine à

broder était reléguée dans un coin et les clientes difficiles éloignées

pour toujours, Mme Dalignac croyait fermement que rien ne pouvait

menacer la vie de son mari. Et à l'inverse d'Églantine, elle gardait sa

douce gaîté et faisait entendre son joli rire.

On était en pleine morte-saison. Les modèles à créer et les courses au

magasin occupaient toutes les heures de Mme Dalignac, mais il m'était

facile à moi de rester auprès du patron pour prévenir ses moindres

désirs. Les autres ne me laissaient pas dans l'embarras. Bouledogue, qui

savait faire le ménage vite et bien, se chargeait de mettre de l'ordre

et de la propreté dans la chambre, et Duretour, qui surveillait les

fioles à médicaments, courait chez le pharmacien dès que cela était

nécessaire.

Le patron se montrait heureux de nous voir si attentionnées. Il se fâcha

pourtant, lorsqu'il vit Bergeounette grimper sur l'appui de la fenêtre

pour nettoyer plus facilement les vitres:

--Eh! n'allez pas vous casser les pattes, espèce de grande sauterelle.

Et il ajouta en la forçant à descendre:

--Pour ce qui me reste de temps à les voir, vos vitres.

Il aimait le bruit de l'atelier, et pour n'en rien perdre, il

m'obligeait à laisser toutes les portes ouvertes.

Quelques ouvrières seulement étaient là. Et seule la machine de

Bouledogue faisait entendre le claquement de sa pédale. Dès qu'elle

s'arrêtait, le patron s'inquiétait, mais lorsque Bergeounette chantait,

il s'asseyait sur le lit et se retenait de tousser. Un autre bruit, qui

revenait par intervalle, retenait toute son attention. C'était un bruit

dur, tenace et appuyé:

Crrran, crrran, crrran. On eût dit une forte mâchoire en train de broyer

de la chair et des os. Ce n'était que les grands ciseaux de Mme Dalignac

qui accomplissaient régulièrement leur besogne.

De longues journées chaudes passèrent sans apporter le soulagement que

M. Bon en attendait.

Le patron se moquait de lui par derrière:

--Il ne voit donc pas que je suis au bout de mon rouleau.

Je le laissais dire et riais avec lui. Tandis que je cousais près de son

lit, il me parlait de sa femme. Tout ce qu'il avait à dire sur elle

était à sa louange, et si la souffrance venait à lui couper la parole en

lui rappelant que la mort était proche, il ne s'en effrayait pas, et me

répétait ce qu'il m'avait déjà dit cent fois:

--Avec elle, j'ai eu ma part de bonheur.

A la suite d'une permission de Clément il oublia un peu sa femme pour me

parler de mon futur mariage. Il m'en parlait avec des phrases espacées

qui n'exigeaient pas de réponse:

--A vivre seul on vit sans joie.

Il laissait passer du silence et reprenait:

--On ne peut pas vivre sans joie.

Mais un jour que sa fièvre était plus forte, il dit soudain:

--Il n'a que de l'orgueil.

J'attendis, ne sachant pas s'il parlait toujours de Clément. Et comme je

levai la tête, il dit encore:

--Vous ne pourrez pas être heureuse avec lui.

Tout son corps affaissé semblait céder au sommeil, pourtant il reprit de

la même voix sourde et affaiblie:

--Son coeur est comme un chemin brûlé où on ne rencontre ni source ni

ombrage.

Dans le bruit et l'éloignement Mme Dalignac n'avait certainement pas pu

entendre, et je ne compris pas pourquoi elle entra si vite dans la

chambre, et pourquoi elle resta si longtemps à nous regarder l'un après

l'autre.

Elle toucha les mains de son mari, l'embrassa au front, et repartit

silencieuse comme elle était venue.

Le patron écouta un instant les ciseaux qui recommençaient à mordre, et

ses yeux qui s'étaient fermés au départ de sa femme, se rouvrirent tout

grands lorsqu'il me dit:

--A vivre près d'elle vous gagnerez sa douceur et son courage.

Je n'osai pas lui demander compte des autres paroles et il ne me parla

plus de Clément.

Églantine vint bientôt passer les nuits auprès de son oncle comme j'y

passais moi-même les jours. Lorsqu'elle arrivait un peu avant le coucher

du soleil, le patron la recevait avec un beau sourire de gratitude, puis

il s'endormait lourdement pour une heure ou deux. C'étaient là ses

seules heures de vrai repos, car tout le reste de la nuit il étouffait

ou s'agitait inutilement.

Pour nous aussi c'étaient les seules heures de vrai repos. Après notre

dîner nous nous réunissions toutes les trois dans l'atelier, et, quoique

nous n'ayons pas de secrets à dire, nous parlions bas et n'allumions pas

la lampe.

Ici encore, j'entendais parler de Clément. Mme Dalignac vantait ses

qualités de coeur et exaltait certains traits de son caractère:

--Il est actif et intelligent, et jamais les siens ne connaîtront la

misère.

Églantine ne la contredisait pas, au contraire. Elle ajoutait à l'éloge

de Clément la tendresse reconnaissante qu'il avait vouée au patron et

elle prédisait une bien autre tendresse pour la femme et les enfants qui

partageraient sa vie. Mme Dalignac n'oubliait pas non plus que c'était à

lui qu'elle devait le bonheur de son ménage. Et comme si la connaissance

de son passé eût été un lien qui devait m'unir plus fortement à son

neveu, elle conta un soir comment s'était fait son mariage.

Lorsqu'elle avait dû remplacer sa soeur auprès des trois orphelins, les

deux fillettes ne lui avaient donné que peu de peine, mais il n'en avait

pas été de même de leur frère. Ce gamin de dix ans s'était montré dur,

insolent et volontaire. Il ne répondait aux caresses que par des

moqueries, et aux reproches que par des accès de fureur qui

épouvantaient sa tante et ses soeurs.

Cependant, cet enfant si difficile à manier travaillait bien à l'école,

et passait pour un élève docile et respectueux. Sa docilité et son

respect n'étaient pas moindre envers Dalignac, le brodeur qui venait

presque chaque jour prendre ou rapporter du travail à l'atelier. Et

ainsi la jeune mère adoptive avait compris que pour élever un garçon,

l'autorité d'un homme était nécessaire.

D'autre part, le brodeur qu'on avait toujours connu effacé et timide

avait pris de l'audace en devenant le grand camarade de l'enfant. Il

rejoignait la petite famille dans ses promenades du soir, et il ne

manquait jamais de courir avec Clément autour des arbres et des bancs.

Les deux fillettes avaient tout de suite fait des suppositions. «C'est

moi qu'il veut pour femme», disait Rose, déjà belle comme une fille à

marier.

«Si c'est moi qu'il aime, disait à son tour Églantine, il faudra bien

qu'il attende que j'aie quinze ans.»

Tout en riant avec les deux soeurs, leur tante pensait comme Rose et

faisait pour elle et son jeune frère de beaux projets d'avenir.

Cela avait duré jusqu'au soir où Dalignac s'était brusquement séparé des

enfants pour marcher à côté de leur tante. L'air mystérieux du brodeur

avait retenu les trois enfants à l'écart pendant tout le temps de la

promenade, mais après son départ les deux jeunes filles avaient demandé

avec ensemble:

«Est-ce moi qu'il aime?»

«Ni l'une ni l'autre», avait répondu la tante.

Et en riant de leur déconvenue, elle leur avait appris que c'était

elle-même que le brodeur venait de demander en mariage.

Ce souvenir, qui apportait aujourd'hui une grande gaîté aux deux femmes,

ne fit cependant pas élever la voix à Églantine pour dire:

--Oui, et ton rire alors sonna si clair que j'ai vu pour la première

fois tes beaux cheveux à reflets et ta taille bien mieux tournée que les

nôtres.

Un peu de silence revint.

Dans la faible clarté qui venait du dehors, je voyais les doigts

d'Églantine jouer avec une mèche de cheveux échappée au peigne de Mme

Dalignac. Elle l'allongeait doucement, et, lorsqu'elle la laissait

aller, la mèche remontait d'un seul coup en s'enroulant.

--Ce que tu n'as jamais su, reprit tout à coup Églantine, c'est le

tracas que nous nous sommes donné ce soir-là pour savoir ton âge. Rose

ajoutait je ne sais combien de dizaines à ses quinze ans, et moi je

faisais des calculs dont je ne sortais pas.

Elle rit tout bas en reprenant:

--A la fin nous avons pensé à ton image de première communion qui était

accrochée au mur de notre chambre. Nous n'osions pas décrocher le cadre,

dans la crainte d'être surprises par toi, et nous sommes montées toutes

deux sur la même chaise avec la lampe. On ne distinguait plus

l'écriture, elle s'était comme fondue dans le parchemin et il ne restait

que le nom du mois de mai imprimé en grosses lettres noires. Rose passa

même un linge mouillé sur le verre du cadre, mais la date de ta

naissance n'apparut pas davantage.

Les rires d'Églantine et de Mme Dalignac se joignirent encore, mais

quoiqu'ils fussent presque silencieux, je les reconnaissais comme je

reconnaissais leurs mains unies malgré l'obscurité. Et tandis qu'elles

échangeaient des caresses et des mots affectueux, je pensais à l'image

de première communion qui se trouvait à présent dans la chambre du

patron. J'en revoyais l'écriture effacée et la date perdue, et

j'imaginais les communiants et les communiantes se relevant de la sainte

table et se rejoignant par couples comme dans les mariages, lorsque les

époux sortent de l'église.

* * * * *

Un autre soir, ce fut toute son enfance que Mme Dalignac nous raconta.

Une enfance triste dont elle gardait un souvenir craintif et plein

d'amertume.

Sa mère n'avait jamais pu lui pardonner d'être venue au monde alors

qu'elle se croyait de par son âge à l'abri de toute maternité. «Tu me

fais honte», lui disait-elle.

Et jamais elle ne lui permettait de rire ni de jouer avec les autres

petites filles.

Jusqu'à l'âge de six ans, l'enfant avait connu les caresses de son père,

mais à la mort du brave homme, elle n'avait plus trouvé autour d'elle

que la haine menaçante de sa mère. Au moment de l'apprentissage elle

avait dû faire chaque jour un long détour par une rue sale et peu

fréquentée pour se rendre chez la couturière qui l'occupait. Son départ

comme son arrivée étaient attentivement surveillés, et lorsqu'un jour,

entraînée par les camarades, elle avait osé revenir par la plus belle

rue de la ville, sa mère l'avait frappée avec un tel acharnement qu'elle

avait pensé en perdre la vie.

Et toujours elle entendait ces mots qu'elle n'arrivait pas à comprendre:

«Tu me fais honte.»

Elle grandit pourtant, et avec ses dix-huit ans, la force qui poussait

en elle éloignait la crainte que lui inspirait sa mère, et il lui

arrivait de rapporter à la maison des airs appris à l'atelier.--Elle

cessait vite sous les sarcasmes: «Tu chantes pour attirer les amoureux.»

«Non, je chante parce que je suis gaie.»

Gaie! Comment osait-elle être gaie avec la honte qu'elle traînait après

elle.

Mais, voilà qu'un dimanche, en regardant s'épanouir le printemps, la

jeune fille avait oublié la honte dont parlait sa mère, et brusquement

elle s'était mise à rire. Tout d'abord elle ne sut pas pourquoi elle

riait, puis en entendant résonner ce son clair, elle ne le reconnut pas

comme son propre bien. Elle crut qu'il venait du dehors comme les

hirondelles qui entraient par une fenêtre et ressortaient par l'autre,

mais l'instant d'après, elle comprit que le rire était surtout entré

pour faire du bruit, car il se haussa, s'étendit et résonna aux quatre

coins de la maison.

Il n'alla pas plus loin. Un choc, rapide comme la foudre, s'abattit sur

lui et le tua.

--Ce fut ma dernière étape de souffrance, nous dit Mme Dalignac en

relevant un peu plus son doux visage.

Elle fit une pause comme si elle prenait le temps de fermer une porte

qui n'aurait pas dû être ouverte et elle ajouta:

--La couturière qui m'employait eut pitié de ma bouche enflée, et le

lendemain je quittai secrètement le pays pour suivre une famille

anglaise.

Nos soirées passaient ainsi, une à une, et chacune d'elles nous

rapprochait un peu plus. Parfois une quinte de toux du patron nous

mettait debout au milieu d'une phrase, et nous nous séparions pour

jusqu'au lendemain.

* * * * *

Mme Doublé, qui venait assez souvent voir son frère, ne lui apportait

pas précisément des paroles de tendresse. Sous prétexte de lui faire

oublier son mal, elle le houspillait et lui reprochait aigrement son

immobilité. Elle l'obligeait même à se lever et à marcher dans la

chambre lorsque Mme Dalignac n'était pas là. Il en résultait pour le

patron une fatigue et un mécontentement qui augmentaient sa fièvre et

allongeaient ses crises d'étouffement.

--Elle met du feu sur mes brûlures, disait-il.

Il devinait son arrivée quoiqu'elle ne vînt jamais aux mêmes heures, et

avant qu'elle n'eût frappé à la porte il l'annonçait:

--Voilà Madame j'ordonne.

Elle ordonnait en effet, et de plus elle critiquait tous les conseils du

médecin.

Elle prit peur cependant, le matin où je lui fis signe de se taire. Le

patron avait eu une longue syncope dans la nuit et M. Bon avait prévenu

Églantine qu'il allait vers sa fin.

Elle était là justement, la gentille Églantine.

Elle ne pouvait se décider à quitter son malade, et sur son visage

contracté on voyait l'effort qu'elle faisait pour trouver un moyen de

préparer Mme Dalignac à son malheur.

Dès sa sortie Mme Doublé avait dû aller aussi en secret chez M. Bon, car

le soir même, elle nous rejoignit sans bruit dans l'atelier. Elle

n'avait pas son air arrogant, mais sa voix manquait quand même de

douceur, lorsqu'elle dit à Mme Dalignac:

--Le savez-vous, que mon frère est très malade?

Mme Dalignac eut un haut-le-corps comme si on lui annonçait une nouvelle

maladie de son mari. Et Mme Doublé reprit d'une voix moins dure:

--Le pôvre, il sera peut-être mort demain.

Et comme Mme Dalignac la regardait avec méfiance, elle eut un geste du

pouce, en disant:

--Demandez plutôt à ces jeunes filles.

Églantine fit un pas vif qui la rapprocha de moi, et sa main s'accrocha

solidement à la mienne.

Mme Dalignac nous vit ainsi, elle ne nous demanda rien, mais ses traits

se déformèrent et elle s'assit brusquement sur la table.

Comme s'il n'avait attendu que cet avertissement pour mourir, le patron

nous appela:

--Eh! Venez ici.

Son regard hésita sur nos quatre visages penchés, mais quand il eut

reconnu celui de sa femme il n'en détourna plus les yeux. Pendant un

instant il sembla prêter l'oreille à un bruit familier, et il dit, comme

déçu:

--Ah! oui, la journée est finie.

Et aussitôt sa respiration diminua.

* * * * *

Il mourut sans agonie, presque debout, et son dernier soupir, long, rude

et saccadé, me fit penser au bruit de sa machine à broder.

* * * * *

Comme pour les veillées de couture, deux lampes furent allumées pour la

veillée de mort.

Mme Doublé emplissait l'atelier de cris et de lamentations et Mme

Dalignac, qui rôdait silencieuse et sans larmes, heurtait la table de

coupe chaque fois qu'elle la trouvait sur son passage.

A chacun de ces heurts une chose tombait de la table. Les craies

savonneuses partirent les premières, et le mètre en toile cirée les

suivit en sifflant et se tortillant comme une mauvaise bête qu'on

éveille. Puis, une pièce de soie à moitié déroulée tomba à son tour, et

il nous fallut bien la ramasser pour ne pas la voir se gonfler et

glisser en bruissant jusqu'à nos pieds.

Les grands ciseaux eux-mêmes finirent par sauter de la table. Ils se

fichèrent à cheval sur une lame du parquet et restèrent d'aplomb et

inquiétants comme une barrière close.

La chaleur de minuit n'était pas moins lourde que celle de midi. Pas un

souffle d'air ne venait d'en haut. Les étoiles brillaient à peine dans

le ciel noir, et sur l'avenue les marronniers étaient aussi immobiles

que s'ils s'étaient endormis pour ne plus jamais se réveiller.

Un peu après minuit la douleur criarde de Mme Doublé se calma, et les

jambes trop lasses de Mme Dalignac l'obligèrent à s'asseoir. Elle prit

place selon son habitude entre Églantine et moi. Et le silence qui

planait au dehors entra aussitôt dans la maison.

L'Atelier de Marie-Claire · 第 22 / 26 题