XII

Depuis le jour où Clément était entré dans ma petite chambre, ma vieille

voisine semblait avoir oublié les vignes de son pays pour ne plus se

souvenir que de son amour malheureux. Elle en parlait comme d'une

histoire récente, et quand il m'arrivait de la regarder par hasard,

j'étais toujours étonnée de la trouver vieille.

Elle ne se rappelait absolument rien de son enfance. Toutes ses peines

et toutes ses joies dataient de ses dix-huit ans, comme si la vie n'eût

vraiment commencé pour elle qu'à cet âge.

C'était à ce moment-là que l'amour était entré dans son coeur. Il y

était entré si profondément que rien n'avait pu l'en chasser et que je

l'apercevais comme un feu mystérieux qui la réchauffait sans cesse et

empêchait ses lèvres de se flétrir.

Tout au début de ses confidences, elle avait mis un peu d'amertume dans

son accent, pour dire: «Il nous voyait si coquettement vêtues, ma soeur

et moi, qu'il s'imagina que nous étions riches; mais quand il sut que

nos parents ne nous donneraient pas même une livre d'or en mariage, il

se détourna de moi pour en épouser une autre.»

Son état d'exaltation augmenta avec l'idée que je pourrais devenir un

jour la femme de Clément. A l'atelier, elle était à l'affût de tout ce

que pouvait dire Mme Dalignac sur son neveu. Et le soir elle n'attendait

pas toujours que nous fussions chez nous pour me répéter qu'elle

désirait ce mariage de tout son coeur. Elle faisait des projets à ce

sujet, et s'il m'arrivait d'en rire, elle se fâchait. Puis, elle parut

oublier qu'il s'agissait de mon avenir et non du sien, et bientôt elle

parla de ce mariage comme d'un bonheur qui lui était dû.

* * * * *

En ce jour de Noël notre maison ressemblait à une cage ouverte. Les

enfants s'en échappaient avec des cris joyeux et les appels des parents

se perdaient dans la dégringolade continuelle de l'escalier.

Pour tout le monde c'était un beau jour de fête, mais pour Mlle

Herminie, c'était surtout un jour de beaux souvenirs.

Il était tout pareil à celui-ci, le Noël qui avait vu son fiancé dans la

maison de ses parents, et, tout comme aujourd'hui, les enfants battaient

joyeusement du tambour et soufflaient à grands coups dans des trompettes

de fer-blanc. Notre repas préparé avec soin la laissa presque

indifférente, tant elle avait de choses à dire.

Je l'écoutais parler. Une sorte de jeunesse lui mettait du rouge aux

joues et ses rides paraissaient moins creuses.

Cependant, lorsqu'elle eut dit tout au long la joie de ce jour lointain,

elle ramena ma pensée vers Clément.

Nous savions par Mme Dalignac qu'il viendrait en permission pendant les

fêtes et qu'il profiterait de ce temps pour parler d'une chose très

sérieuse qui engagerait toute sa vie.

Le patron s'était moqué au reçu de la lettre de Clément:

--Té! c'est clair, il va t'annoncer qu'il est amoureux d'une belle jeune

fille et qu'il veut se marier.

Mme Dalignac n'avait rien répondu, mais son regard était devenu fixe

comme si elle cherchait à voir au loin la belle jeune fille que son

neveu avait choisie.

Était-ce moi? comme il me l'avait assuré lors de sa visite, et comme le

désirait si ardemment Mlle Herminie. Un doute me venait. Je n'avais pas

revu Clément quoiqu'il fût venu plusieurs fois en permission depuis ce

jour-là. Et si, dans ses lettres à Mme Dalignac, il parlait des

ouvrières, mon nom n'était pas cité plus souvent que celui de Duretour

ou de Bergeounette. Je n'en ressentais ni ennui ni joie. Rien ne

m'éloignait de Clément, mais rien non plus ne m'attirait vers lui, et

s'il n'avait pas été le neveu de Mme Dalignac, j'aurais eu vite fait de

l'oublier.

Maintenant que nous avions approché nos chaises très près du poêle, Mlle

Herminie parlait encore de son amour. Ses souvenirs s'échappaient un à

un et me faisaient penser à de jolis oiseaux s'envolant par la chambre.

Elle-même prenait par instant une forme merveilleuse dans ma pensée,

tant elle mettait de nuances dans le son de sa voix et tant elle

m'apparaissait loin du présent. Elle ne s'apercevait pas que le froid

entrait en sifflant sous la porte et qu'il cherchait à nous mordre aux

jambes. Elle n'entendait pas grandir la colère du vent qui charriait une

neige dure et la poussait par rafales dans les vitres. Et elle ne vit

pas davantage l'obscurité se lever de tous les coins pour venir

lentement s'étendre sur nous. Elle ne regardait que le petit poêle rond

qui rougissait par en haut. Et lorsque le couvercle fut devenu semblable

à une boule de feu, et qu'on ne vit plus que lui et la lueur qu'il

mettait au plafond, Mlle Herminie cessa de parler et s'endormit.

Je me levai sans bruit pour aller jusqu'à la fenêtre. Sur le boulevard

bien éclairé, des groupes de gens se hâtaient en riant et parlant haut.

Leurs ombres se mêlaient en se traînant à leurs pieds et leurs

parapluies recouverts de neige semblaient d'énormes fleurs qu'un grand

vent aurait balancées. Au-dessus des toits la nuit n'était pas encore

complète, mais le ciel était si bas que j'imaginais pouvoir le toucher

rien qu'en étendant un peu la main. Et là-bas, très loin, par-dessus les

maisons, une cheminée d'usine lançait une épaisse fumée que le vent

rabattait et qui s'allongeait vers moi, lourde et noire comme une

menace.

Un appel de Mlle Herminie me fit revenir vers le poêle:

--Ne laissez pas éteindre le feu, disait-elle.

J'allumai d'abord la lampe et j'aperçus la vieille femme toute diminuée,

et comme ratatinée sur sa chaise. Le rouge de ses joues s'en était allé

et ses rides se creusaient profondément à chaque coin de sa bouche.

Elle fit silence un bon moment, puis, quand elle eut resserré ses jupes

autour de ses jambes, elle parla de nouveau. Mais la mémoire aux jolis

souvenirs s'était fermée et celle qui s'ouvrait maintenant ne contenait

que des plaintes et des regrets.

J'activai le feu, mais le poêle eut beau faire rougir encore une fois le

couvercle, Mlle Herminie resta grave et pleine de mélancolie.

* * * * *

Nos vacances ne devaient durer qu'une semaine; aussi, malgré le mauvais

temps, j'entraînais chaque jour ma vieille voisine à la promenade.

Elle n'apportait pas beaucoup d'attention aux choses de la rue. Elle

s'appuyait à mon bras en continuant à parler de sa jeunesse, et quand

elle ne trouvait plus rien à dire sur elle-même, elle contait les joies

et les douleurs des autres. Dans notre quartier il n'y avait que le

boulevard Saint-Michel qui la rendait attentive. Elle aimait ses

trottoirs bruyants et encombrés où l'on rencontrait des couples jeunes

qui s'embrassaient tout en marchant.

En dehors de ce boulevard, c'était surtout au Luxembourg que je la

conduisais.

Par ces jours d'hiver le jardin semblait être devenu notre propriété.

Des passants le traversaient dans un sens ou dans l'autre, mais personne

ne s'y arrêtait. Il ne fallait pas songer non plus à nous y arrêter. Le

vent qui soufflait sur la terrasse faisait baisser la tête à Mlle

Herminie et coupait par le milieu ses plus belles histoires. Nous

marchions à l'aventure, et le plus souvent, nous ne dépassions pas la

pépinière dont les allées étaient les mieux abritées. Tout à côté,

c'était le grand bois, un bois où les arbres gardaient tous la même

distance et où l'herbe n'avait jamais poussé entre les cailloux. Tout y

était de couleur sombre, les bancs se mêlaient à la terre et aux

branches, et la baraque de guignol avait l'air d'une hutte abandonnée.

Au loin dans les allées pleines de brouillard, des formes grises

passaient, se croisaient et disparaissaient.

Dans la pépinière les arbres n'étaient pas moins noirs, et il ne restait

aux pelouses qu'un semblant de verdure, mais les buis et les fusains

conservaient toute l'épaisseur de leur feuillage d'été.

Dès notre entrée les moineaux nous reconnaissaient. Ils arrivaient par

groupes au-devant de nous et volaient jusque sur nous pour prendre le

pain que nous apportions. Les merles restaient à l'écart et se sauvaient

tout peureux à notre approche, mais les pigeons réclamaient leur part

avec insistance, et nous suivaient comme des mendiants. Tout comme les

bancs du jardin, les oiseaux se confondaient avec la terre. Leurs belles

teintes brillantes, leurs beaux plumages lisses avaient disparu. Les

pigeons, surtout, semblaient être vêtus de laine usagée. Ils avaient

perdu leur vivacité aussi, et sautillaient frileusement autour de nous.

A notre départ, ils s'envolaient lourdement pour s'abriter dans

l'encoignure des branches. Quelques-uns se perchaient au plus haut des

arbres et, dans le soir tombant, ils ressemblaient à de vieux nids que

le vent d'hiver n'avait pu jeter bas.

Seules les chaises de fer qu'on rencontrait de-ci de-là ne se mêlaient à

rien. Toutes se ressemblaient par la rouille et l'usure; mais chacune

d'elles restait distincte comme un être vivant.

Quelques-unes tombées en travers du chemin semblaient accroupies comme

des chiens de garde, tandis que d'autres bien étendues sur le dos

paraissaient disposées à dormir longtemps.

Au milieu d'un groupe rangé en cercle, l'une d'elles juchée en équilibre

sur sa soeur et balancée par le vent laissait échapper des cris aigus

que les autres semblaient écouter en silence.

Deux couchées face à face à l'abri d'un massif avaient l'air de se

parler tout bas, tandis qu'une troisième, à moitié cachée par un banc,

se penchait sur elles comme pour surprendre leur secret.

Il y en avait dont la pose était si pénible à voir, que nous ne pouvions

nous empêcher de les redresser.

Beaucoup étaient solitaires et nous surprenaient au passage comme des

êtres mystérieux. Bien dissimulées contre un arbre, elles semblaient s'y

appuyer seulement de l'épaule et levaient un pied.

Le jour de l'an était notre dernier jour de fête; mais le froid devint

si dur et le ciel si chargé de nuages que Mlle Herminie refusa de

sortir. Elle ramena de chez elle un vieux fauteuil délabré qu'elle eut

bien du mal à mettre d'aplomb. Puis, quand elle se fut enfoncée dedans

au point de ne plus pouvoir en sortir sans aide, elle dit d'un ton très

net:

--A présent, j'attends mes étrennes.

Ses étrennes!

Le rire qui nous gagna brusquement se prolongea, car, pas plus que moi,

elle n'en pouvait attendre de personne.

Pour conjurer la mauvaise chance de l'année nouvelle, j'avais acheté dès

le matin un petit bouquet de violettes, que nous avions partagé avec le

soin le plus méticuleux. Une violette échappée du bouquet et tombée à

terre pendant le partage avait même été le sujet d'une longue

discussion. J'avais voulu la joindre à la part de Mlle Herminie en lui

assurant qu'elle représentait pour elle une année de plus à vivre, mais

elle l'avait refusée, prétendant que la fleur tombée était la part du

destin. Et, sans perdre une minute, elle lui avait confectionné un

minuscule vase en papier et l'avait posé au plus bel endroit de la

cheminée.

* * * * *

Malgré le froid, notre maison n'était pas moins bruyante qu'au jour de

Noël. Les lapins-tambours, les moutons bêlants et les carabines à

répétition menaient le même vacarme dans l'escalier. Aussi, lorsque

j'entendis frapper à ma porte, je ne bougeai pas, croyant qu'un enfant

la heurtait par mégarde, mais les coups furent répétés avec plus de

force et je me levai pour ouvrir.

C'était Mme Dalignac, un peu essoufflée d'avoir monté trop rapidement

les étages.

Avant même d'entrer elle me demanda très vite:

--Est-ce vrai que vous voulez bien épouser Clément?

Je restais interdite et je me sentis rougir violemment.

Elle attendit à peine et reprit en abaissant vers moi son front qui

dépassait de beaucoup le mien.

--Dites. Est-ce bien vrai?

Toute sa tendresse, tout son désir de bonheur pour son neveu éclatait si

fort dans le tremblement de sa voix que je fis oui de la tête sans

détacher mon regard du sien.

Elle laissa partir son joli rire vers le patron qui arrivait à son tour,

et lui dit:

--Tu vois! Clément n'a pas menti.

Le premier sourire du patron avait été pour sa femme, mais dans celui

qu'il m'adressa ensuite il y avait un réel contentement.

Clément entra aussi avec un visage content.

Il se dandinait un peu dans son bel habit militaire, mais ses gestes

étaient bien mesurés, et son regard se posa sur moi avec un grand calme.

Mme Dalignac expliqua tout en faisant asseoir son mari:

--C'est ce matin que Clément nous a parlé de vous.

Elle ajouta comme si elle s'excusait d'être venue:

--C'était trop grave, je ne pouvais pas attendre jusqu'à demain votre

réponse.

Clément ne resta pas longtemps sans rien dire. Il fut même presque le

seul à se faire entendre pendant le temps qui suivit. Il exposa

lentement et nettement ses projets d'installation et de travail, et, à

la façon dont il parla de notre futur ménage, je compris qu'il y avait

longuement réfléchi.

Je suivais ses paroles sans en laisser perdre une seule. De temps en

temps mon regard rencontrait le sien, mais la confiance en soi-même que

j'y retrouvais chaque fois, m'obligeait à rechercher celui de Mme

Dalignac qui restait un peu suppliant et plein d'espoir.

Le jour baissa tout à coup et la neige se mit à tomber. Elle

tourbillonnait molle et légère comme du duvet fin et Mlle Herminie nous

la montrait du doigt en disant selon son habitude:

--Les anges secouent leurs ailes.

Clément ne s'attarda guère à regarder la neige. La boutique de

tapissier, bien décorée et bien achalandée où il se voyait déjà le

maître, absorbait toute son attention. Il me prévint que notre mariage

aurait lieu dès son retour du régiment et ses yeux s'adoucirent tout à

fait, lorsqu'il me dit en se levant:

--Vous me serez très utile dans mon métier, et je suis sûr que vous ne

regretterez rien.

Il allait commencer une autre phrase; mais le patron l'en empêcha en se

moquant:

--Eh! On ne sait jamais... Ne chante pas si vite... donque.

Clément rit avec nous et Mme Dalignac qui s'était levée en même temps

que lui, étendit la main pour me dire:

--Croyez-moi, c'est un bon garçon...

Elle riait doucement. Et toute la joie qui était en elle semblait se

répandre autour d'elle.

Avant de partir, Clément jeta un rapide coup d'oeil sur la plupart des

objets comme s'il en faisait le compte. Puis il déplaça les deux

bouquets du matin qu'il trouvait trop rapprochés l'un de l'autre, et

après avoir flairé la petite violette solitaire, il la prit et la mit

sans façon à la boutonnière de sa tunique. Il sortit derrière le patron

et sa femme, et comme au jour où il était venu seul, je demeurai

longtemps penchée sur la rampe de l'escalier.

Je retrouvai Mlle Herminie le front collé à la vitre. Elle gardait les

yeux fermés, et ses mains se joignaient sous son menton.

Je restais silencieuse à côté d'elle. Devant nous les toits commençaient

à retenir la neige. Les poteries déteintes des cheminées s'alignaient et

semblaient se presser les unes contre les autres pour se garantir du

froid. Parmi elles les longues cheminées de tôle se dressaient sous le

capuchon de leurs girouettes, et tournaient obstinément vers nous

l'entrée de leur gouffre noir.

Mlle Herminie revint à son fauteuil, et moi au petit banc qui me

rapprochait d'elle; cependant le reste de la soirée nous trouva souvent

en désaccord. Et à l'heure du coucher, la pauvre vieille me dit tout

attristée:

--Mes étrennes sont belles, mais je ne sais s'il faut m'en réjouir ou

pleurer.

Cette nuit-là, je rêvai que Clément m'avait fait monter sur le

siège d'une toute petite charrette, où il n'y avait de place

que pour un seul. J'étais si serrée entre lui et la ridelle

que j'en perdais le souffle. Clément ne se doutait de rien.

Il tenait les guides à pleines mains et lançait hardiment le

cheval sur un chemin tout encombré de bois coupé. La voiture

restait d'aplomb et la bête bien tenue ne trébuchait pas,

mais voilà qu'au tournant d'un petit pont, le chemin se

fermait brusquement en cul-de-sac, et avant que Clément

ait pu arrêter son cheval, il s'abattait lourdement et la

charrette culbutait. Deux fois de suite je fis ce rêve et, la

deuxième fois, je sentis mes membres toucher si rudement la terre que

j'eus peur de me rendormir. Je me mis sur mon séant pour échapper

au sommeil, et je cherchai à reconnaître les bruits du dehors.

Ils avaient changé de son. La voix des passants attardés m'arrivait

sans le choc de leurs pas, et je devinais le passage des fiacres

sans en entendre le roulement. Puis l'église Notre-Dame-des-Champs

sonna un coup qui me sembla très proche et très loin tout à la fois,

comme si la cloche eût été enveloppée d'étoffes. Alors pour faire cesser

l'angoisse qui commençait à m'oppresser, je sautai à bas du lit et

courus à la fenêtre.

C'était la neige qui étouffait les sons. On ne la voyait pas tomber;

mais elle s'étalait épaisse et blanche sous les lumières. Et là tout

près, sur le trottoir d'en face, un bec de gaz faisait reluire les

flocons qui tournaient autour de lui comme de gros papillons blancs.

Je retournai à mon lit. Et longtemps, dans le silence de la nuit, je

suivis par la pensée le vol des anges qui secouaient leurs ailes sur

Paris.

* * * * *

Au matin, lorsque Mlle Herminie m'éveilla, un vent glacé soufflait sur

la ville. Le temps s'était éclairci et des milliers de petits nuages

blancs fuyaient dans le ciel en volant très haut.

En bas, des hommes rangés en ligne attaquaient la neige à grands coups

de balai et tous ensemble la poussaient à l'égout, comme une chose

malpropre.

L'Atelier de Marie-Claire · 第 19 / 26 题