Dès son entrée en fonctions, le nouveau ministre donna aux officiers

l’ordre de s’abstenir de rentrer chez eux ou de s’assembler. Tout

officier rencontré en route en compagnie d’un autre devait être

immédiatement arrêté par les agents de police, contrairement au droit et

à la justice. Daoud pacha avait hâte d’assouvir sa vengeance au point de

visiter nuitamment les quartiers des régiments et de constater lui-même

la présence des officiers. En outre, des hommes furent spécialement

chargés de surveiller mon domicile et celui d’Abd el Aal bey Helmy dans

le dessein de nous arrêter traîtreusement et de décider injustement de

notre sort. Mais Abd-el Aal bey resta près de son régiment ; quant à

moi, je pris, ce soir-là, le chemin d’Abbassieh où se trouvait le mien.

En cours de route, j’entrai dans la maison d’un ami, Khalil bey Libnan,

rue Faggalah, sous prétexte de lui rendre visite, mais en réalité, pour

me soustraire à toute poursuite possible. Après dix minutes à peine,

deux cavaliers passèrent à toute allure se dirigeant vers le quartier de

mon régiment établi à Abbassieh. A leur arrivée, pour donner le change

sur leurs intentions, ils répondirent aux soldats qui les

interrogeaient, qu’ils s’étaient trompés de route. La ronde leur indiqua

alors le chemin qui mène à Koubbah, village situé dans le voisinage

d’Abbassieh. Nul doute qu’ils n’aient eu le dessein de me rejoindre et

de me prendre de force honteusement. C’était dans la nuit du 6 septembre

1881. Grâce au dévouement d’un officier, Abd-el-Kerim effendi, qui tint

à m’accompagner dans sa voiture, je pus éviter les regards indiscrets et

trouver mon salut. Toutefois, depuis lors, toute sûreté publique cessant

d’exister, chacun de nous vécut, dans l’incertitude de son sort,

vigilant et inquiet.

*

* *

Les hommes des plus hautes classes se rendant compte de la situation qui

nous était faite à nous qui sommes membres d’une même famille, se

réunirent au Caire et décidèrent, comme seul moyen de mettre un terme à

cette insécurité, la convocation d’un parlement égyptien pour garantir

les vies, les biens et l’honneur de la nation, établir de justes lois,

pareilles aux lois des tribunaux mixtes, capables de sauvegarder nos

droits, et d’assigner des limites aux gouvernants et aux gouvernés[260].

Et naturellement le Cabinet présent devait disparaître : sous ce

ministère, toute sécurité publique fut bannie et la peur s’empara des

âmes.

En même temps que les notables, les officiers et les soldats qui avaient

des intérêts communs avec la population m’accordèrent une pleine

confiance pour les représenter et demander les réformes nécessaires.

Le 9 septembre 1881, j’écrivis au ministre de la Guerre, l’informant que

les troupes allaient se présenter devant le palais d’Abdine pour

soumettre à S. A. le khédive, le vendredi matin à 9 heures, leurs

demandes et les demandes de leurs familles. A l’heure fixée, les troupes

étaient présentes dans un ordre parfait.

Auparavant, j’avais pris soin d’adresser aux Consuls généraux des

puissances européennes une note les assurant que leurs nationaux

n’auraient rien à craindre de cette démonstration, que tout allait se

passer de façon bien ordonnée, et que nous allions simplement solliciter

du khédive quelques mesures susceptibles de rendre au pays sa liberté et

de lui restituer ses droits.

M. Cookson, consul anglais à Alexandrie, alors au Caire, nous servit

d’interprète auprès du khédive, qui prit en considération nos doléances,

nous accorda toutes nos demandes en déclarant qu’elles étaient justes et

légales, et donna sur-le-champ ordre de nommer Chérif pacha président du

Conseil. Sur quoi les troupes se retirèrent en acclamant le souverain.

Comme Chérif pacha hésitait à accepter le nouveau poste[261], des

pétitions couvertes de 4.000 signatures lui furent présentées pour le

décider à sauver le pays de la tyrannie et de l’esclavage et le

débarrasser du ministère Riaz qui lui a causé de nombreux torts, entre

autres la perte de 17 millions de livres au titre de la _Moukabah_[262]

que le gouvernement de l’ancien khédive avait reçus des notables aux

fins d’éteindre ses dettes étrangères et qu’il fallait considérer comme

une dette d’Etat à l’égal des autres dettes des Européens. On

reprochait, de même, au ministère précédent sa conduite vis-à-vis des

fonctionnaires indigènes qu’il remplaçait au fur et à mesure, malgré

leur capacité et la modestie de leurs émoluments, par des fonctionnaires

européens grassement rétribués. Tous les hauts postes étaient ainsi

occupés par des étrangers sans égard à leur aptitude ou leur mérite,

conformément à toute règle de bon gouvernement.

Le nouveau ministère à peine formé, avec Chérif à la présidence et

Mahmoud Sami à la Guerre, on annonça l’envoi en Egypte d’une mission de

la part du Sultan, présidée par Aly Nizami pacha. Deux jours avant son

arrivée, mon régiment fut envoyé à Tel-el-Kebir et celui d’Abd-el-Aal

bey à Damiette, avec l’idée d’empêcher la mission de s’aboucher avec

nous et connaître la vérité sur les derniers événements. C’est pourquoi,

lorsque Nizami pacha voulut s’enquérir de la situation, le khédive s’y

opposa en affirmant que les demandes de l’armée n’étaient pas en

contradiction avec ses convictions personnelles, qu’il avait fait grâce

pour tout ce qui s’était passé et que l’ordre et la discipline régnaient

enfin parmi les troupes. Et la mission de s’en retourner aussitôt.

La Chambre fut réorganisée d’après un nouveau règlement ; des lois

équitables furent établies pour l’armée. Mais à la suite d’un désaccord

survenu entre le ministère et la Chambre, Chérif pacha donna sa

démission[263].

Le khédive laissa le choix du nouveau ministère à la Chambre qui,

d’accord avec lui, chargea Mahmoud Sami pacha de former le ministère

avec Moustapha pacha Fahmy à l’Extérieur et à la Justice, Aly pacha

Sadek aux Finances, Mahmoud pacha Fahmy aux Travaux publics, Abd-Allah

pacha Fikry à l’Instruction publique, Hassan pacha El-Shereï aux Wakfs

(fondations pieuses)[264]. Quant à moi, qui étais sous-secrétaire d’Etat

à la Guerre, on me confia le portefeuille de ce ministère que je

n’avais, à aucun moment, sollicité. J’ai du toutefois l’accepter, eu

égard au vœu unanime de l’armée et des députés qui trouvaient dans ce

choix la meilleure garantie d’ordre et de sécurité pour tous.

En attendant, je me rendais compte des difficultés inhérentes à ma

tâche. Elle consistait à modérer et à régulariser le courant des idées

nouvelles qui se précipitait avec force : Les Egyptiens croyaient à la

possibilité immédiate d’atteindre le but suprême du pays, la conquête de

sa liberté, sans se soucier le moins du monde des obstacles qui

pourraient en empêcher la réalisation. Je m’efforçais, au contraire, de

progresser lentement et prudemment pour assurer le succès, en

sauvegardant partout la vie, les biens, l’honneur et pour nous acquitter

de nos devoirs patriotiques sans entacher l’histoire égyptienne aux yeux

du monde civilisé.

Après la constitution du ministère, tout rentra dans l’ordre et la

légalité, et toutes les affaires en suspens reçurent une solution

satisfaisante. La situation de l’armée s’améliora de même, et les

promotions succédèrent aux dégradations d’autrefois : Le khédive, en

considération de mes services, m’accorda le titre de pacha et un firman

émanant du Sultan en signe de satisfaction. Les mêmes honneurs furent

conférés à mes collègues devenus pachas ou généraux : Aly Fahmy, Abd-el-

Aal Hilmy, Tolbah Ismat, Yacoub Sami et Hassan Mazhar[265].

Nous exprimâmes au khédive nos vœux de prospérité et de bonheur, croyant

que nous étions à jamais débarrassés des difficultés et des obstacles

sans fin, que nous étions sortis du chemin malaisé pour nous engager

librement dans la voie du succès, que la haine impie était bannie des

cœurs et qu’il ne restait plus qu’à établir des lois équitables et à

améliorer la condition des services publics et des tribunaux.

Mais, hélas ! nos espoirs furent vite déçus et la trahison releva la

tête. En effet, l’un des mamelucks du khédive, élève à l’école de

Koubbeh, complota avec un camarade circassien contre la vie d’Abd-el-

Aaal pacha Hilmy, tuteur de ce dernier. Le jeune Circassien réussit à

jeter de l’arsenic dans le lait que le pacha prenait d’ordinaire le

soir ; heureusement, la servante s’en aperçut juste à temps pour sauver

la vie à son maître. Tous les documents concernant cette affaire ont été

déposés à la préfecture de police : ils démontrent clairement que le

khédive ne fut pas étranger à ces menées.

Ce plan ayant avorté, on en établit un autre pour se débarrasser de

moi : Il se forma un grand parti circassien qui jura ma mort et celle de

tous les chefs de nationalité égyptienne dans l’armée. Mais un certain

Circassien — un de ceux qui craignent Dieu — Rachid Enver effendi,

invité à pactiser avec les conspirateurs, rejeta leur offre et en avisa

aussitôt Toulbah pacha Ismat qui s’empressa, à son tour, d’en faire part

aux autorités et au khédive. L’enquête au sujet de ce « complot

circassien » fut menée par une Cour martiale présidée par un grand

général circassien, Rachid pacha Hassan, très connu pour sa droiture,

son honnêteté et sa rigidité de conscience. Ayant acquis la preuve que

le parti en question était formé à l’instigation du khédive, la Cour se

contenta de condamner les accusés à l’exil perpétuel au Soudan. En

présence de tous les ministres, l’arrêt fut officiellement notifié au

khédive.

Etant donné la chaleur excessive du Soudan, chaleur incompatible avec la

santé des Circassiens nés dans un pays froid, et qui eût pu leur être

mortelle, je priai mes collègues d’atténuer la rigueur de cette peine en

les envoyant hors d’Egypte, soit dans leur pays d’origine, soit dans

tout autre pays de leur choix, avec leurs grades et honneurs. Je voulais

ainsi épargner la vie de ceux qui en voulaient à mes jours. Les

ministres acquiescèrent à ma prière, non sans étonnement, et nous

rédigeâmes et présentâmes, à cet effet, une requête au khédive signée de

nous tous. Son Altesse répondit à cette démarche en alléguant qu’un

pacha[266] se trouvant parmi les condamnés, l’exécution de l’arrêt

dépendait uniquement de Sa Majesté le Sultan, et que, par conséquent, la

Porte devait être saisie de la question. Le khédive donna directement

des ordres dans ce sens, au ministère de l’Intérieur, contrairement aux

usages, selon lesquels, toutes promotions, dégradations ou punitions du

ressort du ministère de la Guerre sont directement soumises, sans

intermédiaire, à la Cour et réciproquement. Après avoir consulté ses

collègues, le ministre de l’Intérieur et le président du Conseil,

Mahmoud pacha Sami pria donc le khédive de donner l’ordre d’exécution

sur le dossier même de l’affaire, afin de le retourner ensuite au

ministère de la Guerre comme de coutume. Cette demande acceptée par le

khédive, le ministère de la Guerre procéda au bannissement des coupables

en Syrie d’où ils regagnèrent Constantinople. On sait que, dès

l’ouverture des hostilités entre l’Egypte et l’Angleterre, le khédive

autorisa leur retour à Alexandrie, se rendant bien compte qu’il était la

cause initiale de leur mésaventure et l’auteur principal du complot.

Peu après, cependant que nous assistions tous à un banquet offert par

Omar bey Rahmy, Mahmoud pacha Sami fut avisé de l’arrivée des Consuls

français et anglais dans sa maison où ils l’attendaient pour avoir un

entretien avec lui. Il s’y rendit immédiatement en compagnie de

Moustapha pacha Fahmy. Ils lui déclarèrent que la vie du khédive et des

Européens était en danger. Mahmoud s’éleva contre cette allégation en

réitérant qu’il répondait de leur sécurité. Il leur demanda en même

temps les motifs de cette démarche. Ils expliquèrent que le khédive les

avait informés personnellement que le président du Conseil l’avait

menacé en déclarant que sa vie et celle des Européens étaient en danger.

Le Premier démentit avec force les propos allégués par le khédive et

exposa l’incident soulevé à cause des Circassiens et l’intervention du

ministre de l’Intérieur.

A vrai dire, je puis le dire maintenant en connaissance de cause, ces

malheureux mots qui ne reposaient sur aucun fondement sont à l’origine

de la calamité qui s’abbattit sur l’Egypte. Ils provoquèrent l’envoi des

flottes à Alexandrie et à Port-Saïd, et le triste incident du 11 juin,

précisément au moment où Egyptiens et Européens vivaient en parfaite

harmonie. Nul doute que, sans la présence des bateaux de guerre, cette

effervescence ne se fût pas produite et que la guerre n’eût pas été

déclarée par une grande nation amie de l’humanité et de la justice à

cette pauvre Egypte, toujours en lutte contre les convoitises de ses

agresseurs. Et dire que l’Egypte comptait sur le gouvernement

britannique pour la sauver du gouffre du despotisme et de l’esclavage où

elle était plongée et l’aider à conquérir sa liberté ! Et dire que la

volonté du souverain, ennemi de sa patrie, était la cause de nos

malheurs !

Depuis lors, en effet, le khédive se désolidarisa d’avec son ministère,

voua une haine personnelle à son premier ministre Mahmoud pacha Sami et

déclara même maintes fois qu’il ne voulait à aucun prix avoir affaire à

lui.

Ce n’est pas tout. Vers la même époque, le khédive commit lâchement un

acte de traîtrise à l’égard d’une femme respectable du pays. Une

certaine Aïcha hanem, appartenant à la famille de feu Ahmed pacha El-

Toubgi et très connue au palais du khédive pour sa piété, fut conduite,

un soir, en voiture de chez elle à la préfecture de police par un

eunuque qui feignit de suivre, comme d’habitude le chemin du palais. De

là, le sous-préfet, Moustapha bey Soubhy, l’envoya à Suez par train

spécial. Sa fille, avisée, se hâta de l’y faire rejoindre par la

domestique qui porta à cette triste créature les vêtements nécessaires

et l’accompagna dans la traversée de la Mer Rouge à destination, dit-on,

du Hedjaz, où elle était exilée. On répandit ensuite le faux bruit que

cette malheureuse, courbée sous le poids des ans et surveillée par une

garde spéciale, s’était enfuie à Djeddah ! Jusqu’aujourd’hui, la Mer

Rouge garde encore le secret des deux victimes[267]. On est en droit de

se demander où sont les défenseurs de la justice. Non seulement la

pauvre mère fut jugée arbitrairement, sans qu’il y eût trace de délit ou

d’enquête, mais même sa fille fut punie, par le renvoi de son mari, de

cet envoi de vêtements. O justice ! Bien mieux : Le mari, invité à

répudier sa femme, s’exécuta lâchement et put ainsi réintégrer son poste

et trouver grâce devant cette autorité cruelle et inhumaine. Ce n’est

pas tout. Quatre jours plus tard, on fit courir le bruit que des soldats

de la garde du palais avaient volé des bijoux. Sur-le-champ Ahmed bey

Farag, commandant du premier régiment d’infanterie, se rendit au

palais ; après interrogatoire du personnel, il accusa un certain Mohamed

Hassan, préposé au service du khédive et élevé au palais, d’avoir commis

le vol. Celui-ci reconnut, à la préfecture, qu’il portait sur lui les

bijoux en question et qu’il s’en était débarrassé dans un endroit nommé

où ils furent retrouvés : on les remit aussitôt au khédive. Pressé de

questions, cet individu soutint qu’il n’était pas un voleur, mais

qu’Ibrahim Agha le toutonji (porteur de pipes) lui avait donné l’ordre

de prendre les dits bijoux et de les garder jusqu’à son retour de la

campagne, sans lui révéler les motifs de cette conduite.

Le khédive, ayant appris que le ministère de la Guerre avait demandé à

la préfecture de poursuivre l’enquête et de faire venir Ibrahim Agha

pour l’interroger au sujet de cette affaire qui portait atteinte à

l’honneur de l’armée, fit envoyer nuitamment le pauvre Hassan par train

spécial à Suez. Le lendemain matin, il prit le bateau à vapeur avec

Aïcha hanem et partagea son sort dans les profondeurs inhospitalières de

la Mer Rouge.

Ces deux actes horribles et d’autres semblables bannirent toute

sécurité, et aucun de nous ne pouvait jouir tranquillement du sommeil,

de peur qu’il ne lui advînt ce qui était advenu à ces trois victimes de

l’injustice. Les ministres, de même que les députés, au courant de ces

menées, avaient vainement cherché à y mettre fin. Le règne de

l’absolutisme continuait de plus belle et les Egyptiens attendaient leur

libération de l’esclavage.

Entre temps, Sayed Ahmed Assâad[268] arriva au Caire, en route pour

Constantinople. Je profitai de sa présence pour lui remettre une requête

à S. M. le Sultan, réduisant à néant cette légende de rébellion qu’on

m’avait imputée. Je reçus, en réponse, une lettre concluante de Sa

Majesté, une autre de S. E. Ahmed Rateb pacha, une troisième du Cheikh

Mohamed Zafer tendant, toutes, à me rassurer. Du reste, elles sont

encore en ma possession.

Le khédive resta, toutefois, défiant et plein de ressentiment jusqu’à

l’arrivée des flottes et à la présentation de la nouvelle note commune

sur l’avis de Sultan pacha qui en répudia, à plusieurs reprises, la

paternité. Cette note, comme on le sait, demandait la chute du ministère

Mahmoud Sami, mon départ pour l’Europe, et l’éloignement d’Aly pacha

Fahmy, et d’Abd-el-Aal pacha Hilmy dans l’intérieur de l’Egypte. Elle

fut nettement rejetée par le Conseil des ministres, non que nous

voulussions conserver nos postes éphémères : mais nous désirions

sauvegarder les droits du pays confiés entre nos mains ; d’autant plus

qu’elle indiquait, de la part des puissances étrangères, une volonté

d’immixtion dans une affaire purement intérieure. Cependant le khédive

n’hésita pas à l’accepter.

Etant donné la gravité de la question et le conflit d’autorité auquel

elle avait donné lieu, le Cabinet décida, comme la loi l’autorise dans

les conjonctures graves, de convoquer la Chambre pour intervenir et

régler le différend à l’amiable. Les députés arrivèrent au Caire et

résolurent de repousser la note ; le pays ne tarda pas, de son côté, à

partager leur manière de voir et l’opinion publique s’en émut à juste

titre. Tous les maires et notables, réunis au Caire, se prononcèrent

pour le rejet de la note et le désaveu de toute personne qui l’aurait

acceptée.

Le khédive, ayant refusé de convoquer officiellement la Chambre, nombre

de députés passèrent outre et joignirent leurs signatures à celles des

ulémas et notables sur une pétition en faveur du rejet de la note.

Certains ulémas allèrent plus loin et demandèrent en vertu d’un _fetewa_

la déposition du khédive, dont la conduite était en contradiction avec

les lois de l’Islam.

Le khédive s’obstina néanmoins, dans son attitude envers la Chambre et

le pays et força le ministère à se démettre.

Alors les représentants de la France, M. Sienkiewicz et M. Monge, me

conseillèrent, non sans insistance, de me rendre à Paris et sortir de

cette impasse où j’étais en butte à des difficultés sans nombre. Je ne

pouvais m’y résoudre, étant donné l’attachement manifesté par le pays à

mon égard, l’idée que se faisaient les députés de ma présence qui,

seule, garantissait l’existence du parlement, le repos et la

tranquillité de l’Egypte et préservait le pays de la ruine : Quand même

je l’eusse voulu, l’armée et la population m’auraient empêché

d’abandonner le pays à son sort. En outre, mon éloignement risquait de

provoquer des mouvements extraordinaires, favorisés par un fol

entraînement populaire. Il suffit de rappeler l’affluence indescriptible

des foules sur tout le parcours de mon voyage du Caire à Alexandrie. Ces

raisons militaient, par conséquent, contre mon départ pour l’Europe ou

pour Constantinople.

Le lendemain de la démission du ministère, je reçus, dans la matinée, la

visite des Consuls généraux de Russie, d’Allemagne, d’Autriche, et

d’Italie qui me demandèrent de garantir la sécurité des Européens, ce

que je déclinai en faisant valoir le fait que j’étais démissionnaire et

hors du gouvernement. Mais, devant leur insistance réitérée, je dus

finalement donner la garantie désirée jusqu’à la formation d’un nouveau

ministère, sûr que j’étais que les soldats ne commettraient aucun acte

répréhensible et que la population se conduirait dignement vis-à-vis de

ses hôtes. Les Consuls, rassurés, s’en allèrent.

Dans la soirée du même jour[269], les députés, les ulémas, et le Kadi se

réunirent dans la maison de Sultan pacha, président de la Chambre, et me

prièrent de garantir l’ordre public. Je leur rappelai qu’ayant quitté le

pouvoir, je ne pouvais le faire. Le président Sultan pacha et un député,

Soleiman Abaza pacha, répliquèrent qu’en leur qualité de représentants

de la nation, ils me chargeaient de cette mission, qu’ils ne

considéraient pas ma démission comme un fait accompli et qu’ils

solliciteraient du khédive l’ordre que je conservasse, comme auparavant,

le portefeuille de la guerre. Au cours de cette réunion, la discussion

se déroula sur les affaires générales du pays, sur son passé et son

présent dont on évoqua tant d’injustices et tant de crimes perpétrés par

le gouvernement du despotisme, et surtout la situation créée par la note

acceptée par le khédive. On en vint à réclamer sa déposition au cas où

il persisterait dans son attitude ; puis on se sépara.

Le lendemain matin, je reçus la visite de S. E. le président de la

Chambre, accompagné de Soleiman Abaza pacha qui me remit, de sa main,

l’ordre du khédive m’autorisant à conserver mon poste. Ils pensaient

que, grâce à cet ordre, l’effet de la note était annulé, mais cette

pensée correspondait-elle à la réalité ? Assurément, non. Je ne pouvais,

cependant, que remercier Son Altesse de cette sollicitude, et il me fit

bon accueil.

Pendant environ vingt jours — période où l’Egypte était restée sans

ministère — j’expédiai toutes les affaires courantes sans que la paix

publique fût troublée. On remarqua, toutefois, l’affluence insolite de

tribus arabes au Caire, ce qui ne manqua pas de causer une certaine

inquiétude parmi la population indigène et européenne.

C’est le khédive qui provoqua leur présence et son palais d’Ismaïlia

leur servit de lieu de rassemblement, dans le dessein nullement justifié

de les opposer à l’armée. Bien plus, le gouverneur de la province de

Béhéra, Ibrahim bey Tewfick excitait les Arabes à la révolte et se

rendait dans les différentes provinces avec des instructions secrètes

tendant à porter préjudice à tous ceux qui avaient signé des requêtes

pour le rejet de la note et à semer partout le désordre et l’anarchie.

On a oublié que les Arabes sont des gens fort jaloux de leur honneur et

qu’ils n’écoutent guère des paroles contraires à la loi du Coran[270].

En même temps, arriva en Egypte la mission ottomane, présidée par

Dervisch pacha. Le président, établi au palais du Gezireh, fut assailli

par les notables et les ulémas qui s’empressèrent de lui souhaiter la

bienvenue et de lui faire part de leur mécontentement de la conduite du

khédive en contradiction flagrante avec les règles de l’Islam.

Aujourd’hui les prisons, partout en province, au Caire, à Alexandrie,

regorgent de ces malheureuses victimes de la vengeance et de

l’injustice.

Dervisch pacha s’enquit aussitôt de l’état de l’armée et s’assura de sa

discipline. Il réclama, à titre de récompense, de Sa Majesté le Sultan,

pour moi l’ordre megidieh de première classe, et environ deux cents

décorations pour les officiers[271].

Un nouveau ministère se forma, en même temps, avec Ragheb pacha à la

présidence et à l’extérieur, Abd-el-Rahman bey Rouchdi aux finances,

Mahmoud pacha El-Falaky (l’astronome), aux travaux publics, Soleiman

Abaza pacha à l’instruction, Hassan pacha Ibrahim à la justice, Hassan

pacha El-Chereï aux Wakfs (fondations pieuses), et Arabi à la

Guerre[272].

On répétait alors que la note était pratiquement annulée, et, pour

inaugurer une ère de tranquillité et de confiance, le khédive accorda,

par un décret, leur grâce à tous ceux qui étaient impliqués dans les

événements passés.

La genèse de l'esprit national égyptien (1863-1882) · 第 23 / 26 段