régiment, Soleiman bey Sami, lui avait donné l’ordre de renforcer la
garde du palais. Je donnai contre-ordre à l’officier lui enjoignant de
retourner à son régiment avec la troupe, leur présence à Ramleh n’étant
pas jugée nécessaire.
En route pour Alexandrie, je rencontrai, près d’El-Bab El-Charky (la
porte de l’est), une cohue de soldats et de gens civils, se dirigeant,
pêle-mêle, vers le canal Mahmoudieh. Il y avait une telle poussée
d’hommes, de femmes, d’enfants, au milieu des cris et des pleurs, que
chacun, sans s’inquiéter le moins du monde du sort de son voisin, fût-il
son enfant même, ne pensait qu’à se sauver. Je descendis de voiture et
traversais à pied cette affluence jusqu’à El-Bab El-Charky. Le colonel
Eïd bey, qui commandait la place, m’expliqua alors que l’annonce du
bombardement avait provoqué la débandade de certaines troupes et la
fuite désordonnée des habitants. Je gardai moi-même la sortie de cette
porte et donnai des ordres sévères aux fins de maintenir la discipline
dans l’armée. Le bruit courait, en même temps, que Soleiman bey Sami,
encadré de soldats, cherchait à incendier la ville. Interrogé là-dessus,
il affirma le néant de ces bruits, ajouta qu’il entendait simplement
mettre le feu à des draps blancs que des soldats, arrêtés par lui,
emportaient au cours de leur fuite. Je donnai ordre de conserver les
draps et de les remettre à la préfecture après enquête.
J’étais en train d’exhorter les soldats à garder la ville et à donner le
bon exemple aux _Arabes_ et autres, qui s’en allaient en pillant — ce
qui explique peut-être leur présence au palais de Ramleh — lorsque
arrivèrent Hassan El-Chereï pacha, Soleiman Abaza pacha, et les deux
chefs de garde du khédive, Hussein bey El-Turc et Mohyee Eddin effendi,
et Dervisch pacha. Ils s’enquirent, à mon grand étonnement, des causes
qui avaient poussé la cavalerie et l’infanterie à rester sous les armes
autour du palais de Ramleh. Je chargeai immédiatement Toulbah pacha
Ismat de les éloigner du palais, qu’elles devaient, selon les
instructions données par Soleiman bey Sami protéger contre l’arrivée
éventuelle des navires de guerre anglais. Le khédive nous en remercia.
La flotte britannique s’étant dirigée vers le fort d’El-Bab El-Charky
pour nous couper toute retraite, je résolus d’établir notre ligne de
défense derrière le canal Mahmoudieh et de concentrer en cet endroit
toutes les forces disponibles, sous le commandement d’Eïd bey et de
Soleiman bey. J’arrivai là, après la chute du jour, et choisis la
position où soldats et officiers devaient affluer lentement à cause de
l’encombrement des routes bordant le canal par l’exode des Alexandrins.
Le matin du jeudi 13 juillet, le tiers des troupes était à peine
arrivé ; la plupart se dirigeaient vers des positions plutôt avancées
jugeant, sans doute, la nouvelle position peu favorable à la défense,
comme étant à la portée des canons de la flotte. Nous avançâmes donc
jusqu’à Enzbet Khorched, à cinq kilomètres au sud de la station de
Mîlahah, et là, la moitié des troupes se fixa pendant toute la journée.
Le même jour (13 juillet), des trains spéciaux arrivèrent à Ramleh pour
ramener au Caire le khédive et le personnel de la Cour ; ils
retournèrent vides, le khédive s’étant rendu avec sa famille à
Alexandrie sous la garde d’une escorte britannique[276].
Le vendredi 14, je continuai la marche jusqu’à Ezbet King Osman où
campèrent finalement les troupes ; on commença aussitôt à ériger des
travaux de défense et des fortifications.
*
* *
Le 11 juillet 1882, jour du bombardement d’Alexandrie, le président du
Conseil avait annoncé, par dépêche, à toutes les administrations de
l’Etat que l’état de guerre entraînait la proclamation de l’état de
siège. Le Conseil de guerre, formé en conséquence, devait statuer sur le
cas de défection du khédive. S’étant rendu à Alexandrie après
l’évacuation de la population, il était ou bien prisonnier ou bien
transfuge, impuissant dans les deux cas à assumer le gouvernement du
pays. Celui-ci ne pouvait rester sans souverain, conformément aux lois
de l’Islam. Aussi m’empressai-je de télégraphier à Yacoub pacha Sami,
sous-secrétaire d’Etat à la guerre, pour soumettre la question au
Conseil. La Porte en fut, en même temps, avisée.
Le 17 juillet, je reçus du khédive un télégramme où il rejetait sur moi
la responsabilité de la guerre en alléguant la mise en état des forts
continuée sans cesse ; il m’informa de la conclusion de la paix et de la
nécessité de ma présence pour en discuter les conditions avec lui.
J’acquis alors la conviction qu’il était prisonnier des Anglais et
chargé de m’adresser des invites pour provoquer mon arrestation. Je
répondis à Son Altesse que sa défection avait produit partout une
pénible impression, la priant en vain de me communiquer la teneur des
conditions proposées, afin que j’en prisse connaissance avant mon
départ. Le khédive ne donna pas suite à ma réponse et continua, avec
l’aide du président du Conseil, à envoyer dans tout le pays, l’ordre de
cesser les préparatifs de guerre, sous prétexte que la paix était
signée, ce qui ne manqua naturellement pas de provoquer un certain
ralentissement dans l’organisation générale de la défense.
J’écrivis à Yacoub pacha d’inviter le Conseil de guerre à se prononcer
sur la conduite du khédive et de lui faire savoir que des escarmouches
continuaient sans arrêt entre les avant-gardes des deux armées et que,
par conséquent, la paix n’était pas faite. Je demandai aux autorités des
provinces de subvenir sans retard aux besoins de l’armée et de ne faire
aucun cas de tout ordre qui n’émanerait pas directement de moi.
Le Conseil se réunit au ministère de l’intérieur avec la participation
des sous-secrétaires d’Etat, des chefs des différents services du
gouvernement, des ulémas, des notables, dans le dessein d’étudier les
mesures de salut public. Il décida l’envoi à Alexandrie d’une délégation
formée d’Aly pacha Mobarek, de Raouf pacha, de Cheikh Aly Naïel et
d’Ahmed bey El-Sioufy pour examiner sur place la situation et solliciter
le retour du khédive au Caire, capitale du pays. En cas de refus, la
preuve serait établie que, retenu de force sous la garde des soldats
ennemis, il n’était pas libre de ses mouvements. Lors de son retour, la
délégation, moins deux membres, Aly pacha Mobarek et Ahmed bey El-
Sioufy[277], retenus par le khédive, passa par Kafr-el-Dawar et m’exposa
la situation : Le khédive qui trompe les Musulmans et se réclame
injustement de l’Islam, était, disait-on, aussi bien que ses compagnons,
prisonnier de la volonté britannique, aucun d’eux ne pouvait sortir de
la ville sans un sauf-conduit délivré par les autorités britanniques. On
me communiqua un manifeste daté du 4 Ramadan (20 juillet 1882), et
portant la signature du khédive, qui annonçait ma révocation, alléguant
mon refus d’exécuter son ordre d’envoyer des troupes pour empêcher la
descente des Anglais du côté du fort d’El-Agemi, et me faisant un grief
d’avoir abandonné la ville d’Alexandrie sans raison plausible, et
concentré les forces à Kafr-el-Dawar.
Il se tint ensuite, au Caire, un grand Conseil national qui réunit plus
de cinq cents représentants, dont trois princes, le cheikh El-Islam, le
Kadi, le Mufti, Sayed El-Bakry, le patriarche Copte, des ulémas, des
prêtres, des rabbins, les chefs des administrations publiques, les
mudirs (gouverneurs des provinces), des juges, des députés, des
notables, des commerçants, des personnages de la Cour. Le khédive
s’étant mis, par sa conduite, « hors la loi », le Conseil décida, à
l’unanimité, de considérer son pouvoir comme nul et non-avenu, de me
charger d’assumer la défense du pays, et d’en aviser officiellement le
Sultan. On constitua, en même temps, un Conseil administratif permanent
dont firent partie S. E. Boutros pacha, Hussein pacha, Yacoub pacha
Sami, Ahmed pacha Nachâat, directeur de la daïra. Ce fut une sorte de
comité de salut public, créé pour veiller à l’ordre et à l’organisation
de la défense à l’intérieur du pays.
Il est à remarquer que je n’avais aucune voix au Conseil, que cette
guerre était, comme je viens de le prouver, légale et légitime, dans
toutes ses phases multiples et successives, depuis la décision du
Conseil des ministres, présidé par le khédive en personne, jusqu’à la
décision suprême du Conseil national qui me conféra le titre de
« défenseur du territoire égyptien », et déclara illégale l’autorité du
khédive qui m’avait, entre temps, révoqué et avait épousé la cause de
l’ennemi.
Selon l’esprit de l’Islam, le _Gihad_ signifie : engager sa vie, son
bien ou ses opinions dans une lutte sacrée. La nation égyptienne a fait,
à cet égard, son devoir envers la patrie. Tous les Egyptiens, sans
distinction de classe ou de croyance, ont offert spontanément leurs vies
et leurs biens pour défendre le pays et sauvegarder son honneur[278].
D’aucuns ont fait don de tous leurs biens, d’autres de trente chevaux et
de 3.000 _ardads_ de blé. Tous les détails de ces donations dont
certaines émanaient des daïras de la famille khédiviale — se trouvent
dans les dépêches adressées par la population des provinces soit au
ministre de la Guerre, soit au haut commandement à Kafr-el-Dawar. Le
mouvement fut, à tel point, spontané que, dans l’espace de trente jours
on enrôla environ cent mille soldats dont un grand nombre de volontaires
et d’Arabes, on constitua de grands dépôts de munitions, on réunit huit
mille chevaux ou mulets, quatre mille chameaux, et une certaine somme
d’argent sans la moindre pression de la part des autorités, — fait sans
précédent dans les annales de l’Egypte depuis l’avènement de l’Islam.
En outre, toutes les notablités du pays affluaient sans cesse à Kafr-el-
Dawar, et aussi à Ras-el-Ouadi et nous faisaient part de leur opinion
quant à la façon de mener à bien l’œuvre de délivrance : De deux choses
l’une, ou bien toute la nation égyptienne, sans distinction de classe ou
de croyance, était rebelle, ou bien elle menait la guerre du droit.
*
* *
Arrivés à Kafr-el-Dawar, nous trouvâmes la racaille des Arabes en train
de piller et de voler les réfugiés d’Alexandrie et les habitants des
communes voisines. Tout le pays s’était ému de leur présence. Selon un
télégramme de la préfecture, ils menaçaient même la campagne limitrophe
du chef-lieu de la province, Damanhour. Ils assassinèrent un Copte et sa
femme qui laissaient un pauvre petit enfant dont le souvenir m’attriste.
Immédiatement, je donnai ordre d’arrêter les coupables ; j’envoyai, en
toute hâte, une troupe de soldats réguliers et d’Arabes pour maintenir
l’ordre et la sécurité dans la province. Je demandai, d’autre part, au
Conseil du Caire, de révoquer le préfet de cette province, qui — le fait
a été établi — avait donné aux Arabes des instructions les incitant à
commettre le pillage, aussitôt la guerre déclarée, dans le dessein de
provoquer la dispersion, et, partant, l’affaiblissement de nos forces.
Aussi fût-il arrêté et envoyé, sous escorte, au Caire où le Conseil
administratif procéda à son interrogatoire. Quant aux chefs arabes, ils
n’ont pas, à vrai dire, obéi à ces ordres contraires à l’humanité, mais
la nouvelle ébruitée excita les éléments arabes interlopes à cette
action répréhensible ; nombre d’entre eux furent pris en flagrant délit
et envoyés, de même, au Conseil qui leur infligea la peine de prison.
Ainsi, grâce à la vigilance des soldats dans les diverses parties de la
province de Dakahlia l’ordre fut rétabli et les esprits furent
rassérénés. Témoin M. Ibrahim, un Israélite européen qui possédait des
propriétés à Berket Ghattas.
Il se produisit également à Tanta, chef-lieu de la province de Gharbia,
une agitation analogue provoquée par les réfugiés d’Alexandrie et
entraînant la mort de quelques Européens. Ibrahim pacha Adham,
gouverneur de la province, fut diligemment envoyé au Caire et jugé par
le Conseil. D’autre part, des détachements d’infanterie et de cavalerie
ne tardèrent pas à assurer l’ordre dans les principales villes du
département.
Entre temps, j’avais adressé une circulaire à toutes les provinces,
recommandant aux autorités de veiller à la sécurité des Européens, nos
frères dans la commune humanité, et de faire la distinction entre les
soldats anglais qui nous font la guerre et les résidents anglais à qui
nous devons aide et protection, conformément aux traditions de l’Islam.
Qu’on consulte, à ce sujet, les archives des diverses administrations ;
elles confirment abondamment nos dires : Même les Anglais qui désiraient
partir pour Ismaïlia s’y rendaient sous la garde de soldats égyptiens
désignés spécialement par l’autorité militaire. Témoins, M. Ferdinand de
Lesseps, M. Masnou et M. Dion, consuls d’Italie et de France, à Zagazig.
Grâce à mes instructions, une atmosphère d’amitié et de mutuelle
confiance se créa entre la population et les résidents étrangers, au
point que nombre de commerçants européens revinrent d’Ismaïlia et de
Port-Saïd au Caire. Leurs noms figurent sur une liste qui se trouve
entre les mains du chef de la sûreté, Ibrahim bey Fawzy.
Quant aux réfugiés, ils furent répartis entre les différentes villes de
l’intérieur où de riches familles leur vinrent en aide avec égards et
générosité.
Les prisonniers anglais furent également l’objet de notre sollicitude.
Au commencement d’août 1882, l’officier anglais Dadly De Chair fut fait
prisonnier par le régiment d’Aboukir et dirigé par le commandant
Khorchid pacha Taher sur Kafr-el-Dawar, puis, par moi, sur le Caire. Je
recommandai aux autorités de lui accorder toutes les facilités. Il fut
logé au palais destiné naguère à l’instruction des fils du khédive ; sa
mère, autorisée à correspondre librement avec lui, m’adressa une dépêche
de remerciements. D’autres officiers, prisonniers de guerre, n’eurent
qu’à se louer de notre traitement.
Il n’est que juste de demander à ceux qui nous accusent gratuitement de
sauvagerie, pourquoi l’on se refuse à nous traiter de même, maintenant
que notre sort est entre les mains de la Grande-Bretagne, cette grande
puissance qui respecte la dignité et l’honneur ? Pourquoi nous a-t-on
jetés en prison et réduits à cette condition tant souhaitée par notre
adversaire[279], qui était, au même titre que nous, en guerre avec les
Anglais ? C’est aux amis de l’humanité, aux défenseurs de ses droits que
nous faisons appel pour obtenir un jugement équitable.
Mon attitude envers les œuvres d’utilité publique était toujours
empreinte de respect et d’attention, comme il ressort clairement des
dépêches échangées entre M. de Lesseps et moi au sujet du respect de la
neutralité du canal de Suez. Ce fut seulement lorsque les navires de
guerre ennemis y firent leur apparition et bombardèrent le village de
Neficheh que j’informai M. de Lesseps de la nécessité où nous nous
trouvions — nécessité, du reste, admise par les lois de la guerre — de
nous défendre du côté du canal. Et M. de Lesseps de nous autoriser à
agir selon ces lois. Je donnai ordre au commandant du régiment de l’est,
Rachid pacha Husny, et à l’ingénieur en chef des fortifications, Mahmoud
pacha Fahmy, de bloquer le canal d’eau douce et le canal de Suez, si
possible, en cas de force majeure. Il suffit de lire la correspondance
de M. de Lesseps avec son fils et sa femme pour se rendre compte de
notre respect pour la neutralité du canal où, malgré la déclaration de
guerre, nous favorisâmes, comme en temps de paix, la circulation des
bateaux affectés au service postal dans l’intérêt du bien public[280].
Nous poussâmes même le scrupule jusqu’à nous interdire l’envoi du côté
est d’une force militaire destinée à monter la garde sur le canal, car
nous ne nous serions jamais attendus à la violation de la neutralité du
canal par les Anglais.
C’est pourquoi cette région resta vulnérable, sans barricades ni forts
pour la protéger. Les Anglais occupèrent Ismaïlia et en firent une base
d’opérations au moment où les troupes égyptiennes commençaient à se
fortifier à Mahsamah. Envoyées à leur rencontre, le 25 août, elles
furent défaites par la cavalerie britannique, qui leur coupa toute
retraite. L’ingénieur Mahmoud pacha Fahmy, ne voulant pas abandonner
cette position importante, fut surpris et fait prisonnier par les
Anglais.
Le jour même je laissai Toulbah pacha à Karf-el-Dawar pour me rendre à
Tel-el-Kébir, où je devais attendre l’arrivée de renforts du Caire,
entre autres, le premier régiment d’infanterie, commandé par Aly pacha
Fahmy.
Les Egyptiens établissaient, en même temps, une ligne de défense garnie
de fortifications et de barricades, entre Salhieh et Gebel Etahah, en
passant par Tel-el-Kébir et Dar-el-Baïdai, afin de pouvoir opposer une
résistance sans grandes pertes, comme à Kafr-el-Dawar.
Toutefois, lors des deux attaques qui se produisirent aux environs du
pont de Kassassine où les deux armées en présence firent preuve de
courage et de fermeté, S. E. Rachid pacha Husny et Aly pacha Fahmy,
blessés et mis hors combat, furent envoyés au Caire et remplacés par Aly
pacha El-Rouby.
Ce n’est pas tout. Avant d’achever la consolidation de nos positions de
défense sur la ligne projetée, les troupes anglaises et indiennes, par
une attaque brusquée à la pointe du jour nous obligèrent à soutenir tant
bien que mal une lutte meurtrière de deux heures. La cavalerie ennemie,
ayant réussi à se glisser derrière nos lignes, nous força à une retraite
désordonnée qui précipita la défaite du mercredi 29 chawal 1299 de
l’hégire, 13 septembre 1882.
Je pris alors, en toute hâte, poursuivi par la cavalerie anglaise, la
direction de Belbeis où je rencontrai Aly pacha El-Rouby. De là, le
train nous mena au Caire où le Conseil était réuni au ministère de la
Guerre. Il décida, sur la foi des déclarations anglaises que
l’Angleterre ne poursuivait pas, par la guerre, la conquête de l’Egypte,
d’abandonner la résistance et de s’en remettre entièrement aux
sentiments d’humanité et de modération qui ont toujours guidé cette
puissance. Sur quoi, je donnai ordre, le 14 septembre, à Rida pacha,
commandant du régiment d’Abbassieh formé de 35.000 hommes, d’arborer le
drapeau blanc lors de l’arrivée de l’armée anglaisé au Caire et de
l’informer de la fin de l’état de guerre pour épargner au pays la
dévastation et la ruine.
Vers le soir la cavalerie britannique arriva et, en exécution de mes
ordres, le drapeau blanc fut arboré. Rida pacha, suivi d’Ibrahim bey
Fawzi, chef de la sûreté, et une délégation du Conseil, eurent une
entrevue avec le général Lowe. Puis, à la demande du général, Toulbah
pacha, Aly bey Youssef, commandant du régiment de la citadelle, et moi,
allâmes le voir. Il nous demanda si nous voulions nous constituer
prisonniers de l’armée britannique ; nous répondîmes par l’affirmative
sous condition d’être traités conformément aux lois de l’honneur
britannique. Nous remîmes nos sabres au général Lowe, agissant au nom du
général en chef Wolseley, en faisant remarquer que, pour éviter toute
effusion de sang inutile, nous cessions la résistance malgré la présence
de 35.000 soldats à Abbassieh et d’une force égale à Kafr-el-Dawar, à
Rosette, à Damiette.
Passé trois jours, on nous confia à la garde du colonel Tin jusqu’au 4
octobre, et aux autorités égyptiennes à partir du 5 octobre. Celles-ci
m’enfermèrent seul dans un cachot loin de mon ami Toulbah pacha. Le
geôlier autorisa mon domestique à m’apporter une couverture et un tapis,
mais rien de plus.
Je ne tardai pas ensuite à recevoir la visite du sous-officier chargé de
fouiller et de maltraiter les prisonniers ; il me prit tous mes papiers
personnels pour les remettre au Conseil d’enquête chargé d’instruire mon
procès.
Certaines personnes de la Cour, dont Osman bey Rifâat et Hussein effendi
Fawzi, pénétrèrent, à leur tour, dans ma chambre. L’une d’elles, un
eunuque turc, me fouilla à nouveau brutalement, m’enleva de force des
amulettes que je gardais sous la chemise pour protéger mes enfants
contre les maladies de crises de nerfs.
Une heure après, je vis arriver Bichara Takla[281], rédacteur d’_Al
Ahram_, qui, pensais-je, venait nous réconforter dans l’adversité, lui
qui, avant la guerre, jurait sur son honneur et sur sa religion qu’il
était des nôtres, lui qui passait jadis pour être un ardent ami de la
liberté, digne de respect et de confiance. Il venait, au contraire,
étaler son insolence et me dire d’un ton acerbe : « Eh bien ! qu’as-tu
fait, Arabi ? Regarde maintenant ce que tu es. » Je refusai de répondre
à cet homme à double face, sans dignité et sans honneur.
Une nouvelle poignée de courtisans turcs vint fouiller la chambre dans
tous les sens et dut s’en aller les mains vides. Bien mieux : Pendant la
nuit du 9 octobre, vers huit heures et demie, j’étais tout à fait
endormi, lorsque la porte s’ouvrit violemment. Une dizaine de personnes
arrivèrent tout à coup ; l’une d’elles, que je ne pouvais reconnaître
dans l’obscurité, me cria d’une voix rauque : « Arabi, me connais-tu ? »
Je crus un instant qu’il venait m’assassiner, mais, revenu à moi, je
répondis avec calme : « Non ! Que me veux-tu ? » — « Je suis Ibrahim
Agha », dit-il et il se répandit en invectives contre moi, me traitant
de chien, de cochon. C’était, en effet, le fameux Ibrahim Agha, le
toutouji (porteur de pipes de Son Altesse), qui s’était enfui en Syrie,
à la suite du vol des bijoux au palais du khédive, pour se soustraire à
l’enquête.
Me voilà maintenant traqué comme une bête fauve dans une geôle obscure,
sans lumière. Mon domestique, quand il m’apporte mes repas, n’est pas
autorisé à me voir. D’autre part, toutes les prisons, à l’heure qu’il
est, en province, au Caire, et à Alexandrie, regorgent de prisonniers de
tout rang : ulémas, députés, notables, commerçants, maires de communes.
Certes, comme le disait jadis un député, seule ma présence assurait
l’existence de la Chambre et la liberté du pays qu’on cherche à
asservir.
Par une ironie du sort, le khédive qui, le premier, provoqua l’arrivée
des flottes et nous exhorta à repousser l’invasion avec un zèle trop
grand, il est vrai, pour être sincère, se joignit à nos ennemis qui
continuèrent la guerre en son nom.
Partout les soldats britanniques — chose qu’il ne faut pas oublier —
furent considérés comme les soldats du khédive et l’armée égyptienne
passa pour rebelle. Le khédive faisait distribuer des manifestes où il
proclamait solennellement que les Anglais ne visaient point la conquête
de l’Egypte.
L’armée égyptienne rebelle ! Qu’on nous dise alors pourquoi les prisons
sont remplies de tant de citoyens, de députés et de notables de toutes
les classes ?! Et qu’on nous dise aussi, puisque l’armée et le reste de
la nation, fait évident, communiaient dans un même sentiment, une même
idée : la défense d’une cause juste, pourquoi cette puissance qui, la
première, jeta les fondements du droit et de la liberté, se met-elle à
l’encontre de la volonté d’une nation opprimée, en faveur d’un seul qui,
du point de vue de l’Islam, n’a plus le droit de régner sur elle !
Comment l’Angleterre put-elle tolérer cette situation, elle qui respecte
les coutumes et la religion de chaque pays ? L’Egypte n’était pas, en
fait, en état de guerre avec la Grande-Bretagne, mais en état de
légitime défense pour la sauvegarde de ses libertés, avec l’espoir,
toutefois, qu’aussitôt mise au courant de la situation réelle en Egypte
elle ferait justice aux Egyptiens et respecterait leurs droits.
*
* *
La vérité, je le répète maintenant, est que je ne suis pas rebelle.
J’avais répondu à l’appel de la nation égyptienne dressée comme un seul
homme pour délivrer le pays de l’esclavage, sans porter la moindre
atteinte aux lois de l’honneur. Je ne me proposais aucun but personnel,
comme d’aucuns veulent l’insinuer : J’étais chargé de la défense du pays
par Sa Majesté le Sultan qui avait eu la preuve de ma sincérité et de la
mauvaise foi du khédive. Deux lettres — que je possède encore — reçues
de Sa Majesté, par l’intermédiaire du Cheikh Mohammed Zafer et Aly pacha
Rateb, deux personnages de la Cour du Sultan, attestent la véracité de
mes dires[282].