Le khédive, alors jaloux de son Premier qui était l’homme des consuls et

le véritable chef du gouvernement, commençait d’intriguer contre lui et

d’encourager secrètement les officiers par l’intermédiaire de son A. D.

C. le colonel Aly Bey Fahmy, le commandant du 1er régiment de la garde

du palais.

Le 15 janvier 1881, les trois colonels Arabi, Abd-el-Aal Helmy et Aly

Fahmy présentèrent une pétition à Riaz, demandant cette fois-ci une

nouvelle enquête et le renvoi du ministre de la Guerre Osman Rifky.

« Seuls le mérite et le savoir, disaient-ils, devaient justifier la

promotion d’un officier. Et, à ce titre, nous sommes de beaucoup

supérieurs à ceux qui ont été promus. » Riaz les pria d’attendre, mais,

au lieu de travailler dans l’intervalle à supprimer les causes des

griefs, il décida, sous l’influence du parti circassien, de traduire les

colonels devant un Conseil de guerre. Ils eurent vent de cette intention

et prirent d’avance leurs précautions. Par ordre du khédive, ils furent

appelés le 1er février au Ministère de la Guerre et arrêtés ; mais ils

furent aussitôt libérés par leurs régiments arrivés sur les lieux. De

là, ils se rendirent avec la troupe devant le palais et demandèrent le

renvoi immédiat du ministre de la guerre.

Le khédive, jugeant la résistance impossible, dit Lord Cromer, dut

acquiescer à la demande des officiers et remplacer Osman Rifky par

Mahmoud Sami El-Baroudy.

Cet acte, en consacrant solennellement le succès remporté par l’armée

des fellahs contre les oppresseurs turcs qui dominaient dans le

gouvernement du « despotisme bénévole », eut une portée grave : _il mit

à l’ordre du jour toutes les revendications du pays et posa, pour le

peuple égyptien, le principe de la révolution_.

D’autant que cette concession forcée du khédive et de la camarilla

turco-circassienne n’était qu’une trêve. Désormais, la partie sera

intéressante pour ceux qui doivent « tirer les ficelles derrière les

coulisses » et suivre le cours des événements.

[Note 168 : Le _Times_ du 26 juin 1879 prêtait ces intentions à la

France.]

[Note 169 : Lettre, en date du 27 juin, de M. Waddington à M. Fournier,

ambassadeur de France à Constantinople.]

[Note 170 : Projet de firman (_Documents diplomatiques, affaires

d’Egypte_).]

[Note 171 : Extrait d’une lettre adressée, le 8 août 1879, à

l’ambassadeur de France à Constantinople.]

[Note 172 : Voir « Egypt for the Egyptians » paru à Londres en 1880.]

[Note 173 : Un « ami des Fellahs » écrivait dans le _Times_ du 11

janvier 1879 que les Egyptiens appelaient Tewfick « Mademoiselle

Frederick ».]

[Note 174 : Ce sont les souvenirs d’un citoyen égyptien du Caire,

publiés dans « _Egypt for the Egyptians_ (1880). Cet ouvrage, écrit par

un Anglais, contient quelques renseignements utiles sur l’époque qui

nous intéresse et sur les finances de Saïd.]

[Note 175 : Voir _Misr-lil-Misriyeen_. Tome IV.]

[Note 176 : _Modern Egypt_, par Lord Cromer.]

[Note 177 : _Modern Egypt_, par _Lord Cromer_.]

[Note 178 : Voir le _Times_ du 30 août 1879.]

[Note 179 : Voir le _Times_ du 8 septembre 1879. D’autre part, _La

Réforme_ du 1er septembre publiait une circulaire adressée par le

Directeur de la Presse indigène où, pour justifier cette mesure, le

gouvernement invoquait « le devoir pour l’autorité de sévir contre toute

personne qui, dans ses écrits ou ses discours, excite les citoyens à la

haine et au mépris du gouvernement et de la religion de l’Etat ».

En commentant cette circulaire _la Réforme_ disait : « Que le côté

politique et religieux entre pour une grande part dans la mesure de

rigueur qui a frappé Gemmel-Eddin, nous voulons bien le croire, mais,

d’après ce qui nous a été affirmé, les tendances libérales et

indifférentes plutôt qu’anti-religieuse de M. Gemmel-Eddin n’auraient

pas été la cause déterminante de son expulsion. »]

[Note 180 : M. Baring et M. de Blignières, l’ancien ministre européen

congédié par Ismaïl, furent nommés contrôleurs le 4 septembre en vertu

d’un décret du khédive.]

[Note 181 : Mohamed Abduh, dans des _Notes inédites_ que son disciple

Cheikh Rachid Rida a bien voulu nous communiquer, disait : « Un

manifeste contre Riaz Pacha dont on publia 20.000 exemplaires parut le 4

novembre 1879 sans qu’on arrivât à connaître son auteur. Il a été

attribué à la société qui se forma à Helouan pour fomenter une

opposition contre Riaz. Ses principaux membres furent Chérif, Chaïn,

Omar Lotfy, Ragheb et Sultan Pacha qui fondèrent, à leurs frais, le

journal _El-Kahira_, à Paris ».

D’après un auteur suisse, John Ninet : _Arabi Pacha_, « les principaux

chefs en étaient : Chérif Pacha, Omar Pacha Lotfy Ragheb Pacha et Sultan

Pacha. Ils dépêchèrent à Paris un Syrien nommé Isaac Adib, chargé d’y

fonder à leurs frais un journal _El-Kahira_, qui fut distribué

secrètement en Egypte.

« Dès lors, des assemblées secrètes se succédèrent dans la maison de

Sultan Pacha, sans que les espions de Riaz s’aperçussent de rien. Entre

Sultan Pacha, Arabi, Abd-el-Al, Ali Fahmi, Mahmoud Sami, Soliman Abaza

Pacha, mudir (gouverneur) de Charkia, Hassan Pacha El-Shéreï, mudir de

Minieh, Mahmoud Fahmi, et quelques autres patriotes, il y eut alliance

pour régler l’action légitime du parti national dont ils étaient les

représentants avoués. Le concours des mudirs avait été requis, afin de

placer la haute direction en plus étroite communion d’idées avec les

districts agricoles. Il était urgent d’être prêt pour la retraite

éventuelle de Riaz ».]

[Note 182 : Peu d’auteurs font allusion à ce manifeste et, à notre

connaissance, seule la Bibliothèque Nationale de Paris en possède le

texte intégral en français. Quant au texte arabe il est peu probable

qu’il ait vu le jour.]

[Note 183 : Voir _l’Europe diplomatique_ du 23 novembre 1879.]

[Note 184 : _La Réforme_ d’Alexandrie écrivait le 17 novembre 1879 :

« Une brochure de quelques pages circule depuis quelques jours au Caire

et à Alexandrie... (ensuite analyse du manifeste). _Quoi qu’il en soit,

la brochure publiée par le parti national renferme de grandes vérités et

de sérieux enseignements_.

« Elle a produit une profonde sensation dans le public indigène, qui en

attribue la paternité à de hautes personnalités. »

L’auteur anonyme de « _Egypt for the Egyptians_ » disait que « le

manifeste est une démonstration contre l’intervention européenne.]

[Note 185 : Voir le _Times_ du 1er août 1879.]

[Note 186 : « Les deux puissances exercent maintenant le _Protectorat

Dualiste_. En la personne de ces contrôleurs, l’Angleterre et la France

gouvernent l’Egypte. Le gouvernement nominal est représenté par le

khédive ». (Stanley Lane Poole : _Egypte_, 1880).

« Le pouvoir des contrôleurs, assez minime en apparence, est en réalité

le véritable gouvernement de l’Egypte, car ni le khédive, ni ses

ministres n’osent négliger leurs avis. Par eux les deux Puissances

tiennent les rênes de l’Etat, c’est ce qu’on appelle le condominium.

Leur action s’exerce sur toutes les branches du gouvernement égyptien. »

(Biovès : _Français et Anglais en Egypte_, 1881-82), 1910.]

[Note 187 : _Modern Egypt_, par _Lord Cromer_.]

[Note 188 : « En 1880, pour mettre fin aux incessantes réclamations que

provoquait l’état des finances égyptiennes, je proposai et j’obtins,

avec le concours des cabinets de Londres, Berlin, Rome et Vienne, le

vote d’une loi dite de liquidation qui parut constituer une solution

définitive. » (de Freycinet : _Souvenirs_, 1878-1893).]

[Note 189 : _Egypt’s Ruin_ (a financial and administrative Record), par

_T. Rothstein_, 1910.]

[Note 190 : « ... Chaque jour il (le fellah) voyait quelques lambeaux de

sa glèbe chérie aux griffes d’usuriers grecs, levantins, ou israélites,

qui incarnaient pour lui l’Europe et sa civilisation.

« Les riches propriétaires avaient un grief d’autre sorte : l’abolition

de la _Moukabalah_. Elle fut définitivement abolie par le décret du 6

janvier 1880. On eut scrupule de confisquer sans compensation les sommes

versées pour des privilèges désormais retirés, et on soumit la question

à la commission de liquidation. Il y avait eu beaucoup de versements

fictifs, mais sur les 17 millions de livres égyptiennes, montant nominal

de la Moukabalah, 8 millions au moins étaient réellement entrés dans les

caisses publiques. Les créanciers de la Moukabalah n’étaient protégés

par aucune puissance. La Commission ne leur alloua qu’une annuité de

150.000 livres pendant 5 ans. Ce n’était, intérêt et amortissement, que

2 0/0 au plus du capital réel, et cette injustice avait aliéné la classe

moyenne. » (Biovès : _Français et Anglais en Egypte_, 1881-82), 1910.

Hassan Mouça El-Akkad, un des compagnons d’Arabi — aujourd’hui

octogénaire — ayant protesté contre l’abolition de la Mokabalah fut

déporté par Riaz sur le Nil Blanc comme un dangereux perturbateur.]

[Note 191 : _In the Lands of the Pharaos_ (a short history of Egypt from

the fall of Ismaïl to the assassination of Boutros Pasha) par _Duse

Mohamed_, Londres 1911.]

[Note 192 : Lord MILNER : _L’Angleterre en Egypte_.]

[Note 193 : Voir dans le _Times_ du 27 août 1879, une correspondance

d’Alexandrie datée du 17 août.]

[Note 194 : « They would have to pull the strings behind the scenes, but

appear on the stage as little as possible. » (_Modern Egypt_, par Lord

Cromer.)]

[Note 195 : « Riaz ne se doutait point que les Egyptiens sortiraient de

leur passivité séculaire et s’endormait dans une fausse sécurité sans se

soucier le moins du monde de ce qui pourrait les révolter ou les irriter

qu’il s’agît de la façon dont ils étaient traités dans l’application du

principe d’autorité ou qu’il s’agît des préoccupations constantes des

mécontents qu’il avait contre lui parmi les indigènes aussi bien que

parmi les étrangers. Il poursuivait son œuvre dans un même et unique

chemin sans se laisser détourner d’un côté ou d’un autre. » (MOHAMED

ABDUH : _Mémoires inédits_.)

« Les contrôleurs s’interposèrent entre lui et les créanciers affamés du

gouvernement égyptien, et Riaz Pacha se rendait compte qu’il ne

possédait pas suffisamment des connaissances techniques pour dégager

l’ordre du chaos financier actuel sans l’aide européenne. Pendant la

dernière période du contrôle il devait traiter une question qui

demandait peut-être des qualités supérieures, et un degré plus élevé de

clairvoyance politique, que celui qu’il possédait. Il fut emporté par le

mouvement d’Arabi, dont il n’a réussi à connaître l’importance que trop

tard ». (Lord Cromer : _Modern Egypt_).

« Et vraiment c’est une chose extraordinaire que cet homme semble à ce

point aussi peu fait pour le pouvoir : tant qu’il reste dans la vie

privée, il a dans le pays un grand nombre de partisans ; musulman pieux,

il a pour lui toutes les puissantes influences religieuses, grand

propriétaire et excellent agriculteur connaissant à fond la vie, les

besoins et les idées du peuple, il sait prendre les intérêts des cheiks

des villages et gagner leur sympathie ; mais dès qu’il entre en

fonctions, il devient inabordable. Il ne faut pas supposer que les

Anglais fussent les seuls à irriter Riaz Pacha ; il était grossier avec

une remarquable impartialité vis-à-vis des étrangers aussi bien que vis-

à-vis des indigènes, qu’ils appartinssent ou non au monde officiel. »

(Lord Milner : _L’Angleterre en Egypte_.)

« Malheureusement les préoccupations financières éclipsaient toutes les

autres, et Riaz, trop confiant en la docilité du peuple, ne voyait pas

l’orage qui se formait sur sa tête. » (Biovès : _Français et Anglais en

Egypte_, 1881-82), 1910.

« Riaz était convaincu que son autorité personnelle, soutenue par le

contrôle, suffirait pour maintenir l’ordre, et dans cette opinion il

était certainement encouragé par les représentants étrangers. » (Baron

de Malorie : _Egypt, Native Rulers and Foreign Interference_.)]

[Note 196 : D’après Lord Milner l’auteur en question est M. Moberly

Bell.]

CHAPITRE V

=La Révolution=

Depuis 1876, grâce à l’institution du contrôle financier, l’Egypte était

pratiquement sous le joug. Le Soudan et l’Afrique centrale, c’est-à-dire

au moins la moitié de l’Egypte, étaient gouvernés par un officier

anglais, pendant que l’autre moitié était contrôlée par une foule

d’administrateurs étrangers[197].

Les Egyptiens, toujours patients mais rétifs sous le joug, commençaient

à sortir d’un état de « demi-sommeil », et la guerre russo-turque (1877)

acheva de les réveiller et de provoquer la naissance de l’opinion

publique en Egypte. Sir Samuel Baker nous donne au sujet de cette guerre

des renseignements du plus haut intérêt : « Tous ceux qui pouvaient

lire, dit-il, avaient bien vu que l’Egypte était déclarée comme un

« intérêt britannique » et définie ainsi pendant la guerre. En même

temps, l’Angleterre, au lieu d’assister la Turquie, s’était contentée

d’une futile démonstration navale, et, à la fin de la guerre, sept mille

soldats indiens traversèrent le Canal de Suez, et, à l’improviste,

l’Angleterre occupa Chypre ! Les lecteurs égyptiens de journaux anglais

furent vite renseignés, lors de la violente discussion concernant la

valeur de notre nouvelle possesion, que Chypre dominait l’Egypte et

donnait à l’Angleterre la maîtrise absolue du Canal de Suez. Ce sont des

faits indéniables qui ont été rapportés par les périodiques arabes et

absorbés par le public égyptien qui savait fort bien que l’empire indien

actuel commença par un petit comptoir concédé à une compagnie

anglaise[198]. »

A la fin du règne d’Ismaïl, l’intervention anglo-française — qui avait

pris la forme d’une domination étrangère par la désignation de deux

ministres européens trop soucieux des intérêts _des bondholders_ — était

devenue intolérable. Les Egyptiens pensaient alors — mais ils n’en

parlaient pas — que leur salut devait venir d’une bonne armée et d’une

bonne constitution. Cette vérité incontestable, que tous les auteurs

taisaient ou méconnaissaient, et que les Egyptiens eux-mêmes

s’abstenaient de formuler nettement par esprit politique[199], se déduit

logiquement des faits. C’est ainsi qu’Ismaïl et le ministère Chérif,

sous l’impulsion nationale, avaient décidé d’accorder à la Chambre des

délégués des attributions parlementaires et de porter le nombre de

l’armée à 60.000, alors que Sir Rivers Wilson travaillait, pour cause

d’économie, à abaisser l’armée en licenciant la majorité des troupes et

en jetant les officiers sur le pavé avec leurs arriérés. Ainsi

s’explique aussi son altitude désobligeante vis-à-vis de la Chambre

égyptienne.

Mais lorsque les ministres européens furent emportés par l’opposition

nationale, sans perdre du temps, M. Waddington se décida à prendre une

action énergique et décisive en Egypte et amena l’Angleterre hésitante à

demander, d’accord avec la France, la déposition d’Ismaïl. L’attitude de

M. Waddington a été toujours dictée par la nécessité de devancer

l’Angleterre et de l’empêcher de résoudre la question égyptienne à son

profit sans la France.

Non seulement le contrôle, rétabli avec des pouvoirs quasi absolus, a

empêché le nouveau khédive Tewfick de tenir sa promesse d’octroyer une

charte constitutionnelle à son peuple, mais il a ignoré complètement

l’existence même de la Chambre des délégués instituée depuis 1866.

L’armée était maltraitée et dirigée par un Circassien. On licencia

encore d’autres officiers. « Leur solde, disait M. de Freycinet, était

faible, eu égard surtout à ce que leur licenciement résultait d’une

simple question d’économie. Leur démarche assez orageuse de 1879 aurait

dû appeler sur ce point la sollicitude des ministres. Il eût fallu

rechercher une transaction avec les contrôleurs généraux trop portés à

refuser toute dépense comme diminuant le gage des créanciers. D’autre

part, le choix d’Osman Rifky était une maladresse : mieux valait, dans

l’état actuel des esprits, confier le portefeuille de la guerre à un

officier de nationalité égyptienne[200]. »

Ce qui est plus grave, c’est que la véritable origine du mal dont

souffrait l’armée et le pays n’était pas la personne d’Osman Rifky, le

ministre de la guerre destitué par le pronunciamiento du 1er février,

mais un système de gouvernement établi depuis deux ans par « une poignée

de sujets britanniques qui occupent de hauts emplois en Egypte et qui

pavent sûrement la route pour une future occupation ». Ce système était

représenté par le groupe « anglo-Riaz-de Blignières[201]. »

Il faut ici rendre justice à M. de Ring, Consul de France, qui avait été

rappelé par son gouvernement après la manifestation du 1er février, à la

suite de la demande du gouvernement égyptien, faite à l’instigation de

M. de Blignières, le contrôleur général. M. de Ring, avec sa

perspicacité toute française, voyait le danger que couraient les

intérêts permanents de la France en Egypte et voulait qu’on donnât

satisfaction aux aspirations légitimes des Egyptiens[202]. « Les

conséquences de ces demandes (du 1er février) au point de vue de

garanties d’exécution pour les officiers, allaient jusqu’à la nécessité

de changer le ministère Riaz. Or, M. de Ring aurait émis l’opinion que

le Cabinet Riaz devait effectivement se retirer pour faire place à des

ministres n’ayant pas commis les fautes qui avaient amené la révolte. En

remplaçant Riaz, le consul était d’avis qu’on enlevait le plus gros

germe d’irritation[203]. »

Il fallait transformer le système du contrôle pièce à pièce, car il

avait provoqué une irritation générale. L’armée, en donnant le signal du

mécontentement, a été suivie par le peuple, et elle n’a pas tardé à

prendre en mains sa cause.

Le correspondant du _Siècle_ écrivait, le 20 mars 1881, à propos des

colonels et des généraux du pronunciamiento : « M. de Ring les a

accueillis comme il fallait en parlant de la discipline et du devoir. M.

Malet en a fait autant ; mais il leur a ri au nez quand ils ont informé

l’agent britannique des vœux constitutionnels et parlementaires de la

nation.

« Jamais, répondit ce diplomate, l’Egypte n’aura un Parlement, le pays

n’en est pas capable », ce qui veut dire que les intérêts anglais

exigent que les Egyptiens continuent à vivre dans le demi-esclavage

actuel. »

L’écrivain affirme ensuite que le peuple égyptien était humilié de voir

des Anglais maîtres des artères vitales administratives, et conclut que

« l’Egypte, à cette heure, est anti-anglaise[204] ». De son côté, le

correspondant de l’_Estafette_, écrivait, le 26 avril : « Le pays n’est

pas tranquille du tout », « les populations sont sorties d’une façon

sérieuse de leur calme séculaire », « l’armée a maintenant de la

mésestime pour Tewfick et redoute les représailles de Riaz ». Quant au

peuple, « il est indéniable qu’il achète des armes. Mais, direz-vous,

contre qui cette levée de vieux pistolets ?

« Contre tout ce qui existe comme « tyrannie d’exploitation ». Mon Dieu,

oui, nous en sommes là ! Les grands mots ont traversé la Méditerranée

et, ce qu’il y a de plus grave, c’est qu’ici ces grands mots ne sont pas

simplement de la rhétorique révolutionnaire, ils ont une signification

nette et précise et ne traduisent que trop exactement une situation de

plus en plus intolérable. Sous nos yeux, on vole et on pille le fellah

comme il ne l’a jamais été, et cela par ordre ministériel.

« L’armée, elle aussi, a été jusqu’ici _volée_ indignement. _On n’a

jamais appliqué à son entretien la moitié seulement des sommes qui

figuraient à son chapitre dans le budget_. »

L’auteur explique ensuite que l’argent qui n’était pas employé servait

aux fonds secrets du Président du Conseil, c’est-à-dire du contrôle,

pour l’achat de journaux[205], tant locaux qu’européens « qui coûtent

bien autrement cher que les légendaires journaux de M. de Bismarck » et

des gens qu’on employait à cette besogne.

« C’est triste à dire, dit-il, il y en a de tous les mondes, du plus

haut comme du plus bas. On les rencontre à la Cour Khédiviale, dans les

salons de la Colonie anglaise, à la Bourse, au cercle, au théâtre et

jusqu’aux plus infimes brasseries[206].

Grâce au régime du despotisme bénévole, l’Egypte sombrait graduellement,

moralement et matériellement, dans un abîme. Il fallait réagir

immédiatement sans se départir un instant d’une ligne de conduite

commandée par le tact et la fermeté. Au calme apparent imposé au pays

allait succéder à partir du 1er février, une période d’agitation

immédiate. « Le volcan dormant, disait M. Samuel Baker, a montré des

signes d’activité, et l’Egypte discerne l’approche du danger à Chypre

face à face ; la Tunisie à trois jours de bateau, à l’ouest, et la mer

rouge entre les mains de l’Angleterre ; cependant qu’un _imperium in

imperio_ est exhibé au cœur même du pays par la présence des contrôleurs

européens[207]. »

C’est alors qu’Arabi, obéissant à une pensée toute patriotique, se mit

en contact avec les ulémas et les notables. « Il leur représentait

l’autorité étrangère comme un aigle qui planait au ciel pour faire sa

proie du patrimoine national[208]. » Il se faisait légalement mandater

par le peuple en faisant signer une pétition qui circulait secrètement

dans les campagnes. Il y était dit substantiellement que le ministère

Riaz n’a fait que perdre le pays par la vente fréquente de terres aux

étrangers et la présence d’un grand nombre d’entre eux dans les services

publics, et que pour sauvegarder les droits et les libertés des

Egyptiens, la chute du ministère Riaz et la formation d’un Parlement

étaient nécessaires[209].

Après s’être assuré de l’appui populaire, Arabi décida l’action. Le 9

septembre, à la tête de quatre régiments, il se présenta devant le

palais du khédive et formula ses demandes, dont les principales étaient

la réforme des cadres de l’armée, la convocation de la Chambre des

délégués et l’octroi d’une Constitution.

Alors, le consul anglais, M. Cookson, au nom du khédive, dit à Arabi

Pacha : « La formation d’un Parlement regarde la nation ». Sur quoi

Arabi répondit : « C’est la nation elle-même qui m’a chargé d’exécuter

ces demandes au moyen de ces soldats qui sont la force exécutive pour

tout ce qui est utile à la patrie ». « Donc vous voulez, reprit le

Consul, exécuter ces demandes par la force, ce qui pourrait amener la

perte de votre pays. »

Le colonel répliqua : « Cela ne sera pas. D’ailleurs qui pourrait nous

disputer le droit de réformer nos affaires intérieures ? Contre celui-

là, nous lutterons jusqu’au dernier homme ».

Après de longs tâtonnements, le khédive, qui ne pouvait compter sur la

fidélité de sa garde, céda à condition que les demandes fussent

graduellement accordées. Chérif forma alors, sur l’insistance des

notables et des délégués de la Chambre au Caire, un nouveau ministère.

La joie du pays était indicible. La nation en allégresse célébrait la

révolution pacifique de septembre, croyant qu’elle allait enfin pouvoir

travailler à son salut. « Les trois mois qui suivirent ce grand

événement, dit M. Wilfrid Blunt, furent la période la plus heureuse.

C’est une joie pour moi d’en avoir été un témoin privilégié. Tous les

partis du pays, pour le moment, toute la population du Caire étaient

unis pour la réalisation _d’une grande idée_ nationale, le khédive non

moins. Dans toute l’Egypte un cri de joie s’éleva tel qu’on n’a pas

entendu retentir des siècles durant, sur les bords du Nil. Et il est

littéralement vrai que dans les rues du Caire les hommes s’arrêtaient

les uns les autres, quoique étrangers, pour s’embrasser et se réjouir

ensemble de l’avènement étonnant de cette nouvelle ère de liberté qui a

commencé subitement pour eux, comme l’aube d’un jour après une longue

nuit de peur[210]. »

La genèse de l'esprit national égyptien (1863-1882) · 第 17 / 26 段