publiait le 15 février un article intitulé : « Vœux patriotiques ». Il
disait en substance : « Maintenant que la liberté a triomphé, nous
formons des vœux pour que la nation persiste dans son attitude sage et
modérée. Mais la modération ne veut pas dire cet affaiblissement des
volontés dans l’action. Elle est le sens de l’équilibre entre les moyens
dont on dispose dans les conjonctures présentes et le but final qu’on se
propose d’atteindre. Nous devons réaliser notre idéal graduellement et
prudemment, car le chemin de la liberté est hérissé de difficultés que
seule la sagesse permet de surmonter. »
Il ressort clairement de ces témoignages que le courant des mouvements
et des idées était orienté dans le sens de la modération. Une certaine
divergence de vues s’était produite, et il fallait s’y attendre, entre
les fractions de la Chambre lors de la discussion de la question du
budget, mais tout était rentré dans l’ordre aussitôt après la démission
du ministère Chérif, qui n’avait pas, malgré ses excellentes qualités,
la confiance entière du pays. Ce qui était fatal au mouvement, c’est le
désaccord inévitable entre le khédive, c’est-à-dire Sir Edward Malet,
d’une part, et le ministère et la Chambre, c’est-à-dire le pays, d’autre
part. Par un système de provocations incessantes, M. Malet cherchait à
exaspérer le sentiment national et à créer une crise favorable à une
intervention.
L’avènement d’un ministère entièrement dévoué à la Chambre et au pays,
d’un ministère responsable, annonçait pratiquement la fin de l’ingérence
de l’étranger représentée par le contrôle. Mais l’Egypte ne voulait pas
se débarrasser du contrôle en tant qu’institution financière exerçant un
droit de surveillance dans l’intérêt des créanciers.
M. Sienkiewicz écrivait, le 6 février, à M. de Freycinet, que la
formation du nouveau ministère était « une réponse à la note du 7
janvier », que « le _statu quo_ avait été modifié d’une manière
profonde ». Mais, en même temps, il rapportait que le Président du
Conseil « lui avait donné spontanément les assurances les plus formelles
au sujet du respect des conventions internationales et tous les intérêts
étrangers engagés en Egypte ».
En vertu de la loi d’organisation de la Chambre, promulguée le 9
février, une commission composée d’autant de délégués qu’il y a de
ministres, examine et vote le budget _intérieur_[222].
La Chambre prononce en cas de désaccord.
M. de Freycinet a très sagement agi en recommandant au consul français
au Caire, le 11 février, d’encourager « les efforts faits de bonne foi
pour respecter les engagements internationaux » et d’expliquer que la
France n’entend pas « entraver le développement des institutions
intérieures, pourvu que nos légitimes intérêts ne soient pas lésés ».
Mais, en Europe, sur l’initiative de l’Angleterre, les gouvernements ont
été pressentis en vue d’une intervention éventuelle. En Egypte, la
principale préoccupation du Président du Conseil et d’Arabi devait être
nécessairement l’organisation de l’armée. « Ce qui est peut-être plus
grave, écrivait le consul français le 5 mars, c’est que la population
est, en général, hostile à toute intervention européenne. »
Mais la Chambre continuait paisiblement son œuvre. Elle préparait une
loi électorale dont le texte fut adopté, le 12 mars, par le gouvernement
égyptien. « Les députés, dit l’ancien juge mixte, tâchèrent de
connaître, de constater et de combattre les maux. Vers la moitié de
mars, le Parlement avait approuvé une loi électorale très détaillée et
rédigée avec soin, qui valait bien les lois électorales de l’Europe. »
« Le premier Parlement de l’Egypte et de l’Orient, dit encore l’auteur
de _l’Egypte et l’Europe_, le Parlement national d’une nation opprimée
et maltraitée à l’excès par l’étranger. Ce Parlement a été un essai
extrêmement remarquable dans l’histoire parlementaire. »
La Chambre, qui était l’image vivante de l’Egypte, travaillait avec
beaucoup de modération et de bons sens. Elle était le centre d’équilibre
de la révolution.
Le Président du Conseil, tout en pensant à la défense nationale,
s’occupait de l’organisation d’un Conseil supérieur d’administration et
de législation. Il avait en outre l’intention de donner à l’Egypte une
constitution fixant les attributions respectives du khédive, du
ministère et de la Chambre. « Il cherchait aussi, écrivait M.
Sienkiewicz le 23 mars, à contre-balancer l’influence d’Arabi. La
Chambre devant se séparer le 26 de ce mois, Arabi se trouvera bientôt
privé de l’instrument indispensable à un remaniement ministériel. »
Arabi, par sa sincérité, son éloquence et son audace, avait conquis les
suffrages populaires. Il était pratiquement écarté du mouvement depuis
l’élection de la Chambre des Notables, mais la note identique du 7
janvier, qui devait être suivie d’une intervention armée, l’avait de
nouveau auréolé. Cependant, aux yeux de l’élite du pays, Arabi
n’incarnait pas la révolution et ses idées-forces. Mais, dès lors que
cette révolution, dans sa phase décisive, prenait la forme d’une lutte
armée contre l’étranger, le soldat patriote qu’était Arabi devenait
spontanément le chef reconnu. Du reste, dans les réunions populaires, il
était surnommé le « Garibaldi d’Egypte » et cela résume tout.
Pour le moment, Mahmoud Sami était maître de la situation, et l’Europe,
bien inspirée, aurait trouvé en lui le meilleur point d’appui. Mais les
contrôleurs, trop préoccupés des questions politico-financières,
attaquaient par des notes et des rapports le régime nouveau. Dans une
lettre adressée au khédive, le 27 mars, le Président du Conseil s’étonne
de la persistance de l’inquiétude des contrôleurs au sujet des garanties
accordées aux créanciers de l’Egypte. Il établit la distinction entre le
Contrôle général, dont les attributions déterminées par le décret
khédivial du 15 novembre 1879 font « une institution de surveillance
financière », et les institutions politiques du pays. « Il n’y a pas
lieu de redouter, par conséquent, dit-il, qu’aucun des effets résultant
de l’établissement du nouveau régime puisse atteindre soit l’action du
contrôle dans l’étendue de ses attributions, soit les garanties que
donnent ces attributions aux créanciers de l’Egypte. »
D’après M. de Freycinet, « cette dernière assertion n’était pas tout à
fait exacte. Cependant, dit-il, je persiste à penser qu’il eût été
préférable de s’abstenir quant à présent de tout éclat et d’exercer un
ascendant moral sur le Gouvernement et la Chambre pour les maintenir
dans les voies prudentes. Tel fut le sens de mes instructions au nouveau
contrôleur[223].
« Malheureusement, l’impulsion était donnée, et il devenait difficile de
remonter la pente[224]. »
Sans doute l’impulsion était donnée par son prédécesseur Gambetta.
Néanmoins, la révolution était restée, depuis le 7 janvier, dans les
limites de la prudence. On a plutôt l’impression que la politique de
l’Angleterre en Egypte ne pouvait plus « remonter la pente » et
entraînait avec elle la politique française.
« En somme, dit M. de Freycinet après le passage précité,
l’administration de Mahmoud Sami fut assez bienfaisante ; les mois de
février et de mars s’écoulèrent dans une tranquillité qui donnait un
démenti aux prévisions des contrôleurs[225]. »
Enfin voici encore un témoignage intéressant M. Lex, Consul général de
Russie à Alexandrie, adressait le 27 mars à M. de Giers, ministre des
Affaires étrangères de Russie, une note détaillée[226] sur le différend,
entre les contrôleurs et les ministres : « Le ministère, écrivait-il, a
raison, en théorie, disant que les attributions des contrôleurs n’ont
pas été modifiées, car ces messieurs n’ont que voix consultative et
toutes les questions doivent se décider au sein du Cabinet en dehors
d’eux ; mais en pratique, il se passait tout autre chose : du temps de
la présidence de Riaz Pacha et même de celle de Chérif Pacha, non
seulement le ministère n’approuvait pas le budget, s’il n’était pas
conforme au désir des Contrôleurs, mais c’est l’avis de ces derniers qui
prédominait même dans la question des dépenses nécessaires que le
gouvernement avait besoin de faire et pour lesquelles il voulait
prélever les revenus non affectés aux dettes de l’Etat.
« Enfin, continuait le consul russe, c’était les maîtres absolus du
Pays, ce qui peut être très avantageux pour les porteurs de titres
égyptiens ; mais cela blessait l’amour-propre des indigènes, et c’est
justement les Contrôleurs qui ont été, en quelque sorte, cause de tous
les mouvements militaires qui ont eu lieu en Egypte depuis plus d’un
an[227] ».
La partie essentielle de la révolution devait être la réforme d’une
administration disloquée et corrompue par la mainmise de l’étranger, par
le _statu quo_. Pour ne pas donner prise aux maîtres absolus du pays, la
révolution s’était confinée dans l’ordre et la légalité. Le ministère
Mahmoud Sami-Arabi s’était conduit avec une modération exemplaire. Pour
créer les divisions et la confusion, on s’évertuait à mettre toutes les
forces en action. Le parti national était l’objet de sollicitude, tantôt
de la part de certains Européens en rapport avec le monde officiel,
tantôt de la part du Sultan qui prodiguait ses encouragements à Arabi.
Chérif Pacha, « apprivoisé » par M. Malet qui s’était insinué dans sa
confiance retombait dans les anciennes ornières et appuyait avec le
khédive, la camarilla turco-circassienne.
Ismaïl, encouragé dans ses espoirs de redevenir khédive, cherchait à
acquérir les bonnes grâces de l’Angleterre en se montrant hostile à la
révolution égyptienne[228]. Le Prince Halim, écarté du trône en vertu de
la loi de succession de 1866, travaillait au contraire à recruter des
partisans dans le mouvement, mais il ne trouvait que des _brokers_,
sorte de courtiers dans l’entourage d’Arabi dont il ignorait les
transactions[229]. Mais tous ces facteurs, d’une portée limitée, ne
pouvaient faire dévier la révolution dans le désordre ou le dérèglement.
Dès lors, des incidents et des éclats étaient nécessaires et nous
entrons maintenant dans la plus triste phase révolutionnaire où les
diplomates devaient jouer le rôle d’agents provocateurs.
Tandis que l’honnête M. de Freycinet trouvait dans l’intervention
directe du Sultan — solution suggérée par Bismarck — un motif de plus
pour conjurer la crise _pacifiquement_, un incident futile, « l’affaire
des Circassiens », vint, par la _maladresse du khédive_[230], renverser
l’échafaudage. M. Malet avait cherché à provoquer un conflit
d’initiative et d’autorité entre le khédive et ses ministres pour hâter
la crise.
Des officiers circassiens avaient formé une grande société pour
comploter contre la vie d’Arabi et les chefs de l’armée. Un conseil de
guerre fut immédiatement saisi de l’affaire, et, après audition de
nombreux membres de la Société, unanimes à reconnaître le fait, Ratib
Pacha fut déclaré l’auteur du complot. Une quarantaine d’officiers,
parmi lesquels se trouvait Osman Pacha Rifky, l’ancien ministre de la
guerre, furent punis de la peine de la dégradation. Il fut décidé en
outre de les envoyer au Soudan.
« Le khédive, écrivait M. Sienkiewicz le 2 mai 1882, nous a convoqués,
M. Malet et moi. M. Malet, qui l’a vu le premier, lui a conseillé de ne
pas ratifier le jugement et de réunir aujourd’hui même les agents des
grandes puissances. » Le 4 mai, il écrivait que « le cabinet de Londres
a approuvé l’idée de M. Malet d’engager le khédive à ne pas sanctionner
la sentence. »
Le consul français, comme tous les consuls généraux, ne voulait pas
« envenimer la situation ». Pour prévenir désormais les effets de la
divergence qui existait alors entre M. Malet et lui, M. de Freycinet lui
écrit, le 7 mai, après s’être concerté avec le gouvernement
britannique : « En cas de conflit entre le khédive et ses ministres,
vous devez, d’accord avec M. Malet, appuyer le khédive qui est la seule
autorité légale[231]. »
M. de Freycinet, entraîné sur la pente, semble à jamais, soit par
faiblesse, soit par calcul, abandonner la partie à M. Malet.
Le ministère égyptien, faisant preuve de tact et de modération, fit, le
6 mai, une démarche auprès du khédive afin d’obtenir que la peine de la
déportation fût commuée en celle du bannissement hors du khédiviat
d’Egypte, avec faculté aux bannis de se rendre où ils veulent. Mais le
khédive, sur le conseil de M. Malet, non seulement saisit la Porte de
l’affaire sans consulter ses ministres, mais encore lui envoya un
télégramme pour lui dire qu’il se soumettait à ses ordres en ce qui
concerne l’affaire des officiers comme en toute autre affaire.
Le 8 mai, le Président du Conseil se rendit chez le consul français pour
protester contre cette manière d’agir : « La France, dit-il, tolérera-t-
elle cette ingérence de la Porte dans les affaires d’Egypte ? Les
ministres sont disposés à s’opposer à toute mesure qui tendrait à
ravaler l’Egypte au rang d’un simple vilayet. »
M. de Freycinet proposait alors des « commutations opportunes », sans
attendre la réponse de la Porte ; Lord Granville réclamait la « grâce
plénière ». D’où divergence grave entre les instructions des deux
consuls français et anglais. D’après M. Sienkiewicz, « la grâce plénière
équivalait à un coup d’Etat[232] ». Il le fit observer à M. Malet, et un
décret commuant en bannissement les peines prononcées contre les
officiers fut enfin signé le 10 mai.
Le Président du Conseil, peu d’heures après la signature du décret, se
rendait chez le khédive et « lui reprochait dans des termes très vifs de
subir l’influence exclusive des agents étrangers et de négliger son
ministère ».
Depuis lors, les événements se précipitèrent de par la faute de M. Malet
et du khédive _parjure_. Le divorce est virtuellement prononcé entre
Tewfick et la nation.
Etant donné l’impossibilité d’entente avec le khédive, le conseil des
ministres décide de convoquer la Chambre des Notables pour prendre les
mesures que réclame le salut du pays et examiner les griefs que le
Conseil a articulés contre Tewfick Pacha et notamment ce fait grave
entre tous que, sans consulter ses ministres, il a fait acte de pleine
et entière soumission envers la Porte.
Les Egyptiens hostiles à toute ingérence considéraient la suzeraineté
nominale turque comme une garantie contre une invasion étrangère.
Tewfick, en appelant l’Angleterre et la Turquie à s’immiscer dans une
affaire purement intérieure, avait exaspéré le sentiment national. Sa
déchéance était à l’ordre du jour.
M. Sienkiewicz a bien caractérisé la situation en écrivant le 10 mai
qu’on était « _en présence d’un gouvernement révolutionnaire_ » et que
« _la question qui se pose est celle de l’indépendance de l’Egypte_ ».
Lord Granville se décide alors, d’accord avec le gouvernement français,
à « soutenir énergiquement Tewfick » et à envoyer en même temps des
navires de guerre à Alexandrie « pour protéger la colonie
européenne ».[233]
Ainsi le jeu était double. En Egypte, l’affaire circassienne provoquée
par le khédive, agissant sur le conseil de M. Malet, avait créé une
scission destinée à donner une apparence de légalité à une intervention
armée. En Europe, l’Angleterre invoquait la protection des Européens —
et bientôt elle provoquerait, à l’aide du khédive, une querelle à
Alexandrie même — pour justifier un acte de force que l’Europe
désapprouvait.
Les délégués, réunis officieusement au Caire, n’épargnèrent rien pour
rétablir l’entente entre le khédive et son ministère. Bien plus,
obéissant à un sentiment de haut patriotisme, Mahmoud Sami se rendit le
16 mai chez le khédive, avec tous les ministres, et protesta de son
dévouement envers Son Altesse. Arabi Pacha se déclara également le
fidèle serviteur du khédive.
M. Sienkiewicz écrivait le même jour : « Le calme est rétabli. Je dois
reconnaître que pendant tout le temps de la crise, _malgré des
excitations savamment combinées_, pas un soldat au Caire ne s’est livré
à un acte répréhensible. Des ordres sévères avaient été donnés dans ce
but. Les impôts rentrent régulièrement. »[234]
Mais _alea jacta est_. La trahison de Tewfick était consommée. M. Malet
a entendu maintenir le ministère pour « assurer la sécurité du khédive,
compromise par la nouvelle de l’arrivée des escadres. »
Le ministère n’était ni stable ni définitif : « Le conseil de
l’Angleterre et de la France de maintenir ces ministres, disait le baron
de Malortie, avait uniquement pour but, comme il a été ouvertement
déclaré, de gagner du temps jusqu’à l’arrivée des flottes. »[235]
Enfin le président du Conseil a fait connaître le 23 mai que, _si les
escadres se retiraient_, les chefs de l’armée se rendraient dans
l’intérieur de l’Egypte. Mais à la grande consternation du pays, le 25
mai, une note identique fut remise au président du Conseil pour
recommander à la plus sérieuse attention des ministres les conditions
suivantes et « au besoin en exiger l’accomplissement » :
« 1o Eloignement temporaire de l’Egypte de Son Excellence Arabi Pacha ;
« 2o Envoi dans l’intérieur de l’Egypte d’Ali Pacha Fahmy et d’Abd-el-Al
Pacha ;
« 3o Démission du ministère actuel. »
Le 26 mai, les ministres adressent au khédive une lettre par laquelle
ils donnent leur démission ; mais ils protestent contre la violation des
droits de souveraineté du Sultan dont Tewfick s’est rendu coupable en
acceptant l’ingérence des consuls généraux. Les consuls ont conseillé au
khédive d’accepter immédiatement la démission.
La note des deux puissances avait soulevé les protestations du pays. M.
Sienkiewicz informait M. de Freycinet, le 27 mai, que « les généraux et
les officiers de la garnison du Caire et d’Alexandrie signifiaient au
khédive qu’ils désiraient le maintien d’Arabi Pacha au pouvoir. » Il
disait en même temps : « La tranquillité est complète. »
Deux jours plus tard, devant l’insistance de l’opinion publique, le
khédive dut nommer de nouveau Arabi ministre de la Guerre. Arabi, sur la
demande des consuls généraux, garantit l’ordre public. C’est un fait
important, car le khédive et M. Malet vont travailler désormais à
troubler l’ordre pour rejeter la responsabilité des événements
subséquents sur l’Egypte et sur Arabi Pacha.
Le 7 juin, une commission turque présidée par Derwich Pacha arrivait
à Alexandrie. A cette occasion, de grandes manifestations eurent lieu
dans cette ville et des pétitions signées des notables, des ulémas
et des délégués furent présentées au commissaire turc, demandant la
déposition du khédive parjure qui, en vertu de la loi de l’Islam, ne
devait plus régner. Cependant la France et l’Angleterre travaillaient
activement à la réunion d’une conférence à Constantinople. M. de
Freycinet écrivait en effet, le 9 juin, aux ambassadeurs de France à
Berlin, à Londres, à Saint-Pétersbourg, à Vienne, à Constantinople
et au chargé d’affaires près le gouvernement italien, pour leur dire
qu’Essad Pacha lui avait communiqué la réponse de son gouvernement
aux observations qu’il avait faites en vue de hâter la réunion de la
conférence. « Saïd Pacha, dit-il, reproduit en le précisant l’argument
précédemment donné, à savoir que la mission de Dervish Pacha, qui a
pour but le maintien du _statu quo_ et le rétablissement de l’autorité
du khédive, étant en voie d’accomplissement, la conférence devient sans
objet. J’ai répondu que je considérais indispensable que la conférence
se constituât au plus tôt. Autrement, ai-je dit, on s’expose, si la
mission échoue, à ce que _certaines_ puissances soient amenées, sous la
pression des événements, à prendre des mesures brusques que le concert
européen n’aura pu délibérer. »
M. de Freycinet voyait clair. Cette pression des événements allait se
produire. Du reste, sir Edward Malet avait _prévu_, dans une lettre
adressée à lord Granville, le 31 mai, qu’une « collision pourrait, à un
moment quelconque, avoir lieu entre les musulmans et les chrétiens ».
Tewfick Pacha aussi a prévu le cas, dans un télégramme chiffré à Omar
Lotfy, qu’il avait nommé gouverneur d’Alexandrie, ainsi conçu : « Arabi
a garanti la sécurité publique ; les journaux l’ont publié et il s’en
est déclaré responsable devant les consuls. S’il réussit dans sa
garantie, les puissances mettront en lui leur confiance et notre
considération sera perdue. Aussi les flottes sont dans les eaux
d’Alexandrie, et les esprits sont excités et _des querelles entre les
Européens et les autres_ ne tarderont pas à avoir lieu. Vous n’aurez
qu’à choisir maintenant : ou bien vous servirez Arabi dans sa garantie,
ou bien vous nous servirez. »[236]
En vue de cette collision et de ces querelles, M. Malet chargea M.
Cookson, le consul anglais à Alexandrie, de distribuer des armes aux
Européens. Les consuls allemand et autrichien étaient mécontents de M.
Malet qui s’est plaint, dans un télégramme adressé le 14 juin à lord
Granville, de ses collègues allemand et autrichien qui avaient
télégraphié à leurs gouvernements respectifs pour leur dire que « le
seul moyen d’éviter les calamités les plus sérieuses serait le départ
d’Alexandrie des flottes et de moi-même ».
Le 11 juin, un Maltais, frère du valet de M. Cookson, tua à coups de
couteau un cocher égyptien qui lui avait réclamé un salaire dû, et cela
devant un café où des Grecs et des Maltais armés étaient postés. Les
Egyptiens accourus sur le lieu pour arrêter le meurtrier partagèrent
immédiatement le sort de leur malheureux compatriote, et le conflit se
généralisa aussitôt dans la rue où les Grecs tiraient de leurs fenêtres
des coups de feu sur les Egyptiens désarmés. Aussi n’eurent-ils que 57
morts, tandis que les indigènes n’en eurent pas moins de 140.[237]
Voilà l’origine de la légende des « massacres de chrétiens » et du
fanatisme musulman dont le but avéré était de justifier aux yeux de
l’Europe l’occupation éventuelle pour la protection des Européens et de
leurs intérêts en Egypte.
Omar Lotfy, le gouverneur d’Alexandrie, fut nommé plus tard par le
khédive ministre de la Guerre, assurément à titre de récompense pour le
retard de son intervention lors de l’émeute.
Le 13 juin, le khédive se rend à Alexandrie pour se mettre en réalité
sous la protection de la flotte anglaise. Sous la pression des agents
d’Allemagne et d’Autriche, il nomme, le 18 juin, Ragheb Pacha président
du Conseil. M. de Freycinet, de son côté, le 19 juin, envoie des
instructions à M. Sienkiewicz pour « ne pas décourager les combinaisons,
même éphémères, qui permettraient de gagner du temps jusqu’aux solutions
fournies par la conférence ».
La conférence de Constantinople se réunit le 23 juin. Dans sa seconde
réunion, le 25 juin, les représentants des puissances signent un
protocole de désintéressement proposé par M. de Freycinet et ainsi
libellé : « Les gouvernements représentés par les soussignés s’engagent
à ne chercher aucun avantage territorial, ni la concession d’aucun
privilège exclusif, ni aucun avantage commercial pour leurs sujets, que
ceux de toutes autres nations ne puissent également obtenir. »
C’est un contrat en bonne et due forme signé solennellement par lord
Dufferin qui représentait la Grande-Bretagne.
Dans sa première séance, la conférence avait déclaré qu’elle s’était
réunie « pour délibérer sur les mesures qu’il y aurait à proposer pour
amener le règlement des affaires d’Egypte. »
Pendant ce temps l’Angleterre se préparait à l’action. La conférence,
prévenue sans doute, décide, le 27 juin, que : « Chacune des puissances
s’abstiendra de toute entreprise _isolée_ en Egypte pendant la durée des
travaux de la conférence, sauf dans le cas de force majeure où il y
aurait à défendre la vie des nationaux. »