horrible incident entre la populace de la ville d’Alexandrie et les
Européens, Yacoub pacha Salmi, sous-secrétaire d’Etat à la Guerre, fut,
sur la demande même de la Cour, envoyé immédiatement à Alexandrie pour
faire une enquête ; il fut suivi de deux régiments d’infanterie, de deux
autres de cavalerie, et de l’artillerie pour garantir l’ordre dans la
ville. Les journaux européens louèrent la vigilance des troupes chargées
de veiller à la tranquillité générale, sous le commandement de Toulba
pacha Ismat, qui s’acquitta dignement de sa mission. Le khédive me
raconta plus tard que cette affaire eut pour origine une querelle entre
un Maltais et un ânier indigène et que la foule, rassemblée sur les
lieux, essuya des coups de feu tirés des fenêtres des maisons
avoisinantes.
J’avais recommandé à Yacoub pacha d’employer toute son énergie et de ne
rien négliger pour découvrir l’auteur responsable du massacre et
défendre l’honneur du gouvernement et de l’armée par une juste
appréciation des faits.
Entre temps, à la veille de la formation du ministère, on procédait,
comme tous les ans, à la réparation et à la mise en état des forts.
Toutefois, le khédive avait donné ordre d’abandonner tous travaux,
déclarant que le secrétaire de l’ambassade anglaise à Constantinople
avait informé le Sultan qu’il considérait la construction de forts à
Alexandrie, comme une menace dirigée contre la flotte anglaise. Si nous
ne cessions immédiatement tout travail, la flotte bombarderait la ville
et la réduirait en cendres. Nous nous exécutâmes ; du reste, pour sa
propre édification, le khédive délégua deux employés attachés à la Cour,
Hussein El-Turk et Hussein Fawzi, afin de s’assurer de l’exécution des
ordres donnés, et il en avisa aussitôt la Porte. Cependant, nous
manifestions notre étonnement que la réparation des forts fût regardée
comme une menace, et non l’arrivée des flottes de guerre dans nos
ports ! Mais, il est vrai, la raison du plus fort est toujours la
meilleure.
Le 4 juillet, après l’entrée en fonctions du ministère, ma décoration et
un firman de Sa Majesté le Sultan arrivèrent de Constantinople et, de sa
propre main, le khédive me les présenta en exprimant sa satisfaction en
considération de mon dévouement. Je remerciai Son Altesse et
télégraphiai à Constantinople, remerciant le Sultan de sa haute
sollicitude. Le Sultan m’honora aussitôt de sa réponse, exprimant la
satisfaction de Sa Majesté de ma bonne conduite et de ma loyauté. Un
certain nombre de décorations destinées aux officiers de l’armée furent
distribuées par le khédive parmi les fonctionnaires de la Cour et il
garda le reste. C’est, sans doute, à cause de leur qualité d’Egyptiens,
qu’ils furent, malgré tant de services rendus, injustement traités.
Dervisch pacha me conseilla de me rendre à Constantinople pour y vivre,
avec quelques-uns de mes amis, près de Sa Majesté le Sultan. Je déclinai
cette offre, en alléguant les raisons précédemment exposées au Consul
général français, entre autres, l’attachement du peuple qui se pressait
autour de moi dans les rues d’Alexandrie. Il avait fait part de cette
suggestion au président du Conseil, Ragheb pacha, qui la désapprouva
comme contraire à l’intérêt public.
Il ressort avec évidence de ce qui précède que j’étais profondément aimé
du peuple, que je mettais au-dessus de tout l’honneur et l’honnêteté,
que je ne me proposais aucun but personnel, quoi qu’en pussent dire mes
détracteurs, et que mon seul et unique but était l’émancipation de mon
pays, la prospérité de son peuple sous un gouvernement juste et libéral
donnant à chacun ses droits et traitant tous les habitants, nationaux ou
étrangers, sur le même pied d’égalité, sans distinction de religion ou
de croyance. Du reste, ne sommes-nous pas tous membres de la commune
humanité ?
Enfin, je tiens à dire, avant de terminer cette première partie, que le
khédive avait envoyé à Constantinople, au mois de novembre 1881, Sabet
pacha, le Circassien bien connu, pour l’y représenter. Ce personnage
travaillait à changer les sentiments des dirigeants de la Turquie envers
l’armée égyptienne en faisant courir le bruit que les soldats égyptiens
étaient des rebelles, qu’ils cherchaient à reconstituer l’empire arabe
et que j’étais de connivence avec les Anglais à ce sujet. Ces bruits
alarmants m’avaient inquiété avec raison, d’autant que je ne
connaissais, à Constantinople, personne qui pût se charger de défendre
ma cause et de démentir ces fausses allégations. Heureusement, Sayed
Ahmed Assâad, qui représentait le Sultan à Médina, arriva en Egypte sur
ces entrefaites. Je le priai de porter de ma part à Sa Majesté le Sultan
une requête destinée à faire justice des accusations portées contre
l’armée et contre ma personne. Je reçus de Sa Majesté une réponse
bienveillante, où Elle me reccommandait de persister dans mon attitude
loyale pour mériter toujours sa haute satisfaction.
Tels sont les faits dont traite la première partie en ce qui concerne
les événements importants qui eurent lieu entre le 1er février 1881 et
le 9 juillet 1882, avant la déclaration de guerre.
[Note 253 : Ce sont des étrangers, de parents nés en Egypte, devenus
Egyptiens par la suite. En d’autres termes ce sont des Egyptiens
d’origine étrangère, turque ou circassienne.]
[Note 254 : On sait que le pèlerinage de la Mecque est une des cinq
règles de l’Islam. Arabi doit faire allusion ici à un banquet offert par
un pèlerin à l’occasion de son retour de la Mecque.]
[Note 255 : Kasr-el-Nil (château bâti sur le Nil) était le siège du
ministère de la Guerre. Il est transformé aujourd’hui en caserne par
l’armée d’occupation.]
[Note 256 : Arabi commandait le troisième régiment d’Abbassieh. Quant à
ses associés, Ali Roubi commandait la cavalerie, Abd-el-Aaal Hilmi le
régiment de Toura, Aly Fahmy le premier régiment de la garde.]
[Note 257 : Il y avait un grand nombre de Circassiennes au service du
khédive, soit au harem soit à la daïra. On avait l’habitude d’en marier
quelques-unes avec des Egyptiens dont on voulait s’assurer la fidélité.
Arabi et Aly Fahmy, le colonel du régiment de la garde — tous deux
d’origine fellahe — furent mariés dans les mêmes conditions. C’est grâce
à la confiance qu’inspirait Aly Fahmy à la cour qu’Arabi et ses amis
purent déjouer souvent le calcul de leurs adversaires.]
[Note 258 : Voir notre thèse principale : _La Genèse de l’Esprit
national égyptien_.]
[Note 259 : Mahmoud Sami (El-Baroudy), grand poète et homme d’Etat,
compte parmi les premiers partisans de l’idée constitutionnelle en
Egypte. Il entra en rapports avec Arabi, après la démonstration de
février, par l’intermédiaire de leur ami commun, Aly Rouby, et devint
par la suite son plus grand conseiller et ami. « Peu après l’affaire de
Kasr-el-Nil, déclarait Arabi à M. Blunt en janvier 1904, le khédive
encouragea Aly Fahmy à lier partie avec nous. Puis, voyant notre
position agrandie aux yeux des masses, il conçut le projet de se servir
de nous contre Riaz ; il nous envoya Aly Fahmy avec ce message : « Vous
êtes trois soldats. Avec moi vous ferez quatre. » Ce fut, à peu près, un
mois après l’affaire ; et nous sûmes également par Mahmoud Sami,
ministre de la Guerre, qu’il nous était favorable. Et Mahmoud Sami, de
nous dire : « Si jamais vous me voyez me retirer du pouvoir, sachez que
les sentiments du khédive sont changés envers vous et qu’il y a péril en
la demeure. » C’est pourquoi lorsque, au cours de l’été (1881) les
espions de Riaz pacha, ministre de l’Intérieur, commencèrent à troubler
notre repos, nous avions, malgré la surveillance de la police, confiance
en Mahmoud Sami.
« Le khédive nous tourna le dos et résolut avec Riaz pacha de séparer
l’armée et de la désunir. Les régiments devaient être envoyés dans les
endroits fort éloignés pour que nous ne soyons plus à même de nous
communiquer. Mahmoud Sami fut invité à mettre à exécution leur plan
contre nous, le khédive étant alors à Alexandrie avec ses ministres.
Mahmoud Sami refusa ; sur quoi Riaz pacha lui écrivit : « Le khédive a
accepté votre démission. »
« Avertis ainsi du danger, nous nous mîmes aussitôt sur nos gardes. »]
[Note 260 : « Quant à la démonstration du 9 septembre, disait Mohamed
Abduh à M. Blunt, le 18 mars 1903, les sept mois entre l’affaire du
Kasr-el-Nil et cette démonstration, furent marqués par une grande
activité politique qui régna dans toutes les classes. L’action d’Arabi
lui attira beaucoup de popularité et le mit en rapports avec les
éléments civils du parti national comme Sultan pacha, Suleiman Abaza
pacha, Hassan Shereï pacha et moi. C’est nous qui mîmes à l’ordre du
jour l’idée de renouveler la demande d’une constitution. Le point de vue
dont Arabi, en ce temps-là, envisageait la question, était la sécurité
nécessaire pour lui et ses amis militaires contre les représailles
éventuelles du khédive ou de ses ministres. Il me le répéta souvent
pendant l’été. Nous organisâmes, par conséquent, des pétitions pour
l’octroi d’une constitution et menâmes, à cet effet, une campagne dans
la presse. C’est d’accord avec Sultan pacha que la démonstration
d’Abdine avait été préparée. Et c’est seulement après l’ultimatum (la
seconde note commune) qu’il y eut brouille entre ce dernier et Arabi
pacha. »]
[Note 261 : Cette hésitation de Chérif ne laisse pas d’être étonnante,
étant donné qu’il s’était associé au plan d’action d’Arabi et ses amis.
Etait-il déjà gagné, plus ou moins, aux vues du khédive et du contrôle.
C’est possible. En tout cas, d’ores et déjà il évite soigneusement de se
compromettre et renonce pratiquement à ses idées avancées de 1879.]
[Note 262 : La _Moukabalah_ (compensation) instituée par Ismaïl en 1871
promettait une remise entière et perpétuelle de la moitié des impôts à
ceux qui payeraient la valeur de six années d’impôts à l’Etat. Le
prétexte invoqué alors par le souverain et son ministre des Finances fut
l’extinction des dettes étrangères qui pesaient sur la situation du
pays. Ce sont surtout les notables de l’aristocratie terrienne qui
souscrivirent à l’appel d’Ismaïl. Ce sont eux qui, avertis du danger que
couraient leurs intérêts du fait de l’abolition de la _Moukabalah_
projetée par Sir Rivers Wilson en 1879, furent les premiers à manifester
leur mécontentement et à protester contre l’ingérence étrangère.
Malheureusement la loi de liquidation de 1880 ne tint pas compte de
leurs doléances et décida l’abolition de la _Moukabalah_. Un
nationaliste, Hassan Mouça El-Akkad ayant critiqué cette mesure
financière comme portant atteinte aux intérêts des créanciers indigènes,
fut arrêté par le gouvernement de Riaz et exilé au Soudan jusqu’à
l’avènement des nationalistes au pouvoir. C’est donc la loi de la
_Moukabalah_ qui influa également sur l’attitude des notables qui se
groupèrent autour d’Arabi après l’affaire de février et l’encouragèrent
à renverser le ministre Riaz en septembre et réclamer l’octroi d’une
constitution.]
[Note 263 : On trouvera tous les détails de ce désaccord, ses origines
et ses conséquences dans notre thèse principale : _La Genèse de l’Esprit
national égyptien_ (ch. V, _La Révolution_).]
[Note 264 : Ce fut un ministère national, proprement dit, partageant
sans réserve les idées de la Chambre égyptienne. Mahmoud Sami et Arabi
étaient naturellement les deux grandes figures. Il semble toutefois que
les nationalistes aient dû composer avec des ministres modérés plus ou
moins gagnés à leurs vues, résultat inéluctable de cette pauvreté
d’hommes capables qui se faisait sentir dans un pays jeune comme
l’Egypte : Tel, le ministre de l’Extérieur, Moustapha pacha Fahmi, le
seul qui connaissait une langue européenne et qui pouvait par conséquent
expliquer ou soutenir le point de vue égyptien auprès des Consuls
généraux et des représentants des puissances. Mais ce fut en somme un
personnage médiocre qui, dans des situations fort délicates, prit
secrètement le parti du khédive et de l’étranger et trahit la confiance
de ses collègues. Tous les autres, à part Hassan pacha El-Shereï et
Mahmoud pacha Fahmy, étaient des amis peu sûrs, ayant certaines attaches
avec la Cour. Hassan pacha El-Shereï était le vice-président de la
Chambre des députés, et sa nomination comme ministre, poste
qu’ambitionnait le président, Sultan pacha, ne manqua pas d’exciter la
jalousie de ce dernier et déterminer, dans une certaine mesure, son
alliance avec la Cour et le parti de l’étranger. Quant à Mahmoud pacha
Fahmy, ce fut un ingénieur réputé capable depuis le temps d’Ismaïl. Il
fortifia les lignes de défense pendant la guerre anglo-égyptienne et
tomba prisonnier lors de l’attaque des Anglais du côté du Canal. Ce fut
aussi un des exilés de Ceylan où il rédigea une histoire mondiale
intitulée, El-Bahr El-Zakher, comprenant entre autres la relation des
événements de 1881-82.]
[Note 265 : Voir dans Broadley, _How we defended Arabi and his friends_,
le portrait des compagnons d’Arabi.]
[Note 266 : Il s’agit d’Osman Rifky pacha auquel le titre de pacha ou
Férik-Général avait été directement conféré par le Sultan.]
[Note 267 : D’après Broadley, Aïcha hanem fut bannie sous prétexte
d’ingérence par des moyens surnaturels dans les affaires de la famille
khédiviale.]
[Note 268 : Ahmed Assâad, représentant du Sultan à Médina en Arabie,
avait été envoyé souvent en mission secrète en Egypte au cours de
l’année 1882. Quant à Mohamed Zafer, il était le conseiller confidentiel
du Sultan.]
[Note 269 : Ce fut le 27 mai 1882.]
[Note 270 : Ici se révèle le faible d’Arabi, cette confiance dans les
hommes, cette naïveté exagérée qui révoltait parfois ses meilleurs
amis.]
[Note 271 : Dervisch faisait double jeu en Egypte. Il courtisait en même
temps le parti du palais et le parti national et s’insinuait dans
l’amitié de chacun en attendant la partie finale qui ne tarda pas à se
dénouer.]
[Note 272 : Pendant l’interregnum les consuls généraux cherchaient à
former un ministère présidé par leur homme de confiance, Chérif pacha ;
mais celui-ci ne voulant pas se compromettre, déclina leur offre. Le 17
juin, Ragheb pacha, ancien ministre des Finances sous Saïd et Ismaïl
forma un ministère d’une couleur plutôt nationale. Ce ministère dura
jusqu’au 27 août — moment où la situation fut nettement en faveur de
Tewfick et des Anglais en guerre contre l’Egypte ; il céda ensuite la
place à un ministère Chérif-Riaz qui rentra « dans les fourgons de
l’étranger », et devint le ministère de la Restauration.
Pour ce qui est de la composition du ministère Ragheb on ne peut que
reconnaître la présence de certains hommes de valeur. Soleiman Abaza
pacha était un vieux patriote éprouvé. Il ressort de lettres inédites —
que nous possédons — adressées de Paris en 1883 par le célèbre Gemmel-
Eddin El-Afghani au premier champion du mouvement constitutionnel en
Egypte, Abd-el-Salam El-Moelhy, que le père du nationalisme égyptien
mettait sa confiance en El-Moelhy bey et Abaza pacha et les exhortait
tous deux à ranimer le feu éteint momentanément par la victoire ennemie.
Mahmoud pacha El-Falaky est un ancien élève de l’école polytechnique,
fondée par Mohamed Aly et dirigée, à partir de 1835, par un savant
ingénieur des mines de France, Charles Lambert. Il était l’un des
premiers Egyptiens qui s’illustrèrent dans les sciences et dont la vie
fut un exemple de dévouement et de labeur infatigable. (Pour plus de
détails voir la notice nécrologique consacrée à Mahmoud pacha par Ismaïl
bey Moustapha et le colonel Moukhtar bey, Société khédiviale de
géographie, séance du 8 janvier 1886. Le Caire).]
SECONDE PARTIE
LA GUERRE
La fameuse nation amie de l’humanité, la nation qui émancipe l’esclave
et défend la cause des opprimés, la nation qui respecte le droit et la
loi, déclare la guerre, à cette Egypte qui a tant souffert de
l’esclavage et de la tyrannie, dont le sang innocent, maintes fois
versé, crie encore contre l’injustice de ses maîtres cruels et
inhumains, dont le souverain ne respecte ni la loi, ni la légalité et
qui, enfin, croyait trouver son salut et vivre sa vie grâce à l’aide de
la nation britannique.
Mais hélas ! au moment où le pays allait sortir du gouffre, l’Anglais
qui montait la garde survient, l’y jette de nouveau. Que d’espérances
écroulées ! Où est cet amour de l’humanité dont les Anglais sont si
fiers ?
Lorsque le khédive déclara que sa vie et celle des Européens étaient en
danger, l’exode des Européens commença et des navires de guerre
appartenant à toutes les puissances provoquèrent par leur présence un
malaise général.
L’amiral Seymour, ayant prétendu que les réparations des forts
constituaient une menace contre la flotte anglaise — comme s’il n’y
avait pas d’autres flottes — force nous fut de les arrêter. Mais ce
n’est pas tout ; l’amiral informa le commandant des troupes d’Alexandrie
qu’on était en train de fermer l’entrée du port et de l’obstruer par des
pierres et qu’il serait forcé d’agir en conséquence. Le khédive répondit
à l’amiral que cette assertion ne reposait sur aucun fondement et lui
accorda, en même temps, par l’intermédiaire du sous-secrétaire d’Etat à
la marine, l’autorisation d’arrêter toute personne trouvée en train de
jeter des pierres à l’entrée du port.
Le 10 juillet, le commandant reçut de l’amiral une lettre disant qu’on
plaçait des canons dans les forts de Saleh, Mex, et Kayed bey ; il
demanda donc le désarmement de tous les forts d’Alexandrie depuis El-
Agemi jusqu’au Kayed bey. On sait pourtant que les forts en question
étaient garnis de vieux canons datant de l’époque de Mohamed Aly, au
point que leurs pièces en bois étaient vermoulues. Seul le fort Kayed
bey avait été armé à une époque relativement récente, sous le règne
d’Ismaïl. En cas de refus de notre part l’amiral menaçait de bombarder
les forts, le matin du 11 juillet, et de les démolir. Le Conseil des
ministres en délibéra, sur-le-champ, en présence du khédive, des deux
envoyés de la Porte, Dervisch pacha[273] et Kadry bey, et de nombreuses
notabilités égyptiennes.
On décida l’envoi des ministres des finances et de l’intérieur, du sous-
secrétaire d’Etat à la marine, et de Tekran bey, fonctionnaire de la
Cour, pour informer l’amiral anglais que les forts et leurs armements
n’avaient subi aucun changement et qu’il pouvait, si bon lui semblait,
déléguer une personne de confiance pour vérifier les choses sur place.
Bien plus : nous étions disposés, dans notre sincère désir de donner
satisfaction à l’amiral, à retirer trois canons des forts. Mais l’amiral
exigea que tous les forts fussent dégarnis de leurs canons et consentit,
tout au plus, à permettre aux troupes égyptiennes de se charger de cette
besogne à la place des troupes anglaises ! Le Conseil des ministres se
réunit de nouveau et décida que le retrait nullement justifié des canons
placés dans les forts depuis cinquante ans était un grand déshonneur et
que, bien que ne voulant entrer en guerre avec aucune puissance, surtout
l’Angleterre, nous devions, pour notre honneur et pour notre légitime
défense, répondre au bombardement des forts, non, toutefois, avant
d’avoir reçu cinq ou six coups des navires ennemis. Lors des
délibérations du Conseil, le khédive montrait un zèle exagéré et
répétait souvent qu’en cas de guerre, il prendrait le fusil et
marcherait à la tête des combattants[274]. Sur quoi, le Conseil se
sépara et ses décisions furent communiquées à la Porte par le khédive et
par Dervisch pacha.
A l’heure fixée (le 11 juillet), les navires commencèrent le
bombardement et la lutte s’engagea sans répit pendant dix heures et
demie jusqu’à la destruction complète des vieux forts, du palais de Ras-
Ettin, et de nombreuses maisons de la ville, particulièrement du côté de
la gare d’Alexandrie, à côté du fort de Damas où je me trouvais avec les
ministres. C’est cette partie de la ville qui a le plus souffert des
projectiles.
Au plus fort de la mêlée, le khédive et Dervisch pacha nous
encourageaient à la résistance en vantant le courage et la bravoure des
soldats, malgré le mauvais état des forts, en face de l’armement moderne
des vaisseaux britanniques. Nous manifestions, toutefois, notre
étonnement de la présence du khédive dans son palais de Ramleh, qui est
situé au bord de la mer, et son insouciance du danger comme si le pays
n’était pas en guerre. Mais à quoi bon s’étonner ? Dieu l’a voulu.
Dès la cessation du bombardement, nous allâmes, les ministres et moi,
trouver le khédive à Ramleh ; nous lui exposâmes la situation pendant
cette journée et il loua la bravoure des soldats. Je déclarai alors que
si le but de l’amiral était la destruction des forts, ils étaient
détruits ; mais que ferions-nous, s’il avait d’autres visées ? Le
Conseil des ministres réuni, sous la présidence du khédive et en
présence de l’envoyé du Sultan, pour pourvoir aux mesures nécessaires en
cas de continuation de la lutte, décida qu’à la reprise du bombardement,
les forts hisseraient le drapeau blanc afin de faire des ouvertures de
paix, et que Toulbah pacha Ismat serait envoyé, le lendemain matin, pour
dire à l’amiral que le gouvernement égyptien n’avait rien contre la
Grande-Bretagne, que l’état de guerre n’était nullement justifié, ayant
toujours tenu à honneur de sauvegarder les droits du gouvernement
anglais et ceux de ses nationaux, et qu’enfin, l’Egypte désirait et
n’avait cherché, à aucun moment, cette guerre. Le Conseil se sépara
pendant la nuit et des instructions, dans ce sens, furent aussitôt
données à tous les forts.
Dans la matinée du 12 juillet, vers 9 heures et demie, les navires
continuèrent le bombardement de la ville malgré le drapeau blanc arboré
et ne s’arrêtèrent qu’au vingt-cinquième ou trentième coup. Toulbah
pacha se rencontra avec un envoyé de l’amiral et lui communiqua la
décision du khédive et de ses ministres. La réponse de l’amiral ne se
fit pas attendre : il demandait la reddition des trois forts d’El-Agemi,
Mex, El-Arab pour y caserner les troupes britanniques et exigea une
réponse favorable du khédive avant trois heures de l’après-midi ; sinon
il comptait les réduire au silence et en prendre possession de force.
Le délai devait expirer dans une heure et demie. Toubah pacha se rendit
en toute hâte à Ramleh, où je l’avais devancé avec le président du
Conseil, et soumit au khédive la demande de l’amiral. Le Conseil des
ministres, en présence du khédive, de Dervisch pacha et d’Ismaïl pacha
Hakky, décida, à l’unanimité, d’en référer à Constantinople, le khédive
n’ayant pas le droit d’aliéner une portion du territoire en faveur d’une
puissance étrangère, et de communiquer cette décision à l’amiral par
l’intermédiaire de Toulbah pacha. Mais celui-ci n’ayant pu arriver à
temps, trouva au ministère de la marine un mot de l’envoyé de l’amiral
annonçant l’expiration du délai et la reprise immédiate du bombardement.
D’autre part, le khédive me donna l’ordre d’envoyer des forces
suffisantes pour défendre le fort d’El-Agemi et empêcher toute descente
des troupes britanniques. J’expliquai au khédive la difficulté de
l’entreprise en raison de la rupture des communications entre le fort et
la ville et l’absence d’abri sur ce terrain entièrement découvert et
exposé à l’action de la flotte. Et le khédive, indigné, de s’écrier :
« Pourquoi êtes-vous donc soldats, si vous êtes incapables de défendre
votre territoire contre les soldats ennemis ? »
Après la séparation du Conseil, j’accompagnai son président, Ragheb
pacha, jusqu’à sa maison au bord du canal Mahmoudieh en échangeant avec
lui des réflexions au sujet de l’attitude du khédive et de sa crainte
que le fort d’El-Agemi ne tombât entre les mains des Anglais. Toutefois,
ce fut un sujet d’étonnement pour nous de voir le palais de Ramleh
entouré de bandes armées d’Arabes, et cela à l’insu du ministère de la
guerre. Nous étions d’autant plus intrigués de leur présence qu’il nous
souvenait que le chef de la tribu « Aoulad Aly », avait été chargé par
le khédive, par l’intermédiaire du gouverneur de Béhéra Ibrahim bey
Tewfich, d’envoyer une dépêche en Europe, disant qu’il était hostile à
l’armée égyptienne et qu’il saurait la mettre à la raison, si le khédive
le voulait. Mais cet incident s’était produit à une époque antérieure à
la constitution du ministère Ragheb.
Une heure après, le khédive nous manda chez lui et nous demanda les
motifs de la présence inopinée de quatre escouades d’infanterie à
Ramleh. Je répondis que je les ignorais, mais que, probablement, les
soldats étaient venus renforcer la garde du palais[275]. Sur quoi, le
khédive répliqua qu’il n’en avait point besoin et que mieux valait pour
eux, utiliser leurs services dans les rangs de l’armée.