Tout alla bien jusqu’au 11 juin 1882, quand se produisit subitement un

horrible incident entre la populace de la ville d’Alexandrie et les

Européens, Yacoub pacha Salmi, sous-secrétaire d’Etat à la Guerre, fut,

sur la demande même de la Cour, envoyé immédiatement à Alexandrie pour

faire une enquête ; il fut suivi de deux régiments d’infanterie, de deux

autres de cavalerie, et de l’artillerie pour garantir l’ordre dans la

ville. Les journaux européens louèrent la vigilance des troupes chargées

de veiller à la tranquillité générale, sous le commandement de Toulba

pacha Ismat, qui s’acquitta dignement de sa mission. Le khédive me

raconta plus tard que cette affaire eut pour origine une querelle entre

un Maltais et un ânier indigène et que la foule, rassemblée sur les

lieux, essuya des coups de feu tirés des fenêtres des maisons

avoisinantes.

J’avais recommandé à Yacoub pacha d’employer toute son énergie et de ne

rien négliger pour découvrir l’auteur responsable du massacre et

défendre l’honneur du gouvernement et de l’armée par une juste

appréciation des faits.

Entre temps, à la veille de la formation du ministère, on procédait,

comme tous les ans, à la réparation et à la mise en état des forts.

Toutefois, le khédive avait donné ordre d’abandonner tous travaux,

déclarant que le secrétaire de l’ambassade anglaise à Constantinople

avait informé le Sultan qu’il considérait la construction de forts à

Alexandrie, comme une menace dirigée contre la flotte anglaise. Si nous

ne cessions immédiatement tout travail, la flotte bombarderait la ville

et la réduirait en cendres. Nous nous exécutâmes ; du reste, pour sa

propre édification, le khédive délégua deux employés attachés à la Cour,

Hussein El-Turk et Hussein Fawzi, afin de s’assurer de l’exécution des

ordres donnés, et il en avisa aussitôt la Porte. Cependant, nous

manifestions notre étonnement que la réparation des forts fût regardée

comme une menace, et non l’arrivée des flottes de guerre dans nos

ports ! Mais, il est vrai, la raison du plus fort est toujours la

meilleure.

Le 4 juillet, après l’entrée en fonctions du ministère, ma décoration et

un firman de Sa Majesté le Sultan arrivèrent de Constantinople et, de sa

propre main, le khédive me les présenta en exprimant sa satisfaction en

considération de mon dévouement. Je remerciai Son Altesse et

télégraphiai à Constantinople, remerciant le Sultan de sa haute

sollicitude. Le Sultan m’honora aussitôt de sa réponse, exprimant la

satisfaction de Sa Majesté de ma bonne conduite et de ma loyauté. Un

certain nombre de décorations destinées aux officiers de l’armée furent

distribuées par le khédive parmi les fonctionnaires de la Cour et il

garda le reste. C’est, sans doute, à cause de leur qualité d’Egyptiens,

qu’ils furent, malgré tant de services rendus, injustement traités.

Dervisch pacha me conseilla de me rendre à Constantinople pour y vivre,

avec quelques-uns de mes amis, près de Sa Majesté le Sultan. Je déclinai

cette offre, en alléguant les raisons précédemment exposées au Consul

général français, entre autres, l’attachement du peuple qui se pressait

autour de moi dans les rues d’Alexandrie. Il avait fait part de cette

suggestion au président du Conseil, Ragheb pacha, qui la désapprouva

comme contraire à l’intérêt public.

Il ressort avec évidence de ce qui précède que j’étais profondément aimé

du peuple, que je mettais au-dessus de tout l’honneur et l’honnêteté,

que je ne me proposais aucun but personnel, quoi qu’en pussent dire mes

détracteurs, et que mon seul et unique but était l’émancipation de mon

pays, la prospérité de son peuple sous un gouvernement juste et libéral

donnant à chacun ses droits et traitant tous les habitants, nationaux ou

étrangers, sur le même pied d’égalité, sans distinction de religion ou

de croyance. Du reste, ne sommes-nous pas tous membres de la commune

humanité ?

Enfin, je tiens à dire, avant de terminer cette première partie, que le

khédive avait envoyé à Constantinople, au mois de novembre 1881, Sabet

pacha, le Circassien bien connu, pour l’y représenter. Ce personnage

travaillait à changer les sentiments des dirigeants de la Turquie envers

l’armée égyptienne en faisant courir le bruit que les soldats égyptiens

étaient des rebelles, qu’ils cherchaient à reconstituer l’empire arabe

et que j’étais de connivence avec les Anglais à ce sujet. Ces bruits

alarmants m’avaient inquiété avec raison, d’autant que je ne

connaissais, à Constantinople, personne qui pût se charger de défendre

ma cause et de démentir ces fausses allégations. Heureusement, Sayed

Ahmed Assâad, qui représentait le Sultan à Médina, arriva en Egypte sur

ces entrefaites. Je le priai de porter de ma part à Sa Majesté le Sultan

une requête destinée à faire justice des accusations portées contre

l’armée et contre ma personne. Je reçus de Sa Majesté une réponse

bienveillante, où Elle me reccommandait de persister dans mon attitude

loyale pour mériter toujours sa haute satisfaction.

Tels sont les faits dont traite la première partie en ce qui concerne

les événements importants qui eurent lieu entre le 1er février 1881 et

le 9 juillet 1882, avant la déclaration de guerre.

[Note 253 : Ce sont des étrangers, de parents nés en Egypte, devenus

Egyptiens par la suite. En d’autres termes ce sont des Egyptiens

d’origine étrangère, turque ou circassienne.]

[Note 254 : On sait que le pèlerinage de la Mecque est une des cinq

règles de l’Islam. Arabi doit faire allusion ici à un banquet offert par

un pèlerin à l’occasion de son retour de la Mecque.]

[Note 255 : Kasr-el-Nil (château bâti sur le Nil) était le siège du

ministère de la Guerre. Il est transformé aujourd’hui en caserne par

l’armée d’occupation.]

[Note 256 : Arabi commandait le troisième régiment d’Abbassieh. Quant à

ses associés, Ali Roubi commandait la cavalerie, Abd-el-Aaal Hilmi le

régiment de Toura, Aly Fahmy le premier régiment de la garde.]

[Note 257 : Il y avait un grand nombre de Circassiennes au service du

khédive, soit au harem soit à la daïra. On avait l’habitude d’en marier

quelques-unes avec des Egyptiens dont on voulait s’assurer la fidélité.

Arabi et Aly Fahmy, le colonel du régiment de la garde — tous deux

d’origine fellahe — furent mariés dans les mêmes conditions. C’est grâce

à la confiance qu’inspirait Aly Fahmy à la cour qu’Arabi et ses amis

purent déjouer souvent le calcul de leurs adversaires.]

[Note 258 : Voir notre thèse principale : _La Genèse de l’Esprit

national égyptien_.]

[Note 259 : Mahmoud Sami (El-Baroudy), grand poète et homme d’Etat,

compte parmi les premiers partisans de l’idée constitutionnelle en

Egypte. Il entra en rapports avec Arabi, après la démonstration de

février, par l’intermédiaire de leur ami commun, Aly Rouby, et devint

par la suite son plus grand conseiller et ami. « Peu après l’affaire de

Kasr-el-Nil, déclarait Arabi à M. Blunt en janvier 1904, le khédive

encouragea Aly Fahmy à lier partie avec nous. Puis, voyant notre

position agrandie aux yeux des masses, il conçut le projet de se servir

de nous contre Riaz ; il nous envoya Aly Fahmy avec ce message : « Vous

êtes trois soldats. Avec moi vous ferez quatre. » Ce fut, à peu près, un

mois après l’affaire ; et nous sûmes également par Mahmoud Sami,

ministre de la Guerre, qu’il nous était favorable. Et Mahmoud Sami, de

nous dire : « Si jamais vous me voyez me retirer du pouvoir, sachez que

les sentiments du khédive sont changés envers vous et qu’il y a péril en

la demeure. » C’est pourquoi lorsque, au cours de l’été (1881) les

espions de Riaz pacha, ministre de l’Intérieur, commencèrent à troubler

notre repos, nous avions, malgré la surveillance de la police, confiance

en Mahmoud Sami.

« Le khédive nous tourna le dos et résolut avec Riaz pacha de séparer

l’armée et de la désunir. Les régiments devaient être envoyés dans les

endroits fort éloignés pour que nous ne soyons plus à même de nous

communiquer. Mahmoud Sami fut invité à mettre à exécution leur plan

contre nous, le khédive étant alors à Alexandrie avec ses ministres.

Mahmoud Sami refusa ; sur quoi Riaz pacha lui écrivit : « Le khédive a

accepté votre démission. »

« Avertis ainsi du danger, nous nous mîmes aussitôt sur nos gardes. »]

[Note 260 : « Quant à la démonstration du 9 septembre, disait Mohamed

Abduh à M. Blunt, le 18 mars 1903, les sept mois entre l’affaire du

Kasr-el-Nil et cette démonstration, furent marqués par une grande

activité politique qui régna dans toutes les classes. L’action d’Arabi

lui attira beaucoup de popularité et le mit en rapports avec les

éléments civils du parti national comme Sultan pacha, Suleiman Abaza

pacha, Hassan Shereï pacha et moi. C’est nous qui mîmes à l’ordre du

jour l’idée de renouveler la demande d’une constitution. Le point de vue

dont Arabi, en ce temps-là, envisageait la question, était la sécurité

nécessaire pour lui et ses amis militaires contre les représailles

éventuelles du khédive ou de ses ministres. Il me le répéta souvent

pendant l’été. Nous organisâmes, par conséquent, des pétitions pour

l’octroi d’une constitution et menâmes, à cet effet, une campagne dans

la presse. C’est d’accord avec Sultan pacha que la démonstration

d’Abdine avait été préparée. Et c’est seulement après l’ultimatum (la

seconde note commune) qu’il y eut brouille entre ce dernier et Arabi

pacha. »]

[Note 261 : Cette hésitation de Chérif ne laisse pas d’être étonnante,

étant donné qu’il s’était associé au plan d’action d’Arabi et ses amis.

Etait-il déjà gagné, plus ou moins, aux vues du khédive et du contrôle.

C’est possible. En tout cas, d’ores et déjà il évite soigneusement de se

compromettre et renonce pratiquement à ses idées avancées de 1879.]

[Note 262 : La _Moukabalah_ (compensation) instituée par Ismaïl en 1871

promettait une remise entière et perpétuelle de la moitié des impôts à

ceux qui payeraient la valeur de six années d’impôts à l’Etat. Le

prétexte invoqué alors par le souverain et son ministre des Finances fut

l’extinction des dettes étrangères qui pesaient sur la situation du

pays. Ce sont surtout les notables de l’aristocratie terrienne qui

souscrivirent à l’appel d’Ismaïl. Ce sont eux qui, avertis du danger que

couraient leurs intérêts du fait de l’abolition de la _Moukabalah_

projetée par Sir Rivers Wilson en 1879, furent les premiers à manifester

leur mécontentement et à protester contre l’ingérence étrangère.

Malheureusement la loi de liquidation de 1880 ne tint pas compte de

leurs doléances et décida l’abolition de la _Moukabalah_. Un

nationaliste, Hassan Mouça El-Akkad ayant critiqué cette mesure

financière comme portant atteinte aux intérêts des créanciers indigènes,

fut arrêté par le gouvernement de Riaz et exilé au Soudan jusqu’à

l’avènement des nationalistes au pouvoir. C’est donc la loi de la

_Moukabalah_ qui influa également sur l’attitude des notables qui se

groupèrent autour d’Arabi après l’affaire de février et l’encouragèrent

à renverser le ministre Riaz en septembre et réclamer l’octroi d’une

constitution.]

[Note 263 : On trouvera tous les détails de ce désaccord, ses origines

et ses conséquences dans notre thèse principale : _La Genèse de l’Esprit

national égyptien_ (ch. V, _La Révolution_).]

[Note 264 : Ce fut un ministère national, proprement dit, partageant

sans réserve les idées de la Chambre égyptienne. Mahmoud Sami et Arabi

étaient naturellement les deux grandes figures. Il semble toutefois que

les nationalistes aient dû composer avec des ministres modérés plus ou

moins gagnés à leurs vues, résultat inéluctable de cette pauvreté

d’hommes capables qui se faisait sentir dans un pays jeune comme

l’Egypte : Tel, le ministre de l’Extérieur, Moustapha pacha Fahmi, le

seul qui connaissait une langue européenne et qui pouvait par conséquent

expliquer ou soutenir le point de vue égyptien auprès des Consuls

généraux et des représentants des puissances. Mais ce fut en somme un

personnage médiocre qui, dans des situations fort délicates, prit

secrètement le parti du khédive et de l’étranger et trahit la confiance

de ses collègues. Tous les autres, à part Hassan pacha El-Shereï et

Mahmoud pacha Fahmy, étaient des amis peu sûrs, ayant certaines attaches

avec la Cour. Hassan pacha El-Shereï était le vice-président de la

Chambre des députés, et sa nomination comme ministre, poste

qu’ambitionnait le président, Sultan pacha, ne manqua pas d’exciter la

jalousie de ce dernier et déterminer, dans une certaine mesure, son

alliance avec la Cour et le parti de l’étranger. Quant à Mahmoud pacha

Fahmy, ce fut un ingénieur réputé capable depuis le temps d’Ismaïl. Il

fortifia les lignes de défense pendant la guerre anglo-égyptienne et

tomba prisonnier lors de l’attaque des Anglais du côté du Canal. Ce fut

aussi un des exilés de Ceylan où il rédigea une histoire mondiale

intitulée, El-Bahr El-Zakher, comprenant entre autres la relation des

événements de 1881-82.]

[Note 265 : Voir dans Broadley, _How we defended Arabi and his friends_,

le portrait des compagnons d’Arabi.]

[Note 266 : Il s’agit d’Osman Rifky pacha auquel le titre de pacha ou

Férik-Général avait été directement conféré par le Sultan.]

[Note 267 : D’après Broadley, Aïcha hanem fut bannie sous prétexte

d’ingérence par des moyens surnaturels dans les affaires de la famille

khédiviale.]

[Note 268 : Ahmed Assâad, représentant du Sultan à Médina en Arabie,

avait été envoyé souvent en mission secrète en Egypte au cours de

l’année 1882. Quant à Mohamed Zafer, il était le conseiller confidentiel

du Sultan.]

[Note 269 : Ce fut le 27 mai 1882.]

[Note 270 : Ici se révèle le faible d’Arabi, cette confiance dans les

hommes, cette naïveté exagérée qui révoltait parfois ses meilleurs

amis.]

[Note 271 : Dervisch faisait double jeu en Egypte. Il courtisait en même

temps le parti du palais et le parti national et s’insinuait dans

l’amitié de chacun en attendant la partie finale qui ne tarda pas à se

dénouer.]

[Note 272 : Pendant l’interregnum les consuls généraux cherchaient à

former un ministère présidé par leur homme de confiance, Chérif pacha ;

mais celui-ci ne voulant pas se compromettre, déclina leur offre. Le 17

juin, Ragheb pacha, ancien ministre des Finances sous Saïd et Ismaïl

forma un ministère d’une couleur plutôt nationale. Ce ministère dura

jusqu’au 27 août — moment où la situation fut nettement en faveur de

Tewfick et des Anglais en guerre contre l’Egypte ; il céda ensuite la

place à un ministère Chérif-Riaz qui rentra « dans les fourgons de

l’étranger », et devint le ministère de la Restauration.

Pour ce qui est de la composition du ministère Ragheb on ne peut que

reconnaître la présence de certains hommes de valeur. Soleiman Abaza

pacha était un vieux patriote éprouvé. Il ressort de lettres inédites —

que nous possédons — adressées de Paris en 1883 par le célèbre Gemmel-

Eddin El-Afghani au premier champion du mouvement constitutionnel en

Egypte, Abd-el-Salam El-Moelhy, que le père du nationalisme égyptien

mettait sa confiance en El-Moelhy bey et Abaza pacha et les exhortait

tous deux à ranimer le feu éteint momentanément par la victoire ennemie.

Mahmoud pacha El-Falaky est un ancien élève de l’école polytechnique,

fondée par Mohamed Aly et dirigée, à partir de 1835, par un savant

ingénieur des mines de France, Charles Lambert. Il était l’un des

premiers Egyptiens qui s’illustrèrent dans les sciences et dont la vie

fut un exemple de dévouement et de labeur infatigable. (Pour plus de

détails voir la notice nécrologique consacrée à Mahmoud pacha par Ismaïl

bey Moustapha et le colonel Moukhtar bey, Société khédiviale de

géographie, séance du 8 janvier 1886. Le Caire).]

SECONDE PARTIE

LA GUERRE

La fameuse nation amie de l’humanité, la nation qui émancipe l’esclave

et défend la cause des opprimés, la nation qui respecte le droit et la

loi, déclare la guerre, à cette Egypte qui a tant souffert de

l’esclavage et de la tyrannie, dont le sang innocent, maintes fois

versé, crie encore contre l’injustice de ses maîtres cruels et

inhumains, dont le souverain ne respecte ni la loi, ni la légalité et

qui, enfin, croyait trouver son salut et vivre sa vie grâce à l’aide de

la nation britannique.

Mais hélas ! au moment où le pays allait sortir du gouffre, l’Anglais

qui montait la garde survient, l’y jette de nouveau. Que d’espérances

écroulées ! Où est cet amour de l’humanité dont les Anglais sont si

fiers ?

Lorsque le khédive déclara que sa vie et celle des Européens étaient en

danger, l’exode des Européens commença et des navires de guerre

appartenant à toutes les puissances provoquèrent par leur présence un

malaise général.

L’amiral Seymour, ayant prétendu que les réparations des forts

constituaient une menace contre la flotte anglaise — comme s’il n’y

avait pas d’autres flottes — force nous fut de les arrêter. Mais ce

n’est pas tout ; l’amiral informa le commandant des troupes d’Alexandrie

qu’on était en train de fermer l’entrée du port et de l’obstruer par des

pierres et qu’il serait forcé d’agir en conséquence. Le khédive répondit

à l’amiral que cette assertion ne reposait sur aucun fondement et lui

accorda, en même temps, par l’intermédiaire du sous-secrétaire d’Etat à

la marine, l’autorisation d’arrêter toute personne trouvée en train de

jeter des pierres à l’entrée du port.

Le 10 juillet, le commandant reçut de l’amiral une lettre disant qu’on

plaçait des canons dans les forts de Saleh, Mex, et Kayed bey ; il

demanda donc le désarmement de tous les forts d’Alexandrie depuis El-

Agemi jusqu’au Kayed bey. On sait pourtant que les forts en question

étaient garnis de vieux canons datant de l’époque de Mohamed Aly, au

point que leurs pièces en bois étaient vermoulues. Seul le fort Kayed

bey avait été armé à une époque relativement récente, sous le règne

d’Ismaïl. En cas de refus de notre part l’amiral menaçait de bombarder

les forts, le matin du 11 juillet, et de les démolir. Le Conseil des

ministres en délibéra, sur-le-champ, en présence du khédive, des deux

envoyés de la Porte, Dervisch pacha[273] et Kadry bey, et de nombreuses

notabilités égyptiennes.

On décida l’envoi des ministres des finances et de l’intérieur, du sous-

secrétaire d’Etat à la marine, et de Tekran bey, fonctionnaire de la

Cour, pour informer l’amiral anglais que les forts et leurs armements

n’avaient subi aucun changement et qu’il pouvait, si bon lui semblait,

déléguer une personne de confiance pour vérifier les choses sur place.

Bien plus : nous étions disposés, dans notre sincère désir de donner

satisfaction à l’amiral, à retirer trois canons des forts. Mais l’amiral

exigea que tous les forts fussent dégarnis de leurs canons et consentit,

tout au plus, à permettre aux troupes égyptiennes de se charger de cette

besogne à la place des troupes anglaises ! Le Conseil des ministres se

réunit de nouveau et décida que le retrait nullement justifié des canons

placés dans les forts depuis cinquante ans était un grand déshonneur et

que, bien que ne voulant entrer en guerre avec aucune puissance, surtout

l’Angleterre, nous devions, pour notre honneur et pour notre légitime

défense, répondre au bombardement des forts, non, toutefois, avant

d’avoir reçu cinq ou six coups des navires ennemis. Lors des

délibérations du Conseil, le khédive montrait un zèle exagéré et

répétait souvent qu’en cas de guerre, il prendrait le fusil et

marcherait à la tête des combattants[274]. Sur quoi, le Conseil se

sépara et ses décisions furent communiquées à la Porte par le khédive et

par Dervisch pacha.

A l’heure fixée (le 11 juillet), les navires commencèrent le

bombardement et la lutte s’engagea sans répit pendant dix heures et

demie jusqu’à la destruction complète des vieux forts, du palais de Ras-

Ettin, et de nombreuses maisons de la ville, particulièrement du côté de

la gare d’Alexandrie, à côté du fort de Damas où je me trouvais avec les

ministres. C’est cette partie de la ville qui a le plus souffert des

projectiles.

Au plus fort de la mêlée, le khédive et Dervisch pacha nous

encourageaient à la résistance en vantant le courage et la bravoure des

soldats, malgré le mauvais état des forts, en face de l’armement moderne

des vaisseaux britanniques. Nous manifestions, toutefois, notre

étonnement de la présence du khédive dans son palais de Ramleh, qui est

situé au bord de la mer, et son insouciance du danger comme si le pays

n’était pas en guerre. Mais à quoi bon s’étonner ? Dieu l’a voulu.

Dès la cessation du bombardement, nous allâmes, les ministres et moi,

trouver le khédive à Ramleh ; nous lui exposâmes la situation pendant

cette journée et il loua la bravoure des soldats. Je déclarai alors que

si le but de l’amiral était la destruction des forts, ils étaient

détruits ; mais que ferions-nous, s’il avait d’autres visées ? Le

Conseil des ministres réuni, sous la présidence du khédive et en

présence de l’envoyé du Sultan, pour pourvoir aux mesures nécessaires en

cas de continuation de la lutte, décida qu’à la reprise du bombardement,

les forts hisseraient le drapeau blanc afin de faire des ouvertures de

paix, et que Toulbah pacha Ismat serait envoyé, le lendemain matin, pour

dire à l’amiral que le gouvernement égyptien n’avait rien contre la

Grande-Bretagne, que l’état de guerre n’était nullement justifié, ayant

toujours tenu à honneur de sauvegarder les droits du gouvernement

anglais et ceux de ses nationaux, et qu’enfin, l’Egypte désirait et

n’avait cherché, à aucun moment, cette guerre. Le Conseil se sépara

pendant la nuit et des instructions, dans ce sens, furent aussitôt

données à tous les forts.

Dans la matinée du 12 juillet, vers 9 heures et demie, les navires

continuèrent le bombardement de la ville malgré le drapeau blanc arboré

et ne s’arrêtèrent qu’au vingt-cinquième ou trentième coup. Toulbah

pacha se rencontra avec un envoyé de l’amiral et lui communiqua la

décision du khédive et de ses ministres. La réponse de l’amiral ne se

fit pas attendre : il demandait la reddition des trois forts d’El-Agemi,

Mex, El-Arab pour y caserner les troupes britanniques et exigea une

réponse favorable du khédive avant trois heures de l’après-midi ; sinon

il comptait les réduire au silence et en prendre possession de force.

Le délai devait expirer dans une heure et demie. Toubah pacha se rendit

en toute hâte à Ramleh, où je l’avais devancé avec le président du

Conseil, et soumit au khédive la demande de l’amiral. Le Conseil des

ministres, en présence du khédive, de Dervisch pacha et d’Ismaïl pacha

Hakky, décida, à l’unanimité, d’en référer à Constantinople, le khédive

n’ayant pas le droit d’aliéner une portion du territoire en faveur d’une

puissance étrangère, et de communiquer cette décision à l’amiral par

l’intermédiaire de Toulbah pacha. Mais celui-ci n’ayant pu arriver à

temps, trouva au ministère de la marine un mot de l’envoyé de l’amiral

annonçant l’expiration du délai et la reprise immédiate du bombardement.

D’autre part, le khédive me donna l’ordre d’envoyer des forces

suffisantes pour défendre le fort d’El-Agemi et empêcher toute descente

des troupes britanniques. J’expliquai au khédive la difficulté de

l’entreprise en raison de la rupture des communications entre le fort et

la ville et l’absence d’abri sur ce terrain entièrement découvert et

exposé à l’action de la flotte. Et le khédive, indigné, de s’écrier :

« Pourquoi êtes-vous donc soldats, si vous êtes incapables de défendre

votre territoire contre les soldats ennemis ? »

Après la séparation du Conseil, j’accompagnai son président, Ragheb

pacha, jusqu’à sa maison au bord du canal Mahmoudieh en échangeant avec

lui des réflexions au sujet de l’attitude du khédive et de sa crainte

que le fort d’El-Agemi ne tombât entre les mains des Anglais. Toutefois,

ce fut un sujet d’étonnement pour nous de voir le palais de Ramleh

entouré de bandes armées d’Arabes, et cela à l’insu du ministère de la

guerre. Nous étions d’autant plus intrigués de leur présence qu’il nous

souvenait que le chef de la tribu « Aoulad Aly », avait été chargé par

le khédive, par l’intermédiaire du gouverneur de Béhéra Ibrahim bey

Tewfich, d’envoyer une dépêche en Europe, disant qu’il était hostile à

l’armée égyptienne et qu’il saurait la mettre à la raison, si le khédive

le voulait. Mais cet incident s’était produit à une époque antérieure à

la constitution du ministère Ragheb.

Une heure après, le khédive nous manda chez lui et nous demanda les

motifs de la présence inopinée de quatre escouades d’infanterie à

Ramleh. Je répondis que je les ignorais, mais que, probablement, les

soldats étaient venus renforcer la garde du palais[275]. Sur quoi, le

khédive répliqua qu’il n’en avait point besoin et que mieux valait pour

eux, utiliser leurs services dans les rangs de l’armée.

La genèse de l'esprit national égyptien (1863-1882) · 第 24 / 26 段