formaient pour ainsi dire l’idéal de tous les Egyptiens. Mais une lutte
sourde était _ipso facto_ engagée entre cet idéal et la réalité en
demeure. Car, à vrai dire, les Anglais, depuis l’été de 1879, étaient en
fait maîtres du pays ; l’occupation militaire n’était plus qu’une
question de temps et d’opportunité. Il s’agissait pour la Grande-
Bretagne de surveiller le développement des événements en Egypte et en
Europe, et d’en profiter afin d’agir seule, sans la puissance rivale, et
de se tailler un empire anglo-africain. D’autant plus que la France
commençait à se relever de la défaite de 1870 et devenait par
l’occupation récente de la Tunisie, après celle de l’Algérie, une
puissance africaine qui pouvait, à juste titre, d’ores et déjà, faire
valoir, outre ses intérêts financiers en Egypte, des intérêts
politiques.
Quant à la Turquie, elle n’était plus à redouter comme puissance
militaire depuis la guerre russo-turque où l’Autriche et l’Angleterre
avaient joué un rôle important dans les coulisses.
Pour le moment, le but principal de certains représentants des
Puissances était de diviser le pays, de précipiter la révolution ou, du
moins, de fausser son esprit et de retarder son œuvre réformatrice.
C’est pourquoi on s’opposa systématiquement à l’application de réformes
sérieuses dans l’armée, et on chercha, par tous les moyens, à limiter
les pouvoirs de la nouvelle Chambre, à paralyser son action et l’annuler
pratiquement.
Cependant que le pays tout entier, dans une communion de sentiments et
d’idées, se réjouissait de l’événement de septembre « une dépêche, dit
Arabi dans ses mémoires inédits, annonça, en date du 3 octobre 1881, le
départ d’une mission turque pour l’Egypte aux fins de mener une enquête
au sujet de la « rébellion » militaire dont on parlait en Europe dans le
but d’en profiter pour intervenir et étouffer l’œuvre de réforme en
germe. Une certaine effervescence s’empara des esprits et le khédive
lui-même s’en inquiéta et s’entendit avec le nouveau ministère pour
reconnaître, lors de l’arrivée de cette mission, que la discipline
régnait dans l’armée. Il a été décidé également d’envoyer le 4e
régiment, sous mon commandement à Rasel-Ouadi et le régiment soudanais à
Damiette pour donner l’apparence de la tranquillité absolue. Nous avons
accepté en principe cette décision sous condition expresse qu’avant
notre départ l’élection de députés fût ordonnée par un décret
khédivial ».
Il est certain qu’Arabi a fait preuve de sagesse et de clairvoyance en
posant ce _sine qua non_ essentiel en l’occurrence et c’est grâce à lui
que les élections eurent immédiatement lieu.
D’après l’auteur suisse John Ninet qui est généralement bien informé
malgré son style nerveux — et son témoignage est confirmé en partie par
Mohamed Abduh dans ses _Mémoires inédits_ — Arabi avait pris la décision
« de ne s’éloigner du Caire que lorsque le Parlement aurait été pourvu
d’un règlement nouveau et plus étendu. Tewfick convoqua la Chambre pour
ainsi dire à la sourdine, sur l’avis de Colvin, afin d’escamoter la
question soulevée par les Nationalistes ».
D’autre part, le départ d’Arabi donna lieu à des manifestations
populaires dans les rues et Arabi, mis en contact, pour la première fois
avec la foule, fut sacré chef du mouvement. C’était le 18 octobre 1881.
De nombreux discours furent prononcés à l’occasion à la gare du Caire.
Mohamed Abduh, dans ses notes inédites, résume l’idée maîtresse du
discours prononcé par Arabi lors de son départ. D’après cette note on a
l’impression nette que la version donnée par John Ninet dans son ouvrage
_Arabi Pacha_ est exacte. Quant à la version donnée par Arabi dans ses
_Mémoires inédits_ — qui est identique à celle de l’auteur de _Misr-lil-
Misriyeen_ — elle doit être la version _officielle_ remaniée et atténuée
après coup. Ce discours qui contient des vérités indéniables est d’une
franchise brutale qui n’est pas la marque d’un esprit politique :
« Je pars, dit-il, pour aller reprendre le commandement de mon régiment.
Ne vous livrez à aucune démonstration publique, hostile. Attendez,
patiemment et sagement, la réalisation de notre programme
d’émancipation.
« Les étrangers cherchent à nous chasser des emplois administratifs,
tendent à nous éloigner de la direction de nos propres affaires et,
abusant de leur position exceptionnelle, ils saisissent les terres du
paysan ruiné par leur abominable usure, et font travailler les indigènes
comme des bêtes de somme.
« Nous avons déjà obtenu la convocation des notables sous la présidence
de Sultan Pacha. La composition de cette assemblée n’est pas encore ce
qu’elle devrait être ; l’amélioration en viendra. Le Parlement, c’est la
nation, et le peuple est souverain, puisqu’il subvient à tous les
besoins de l’Etat.
« Le khédive, mal conseillé par le contrôleur Colvin et les deux grands
consuls généraux, a convoqué inopinément les délégués, en se basant sur
l’ancien règlement d’Ismaïl, qui, vous le savez, en usait avec eux comme
avec une troupe d’esclaves.
« Cet arrangement despotique est insupportable. Nous voulons une
nouvelle charte, et nous l’obtiendrons. Chérif en avait élaboré une,
assez libérale sous le régime du vice-roi déchu, et qui aurait pu nous
aider dans notre œuvre législative, en attendant la révision. Mais
Chérif est un Turc, un ennemi. Lui, son auteur, il la trouve trop large
maintenant, il nous en refuse l’application aujourd’hui qu’il est au
pourvoir. Et savez-vous pourquoi ? — Pour se concilier l’amitié et le
concours des financiers et des usuriers. C’est injuste, il cédera ou il
tombera. Le temps et la patience viennent à bout des maux dont souffrent
les peuples. Cependant un grand pas a été fait. A l’époque de Riaz et
avant, à qui pouvait se plaindre celui qu’un caprice de ce ministre, ou
la volonté du khédive, envoyait mourir au Nil Blanc, après l’avoir
dépouillé de son bien ?
« Au parlement ? Il n’y en avait point.
« Au vice-roi ? Il ne l’est que de nom, et déteste la justice pour le
fellah.
« Aux ministres ? Leurs intérêts personnels les rendaient sourds.
« A Constantinople ? Il fallait trop d’or : le peuple, qui, lui aussi,
est l’armée n’en avait pas de trop !
« Maintenant le Parlement, formé de notre chair et de notre sang, sera
notre intermédiaire entre la tyrannie et la justice et le peuple le
secondera. Que pouvons-nous désirer de plus ? Rien, sinon la protection
de Dieu.
« Injustes comme ils le sont toujours, les Européens cupides jusqu’à
l’aveuglement, jusqu’à la cruauté ont prétendu que l’armée s’était
soulevée pour voler l’argent du pays et faire tort aux créanciers
d’Ismaïl. C’est une lâche calomnie.
« Nous nous sommes réunis pour demander justice, une justice solide,
égale pour tous. Et ces créanciers qui crient si fort ! Demandez-leur,
et qu’ils nous répondent franchement s’ils en sont capables : eux, à
notre place et nous à la leur, n’auraient-ils pas, tout chrétiens ou
juifs qu’ils sont, répudié à l’unanimité une dette jetée sur leurs
épaules par un abominable tyran ?
« Frères ! Vous m’avez compris : soyez prudents et patients. Je ne m’en
vais pas loin ; je reviendrai bientôt. »
La Chambre devait se réunir le 23 décembre, mais avant sa réunion une
certaine puissance voulait limiter ses attributions et forcer dans ce
sens la main à Chérif. La Porte, à l’instigation étrangère, sans doute,
rappela au khédive qu’elle ne saurait admettre que la Chambre des
notables prît les allures d’un Parlement. « Ce dernier avertissement a
eu pour résultat de restreindre les prérogatives accordées à la Chambre
par le règlement auquel Chérif Pacha travaille en ce moment[211]. »
Quant à l’armée, le parti militaire réclamait qu’on la portât à 18.000
hommes, nombre maximum déterminé par le firman de 1879. « Les
contrôleurs, dit Lord Cromer, étaient prêts à accorder une certaine
augmentation, mais ils refusaient, pour des causes financières,
d’accorder au parti militaire toutes ses demandes, et dans cette
affaire, ils étaient soutenus par le gouvernement britannique. Chérif
Pacha était d’abord enclin à aller plus loin que les contrôleurs dans ce
sens mais, finalement, il s’est rangé entièrement à l’avis du
contrôle. »
Ces deux faits concordants révèlent dans son entier le caractère
honnête, mais entaché de faiblesse, de Chérif Pacha. C’est un modéré
sincère qui a l’air d’accepter le _fait accompli_ et cherche à en tirer
le meilleur parti possible. Il était à la fois ami du contrôle et du
pays. C’est pourquoi son rôle pendant la révolution est resté équivoque.
Le pouvoir pour lui était un _mariage de convenance_, ou, tout au moins,
les circonstances l’avaient rendu tel. « Chérif, dit spirituellement
Mohamed Abduh dans ses mémoires inédits, était un des facteurs les plus
puissants du mouvement national. Il disait souvent que l’ingérence
étrangère avait atteint un point auquel elle ne serait point arrivée si
Riaz n’avait pas cédé à toutes les exigences des étrangers.
« Chérif Pacha persuadait ses amis que s’il venait à reprendre les rênes
du pouvoir, il mettrait un terme à cette ingérence et ferait marcher le
pays dans la voie du progrès. Il était en rapports constants avec les
chefs militaires et il était tout désigné par eux pour la présidence du
Conseil. Cette présidence lui souriait de loin, sa beauté le fascinait
et ils s’étaient donné rendez-vous. Mais lorsqu’il s’approcha d’elle, il
s’aperçut qu’elle était récalcitrante et sauvage. »
Les élections de la nouvelle Chambre avaient été faites d’après la loi
d’Ismaïl de 1866 et les délégués étaient prêts à faire preuve de
modération et de bon sens, vu la situation délicate du pays. Sir
Auckland Colvin, le contrôleur anglais, reconnaît dans un mémorandum
adressé à son gouvernement le 19 septembre, que « les notables en grand
nombre au Caire ont repris en leurs propres mains le droit de demander
l’extension de libertés civiles. Ils sont d’accord avec l’armée pour
obtenir quelques concessions solides. Tout se passe d’une manière
ordonnée et même exemplaire ».
Le 30 décembre, le consul anglais, sir Edward Malet, écrivait à Lord
Granville que « la réponse de la Chambre au discours du khédive était
extrêmement modérée et satisfaisante ».
Cependant Gambetta et Lord Granville se concertaient sur une action
commune à entreprendre à l’occasion de la réunion de la nouvelle
Chambre. M. Colvin, dans un mémoire du 20 décembre, disait « Le
mouvement, quoique anti-turc à son origine, est en lui-même un mouvement
national égyptien... Je crois qu’il est essentiellement le développement
de l’esprit populaire, et il est dirigé pour le bien du pays, et il
serait très impolitique de le contrarier. Mais précisément parce que je
veux qu’il réussisse, il me paraît essentiel qu’il sache, dès le
commencement, dans quelles limites il devrait se confiner ».
En langage clair cela signifie qu’il faut compromettre le succès du
mouvement et l’arrêter tout court. Car les limites déterminées par le
contrôleur dans son mémorandum laissent entendre qu’il veut aboutir à ce
résultat. Il qualifie la Chambre de « corps irresponsable et
inexpérimenté ». D’après lui, elle ne doit pas toucher à tout ce qui a
rapport aux finances ou aux « administrations européennes. Chacune de
ces administrations en elle-même est, malgré des imperfections
certaines, un centre de réforme. _Elles sont les rayons de la roue
représentant le contrôle_ ».
Gambetta dira plus tard : « en _élucidant_ les questions administratives
_qui lui sont soumises_, la Chambre des délégués rendra des services
plus _modestes_ mais plus réels et plus conformes à son
_origine_[212] ».
Le but est clair et commun. Il est d’autant plus injuste que les
écrivains anglais tels que Cromer et les autres cherchent à disculper
l’Angleterre et rejeter toute la responsabilité sur la France seule
parce que Gambetta avait pris, précisément pour réaliser le but
_commun_, l’initiative de l’envoi d’une note _commune_.
En effet quatre jours après l’arrivée du mémorandum précité de M. Colvin
à Londres, l’envoi de la fameuse note identique a été décidé d’un commun
accord. Gambetta chargeait, le 7 janvier 1882, M. Sienkiewicz, à
l’occasion des circonstances récentes « notamment la réunion de la
Chambre des notables convoquée par le khédive » de déclarer à Tewfick
Pacha, après s’être concerté avec Sir Edward Malet, « que les
gouvernements français et anglais considèrent le maintien de Son Altesse
sur le trône, dans les conditions qui sont consacrées par les firmans
des Sultans et que les deux Gouvernements ont officiellement acceptées,
comme pouvant seul garantir, dans le présent et pour l’avenir, le bon
ordre et le développement de la prospérité générale en Egypte, auxquels
la France et l’Angleterre sont également intéressées. Les deux
gouvernements, étroitement associés dans la résolution de parer par leur
commun effort à toutes les causes de complications intérieures ou
extérieures qui viendraient à menacer le régime établi en Egypte, ne
doutent pas que l’assurance publique donnée de leur intention formelle à
cet égard, ne contribue à prévenir les périls que le Gouvernement du
khédive pourrait avoir à redouter, périls, qui, d’ailleurs, trouveraient
certainement la France et l’Angleterre unies pour y faire face, et elles
comptent que Son Altesse elle-même puisera dans cette assurance la
confiance et la force dont Elle a besoin pour diriger les destinées du
peuple et du pays égyptiens ».
Du point de vue anglo-français, cette note inopportune devait être
suivie d’une intervention immédiate, mais l’Angleterre a entendu « que
les instructions communes n’entraîneraient aucun engagement d’action
effective et qu’elles avaient pour unique but d’exercer une action
morale sur le khédive en l’assurant une fois de plus de l’accord des
deux puissances ». Avec cette réserve elle a entendu, au fond, profiter
de la confusion, conséquence prévue de la note, sans se laisser lier les
mains pour agir librement, le moment venu, sans la France.
Du point de vue des puissances, les cabinets de Pétersbourg, Vienne et
Berlin s’inquiétèrent de l’intervention armée[213] que cette note
semblait annoncer. Le 2 février, c’est-à-dire deux jours après la
formation du ministère Freycinet, une démarche collective fut accomplie
à Constantinople pour assurer le Sultan que « le _statu quo_ en Egypte
ne saurait être modifié sans une entente préalable entre les grandes
puissances et la puissance suzeraine ». Ainsi « l’indifférence
européenne, dit M. de Freycinet dans ses _Souvenirs_, sur laquelle se
reposait M. Gambetta, faisait place à une ingérence des plus
caractérisées ». La Turquie, de son côté, s’alarmait, à juste titre, et
protestait auprès de la France et de l’Angleterre.
Du point de vue de l’Egypte « on y verrait, écrivait le 10 janvier le
Consul français, un acte de défiance vis-à-vis du parti national et une
menace d’intervention que rien ne justifie en ce moment. Les objections
nous ont été nettement formulées par Chérif Pacha à M. Malet et à moi ».
Le consul anglais écrivait aussi le 10 janvier : « Cette note a, pour le
moment, soudé l’union entre le parti national, le parti militaire et la
Chambre, dans une opposition commune contre la France et l’Angleterre.
Le parti militaire qui était tombé à l’écart depuis la convocation de la
Chambre est maintenant dans toutes les bouches ».
Il est bon de rappeler qu’avant l’envoi de cette note « le khédive,
écrivait M. Malet, le 2 janvier, était de bonne humeur et optimiste. Il
parlait avec beaucoup de satisfaction des tendances apparemment modérées
des délégués et exprimait l’espoir que le pays progresserait
maintenant ». Mais dans la note il y avait pour Tewfick une invitation
indirecte à faire un coup d’Etat, car « l’ordre de choses établi » dit
très justement l’ancien juge mixte « c’était évidemment, non la Chambre
des Notables ni les concessions faites au mouvement national, mais
l’ordre établi par les étrangers, le contrôle, le protectorat anglo-
français, le khédive placé sur le trône par les deux puissances ».
Chérif était désespéré « Quelle boulette ! » disait-il au baron de
Malortie, et il résumait ainsi la situation : « Tout allait bien, les
notables étaient bien disposés et l’armée était hors de cause, et puis
on ne sait pas pourquoi les puissances s’aliènent gratuitement les
Notables. _On les blesse au vif_. Ils se rangeront du côté d’Arabi de
crainte d’intervention et nous allons voir les conséquences demain
lorsque l’article 31 de la loi organique sera voté. Les puissances, en
se faufilant entre le khédive et les Notables et en minant la solidarité
qui existe entre le ministère et la Chambre, donnent prise à Arabi sur
cette dernière. Ils n’auraient pu trouver mieux pour nous perdre[214] !
Qu’un pays, menacé d’une intervention étrangère armée mette sa confiance
en son armée et en son chef, rien de plus naturel, mais que le khédive
devienne officiellement le _protégé_ des puissances et le _puppet_ de M.
Malet, contre les sentiments du pays, est autrement grave.
Un Anglais, _un fin observateur_ comme disait Lord Cromer[215],
écrivait : « Ceux qui accusent Tewfick de faiblesse oublient que pendant
son règne il n’a pris aucune mesure sans l’approbation de Sir Edward
Malet, que Sir Edward est raisonnablement censé n’avoir donné aucun
conseil sans le consentement de son gouvernement, et que toute
irrésolution montrée retombe par conséquent, non sur Tewfick, mais sur
notre propre politique[216]. »
Cependant l’effet immédiat de la note identique fut de provoquer un
conflit entre le ministère « soutenu par les contrôleurs »[217] et la
Chambre des Notables. La Chambre, en recevant le projet du gouvernement
concernant son organisation, projet amené et approuvé par le contrôle, a
voulu modifier certains articles pour établir nettement le principe de
la responsabilité ministérielle déjà admis par Chérif lui-même et
l’ancien khédive en 1879, et se réserver le droit de discuter et
d’examiner la partie du budget qui n’était pas consacrée à la dette.
« Elle part de cette idée qu’elle a le droit de surveiller, au nom du
pays, l’administration prise dans son ensemble, et l’emploi des
ressources du pays. Elle prétend respecter toutes les conventions
internationales et même les fonctionnaires étrangers ; mais elle entend
se réserver le droit de faire des économies qui lui permettent de hâter
l’amortissement de la Dette publique[218] ».
Les contrôleurs généraux s’y opposent et rédigent une longue note où une
formule met toute leur pensée en relief : « Les contrôleurs exerçant
leur droit d’intervention dans la discussion du budget ne se
trouveraient plus en présence des ministres responsables mais d’une
Chambre irresponsable ». En d’autres termes, le contrôle, de même que le
ministère européen de 1879, entendait garder une _mainmise complète_ sur
le gouvernement représenté par le khédive et ses ministres, et sur
toutes les branches de l’administration. Quant au pays, principalement
intéressé, ses droits et ses aspirations, M. Sienkiewicz disait, le 29
janvier 1882, en parlant de la situation créée par la note « qu’elle
affirmait la nécessité de maintenir le _statu quo_ ; elle ne tenait
aucun compte du parti national » et que « les esprits sont, en ce
moment, tellement surexcités et familiarisés même avec l’idée d’une
lutte contre l’étranger, que l’on devrait, selon toute apparence,
s’attendre à une résistance. Déjà tout un plan de défense est arrêté ».
Et il conclut : « Le moment actuel est donc très défavorable à une
intervention par cela seul que l’on s’apprête à la repousser ».
C’est à ce moment, fin janvier, que deux faits importants se
produisent ; l’un à l’intérieur, l’autre à l’extérieur. En Egypte, le
ministère déclarait, après maintes discussions, qu’il ne pouvait
modifier l’article 33 relatif au vote du budget sans avoir obtenu, au
préalable, l’assentiment de la France et de l’Angleterre. Les délégués,
de leur côté, objectaient que l’article 34 réservait les parties du
budget général qui sont les conséquences directes de la loi de
liquidation ou de conventions internationales ; _mais qu’ils avaient le
droit d’examiner et de voter le budget intérieur_. Alors les chefs du
parti national se réunissent et décident la chute du ministère de Chérif
Pacha. Le 2 février, une démarche est faite en ce sens auprès du
khédive, et un nouveau ministère présidé par l’un des chefs reconnus du
parti, Mahmoud Sami El-Baroudy, est formé. Ce ministère dont Arabi
faisait partie était, à vrai dire, un ministère de défense nationale.
C’était le véritable ministère de la révolution essentiellement
_pacifique_ et _modérée_. Mahmoud Sami, le plus intelligent compagnon
d’Arabi sur qui il avait un grand ascendant, était le cerveau pensant et
régulateur du mouvement. A la fois poète, diplomate et homme d’épée, il
était la figure la plus représentative de la révolution. Son ministère
avait pour mission de faire prévaloir le droit de la Chambre en matière
de budget et, « d’une manière générale, de réagir contre l’étroite
dépendance dont la note contenait l’affirmative. »
Avec ce ministère, l’Europe aurait pu composer. M. de Freycinet, le
successeur de Gambetta, dit : « Nonobstant ses origines, le nouveau
cabinet offrait des garanties fort appréciables. Mahmoud avait au fond
l’esprit gouvernemental. Sa fréquentation des révolutionnaires était
toute de surface, et il avait aspiré beaucoup plus à conquérir le
pouvoir qu’à l’ébranler[219]. »
Le 8 février, Mahmoud Sami[220] se rendit à la Chambre pour lui remettre
le texte définitif du projet du gouvernement tel qu’il avait été remanié
par la Commission des Seize désignée par la Chambre des Notables. Il
prononça, à cette occasion, un discours sobre et éloquent qui dénote un
véritable _esprit politique_ chez son auteur : « Je sais, et vous savez,
dit-il, qu’il ne suffit pas d’asseoir la loi sur les bases de la justice
et de la liberté pour arriver au but que vous vous êtes proposé
d’atteindre en venant ici. Mais il faudrait aussi que chacun de vous
veuille sincèrement sauvegarder les limites de cette loi et se garde
bien de ne pas les dépasser, de sorte que tous vos actes et toutes vos
pensées soient confinés dans leurs cadres. De sages législateurs
disaient, il est vrai, que les nations n’arriveraient à ce degré de
perfection — qui consiste à placer tous les actes dans le cadre de la
loi — qu’après une expérience longue et pénible. Néanmoins, je compte
sur votre sagacité et votre maturité d’esprit pour y arriver.
« Et je suis heureux aujourd’hui de me trouver parmi des hommes dignes
conscients de leurs devoirs vis-à-vis du pays, et sachant bien que son
honneur et le leur ne font qu’un, et qu’ils ne seraient de véritables
représentants que s’ils donnaient des preuves tangibles de labeur et de
persévérance dans la modération.
« Enfin nous nous devons à nous-mêmes d’exclure la politique personnelle
ou de parti de l’œuvre nationale que le pays nous a chargés d’accomplir.
Le vrai patriotisme doit être le mobile puissant de nos actes et
paroles. »
Mahmoud Sami apparaît ainsi comme un réaliste qui cherche à guider le
mouvement et permettre à la révolution de se développer dans la légalité
et créer une œuvre féconde et libératrice en exploitant toutes les
ressources de la loi.
Un autre compagnon d’Arabi, Mohamed Abduh[221], le célèbre réformateur,
travaillait aussi dans le même sens par la plume et par la parole. Il
était le rédacteur de _l’Officiel_ et l’orateur d’une grande société
bénévole _El-Makacid El-Khaïriah_, fondée au Caire en 1880, et dirigée
effectivement par Mahmoud Sami. Cette société avait, dans la soirée du
lundi 13 février 1882, célébré la ratification du projet d’organisation
de la Chambre. _L’Officiel_ du 15 donne le compte rendu de cette réunion
et on y trouve le texte d’un discours prononcé par Mohamed Abduh à
l’occasion : « Le gouvernement légal, dit-il, est le gouvernement
réellement soutenu et aidé par les représentants de la nation dans la
direction des affaires publiques d’une manière conforme à l’intérêt et
aux coutumes du pays. C’est pourquoi il faut prêter une attention
particulière à la diffusion des lumières dans toutes les classes de la
nation dirigée par ce mode de gouvernement, afin que le plus grand
nombre soit apte à concevoir et à participer à la direction générale qui
permet au pays d’évoluer et de progresser. Aussi est-il indispensable
que le gouvernement légal garantisse dans la loi organique la
propagation de l’instruction dans la masse, en vue de préparer les
individus à participer réellement à la direction des affaires et
réaliser cet idéal de gouvernement. »