XIII

L'hiver était parti, et le soleil entrait de nouveau dans l'atelier.

Mais si le printemps faisait l'air plus doux et chargeait de fleurs les

marronniers de l'avenue, il semblait emporter jour par jour toute la

fraîcheur et toute la gaîté de Gabielle. Elle-même ne comprenait rien à

l'état de langueur qui lui rendait le travail pénible et lui ôtait toute

envie de rire. Ses lèvres si roses étaient maintenant sans couleur et

l'ombre qui entourait ses yeux faisait paraître ses joues encore plus

pâles.

Chacune de ses compagnes croyait connaître le remède qui pouvait

conjurer son dépérissement et les conseils ne lui manquaient pas:

--Buvez sur la sauge et la petite centaurée, lui criait Félicité

Damoure.

Et elle énumérait ensuite une si grande quantité de plantes à joindre à

celles-ci, que le patron s'amusait à les lui faire répéter à la file,

sous prétexte d'en retenir les noms. Bergeounette conseillait surtout le

bruit et le mouvement. Et Duretour, qui n'aimait pas les tisanes,

assurait que seul un fiancé pouvait ramener la belle santé que Gabielle

avait perdue.

--Paris n'est pas bon pour vous, lui disait de son côté Mme Dalignac.

Et elle l'engageait vivement à retourner dans son pays. Le patron

bougonnait:

--Si elle s'en va, tu perdras ta meilleure mécanicienne.

Gabielle reconnaissait que Paris n'était pas bon pour elle. De plus,

elle avouait qu'il lui faisait peur, mais elle était bien décidée à y

rester une année encore. Elle comptait y travailler dur, afin d'amasser

un petit pécule qui prouverait à ses parents qu'elle était capable de

vivre sans leur secours et assez raisonnable pour se marier à son goût.

Cependant, comme son état ne s'améliorait pas, Mme Dalignac s'inquiéta

de ses traits tirés et l'obligea de consulter M. Bon, le jour où il vint

faire sa visite au patron. Tandis qu'elle quittait sa machine pour venir

à lui, M. Bon la regarda des pieds à la tête. Il ne lui fit pas de

questions, mais il défit adroitement les boutons qui fermaient mal le

corsage et il toucha l'un après l'autre les seins qu'on devinait très

pleins et qui restaient très hauts, sous la chemise.

Il eut un sourire en refermant le corsage, puis il regarda Gabielle bien

en face pour lui dire:

--Le mal n'est pas grand, quand une belle fille comme vous met un enfant

au monde.

Il s'informa seulement de son âge et la renvoya d'un ton amical:

--Allez, belle jeunesse.

Et comme Mme Dalignac attendait avec ses ciseaux en l'air, il ajouta un

peu plus bas en se tournant vers nous:

--Elle est grosse de cinq à six mois.

Gabielle s'était remise tout de suite au travail.

Mais dès que M. Bon fut parti, elle se leva pour demander à Mme

Dalignac:

--Qu'est-ce qu'il a dit que j'avais?

Toutes les machines s'arrêtèrent comme si elles attendaient aussi la

réponse.

Mme Dalignac eut une hésitation, puis elle rougit en répondant:

--Il a dit que vous auriez bientôt votre enfant.

Gabielle plissa le front et tendit l'oreille comme les gens qui croient

avoir mal entendu; cependant elle dit entre haut et bas:

--Mon enfant... Quel enfant?

--Mais, celui que vous portez... Vous devez bien savoir que vous êtes

enceinte.

Non, Gabielle ne le savait pas, et tout le monde le comprit à

l'expression d'épouvante qui se répandit sur ses traits déjà si

décolorés. Elle passa à plusieurs reprises ses mains autour de sa taille

et elle se rassit brusquement. Puis son visage se colora et elle se mit

debout en disant avec un peu de colère:

--Il n'y a que les filles malhonnêtes qui deviennent enceintes, et je

n'en suis pas une.

Bergeounette se rebiffa comme si elle recevait l'injure:

--Laisse donc l'honnêteté tranquille! Ta grossesse prouve seulement que

tu as un amoureux.

Le regard de Gabielle s'arrêta un instant sur elle, puis ses lèvres

s'ouvrirent comme si elle allait parler, mais ce fut son rire qui sortit

le premier. Il partit plein d'éclats comme nous l'avions toujours connu,

et presque aussitôt des mots le suivirent. C'étaient des mots tout

chargés de rire et de défi:

«Non, elle n'avait pas d'amoureux. Elle n'était pas si bête. Elle savait

trop bien qu'une fille qui a un amoureux peut avoir un enfant, et qu'une

fille qui a un enfant est une créature malhonnête que tout le monde

rejette.

«Son amoureux, elle le choisirait à son goût pour se marier comme sa

mère et avoir un ou deux enfants, pas plus, parce qu'il faut d'abord

leur faire une bonne santé, et ensuite leur donner le temps d'apprendre

un bon métier, pour qu'ils puissent à leur tour continuer de vivre

honnêtement.

Son grand rire reparut en s'élargissant, et les mots repartirent tout

traversés de ricanements:

«Les amoureux pouvaient tourner autour d'elle; ils perdaient leur temps.

Elle n'avait pas envie de ressembler à Marie Minard qui habitait une

mauvaise cabane au bout du pays et dont l'enfant était devenu infirme

faute de soins. Celle-là aussi était couturière autrefois, mais à

l'annonce de sa grossesse, sa patronne l'avait chassée de l'atelier, et

depuis ce temps, c'était par pure charité que les gens du pays

l'employaient aux travaux les plus durs.»

Le rire de Gabielle s'échappa encore avec une grande puissance, tandis

qu'elle tournait sur ses talons pour montrer la finesse de sa taille.

Elle paraissait si sûre d'elle-même et son corps gardait une forme si

parfaite que tout le monde fut bien forcé de croire que M. Bon s'était

trompé. Et pendant que les machines se remettaient au travail,

Bergeounette chantonna d'un ton ironique la chanson du _paradis

terrestre_:

Dans ce jardin tout plein de fleurs

Et de douceur,

Le serpent rencontra la belle,

Et lui parla.

Des jours passèrent, et comme Gabielle ne se plaignait plus, ses

compagnes ne s'occupèrent plus d'elle. Mais il n'en était pas de même du

patron, il la suivait des yeux avec insistance, et un soir, au moment où

elle sortait, il l'arrêta:

--Eh! Dites-moi. Votre ceinture ne tardera pas à craquer.

Il ajouta malicieusement avant que Gabielle eût trouvé un seul mot à

répondre:

--Cela se voit maintenant.

C'était vrai. La taille de Gabielle était devenue si épaisse qu'elle

faisait tirailler sa jupe et obligeait l'étoffe à revenir par devant.

Bergeounette, qui tenait la porte pour sortir aussi, revint vivement sur

ses pas. Elle avait son air de bataille et semblait prête à défendre

quelqu'un, mais au premier regard sur Gabielle, elle dit seulement à

notre adresse:

--Elle ne doit compte d'elle-même à personne.

Gabielle s'était accotée à la table de coupe en cachant sa figure dans

son bras, comme une gamine qui craint les coups.

--N'aie pas honte, va! Toutes les filles ont des amoureux, lui dit

Bergeounette.

Et tout doucement elle lui découvrit le visage.

Alors Gabielle parla d'un ton navré:

--Je le vois bien, que je vais avoir un enfant, mais je ne sais pas

comment cela peut se faire, puisque je n'ai pas d'amoureux.

--Est-ce qu'il vous a abandonnée? demanda Mme Dalignac.

--Non.

--Est-ce qu'il est mort? demanda à son tour Bergeounette.

--Non, répondit encore Gabielle.

Devant notre silence, elle reprit:

--Personne ne me croira, et pourtant je dis la vérité. Je n'ai jamais eu

d'amoureux.

Bergeounette prit le parti de rire.

--Comment! Tu étais toute seule pour faire cette merveille?

--Je ne sais pas, dit Gabielle.

Et elle nous regardait comme si elle attendait de nous des

éclaircissements sur son état.

A travers des questions très précises, Bergeounette continuait ses

plaisanteries. Et toujours Gabielle répondait avec un air de chien

perdu:

--Je ne sais pas.

Puis comme le patron commençait de blaguer aussi, elle se mit à pleurer.

Le doux visage de Mme Dalignac devint plein de pitié:

--Cessez de la tourmenter, dit-elle. Vous voyez bien qu'elle ne sait

rien.

Elle ajouta en posant une main sur le front lisse de Gabielle:

--La vérité se fera jour d'elle-même.

* * * * *

La vérité se fit jour dès le lendemain. Gabielle, qui avait pris le

temps d'élargir la ceinture de sa jupe, arriva en retard contre son

habitude et il lui fallut déranger deux de ses compagnes pour gagner sa

place. Ses paupières gonflées et sa façon de passer entre les machines

avec la crainte de s'y heurter apprirent vite à chacune que M. Bon ne

s'était pas trompé. Il y eut des exclamations et des rires parmi les

nouvelles, et dans le coin des anciennes, Bouledogue écoutait

attentivement ce que lui chuchotait Bergeounette.

A la fin de la journée Bouledogue s'attarda pour rappeler à Gabielle son

absence de tout un jour à la suite du dimanche de bal.

Gabielle ne semblait pas l'avoir oubliée; car aux premiers mots elle

devint très rouge et dit:

--Oui, je suis sûre que mon malheur vient de là.

Et elle nous apprit ce qu'elle n'avait pas osé dire encore, tant elle

avait craint les moqueries.

Elle ne savait pas du tout comment elle avait quitté le bal. Elle se

souvenait seulement d'avoir eu très chaud, et d'avoir bu avec son

dernier danseur. Puis, le jour suivant, elle s'était réveillée bien

après midi dans une chambre qui n'était pas la sienne. Longtemps elle

avait cherché à comprendre, et n'y parvenant pas, elle avait appelé,

mais personne n'était venu. Alors une peur affreuse l'avait fait se

vêtir en hâte et fuir la maison sans regarder derrière soi. Où était

cette maison? Comment s'appelait la rue? Gabielle ne le savait pas, et

elle comprenait bien qu'elle ne retrouverait jamais ni l'une ni l'autre.

La voix de Bouledogue gronda:

--Vous n'aviez guère la tenue d'une fille honnête à ce bal, et je peux

bien dire que c'était une honte de vous voir pendue au cou de vos

danseurs.

--J'avais tant de plaisir, dit Gabielle.

Son air innocent était si naturel qu'un léger rire échappa au patron.

Par contre, Bouledogue railla durement et ses sarcasmes apportèrent tant

de confusion à la pauvre Gabielle, que Bergeounette prit sa défense et

rembarra Bouledogue:

--Toi qui as la langue si sûre, à force d'aller au bal il t'arrivera

bien un jour la pareille.

--Non, fit sèchement Bouledogue.

Et elle souffla violemment par le nez avant d'ajouter:

--Moi, je ne vais au bal que pour danser.

* * * * *

Le travail continua de battre son plein et Gabielle ne fit pas moins

ronfler sa machine que par le passé. Il lui arriva seulement de

l'arrêter un peu brusquement pour poser deux questions à Bergeounette:

--Alors! il me faudra aussi accoucher?

--Bien sûr!

--Comme une femme mariée?

--Dame oui! Tout pareil, répondit Bergeounette en se moquant un peu.

La machine repartit d'un train qui mit longtemps à reprendre son aplomb.

* * * * *

Quand elle en fut à son huitième mois, Gabielle se montra pleine de

révolte. Toute sa colère qu'elle ne savait à qui adresser retombait sur

l'enfant à naître.

--Voyez un peu comme il m'arrange, disait-elle.

Et elle rejetait ses bras en arrière pour accentuer sa difformité.

Il devint bientôt impossible d'imaginer qu'elle avait pu être aimable et

rieuse.

C'était maintenant une femme au visage dur, et à l'air désenchanté qui

portait sa grossesse comme un mal affreux et insupportable. Pendant le

jour, dans le bruit assourdissant de l'atelier, elle semblait parfois

oublier son état, mais le soir après le départ des autres, elle laissait

échapper toute sa rancune contre l'enfant.

--Je n'en veux pas. Il n'est pas à moi, répétait-elle avec force.

Et elle se répandait en imprécations et menaces si violentes contre

l'innocent que le patron s'en offusqua et parla de la faire taire.

Sa femme l'en empêcha:

--Laisse-la dire! Tout son ressentiment va s'en aller en paroles, et

quand son enfant sera là, elle l'aimera.

Dans l'espoir de l'apaiser, Bergeounette essaya de détourner sa pensée

en lui parlant de ses parents. Mais ce fut pis encore, car les regrets

s'en mêlèrent et vinrent augmenter la colère de Gabielle.

Depuis son aventure du bal, alors qu'elle n'en prévoyait pas les suites,

elle avait pensé chaque jour à son retour dans les Ardennes. Que de fois

elle s'était vue arrivant chez ses parents, vêtue d'une jolie robe

gagnée et cousue de ses mains et comme alors elle avait senti son

courage se doubler en pensant à toute la tendresse qui l'attendait dans

sa maison. Maintenant, elle savait qu'elle ne retournerait plus au pays.

Elle ne gardait même plus l'espoir de revoir un jour ses parents; car

elle était certaine que sa mère la renierait:

--Jusqu'à ce bel amoureux que j'ai refusé! disait-elle, et qui

ramasserait des pierres à pleines mains pour me les jeter.

Et à l'idée de tant de mépris sur elle, Gabielle s'emportait jusqu'à la

fureur ou pleurait sans fin.

Un autre tourment vint l'affliger encore.

Dans la rue elle ne pouvait supporter le regard des passants quoique Mme

Dalignac lui eût fait un manteau qui la couvrait jusqu'aux pieds. Il en

fut bientôt de même à l'atelier où elle s'attira les rebuffades de ses

compagnes.

Mme Dalignac exhortait tout le monde à la patience, et affirmait sans

cesse qu'une grossesse n'avait jamais enlaidi personne. Parfois même

avec des gestes très doux elle passait ses mains sur l'énorme ballon que

Gabielle avançait, et avec un joli sourire elle disait:

--Quant à moi, je ne connais rien de plus beau qu'une femme enceinte.

Le patron ne manquait pas de dire comme sa femme, et pour faire cesser

le rire en sourdine de Duretour, il l'interpellait à haute voix:

--N'est-ce pas que c'est vrai?

Et Duretour, le nez sur ses paquets, clamait comme un gamin à l'école:

--Oui, m'sieu.

L'Atelier de Marie-Claire · 第 20 / 26 题