L’un de ses compagnons, Ahmed bey Rifaat, ancien directeur du Bureau de

la Presse, déclarait à M. Broadley : « Arabi n’était ni un grand

diplomate, ni un habile politicien ; il n’était même pas capable, comme

chef militaire, de résister aux forces supérieures de l’Angleterre.

Mais, comme Egyptien, réellement honnête et nullement ambitieux, il

était en mesure de conduire ses compatriotes dans leur croisade pour la

justice. »

Nul doute qu’Arabi n’ait été un sincère patriote, un honnête modéré dans

toute l’acception du terme. Mais on peut se demander s’il a réellement

toujours réussi à maîtriser le courant révolutionnaire. Nous ne le

croyons pas. Dépourvu d’esprit politique et peu versé dans les intrigues

de la diplomatie européenne, il se laissait souvent dépasser par les

événements. En second lieu, il lui manquait ce caractère qui résiste à

l’enivrement du triomphe, à la flatterie des partisans, et que la

défaite n’entame pas. Un exemple entre mille le montre sous son vrai

jour. Au moment où allait se livrer la bataille décisive de Tel-el-Kebir

(c’était dans la nuit du 13 au 14 septembre 1882), Arabi, entouré de

courtisans qui vantaient son héroïsme et de cheiks musulmans, faisait la

prière (zikr). Cependant, les soldats ennemis pénétraient dans les

lignes avancées sans coup férir, grâce à la trahison d’Aly Youssef,

commandant de la cavalerie et des _Arabes_ qui avaient toute la

confiance d’Arabi.

Enfin l’entourage d’Arabi était surtout formé d’officiers naturellement

portés à l’exagération et à l’extrémisme. Toutefois, leur politique

était souvent contrebalancée par celle de Mahmoud Sami et de Mohammed

Abduh, cerveau régulateur d’un mouvement que des adversaires intéressés,

postés dans les coulisses, cherchaient à précipiter dans le désordre.

La première partie de ce mémoire traite des événements qui précédèrent

la guerre. Elle nous est particulièrement précieuse, car elle donne,

grâce à d’abondants détails, l’impression de cette _insécurité_ qui

pesait si lourdement sur la vie des Egyptiens, de cette insécurité qui

créait chez eux depuis le règne d’Ismaïl, cet amour de la Loi dont ils

souhaitaient tant l’établissement pour les protéger contre l’injustice.

Ils voulaient, d’une part, de même que les républicains français du

Second Empire, « la liberté individuelle désormais placée sous l’égide

des lois et non soumise au bon plaisir et à l’arbitraire

administratifs » et, d’autre part, la liberté _collective_ comme peuple.

Toutefois, ce mémoire fait timidement allusion à l’immixtion étrangère

et à ses conséquences. Arabi semble uniquement s’acharner à faire le

procès de Tewfick et des Turco-Circassiens ennemis de l’intérieur. Sur

ce point, il y a unanimité d’opinion, même chez les Anglais le plus

imbus de l’idée impérialiste. Tous s’accordent à dire que le Khédive et

le parti circassien étaient plus ou moins responsables de la tournure

prise par les événements.

Cependant un fait capital domine dans ce mémoire. Arabi réfute l’idée de

rébellion et fournit maintes preuves à l’appui de sa thèse. On trouvera

dans l’ouvrage de M. Broadley, _How we defended Arabi and his friends_,

Londres 1884, des détails circonstanciés sur la mise en jugement d’Arabi

et de ses amis. Ce renvoi ne peut néanmoins nous dispenser d’expliquer

l’origine de l’accusation portée contre Arabi, dans ses rapports avec la

défense.

Au mois de septembre 1882, M. Broadley, futur principal avocat de

l’accusé, et M. Mark Napier, avocat adjoint, furent chargés par M.

Wilfrid Scawen Blunt, et à ses propres frais, de se rendre en Egypte

pour défendre Arabi.

L’opinion anglaise de ce temps, grisée par la victoire, réclamait à cor

et à cri une punition exemplaire pour les anciens chefs de la révolution

devenus prisonniers de l’armée britannique : « Les Egyptiens, écrivait

Sir Samuel Baker dans le _Times_ du 19 septembre, doivent apprendre

d’une manière sévère et non mitigée, que le khédive est la tête légale

et qu’il représente le gouvernement de l’Egypte ; que la rébellion

contre son autorité est une haute trahison et que la peine de haute

trahison sera infligée sans aucune chance de sursis ou de pardon. »

Arabi, raconte son avocat, était alors prisonnier, mais sa vie était en

danger. Des correspondants zélés avaient interviewé Tewfick, Chérif et

Riaz, touchant le traitement du vaincu. Ils furent unanimes à déclarer :

« La vie d’Arabi doit être la rançon de son échec et lui et ses amis

doivent mourir. »

Peu à peu, grâce à l’intervention énergique de M. Blunt et aussi à

l’accalmie qui succéda à la première excitation, une réaction commença à

se faire jour dans les milieux britanniques officiels.

A son arrivée au Caire, en octobre, M. Broadley trouva dans l’_Egyptian

Gazette_ une lettre ouverte fort significative signée E. T. Rogers Bey.

En voici un extrait :

« Monsieur,

« Je ne puis m’empêcher de vous adresser, en ma qualité de rédacteur en

chef du seul journal anglais d’Egypte, quelques lignes pour exprimer ma

ferme opinion qu’il y aura un déni de justice, si jamais les avocats

anglais sont autorisés à défendre le principal rebelle, Arabi. Les

Anglais qui ont résidé en Egypte pendant des années, et qui sont dignes

du titre d’_Anglo-Egyptiens_, connaissent, aussi bien que les Ministres,

le caractère des Egyptiens et sont complètement d’accord avec eux quant

à la nécessité d’un châtiment mérité. »

Rappelons qu’Arabi, qui s’était constitué, dès le 14 septembre,

prisonnier anglais entre les mains du général Lowe, avait été remis, le

4 octobre, aux autorités égyptiennes. Il resta depuis lors dans la

prison de la _Daira Saniya_ sous la garde des soldats anglais et turco-

circassiens.

Riaz pacha, ministre de l’Intérieur, ne voulait même pas admettre le

principe de la défense des « coupables » et refusait, en conséquence,

d’autoriser les avocats à voir leurs clients. Au cours d’une interview

qui eut lieu à ce sujet, le 9 octobre, entre M. Malet, Consul anglais et

M. Broadley, le premier « admit que la remise d’Arabi avait été faite

sous condition qu’il aurait le droit d’avoir un avocat pour sa

défense. »

A vrai dire, le Khédive et ses ministres, par un décret du 28 septembre,

avaient institué une commission d’enquête présidée par un ancien

gouverneur militaire du Soudan, Ismaïl pacha Ayoub, et formée en grande

partie de Turco-Circassiens, pour instruire le procès des rebelles et

les faire condamner à mort par une Cour martiale présidée par Mohamed

Reouf pacha et formée également dans des conditions qui offraient peu de

garanties aux accusés.

Riaz pacha suscitait toutes sortes de difficultés aux avocats qui,

finalement, furent autorisés à visiter Arabi en prison, le 14 octobre.

En même temps, M. Borelli, conseiller légal au Ministère de l’Intérieur,

leur adressa une note ainsi conçue :

Ahmed Arabi et autres sont accusés :

I. — D’avoir arboré le drapeau blanc à Alexandrie le matin du 12

juillet, en violation des lois de la guerre et du droit des nations,

_jus gentium_, et d’avoir en même temps retiré ses troupes et provoqué

l’incendie et le pillage de la dite ville ;

II. — D’avoir excité les Egyptiens à porter les armes contre le Khédive

(crime relevant de l’article 5 du Code Militaire et de l’article 55 du

Code Pénal ottoman) ;

III. — D’avoir continué la guerre malgré la nouvelle de paix (crime

relevant de l’article III du Code Pénal ottoman) ;

IV. — D’avoir provoqué la guerre civile et porté la dévastation, le

massacre et le pillage sur le territoire égyptien (crime relevant des

articles 56 et 57 du Code Pénal ottoman).

Le 21 octobre, Borelli bey, d’une part, M. Napier et M. Broadley, de

l’autre, signèrent un accord concernant la procédure à suivre. Il

garantissait notamment aux accusés la liberté de défense et accordait

aux avocats le droit d’examiner ou de consulter les registres des

procès-verbaux de la Commission d’enquête. Cet accord était, suivant

l’expression de M. Broadley, leur « ancre de salut ». C’est pourquoi M.

Borelli et la dite commission cherchèrent par des subterfuges à

esquiver, pendant tout le mois de novembre, les règlements de cette

procédure gênante.

Quant aux accusations formulées, M. Borelli et les avocats arrivèrent à

un compromis : « Une seule resta réellement, dit M. Broadley, celle de

rébellion portée sous différentes formes contre Arabi, tantôt pour avoir

« poussé les Egyptiens à s’armer contre le Khédive », tantôt pour avoir

« continué la guerre après la nouvelle de paix », tantôt pour avoir

« suscité la guerre civile et porté la dévastation sur le territoire

égyptien ».

« Notre ligne de défense, sur ce point, était claire. Le sultan était le

« suzerain » d’Arabi, le khédive était son supérieur immédiat et le

représentant de son suzerain. La guerre était délibérément commencée

avec l’approbation du khédive, de ses ministres responsables, de

l’envoyé du sultan, Dervisch pacha. Trois jours plus tard, le khédive,

alors sous notre garde et sous notre protection, donna contre-ordre pour

cesser la guerre. Sa position véritable rendit tous ses actes et ordres

_ipso facto_ nuls et non avenus (Calvo, _Le Droit international_, vol.

IV, p. 354, Paris, 1881).

« Légalement, Arabi n’était pas « rebelle » moralement, son seul titre à

cette appellation était son échec. »

C’est cette thèse qu’Arabi développe dans son mémoire d’un bout à

l’autre, et son défenseur partage franchement sa manière de voir. Mais

M. Broadley ira-t-il jusqu’au bout de sa démonstration contre la thèse

opposée, qui est en réalité celle de l’Angleterre officielle ? Il semble

que non. Pour obtenir pratiquement gain de cause, un nouveau compromis

s’imposait : « Le gouvernement anglais, dit le principal avocat d’Arabi,

était lié par l’existence d’une rébellion réelle, et, si celle-ci était

formellement admise, peu lui importait le reste. En tous cas, toute idée

d’exécution capitale était hors de débat.

« Le Foreign Office était, j’en suis certain, conscient des avantages

d’éviter un procès en règle, pourvu que la reconnaissance de la

rébellion fût obtenue autrement. »

Aussi M. Broadley ne tarda-t-il pas à se mettre d’accord avec les

représentants anglais et les autorités égyptiennes sur la mise en scène

du procès et le jugement final. C’est ainsi que, le 3 décembre, la Cour

martiale se réunit sous la présidence de Reouf pacha. Celui-ci déclara

en s’adressant à l’accusé : « Ahmed Arabi pacha, vous êtes accusé devant

nous, sur le rapport de la commission d’enquête, du crime de rébellion

contre S. A. le khédive (crime relevant des articles 96 du Code

militaire ottoman et 59 du Code pénal ottoman. »

M. Broadley répondit pour Arabi qui plaida coupable. Au cours de

l’après-midi, le jugement fut soumis au khédive qui commua la peine de

mort en exil perpétuel.

Le 26 décembre 1882, Arabi et ses principaux associés partirent pour

Ceylan, la vie sauve, au grand désespoir de Riaz pacha qui donna sa

démission, du khédive et du parti turco-circassien.

Nous ne saurions terminer cependant sans attirer l’attention sur ce fait

important. La manière dont fut jugé le procès d’Arabi est

incontestablement à l’origine de ce « mystère » qui plane aujourd’hui,

même dans des ouvrages très sérieux[252], sur les événements de 1881-82

et particulièrement sur le rôle d’Arabi. D’autant plus que la cour et la

presse de la cour cherchaient à jeter un voile épais sur la trahison de

Tewfick en lançant contre Arabi des accusations sans fondement. M.

Bichara Takla, journaliste syrien d’une grande habileté, très dévoué à

la politique du khédive, raconte M. Broadley, publia, peu de jours après

le procès, un article pour démontrer la « complicité » d’Arabi avec les

Anglais auxquels il « vendit » la victoire de Tel-el-Kébir.

C’est de là — croyons-nous — que date la légende de la trahison d’Arabi,

qui se forma plus tard et qui pèse encore sur la mémoire de ce grand

patriote.

[Note 250 : Nous voulons donner, à titre d’exemple, la traduction

littérale d’un passage de la traduction anglaise concernant la démission

du ministère Chérif : « La commission constituée pour étudier les

règlement militaires, ayant recommandé certaines reformes et le

ministère opposé à celles-ci, Chérif pacha et tous ses collègues

donnèrent leur démission. »

Or voici la traduction exacte du passage en question d’après

l’original :

« ... Des lois équitables furent établies pour l’armée. Mais à la suite

d’un désaccord survenu entre le ministère et la Chambre, Chérif pacha

donna sa démission. »

On sait que la question du budget fut à l’origine de ce désaccord.]

[Note 251 : L’original dont nous possédons une copie se trouve aux

archives du ministère de la justice, au Caire.]

[Note 252 : Voir par exemple : _Les Revendications nationales

égyptiennes_, mémoire présenté à la Conférence de paix par la délégation

égyptienne en 1919.]

PREMIERE PARTIE

L’armée égyptienne comptait, en 1880, douze régiments d’infanterie. Le

ministre de la guerre, Osman Rifky pacha, voulait la réduire à la moitié

de cet effectif. Il existait en ce temps-là en Egypte un fanatisme de

race qui tendait à réserver d’abord les honneurs, les promotions et les

récompenses aux Circassiens mameluks de la famille khédiviale ou aux

zawates (nobles) mameluks de la dite famille, aux Turks ou autres

étrangers _moualladines_[253]. Les Egyptiens étaient les derniers à

avoir accès aux emplois publics et à obtenir de l’avancement ; encore

n’était-ce que dans les cas de nécessité absolue, lorsqu’il ne se

trouvait pas d’étrangers pour occuper leurs places.

C’est pourquoi, jusqu’à cette époque (1881), il n’y avait pas dans

l’armée un seul général de nationalité égyptienne, malgré la présence

d’hommes d’une valeur incontestable. Osman Rifky était connu pour sa

politique résolument favorable à l’avancement des Circassiens au

détriment des indigènes. Les officiers égyptiens, mécontents de ses

procédés, se réunirent dans un endroit désigné et m’envoyèrent demander,

alors que j’assistais au banquet d’un pèlerin[254]. Je les trouvai fort

surexcités et ne pus que les inviter à garder leur sang-froid et à

présenter au président du Conseil, Riaz pacha, une requête demandant

l’égalité entre fonctionnaires, l’abandon du fanatisme de race,

l’établissement de justes lois garantissant à chacun ses droits et la

nomination d’un Egyptien au ministère de la Guerre, conformément aux

usages en vigueur en Europe. Cette requête devait être signée seulement

de deux ou trois représentants agréés par eux. Ma proposition acceptée,

ils convinrent d’un commun accord de déléguer les trois colonels

égyptiens Ahmed Arabi, Ali Fahmy, et Abd-el-Aal Hilmy pour présenter la

requête au Premier ministre dans l’intention de faire régner des

sentiments de concorde et de mutuelle confiance entre les fonctionnaires

aussi bien qu’entre les habitants de l’Egypte, et d’effacer des cœurs

toute trace de haine suscitée par l’inégalité et le « fanatisme »

préjudiciable à l’intérêt public. A la suite de cette démarche, un

Conseil de ministres et de quelques chefs circassiens se tint sous la

présidence du khédive et décida d’ordonner par décret une enquête comme

de coutume. Mais cette ordonnance ne tendait au fond, comme il apparaît

à tout observateur, qu’à notre condamnation à mort par une méthode tout

égyptienne, c’est-à-dire occulte, car les termes en sont tout à fait

nouveaux et dénotent une étrange manière de procéder vis-à-vis d’un

plaignant qui adresse ses doléances aux chefs du gouvernement. En effet,

les 30 et 31 janvier 1881, nous reçûmes du ministre de la guerre une

convocation aux fins de nous rendre à Kasr-el-Nil[255] pour assister aux

noces de la sœur du khédive. Lors de notre arrivée, au jour fixé, tous

les généraux et commandants de régiments étaient présents. Devant cette

assistance, il fut donné lecture de l’ordonnance khédiviale et nous

prîmes connaissance de notre destitution. En outre, le Conseil nous

remplaça aussitôt par de nouveaux commandants. De jeunes officiers

circassiens, revolvers en main, gardèrent ensuite le passage jusqu’à

notre entrée en prison. Nous entendîmes alors Khosrou pacha éclater de

rire et s’écrier en langue turque : « Zinbilli Herflerr », terme de

mépris qui signifie : « Espèce de fellahs travailleurs ! »

Auparavant, le ministre de la Guerre avait donné au lieutenant Ibrahim

bey Fawzi qui commandait les forces de police du Caire l’ordre de

renforcer les gardes des commissariats, d’empêcher les soldats de

rentrer au Caire, d’arrêter tous lieutenants ou sous-lieutenants arabes

(égyptiens) et de les enfermer dans la citadelle. Fawzi bey, à titre de

récompense, devait être promu au grade de colonel. Ordre fut également

donné à l’administration d’envoyer près de Kasr-el-Nil un bateau à

vapeur pour nous emmener on ne sait où. Il portait trois caisses de fer

destinées à nous noyer dans le Nil suivant les méthodes du gouvernement

de l’ancien khédive.

Les dispositions étaient ainsi prises, lorsqu’arriva sur les lieux le

premier régiment[256] et nous délivra de la prison. Debout sur une

hauteur en face du Kasr, je recommandais à haute voix aux soldats de

respecter la discipline, et de se garder bien de molester de près ou de

loin aucun des Circassiens nos frères, ou de transgresser les lois de

l’humanité, et de se modérer. Peu après, je leur donnai l’ordre de

regagner leurs casernes.

J’adressai ensuite un exposé de la situation aux Consuls généraux de

France et d’Angleterre et aux agents des puissances, sollicitant leur

appui et l’examen bienveillant de notre cas et les rassurant sur la vie

et les biens des Européens. Nous nous adressâmes, en particulier, au

baron de Ring, entre les mains duquel nous remîmes le texte de

l’invitation aux noces de la sœur du khédive portant la signature même

du ministre de la Guerre.

Entre temps les zawates (nobles) se réunirent chez le khédive et

décidèrent d’ordonner au premier régiment de nous livrer publiquement

aux autorités. En cas de désobéissance, il devait être canonné au vu et

au su de tous. Heureusement la guerre civile put être évitée à temps,

grâce à l’arrivée sur les lieux du régiment soudanais de Toura. C’est ce

nouveau fait qui modifia la décision des zawates et les dissuada de ne

s’en tenir qu’à la force armée. L’agent diplomatique de Grande-Bretagne,

Sir Edward Malet, et l’agent de France, baron de Ring, intervinrent et

réglèrent le différend à l’amiable. Le khédive nous accorda notre pardon

et nous reçûmes l’ordre de demeurer chacun à notre poste à la tête de

notre régiment. En même temps, des ordres formels furent envoyés aux

régiments dans le dessein de mettre fin au fanatisme de race et

d’établir l’égalité entre tous. Mahmoud Sami pacha (El-Baroudy) fut,

conformément aux justes lois, désigné comme ministre de la Guerre à la

place d’Osman Rifky pacha, le Circassien.

Le 2 février (1881), le khédive manda deux officiers et les chargea de

veiller à sa sécurité en leur affirmant qu’ils jouissaient pleinement de

sa grâce. Je ne pus hésiter alors à demander audience, à prêter à Son

Altesse un serment de fidélité et à souhaiter, en partant, que son règne

reposât aussitôt sur les bases de l’égalité et de la justice.

Le vendredi 4 février, le khédive nous donna l’ordre, à mon ami Aly bey

Fahmy et moi, d’aviser personnellement les Consuls généraux français et

anglais que nous étions chargés de garantir l’ordre public et la vie et

les biens des Européens. Nous nous exécutâmes de bonne grâce, d’autant

que cette déclaration correspondait à notre pensée intime qui est à

l’origine de tous nos actes.

*

* *

Nous croyions que ce pardon et que ces ordres qui tendaient à faire

régner une loi de justice et d’amour et à bannir tout « fanatisme »

étaient sincères ! Et voici qu’on jette dans les cœurs une semence de

haine et de discorde : Youssef pacha Kamal, un Circassien, directeur de

la daïra (administration privée) du khédive, manda à la daïra par

l’intermédiaire d’un sergent circassien du régiment soudanais, tous les

sergents soudanais mariés à la daïra[257], leur distribua de l’argent et

les incita à pousser les soldats à la désobéissance aux ordres des

chefs, leur promettant, à titre de récompense, leur promotion comme

officiers. Ces instructions émanaient en réalité du khédive lui-même.

Lorsque les faits furent révélés par la presse, le dit pacha fut

apparemment congédié de la daïra, mais il continua à la gérer en fait.

Cette ruse déjouée, un certain Ibrahim Agha, préposé au service du

khédive, se mit à son tour à semer l’intrigue et les causes de

dissension. Il ordonna à Farag bey El-Zeiny d’encourager les sergents

soudanais à assassiner leurs officiers ; les sergents reconnurent, du

reste, au cours de leur interrogatoire, des choses vues et entendues.

Quant à Farag bey, l’enquête révéla qu’il était porteur d’un papier

revêtu de la signature d’Ibrahim Agha et où il était dit expressément

que l’ordre en question était conforme à la volonté du khédive. Le

nouveau ministre de la Guerre, Mahmoud pacha Sami[258], eut ce papier

entre les mains et le procès fut jugé par une Cour martiale qui infligea

à Farag bey la peine de dégradation au rang de sergent et son renvoi à

Massaouah. Le khédive intervint et donna l’ordre formel de laisser Farag

bey partir avec ses grades comme n’ayant pris l’initiative de ses actes

qu’en vertu d’un ordre supérieur. Il décida ensuite d’envoyer Farag bey

au service du gouvernement à Khartoum, sa ville natale où il avait des

propriétés, et cela à l’insu du ministère. Bien plus, la femme de Farag

bey s’en fut le rejoindre à Khartoum par voie de Suakin aux frais de la

daïra khédiviale sans l’autorisation du gouvernement, contrairement à la

pratique ordinaire.

Le Soudanais Farag bey et les sergents ayant échoué dans leurs

intrigues, on prit le parti d’employer à cette besogne de corruption

Selim Saïb — marié à la daïra — et Aly Labib, deux sergents du régiment

soudanais commandé par Abd-el-Aal bey Hilmy. On leur donna l’argent

nécessaire, par l’intermédiaire d’Ibrahim Agha, et tous deux se mirent à

semer la division et l’intrigue parmi les troupes où ils réussirent à

gagner dix-neuf officiers. Toute la trame de cette affaire fut dévoilée

par une Cour martiale mixte dont faisaient partie des Européens sous la

présidence du sous-secrétaire d’Etat à la Guerre, Hassan pacha Aflatone.

L’enquête ayant établi que le khédive était également l’instigateur de

ces menées, la Cour se contenta d’infliger aux coupables des peines

légères, variant entre quinze jours et un mois de prison, sans

dégradation. D’aucuns furent envoyés au Soudan au service du

gouvernement sans être inquiétés le moins du monde, pour leurs titres ou

grades, dans l’intention évidente de donner satisfaction au khédive.

Mais ces peines mêmes ne furent pas appliquées en raison du pardon

accordé aux condamnés par le souverain qui ne pouvait ignorer qu’ils ne

faisaient qu’exécuter ses ordres par l’intermédiaire de son valet,

Ibrahim Agha. Tous ces faits sont péremptoirement prouvés dans le

dossier de l’enquête.

Des menées semblables furent tentées dans le premier régiment aussi bien

que dans le quatrième qui était sous mes ordres. Je m’efforçais de les

étouffer au fur et à mesure, afin d’empêcher les bruits de prendre des

proportions de nature à offusquer la dignité khédiviale. D’autant que je

tenais à être au premier rang de ses défenseurs dans l’espoir d’amender

le khédive, et de le faire revenir à de meilleurs sentiments à notre

égard. Cependant le système d’intrigues continua indéfiniment sans qu’on

réussît à nous faire tomber dans le piège grossier tendu sous nos pas.

Le principal mérite en revient au ministre de la Guerre, Mahmoud Sami

pacha, qui réprouvait ces menées occultes. Aussi ne tarda-t-on pas à

prier ce ministre de démissionner pour céder la place au gendre du

khédive, Daoud Yeghen pacha, homme élevé dans la maison de son père,

loin du monde, ignorant tout du gouvernement, de l’administration et des

questions militaires[259].

La genèse de l'esprit national égyptien (1863-1882) · 第 22 / 26 段