intervention armée de la Turquie en Egypte, cependant qu’en Egypte le
président du Conseil et Dervisch Pacha invitaient la population au
calme. Les officiers supérieurs de l’armée avaient même fait acte de
soumission à Sa Majesté le Sultan et au khédive. Nonobstant le retour
graduel de l’état normal, troublé par les agents provocateurs, les
flottes étaient prêtes à l’action et la politique anglaise avait hâte de
mettre la conférence devant un fait accompli.
Sous prétexte qu’Arabi Pacha mettait en état les forts[238], l’amiral
Seymour commença, le 11 juillet, le bombardement d’Alexandrie.[239]
Le 13 juillet, l’armée d’Arabi Pacha se retira hors de la ville. Le même
jour, M. Tissot, l’ambassadeur français à Londres, annonçait à M. de
Freycinet que « l’amiral Seymour va mettre à terre deux mille homme,
mais pour exécuter une simple reconnaissance ».
Le 15 juillet, la conférence invite officiellement la Porte à
« intervenir en Egypte par l’envoi de troupes ». Si elle était
intervenue, il y a des chances que l’occupation eût été épargnée à
l’Egypte.
Quant à la France, elle cherchait ou bien la coopération d’une troisième
puissance, ou bien l’obtention d’un mandat de la conférence. Elle
s’inquiétait, à juste titre, des conflits que pourrait faire naître une
occupation anglo-française, d’autant plus que l’Allemagne menaçante à
l’est aurait tout intérêt à brouiller les deux puissances.[240]
La guerre dura environ deux mois. Elle se termina en fait par la défaite
de Tel-El-Kebir, le 13 septembre, et l’armée anglaise devint depuis lors
maîtresse de la vallée du Nil. Ce qui nous importe ici, c’est d’indiquer
les causes principales de la défaite :
1o L’armée était pratiquement désorganisée depuis la défaite
d’Abyssinie. Elle était sous le coup de la défaite et de la division.
Une enquête et la punition des coupables auraient été salutaires. Les
Turco-Circassiens, réfugiés dans l’impunité, maltraitaient les
Egyptiens, et leur camarilla, Tewfick en tête, formait « le parti de
l’étranger » avant et pendant la révolution.
2o Pour cause d’économies, l’armée était _systématiquement_ abaissée,
mal entretenue par des licenciements _en masse_ et une mauvaise solde.
Des officiers furent littéralement jetés sur le pavé par M. Wilson et
plus tard par le contrôle. En un mot, on avait pratiqué des coupes
sombres dans le beau domaine de l’armée.
3o Arabi, comme le disait judicieusement la princesse Nazli « n’était
pas assez bon soldat et avait un trop grand cœur » alors que l’Egypte
avait besoin d’une chef d’armées capable et résolu, un chef de
gouvernement révolutionnaire pour galvaniser les énergies nationales et
exterminer les ennemis du dedans.
4o Le Sultan avait poignardé la révolution dans le dos. Lord Dufferin,
acceptant le principe d’une intervention turque en Egypte et d’une
évacuation anglaise simultanée, avait exigé, au préalable, que la Porte
déclarât Arabi « rebelle ». Cette déclaration néfaste a été semée à
profusion par les Anglais et le khédive dans les rangs de l’armée.
5o Le khédive Tewfick, qu’Arabi aurait dû, dès le commencement, enfermer
au Caire, a trahi la révolution. Vers le milieu du mois d’août, il a
formé un ministère Chérif-Riaz, dévoué aux Anglais. Sultan Pacha, ancien
président de la Chambre, gagné par le khédive, distribuait secrètement
l’argent anglais parmi certains compagnons d’Arabi et faisait des
promesses à d’autres.
Le plus grand traître parmi les officiers était un certain Aly Youssef
qui a trahi Arabi, d’abord du côté du canal et ensuite à Tel-El-Kebir
où, grâce à sa connivence avec les Anglais, l’armée égyptienne a été
_surprise_ et battue par l’armée anglaise.
Un certain _Arabe_, Abou-El-Sououd El-Tahawi, qui faisait de
l’espionnage pour le compte d’Arabi à Tel-el-Kebir, avait été acheté
d’avance par M. Palmer, un professeur d’arabe à l’université de
Cambridge.[241]
6o Arabi, confiant en les assurances réitérées de M. de Lesseps, avait
négligé de fortifier le canal malgré l’avis qui prévalait dans les
milieux égyptiens compétents. Les Anglais, ne pouvant attaquer du côté
de Kafr-el-Dawar, où l’ingénieur en chef des fortifications, Mahmoud
Pacha Fahmy, avait établi des lignes de défense très solides, ni du côté
d’Aboukir ou de Rosette, car les vaisseaux de guerre ne pouvaient pas
entrer dans le Nil, ni du côté d’El-borollos, ni du côté de Damiette,
avaient décidé d’occuper le canal et de débarquer les troupes à
Ismaïlia. Grâce à l’indécision d’Arabi, le canal constituait un point
vulnérable dans le système de défense.
Enfin le 25 septembre, le khédive rentra au Caire « dans les fourgons de
l’étranger » et les principaux chefs du mouvement furent exilés à
Ceylan.
« Cette campagne, dit un Anglais, était la conclusion logique de longues
années d’agression contre l’Egypte. Sordide dans ses origines, sordide
dans ses moyens, la politique britannique en Egypte fut couronnée d’une
campagne sordidement conduite. »[242]
Cependant, cette guerre[243] avait ceci de bon, c’est qu’elle était la
seule guerre _nationale_ faite par les Egyptiens au cours du dix-
neuvième siècle. Le recrutement, pour la première fois, était populaire
et ressemblait plutôt à une levée en masse. Le soldat-paysan, affamé de
justice, luttait contre l’oppresseur étranger. A Tel-el-Kebir
affluaient, de toutes les régions d’Egypte, des provisions de toutes
sortes. Il y avait partout un élan spontané, une croisade pour la
justice.
Un comité de défense nationale constitué au Caire et présidé par Yacoub
Pacha Sami, sous-secrétaire d’Etat à la Guerre, fonctionnait
régulièrement à côté d’une « Assemblée nationale » formée de tous les
dignitaires du royaume, princes, rabbins, ulémas, notables, pour étudier
et prendre des mesures de salut public. Cette assemblée avait flétri
solennellement la trahison du khédive « qui a vendu la patrie à
l’étranger » et déclaré déchu de ses droits de souverain.
Le gouverneur du Caire, Ibrahim bey Fawzi, aidé de son zélé
collaborateur Ismaël Effendi Gawdat, faisait régner l’ordre dans toute
l’Egypte.[244]
Non seulement les étrangers au Caire, pendant la campagne, n’étaient
molestés ni de près ni de loin, mais ceux d’entre eux qui avaient besoin
d’argent allaient trouver à la préfecture le gouverneur qui s’empressait
de les aider discrètement et avec tact. Il subventionnait même leurs
hôpitaux.[245]
L’esprit révolutionnaire n’était hostile ni aux étrangers, ni aux
chrétiens, ni au contrôle européen, mais aux usuriers, aux exploiteurs
et aux contrôleurs qui, par suite d’un grave malentendu, s’opposaient à
l’établissement d’un gouvernement national.[246]
La révolution avait pour but principal de prévenir, dans la paix et par
la paix, l’occupation étrangère — conséquence naturelle de la mainmise —
par des réformes urgentes et profondes.
Le Parlement devait être le puissant instrument de cette réforme.
Par un système de provocations savamment combinées, depuis la note
commune jusqu’au bombardement, M. Malet a acculé la révolution à
soutenir prématurément une lutte inégale pour repousser l’invasion.
L’occupation l’a emporté sur la révolution.
[Note 197 : « La continuité de politique, dit-on, est un axiome de
diplomatie scientifique. Si cela est vrai, nos dirigeants —
conservateurs et libéraux — ont, en ce qui concerne l’Egypte, été
éminemment scientifiques pendant les treize dernières années. Malgré la
divergence de vues qui les sépare sur toutes autres questions
_impériales_, ils sont demeurés énergiquement d’accord pour soutenir une
politique de bondholders dans la vallée du Nil. Nous avons été censés
posséder d’autres intérêts nationaux plus élevés en Egypte, mais c’est
maintenant un fait notoire que, depuis la mission Cave, ceux-ci ont été
subordonnés aux intérêts des clients de MM. Goschen et Oppenheims, dont
l’influence dans et au dehors du Parlement a été également suprême avec
Lord Beaconsfield et Lord Salisbury d’une part, et M. Gladstone, d’autre
part. C’est la seule explication plausible de la politique égyptienne de
nos administrations successives depuis 1875. » (Voir l’épilogue d’_Egypt
under Ismaïl_, par J. C. McCoan, 1889.)]
[Note 198 : Lettre au _Times_ du 29 décembre 1880 (publiée dans un
recueil intitulé : _The Egyptian Question_, 1884, par Samuel Baker.)]
[Note 199 : Seul El-Baroudy, le chef du ministère national pendant la
révolution, avait formulé l’idée dans un poème adressé au khédive
Tewfick lors de son avènement au trône, qui avait réveillé des
espérances.]
[Note 200 : DE FREYCINET : _La Question d’Egypte_, 1905.]
[Note 201 : Voir dans le _Siècle_ du 11 avril l’article de son
correspondant du Caire en date du 3 avril 1881.]
[Note 202 : « L’année 1882 nous a trouvés dans la posture de créanciers
inquiets sur l’avenir de leurs titres. Cette question d’argent, on peut
l’avouer aujourd’hui, a trop inspiré l’action de notre diplomatie. Le
souci, très louable assurément, de protéger des intérêts particuliers a,
par moments, empiété sur l’intérêt général et permanent de la France. »
(de Freycinet : _Souvenirs_ 1878-1893).
Un correspondant d’Alexandrie écrivait le 28 février 1881 : « M. de
Blignières, qui est fort loin d’être républicain, s’occupe infiniment
plus d’autres intérêts que de ceux qu’il représente. C’est lui dont
Ismaïl disait : « Ce délégué fera en Egypte sa fortune et celle des
jésuites, dont il veut remplir ma maison ». Dans mes lettres de 1879,
vous retrouverez cette sentence désormais historique. » (Extrait du
_Siècle_ du 8 mai 1881).
M. Jules de Giry disait, dans deux articles cités par des journaux de
l’époque, que M. de Blignières avait été nommé sur l’insistance de Lord
Beaconsfield. Voici les passages essentiels de ses articles :
« 1o Daïra-Sanieh. Quand le contrat Jouvencourt fut expiré, M. de
Blignières résolut d’affermer cette administration (200.000 hectares) à
une compagnie anglaise. M. de Ring s’y opposa ;
« 2o N’ayant pas réussi, le contrôleur voulut, comme compensation,
affermer pour cinquante ans les chemins de fer égyptiens et la
navigation du Nil à une Compagnie anglaise présidée par le duc de
Sutherland et dirigée par M. Easton. C’était livrer l’Egypte pieds et
poings liés à la disposition de l’Angleterre : M. de Ring parvint encore
à paralyser cette bonne volonté anti-française ;
« 3o Quant à l’arrosage du Béhéra, comme c’était une affaire purement
industrielle, la politique n’avait rien à y voir. Cependant, on le sait
au Caire, si M. Easton obtint cette concession, ce fut grâce à la
propagande que fit M. de Blignières dans les bureaux du ministère des
Travaux publics. » (_Le Phare_ d’Alexandrie, 1er et 2 mars 1881).
M. de Blignières resta en Egypte, malgré les protestations mêmes de la
colonie française, jusqu’au retour de M. de Freycinet, qui le remplaça
en 1882 par M. de Bredief : il était trop tard.]
[Note 203 : Voir une lettre du Caire du 7 mars dans _l’Europe
diplomatique_ du 20 mars 1881.]
[Note 204 : Voir le _Siècle_ du 3 avril 1881.]
[Note 205 : D’après _le Courrier de France_ du 8 avril 1881, de
Blignières avait le journal _l’Egypte_, Riaz le journal arabe _El-
Watan_.
D’après John NINET : _Arabi Pacha_, « Riaz dirigeait la presse
européenne, sous le contrôle de ses chefs, Colvin et de Blignières, et
il savait les convertir à ses vues. Cela revenait un peu cher. Ainsi
deux journaux de Paris se rendaient agréables dans l’intérêt des
créanciers, _au prix de six cent mille francs par an la paire_. Mais la
nation qui n’était pas riche payait libéralement. On ne la consultait
guère. Quant à la presse locale non indigène, elle n’était pas négligée.
Une fois, _l’Egypte_ — feuille dévouée au contrôle — poussa son
adulation rampante jusqu’à consacrer six colonnes à la nomenclature des
cadeaux de noces offerts aux époux à l’occasion du mariage de M.
Fitzgerald, comptable de la Dette publique, aux appointements de 80.000
francs, et ex-employé anglo-indien. »
L’auteur ajoute, en note, qu’« au départ de Riaz, après son
renversement, les traces de ces subventions et d’autres documents du
même genre ont été retrouvés dans les papiers de ce ministre, lesquels
revinrent dans les mains de Chérif Pacha, par l’entremise d’Arabi et de
Sultan Pacha ».
On sait que _l’Egypte_ fut supprimée par Chérif Pacha en octobre 1882,
parce qu’elle avait traité Mahomet de faux prophète. Ce qui souleva
l’indignation publique.]
[Note 206 : Voir _l’Estafette_ du 26 avril 1881.]
[Note 207 : Lettre au _Times_ du 29 décembre (_The Egyptian Question_,
1884).]
[Note 208 : _Mémoires_ inédits de Mohamed Abduh.]
[Note 209 : Arabi, en mettant en avant la demande d’une constitution,
avait surtout en vue sa propre sécurité et celle de ses compagnons. Car,
pendant la période écoulée entre février et septembre, les colonels
étaient, à chaque instant, en butte aux intrigues des autorités, et
leurs vies étaient constamment en danger. Il fallait agir pour renverser
le régime et ses soutiens turco-circassiens. Le Parlement devait
inaugurer une nouvelle ère de paix et de justice.
M. Malet écrivait, le 23 septembre, à Lord Granville : « Il (le
mouvement de février) résulta de la négligence relative, ou plutôt
totale de réformes nécessaires dans l’armée, alors que les autres
branches de l’administration étaient l’objet d’une certaine sollicitude.
Les doléances faites alors, au lieu d’être dûment considérées, ne firent
qu’éveiller la suspicion du gouvernement, et les officiers qui
présentèrent la pétition furent traités de la façon le mieux calculée
pour détruire toute confiance en le khédive et le gouvernement... Les
espions rôdaient continuellement autour des résidences des colonels. A
la veille du 9 septembre, Riaz assura que le gouvernement était maître
de la situation et que le danger d’un mouvement militaire était passé. »
(_Egypt_, no 3, 1882.)
Pour plus ample informé, voir le mémorandum de M. Malet susmentionné, et
une lettre du colonel Ahmed Arabi à M. Cookson, datée du 9 septembre, et
qui se trouve dans le Livre bleu. Voir aussi le mémoire d’Arabi Pacha à
son avocat, que nous publions à part. (Note de l’auteur.)]
[Note 210 : WILFRID BLUNT : _Secret History of the English Occupation of
Egypt_.]
[Note 211 : Lettre de M. Sienkiewicz, en date du 20 décembre 1881, à M.
Gambetta (_Documents Diplomatiques_, affaires d’Egypte).]
[Note 212 : Lettre du 17 janvier 1882 à l’agent français au Caire.
(_Documents diplomatiques_).]
[Note 213 : M. de Freycinet raconte dans ses _Souvenirs_ (1878-1895)
qu’à la veille de son avènement au pouvoir, Gambetta, dans un entretien
avec lui, insista sur la question égyptienne : « Je suis d’accord avec
l’Angleterre. L’Europe est indifférente et nous laisse agir. J’ai
préparé sur la côte de Provence un corps de débarquement, six mille
hommes d’infanterie de marine, qu’on peut jeter en Egypte en quelques
jours. Si j’étais resté au pouvoir, ce n’eût pas été long. Gougeard
était prêt. Ne tardez pas, je vous le conseille. »]
[Note 214 : Voir « Author’s diary » dans _Egypt_ : Native rulers and
foreign interference.]
[Note 215 : _Modern Egypt_.]
[Note 216 : _Khedives and Pashas_, by one who knows them well, 1884.]
[Note 217 : Le mot est de Lord Cromer.]
[Note 218 : _Lettre_ du 16 janvier du consul français à M. Gambetta.]
[Note 219 : DE FREYCINET : _La Question d’Egypte_, 1905.]
[Note 220 : « Mahmoud Sami est un de ceux qui, les premiers, ont préparé
le mouvement national depuis le temps d’Ismaïl. Plusieurs chefs du
parti, Nadim, Abduh, et même Arabi, avouent qu’ils doivent leur force à
son aide et à sa constance. Il fut tenté par Ismaïl d’abandonner son
parti, mais il refusa tout argent...
« Intellectuellement, il était très supérieur à Arabi. » (BLUNT :
_Secret History_.)
« Mahmoud Sami était un esprit très supérieur. Homme énergique et
quelque peu ambitieux, il complétait bien Arabi, dont la nature placide
exigeait un certain stimulant dans les circonstances difficiles. » (John
NINET : _Arabi Pacha_.)
« Mahmoud Pacha Sami a profité du contact européen plus qu’Arabi ; il
était plus versé dans la politique et la diplomatie modernes, et il
était plus capable et intellectuellement plus fort que son ancien
ministre de la Guerre, mais il lui manquait le sentiment intense, le
patriotisme entièrement désintéressé et les qualités innées d’Arabi, qui
produisirent une magnétique influence de caractère, à laquelle il était
difficile de résister. » (BROADLY : _How we defended Arabi and his
friends_.)
« Mahmoud Sami était l’âme de l’insurrection et son guide du
commencement à la fin. » (_Colonel_ CHAILLÉ-LONG BEY : _Les Trois
Prophètes_.)
« Le plus intelligent associé et le mauvais génie d’Arabi. » (_Lord_
MILNER : _L’Angleterre en Egypte_.)
« Le plus intelligent parmi les compagnons d’Arabi. » (HASSAN MOUÇA EL-
AKKAD : _Déclarations à l’auteur_, le 13 octobre 1922.)
« Il avait des ambitions indéterminées. » (IBRAHIM EL-HELBAOUI BEY :
_Déclarations à l’auteur_, le 24 octobre 1922.)
« Il était intelligent, mais il avait des ambitions. » (IBRAHIM PACHA
SAID : _Déclarations à l’auteur_, le 15 octobre 1922.)]
[Note 221 : « D’une intelligence remarquable, il devint promptement le
conseiller écouté des révolutionnaires, « l’Aristote de leur
philosophie, le Bismarck de leur politique ». Malgré des opinions assez
éloignées de l’orthodoxie islamique, il jouissait d’une influence
considérable parmi les ulémas et les étudiants, et il contribua beaucoup
à rapprocher des militaires les indigènes acquis aux idées
occidentales. » (BIOVÈS : _Français et Anglais en Egypte_.)
« Cheikh Abduh était peut-être l’homme le plus heureusement doué dans
les rangs des nationalistes égyptiens. Il avait indubitablement beaucoup
aidé à rendre l’opinion publique un facteur réel dans le progrès
égyptien.
« Tout le caractère de Cheikh Abduh fut un exemple d’une grande force
intellectuelle couverte pendant quelque temps par une faiblesse morale
et physique. Jusqu’au _pronunciamiento_ d’Abdin, ses vues étaient
entièrement opposées à celles d’Arabi. Mais, depuis septembre, il
suivait Arabi, devenu le leader de l’Egypte après avoir été le leader de
l’armée. » (BROADLEY : _How we defended Arabi and his friends_.)
« Mohamed Abduh, disait un de ses anciens compagnons, était le meilleur
disciple de Gemmel-Eddin. Il était aussi le conseiller des chefs du
mouvement révolutionnaire où il joua un grand rôle.
« Mais, malgré sa hauteur de vues, il était imprévoyant et trop confiant
en les hommes, _bon enfant_. » (_Déclarations d’Ibrahim Bey El-Helbaoui
à l’auteur_ le 24 octobre 1922.)]
[Note 222 : Voici l’article 34, qui est l’un des articles relatifs au
budget : « Dans aucun cas, la Chambre n’a le droit de discuter le tribut
dû à la Porte, le service de la Dette publique ou n’importe quelle
obligation de l’Etat résultant de la Dette ou de la loi de liquidation,
ou encore des conventions conclues entre les puissances étrangères et le
gouvernement égyptien. »]
[Note 223 : M. Brédif venait de remplacer M. de Blignières.]
[Note 224 : M. DE FREYCINET : _La Question d’Egypte_.]
[Note 225 : « Dès lors (formation du ministère M. Sami), les affaires
publiques cheminèrent paisiblement, juste à point pour fournir la preuve
des capacités incontestables de l’élément indigène.
« Les moins attentifs verront bientôt que la modération et
l’intelligence des nationalistes donnèrent un démenti à la soi-disant
nécessité pour l’Egypte d’avoir une armée de fonctionnaires exotiques,
émargeant de formidables gages. La Chambre en était convaincue. Aussi
ordonna-t-elle plusieurs enquêtes, notamment une sur le cadastre, et une
autre sur l’administration des douanes. Toutes les deux conduites avec
autant d’équité que d’intelligence, prouvèrent surabondamment que les
craintes de M. Malet et des contrôleurs touchant la révocation probable
de hauts employés européens par la Chambre, n’étaient pas chimérique.
Les douanes, durant une période moyenne de cinq années, présentaient un
total de recettes inférieur aux cinq années précédentes. Quant au
cadastre, son inutilité devint manifeste aux yeux de la Commission. »
(John NINET : _Arabi Pacha_.)
« Les attaques contre le cadastre aboutirent, le 13 mars, à la
nomination d’une commission d’enquête présidée par un Français, Larmée
Pacha (BIOVÈS : _Français et Anglais en Egypte_.)
« Et pour couronner l’œuvre, ce financier distingué (Rivers Wilson)
mettait en régie hypothécaire le domaine privé, en garantie d’un emprunt
arbitrairement contracté dans l’intérêt d’une catégorie peu intéressante
de créanciers, et dont une des clauses chargeait le Trésor égyptien de
couvrir les déficits éventuels... » (John NINET : _Arabi Pacha_.)
« Les nationalistes profitèrent d’un déficit de cinq millions dans le
budget des domaines, gage de l’emprunt Rothschild, pour menacer aussi
cette administration. » (BIOVÈS : _Français et Anglais en Egypte_.)
« Il y avait la question des réformes. Maintenant, que la presse était
libre, des attaques commençaient contre divers et gros abus :
l’injustice de la taxation qui, sous le contrôle financier étranger,
favorisait les Européens aux dépens de la population indigène ; la
multiplication non nécessaire de hauts postes tenus par des étrangers ;
la mainmise établie par ceux-ci sur l’administration des chemins de fer
et l’administration des domaines qui avait passé entre les mains des
représentants des Rothschild ; la scandaleuse subvention de 9.000 livres
par an accordée, malgré la pauvreté du pays, au théâtre européen au
Caire. » (BLUNT : _Secret History._)]
[Note 226 : Voir les _Documents diplomatiques_, affaires d’Egypte,
1882.]
[Note 227 : Ce témoignage est corroboré par le savant juriste
international M. de Martens, qui résumait toute la question depuis 1879
jusqu’à 1882 en ces quelques lignes : « L’intervention incessante des
contrôleurs généraux anglais et français dans toutes les affaires
intérieures eut pour résultat une révolution militaire et le soulèvement
des Egyptiens sous la conduite d’Arabi Pacha. » (_Traité de droit
international_.) M. de Freycinet disait aussi en parlant des aspirations
des Egyptiens : « Enfin, sans aller jusqu’à la Constitution d’un
gouvernement parlementaire, il eût été sage d’élargir quelque peu les
attributions de la Chambre, en ce qui concerne surtout la préparation du
budget. Mais on ne voyait en Egypte que des débiteurs, un seul intérêt
primait tout : celui des créanciers européens. On ne réfléchissait pas
que cette poursuite obstinée du gage, cette intervention répétée qui
avait fini par faire passer le gouvernement du pays aux mains des
étrangers, avaient pu, à la longue, blesser un peuple même habitué de
longue date à l’obéissance. » (_La Question d’Egypte_.)]
[Note 228 : Dans l’esprit des révolutionnaires, le règne de Tewfick se
confondait avec le règne d’Ismaïl, dont il n’était que le prolongement.
C’est pourquoi la révolution a fait le procès d’Ismaïl. Rien n’indique
mieux cet état d’esprit que le fait qu’en interrogeant les hommes de 82
encore vivants sur les causes générales de la révolution, ils nous
dépeignent l’oppression d’Ismaïl, comme si Ismaïl régnait encore à la
veille de la révolution. « Celui qui rentrait chez lui le soir n’était
pas sûr du lendemain », nous déclarait Hassan Mouça El-Akkad en parlant
de l’insécurité qui pesait sur la vie des citoyens sous le règne
d’Ismaïl « avant la révolution ».
Tewfick disait même à M. Butler — _Court Life in Egypte_ — : « Les gens
en Europe seraient étonnés s’ils savaient le caractère et l’histoire
véritables d’Ismaïl Pacha ; mais, grâce à Dieu, ces temps barbares ne
sont plus. »
Il y a là probablement la cause principale de la haine vouée par Ismaïl
à la révolution. (Note de l’auteur.)]
[Note 229 : Ce sont Hassan Moussa El-Akkad et Cheikh Hassan El-Adawey.]
[Note 230 : Le mot est de M. de Freycinet, dans la _Question d’Egypte_.]
[Note 231 : _Documents diplomatiques_, affaires d’Egypte, 1882.]
[Note 232 : Lettre du 10 mai 1882 à M. de Freycinet (_Documents
diplomatiques_).]
[Note 233 : Voir la lettre de M. Tissot, ambassadeur de la République
française à Londres, à M. de Freycinet, en date du 12 mai 1882
(_Documents diplomatiques_, affaires d’Egypte).]
[Note 234 : _Documents diplomatiques_.]
[Note 235 : _Egypt_ : Native rulers and foreign interference.]