Riaz arriva en Egypte le 3 septembre et fut chargé, le 21, de former un

nouveau ministère sur la base du rescrit du 28 août 1878, avec cette

différence que le khédive, plus favorisé que son père, se réserva cette

fois le droit de présider les réunions du cabinet et de s’associer ainsi

au gouvernement de son pays.

Cet ensemble de circonstances provoqua la formation secrète d’un certain

« parti national » nouveau à Helouan (près du Caire). Arabi nous donne

quelques renseignements, malheureusement vagues et incomplets, sur ce

parti : « Lorsque la nation égyptienne, dit-il dans ses mémoires

inédits, voyait le pays subir dans ses affaires intérieures et dans ses

finances le joug des Européens qui l’exploitaient, le mécontentement

gagna toutes les classes et il se forma à Helouan un parti secret qui

recrutait ses membres parmi les hauts personnages, les ulémas et les

intellectuels[181]. Il publiait un manifeste dans les journaux français,

qui faisait connaître l’existence du parti, ses aspirations, etc...

« Et le gouvernement de surveiller étroitement et rigoureusement les

chefs du parti dont quelques-uns, pour se mettre à l’abri de ses

agissements, se firent naturaliser Autrichiens (Hafez Pacha et son fils)

et Italiens (Chaïn Pacha) et quittèrent même l’Egypte. Malgré cette

protection, les titres de Chaïn Pacha (ancien ministre d’Ismaïl), en

vertu d’un décret du 14 juin 1880, lui furent retirés et ses biens

séquestrés. »

Quant au manifeste, nous avons pu trouver le texte français traduit de

l’original en langue arabe.[182]

Dans une lettre du Caire, en date du 18 novembre, le correspondant de

l’_Europe diplomatique_[183] écrivait : « Avant même l’arrivée de MM.

Baring (le futur lord Cromer) et de Blignières, se reforment contre eux

les éléments de la tempête : je veux parler du prétendu parti national

dont le khédive joua si bien le 7 avril dernier.

« Ce parti national égyptien vient de lancer son manifeste. Le dit

manifeste est daté du Caire, le 20 zilcade 1296 de l’Hégire et le 4

novembre 1879. Il a été rédigé en arabe mais, pour des raisons majeures,

la publication de l’édition en cette langue a été différée de quelques

jours. Quant à la traduction française, que l’on répand à profusion elle

a été imprimée on ne sait où... »[184]

Le _parti_ débute, dans son manifeste, par rappeler que, « à une heure

critique, suprême même pour son pouvoir personnel, l’ex-khédive invoqua

son intervention. C’était la première fois que le prince laissait

échapper de ses lèvres, toujours esclaves de sa pensée, ces mots

magiques, si électriques en Europe, dont le sens élève l’âme et sauve

les nations en faisant des hommes. »

Toutefois cet appel d’Ismaïl, qui savait depuis longtemps que ce parti

national existait, « vint trop tard ».

Aujourd’hui (sous Tewfick), le parti « veut s’affirmer ». Il veut, en

tant que parti, « sauver l’Egypte de l’abîme dans lequel l’arbitraire et

l’usure l’ont plongée. » Il estime, sur des données authentiques, que

plus de £ 60.000.000 sont restées entre les mains des intermédiaires

financiers et industriels du dernier règne dont le legs à l’Egypte est

une dette générale avoisinant cent millions de livres sterling.

Le parti national estime que « c’est pour lui un devoir sacré, découlant

d’un droit indiscutable, de ce droit que possède une nation _libre,

homogène_, de cinq millions d’habitants, vouée à l’agriculture,

laborieuse et soumise aux mêmes lois civiles et religieuses. Ce peuple

laborieux, émancipé aujourd’hui, ne veut plus d’esclavage. »

Quant au programme du parti, il est dessiné en traits nets et précis :

« Il se propose de relever les masses par l’éducation progressive et

appropriée aux mœurs et occupations des habitants. Le peuple doit

connaître ses droits et ses devoirs. Son éducation doit être faite par

son propre élément dans la mesure du possible.

« Ennemi des moyens extrêmes, le parti national a vu avec regret

l’événement diplomatique qui a déterminé brusquement la chute méritée du

régime précédent.

« Mais en s’inclinant devant les faits accomplis, le parti ne peut

considérer le gouvernement constitué par l’influence étrangère comme

étant l’expression des vœux et des besoins du pays. Tel qu’il est, ce

gouvernement n’a aucune attache vraiment égyptienne, sa base est

artificielle. Les puissances seules ont concouru à sa formation. La

nation n’y est pour rien. Un khédive règne au Caire, mais la direction

suprême des affaires n’émane ni de lui, ni de son ministère. Sous un

pareil régime, l’Egypte toujours responsable des fautes d’autrui, dont

elle est lasse, marche à sa perte. La nation nilotique ne peut accepter

un état de choses qui la livre, sans appel, à une tutelle dangereuse

pour son autonomie et qui laisse l’exploitation de ses richesses à des

éléments étrangers irresponsables, jouissant d’immunités et de

privilèges auxquels elle ne participe pas. Elle se sent assez jeune et

assez forte pour se régénérer elle-même. Elle le veut. C’est pour cela

qu’elle revendique hautement l’exercice de ses droits, en confiant ses

intérêts au parti national égyptien composé d’hommes capables et

éprouvés. »

Le parti déclare ensuite que « l’Egypte veut se libérer de ses dettes à

condition que les puissances laissent l’Egypte libre d’appliquer les

réformes urgentes. Il faut que le pays soit administré par des

individualités égyptiennes de son choix sans exclure complètement

l’assistance étrangère » qui sera limitée à certaines branches de

l’administration. « Il ne veut pas toutefois de ministres représentant

telle ou telle influence européenne », ce qui ne doit pas avoir lieu en

Egypte dont la devise est : « Travail sans politique ».

Enfin le parti conclut en soumettant au public le programme d’un

débiteur honnête et sacrifié qui s’est substitué à l’auteur de dettes

stériles. Ce programme destiné au règlement final de toute la question

financière, se résume dans l’abolition du privilège accordé aux

créanciers anglais du Preference Stock, privilège qui leur réservait les

chemins de fer comme garantie de la dette : « Aucun privilège enchaînant

la volonté et le travail du peuple ne peut être toléré » ; dans une

conversion générale de toutes les dettes en une seule rente portant

intérêt de 4 % l’an, _garantie par la nation_ ; dans l’institution d’un

contrôle _international_ spécial et temporaire pour surveiller le

service des intérêts de la dette sans autre ingérence ou attribution

administrative ; et enfin dans la réforme du système d’impôts.

« L’Egypte, termine le manifeste, ne veut pas devenir une simple

expression géographique. » Elle désire, une fois délivrée des embarras

et des charges qui la ruinent, rentrant dans l’exercice de ses droits

sur toutes les branches des revenus publics, offrir à ses créanciers des

garanties d’autant plus positives que tous les détenteurs en seront

égaux devant le Grand-Livre de la Dette, sans aucune exception ni

privilège. Ces avantages capitaux relèveront le cours de la rente

égyptienne et empêcheront les immenses oscillations du marché financier

en mettant un terme aux manœuvres des spéculateurs. »

Ce manifeste, comme la chose ressort clairement, cherche surtout à

résoudre la question égyptienne en tant que créance financière

transformée par l’Europe en une créance politique sur l’Egypte. Il

relève aussi ce besoin de réformes qui précède les révolutions. Le

principal remède à la situation était de mettre un terme à l’ingérence

étrangère ; mais « le système d’ingérence dans les affaires égyptiennes

qui commença il y a deux ans, prit une tournure décisive en mai 1878 et

fut porté à son point culminant par la déposition d’Ismaïl »[185].

Depuis l’avènement de Tewfick, c’est le gouvernement du pays par les

consuls généraux, puis par le contrôle dualiste qui représentait _le

nouveau régime_. _Ce contrôle_ avait été rétabli le 4 septembre, mais la

position des deux puissances en Egypte devait entraîner _ipso facto_ la

modification de la nature même de ce contrôle. Cela ressort du décret du

15 novembre réglant les attributions des contrôleurs généraux. En vertu

de l’article premier, « les contrôleurs généraux auront, en matière

financière, les pouvoirs d’investigation les plus étendus sur les

services publics ». L’article IV précise qu’ils « auront rang et séance

au Conseil des ministres et y auront voix consultative ». Ce n’est pas

tout. L’article VI stipule qu’ils ne « pourront être relevés de leurs

fonctions qu’avec l’assentiment de leurs gouvernements respectifs. »

C’est ce _contrôle politique_[186] qui jouera un rôle dans les

événements de 1881-82 qui amèneront l’occupation britannique. Lord

Cromer reconnaît que dans les discussions qui eurent lieu en Angleterre

trois ans plus tard, concernant la responsabilité de ces événements,

« les libéraux, à la Chambre des Communes, soutenaient que la nécessité

de l’intervention anglaise était due principalement au fait qu’en 1879

le contrôle, qui était financier précédemment, devint politique »[187].

Gladstone, dans son discours du 27 juillet 1882, affirmait, de même, que

le contrôle dualiste avant 1879 n’était pas politique, parce que le

gouvernement égyptien se réservait le droit de congédier les

contrôleurs, « mais, dit-il, s’adressant aux députés, en lui enlevant ce

droit en 1879, vous avez amené l’intervention étrangère au cœur même du

pays, et établi, dans toute la force du terme, un « contrôle

politique ».

La première tâche de ce contrôle était de résoudre la question

financière. Il adressa, le 1er décembre, au khédive un rapport où il

tint tout d’abord à définir sa position vis-à-vis du souverain et de ses

ministres : « Les fonctions auxquelles nous appelaient Votre Altesse,

dit-il, n’impliquaient aucune ingérence directe dans l’administration du

pays, mais elles nous imposaient le devoir d’indiquer à son ministère

les mesures que réclame l’intérêt commun du pays et de ses créanciers. »

Et le contrôle de conclure : « Etant donnée l’impossibilité où se

trouvait le gouvernement de faire face à tous ses engagements, la

situation financière ne pouvait être régularisée que par une loi

spéciale de liquidation. »

Le 2 avril 1880, une commission de liquidation fut instituée sous la

présidence de sir Revers Wilson. Les contrôleurs ne furent pas désignés

comme membres de la Commission. D’après lord Cromer, « il était à la

fois juste et politique que les contrôleurs restassent en dehors pour

représenter les intérêts du gouvernement et du peuple égyptiens ».

Enfin les travaux de la Commission aboutirent à la promulgation de la

loi de liquidation sanctionnée par un décret khédivial le 17 juin

1880[188]. En vertu de cette loi le revenu de l’Egypte était estimé à £

8.576.000 et l’intérêt de la dette unifiée fixé à 4 % au lieu de 7 %, ce

qui amena la réduction d’environ deux millions de livres sterling par

an. « Il est certain, dit M. Rothstein, que si ce taux avait été fixé en

1876, on aurait épargné à l’Egypte les souffrances sans nombre qui

furent son sort pendant les quatre années suivantes, et Ismaïl aurait

régné encore. »[189]

Malgré l’abolition de la Moukabala[190] et certains défauts inhérents à

cette loi, elle régularisa une situation financière anormale et prépara

le retour de la prospérité publique. Sir Mulhall et d’autres financiers

qui ont vivement critiqué la politique financière des puissances n’ont

pas manqué de louer cette loi bienfaisante proposée par la France.

D’après Mohamed Abduh, « le jour de la promulgation de cette loi

marquait une date historique. Il fut célébré à Alexandrie par une foule

enthousiaste qui le considérait comme une fête nationale car la nouvelle

loi établissait une ligne de démarcation entre un passé trouble et

incertain et un avenir tranquille et clair. »

Lord Milner donne une appréciation générale qui ne manque pas

d’intérêt : « ... Il devint évident, dit-il, qu’une réduction de la

dette était inévitable sous peine de voir le fonctionnement du

gouvernement absolument arrêté. La réduction eut lieu en vertu de la loi

de liquidation de juillet 1880...

« Cette loi eut pour effet de liquider la dette flottante, de consolider

les obligations d’Egypte au moyen d’un petit nombre d’emprunts, et de

fixer l’intérêt à un taux que le pays, dans des conditions normales,

pouvait supporter non point toutefois sans grandes difficultés. Mais

dans l’intervalle de quatre années qui sépara l’arrangement Goschen de

la loi de liquidation, les dettes de l’Egypte avaient augmenté d’environ

10 millions. »

L’auteur de l’_Angleterre en Egypte_ formule ensuite une critique :

« Cette loi, dit-il, œuvre d’hommes capables et consciencieux, qui

avaient une pleine connaissance du sujet, était basée sur des idées

justes et raisonnables, mais elle ne laissait aucune marge pour les cas

imprévus.

« Certes il était bon, il était essentiel de couper court aux

prodigalités administratives ; mais la loi de liquidation alla trop

loin. Non seulement elle supprima les extravagances, mais elle rogna

aussi sur les besoins réels du gouvernement. En réduisant trop

brusquement les dépenses des services publics et, notamment, des

dépenses pour l’armée, elle contribua, jusqu’à un certain point, à

favoriser le mouvement révolutionnaire. »

L’auteur confond la loi avec les hommes qui auront mal exécuté la loi et

favorisé par conséquent le mécontentement de 1881. Cette loi, du reste,

fût-elle une loi idéale, eût été incapable d’améliorer profondément, en

peu de temps une situation financière complètement bouleversée depuis de

nombreuses années.

Le ministère Riaz dura environ deux ans. _Politiquement_, il avait créé

un système despotique de terreur et d’espionnage. Des citoyens furent

exilés, des journaux supprimés, et un bureau de presse fut chargé de

censurer les écrits. _Administrativement_, il était en meilleure

posture : « Je tiens, dit un auteur égyptien[191] d’une autorité sûre,

que le but de Riaz en revenant au pouvoir était de travailler à dégager

le pays de ses difficultés financières et partant, le délivrer de

l’intervention étrangère. Il réussit pendant la première année à dégager

les fellahs de leurs charges financières les plus lourdes. Néanmoins, si

sincère que fût son intention, il lui était impossible de réaliser

quelque chose dans le genre d’une réforme populaire parce que son

ministère était principalement composé de Turcs réactionnaires. »

Les principales réformes de Riaz étaient l’abolition, conseillée par le

contrôle, de vingt-quatre taxes d’une nature vexatoire pour les fellahs,

telles que l’impôt professionnel, les droits d’octroi, le droit de

pesage, l’impôt personnel.

C’est la politique de demi-mesures, nullement en rapport avec la

situation intérieure du pays dont tous les rouages administratifs,

depuis le règne d’Ismaïl, avaient été déréglés. Le pays réclamait une

réorganisation complète, des réformes _profondes_. Lord Milner

reconnaissait lui-même que « le cataclysme (la future révolution) avait

eu pour cause profonde de longues années de décomposition ». C’est

pourquoi, pour justifier « la durée éventuelle » de l’occupation

anglaise en Egypte, il entendait par le rétablissement de l’ordre la

nécessité de « reconstruire dans son ensemble toute la machine

administrative, de reconstituer les branches du gouvernement et

d’assurer à tous les citoyens au moins quelques rudiments de

justice. »[192]

Nous avons, dans les chapitres précédents, exposé les causes diverses du

gâchis financier et de la désorganisation administrative. Faut-il

rappeler ici ce que disait Ismaïl à un Anglais à la veille de sa

destitution : Vous, Anglais, vous avez commis une faute. Quels que

soient mes actes précédents, j’ai donné à vos intérêts la prépondérance

en Egypte. Vous avez les chemins de fer, les douanes, les postes, les

télégraphes et les ports entièrement sous une administration anglaise.

Pour gagner davantage vous avez appelé les Français. Puis vous avez

hésité jusqu’à ce que Bismarck vous poussât à en venir à l’intervention

directe. »[193]

On ne pouvait certes pas en vouloir aux Egyptiens qui, pour limiter

l’absolutisme d’Ismaïl et l’ingérence étrangère, voulaient établir un

ordre _véritablement_ stable, c’est-à-dire _national_. Le pivot de cet

ordre devait être un gouvernement responsable devant une Chambre

égyptienne, c’est-à-dire un _régime représentatif_. Ce régime aurait

prévenu, par des réformes réelles, la révolution. Ainsi le roi, de même

que son ministère, n’aurait pas été la cause directe et immédiate des

événements à la faveur desquels l’intervention anglaise invoqua le

principe d’ordre.

On comprend maintenant pourquoi, pendant la première période du

_contrôle politique_ qui commence en fait à la déposition d’Ismaïl,

l’Egypte est restée deux ans sans l’ombre d’une liberté politique.

Non seulement le khédive n’avait pas été autorisé à ratifier la

constitution présentée par Chérif, mais même l’ancienne Chambre des

délégués, instituée par Ismaïl, était en fait abolie. Riaz pratiquait

l’étouffement systématique de la liberté politique dans les journaux par

l’institution d’une censure, dans la Chambre par sa suppression pure et

simple, et dans le pays en général par le bannissement et la

surveillance des chefs du mouvement. Ce système d’étouffement, favorisé

par le contrôle étranger qui avait maintenant la mainmise complète sur

le pays, constitue la principale cause immédiate de la révolution de

1881-82. Dorénavant, la lutte contre le khédive ou contre ses ministres

sera menée en réalité contre le contrôle qui est le véritable maître des

événements, d’autant plus qu’il est tout-puissant et que sa

responsabilité est couverte par l’autorité _nominale_ d’autrui. « Riaz,

disait le contrôleur anglais[194], était lent à accepter la conclusion

_inévitable_ qu’il n’y avait pas de réformes possibles sans la direction

et l’assistance européennes. Il était clair que, dans ces circonstances,

le meilleur espoir de succès pour les contrôleurs résidait dans une

sorte d’abnégation de soi-même. _Ils devaient tirer les ficelles

derrière les coulisses et ne paraître sur la scène que le moins

possible_. »

C’était bien le gouvernement du « despotisme » sous quelque « contrôle

effectif » établi par les Puissances. Pourtant, les Egyptiens se

rendaient suffisamment compte d’une situation particulièrement délicate

et voulaient limiter graduellement l’ingérence de l’étranger par

l’application d’une politique de réformes.

Mohamed Abduh, le plus grand disciple de Gemmel-Eddin, avait reçu ordre

du gouvernement, lors de l’exil de son maître, d’abandonner son poste de

professeur à l’Ecole Normale, et de regagner son village. Grâce à

l’intervention de Riaz, on lui confia en 1880 la direction du bureau de

la presse et la rédaction de l’_Officiel_, où une grande place était

réservée au mouvement social et littéraire. Mohamed Abduh, de

tempérament modéré et essentiellement évolutionniste, profita de son

autorité nouvelle pour combattre les superstitions, les préjugés et les

maux sociaux qui avaient à la longue faussé l’esprit de la religion. Il

travaillait à régénérer l’Islam et affranchir la pensée en lui ouvrant

des horizons nouveaux. L’aide du gouvernement et du Chef de l’Etat lui

étaient indispensables dans son œuvre. Il rappelait, par sa manière

d’agir, les modérés Italiens qui voulaient gagner les princes à la cause

des réformes et de l’unité. Mais une pareille action était vouée à un

échec fatal, parce que le contrôle était établi « au cœur même du

pays. » Toute la politique de Mohamed Abduh se résumait en ces trois

mots : « ordre, paix, réformes ». Il n’était pas, comme son maître, le

leader, mais le régulateur intellectuel du mouvement. Il nous explique

lui-même, quoique indirectement, dans ses mémoires inédits, les causes

de son échec, qui étaient les causes générales de la révolution : « Les

hommes de bon sens, disait-il, souhaitaient que le gouvernement

continuât sa politique de réformes, au moins pendant vingt ans, afin que

le sentiment de l’intérêt général s’établît profondément et que des

institutions plus complètes s’adaptassent aux besoins nouveaux de la

population.

« Mais, hélas ! des raisons diverses avaient empêché la réalisation de

ces vœux : d’aucunes ont pour origine Riaz Pacha lui-même et certains

ministres ; d’autres, le khédive ; et d’autres la croissance de

l’ingérence étrangère nouvelle ; et d’autres encore le soulèvement des

mécontents pour renverser le ministère Riaz. »

En effet, Riaz, cet homme de l’ancien régime, « croyait, écrivait

Mohamed Abduh, que les Egyptiens, aujourd’hui comme hier, devaient

obéissance et se souciait peu de leurs aspirations ou de leurs

doléances. »

Certes, on ne peut mettre en doute le patriotisme de Riaz. De même que

Nubar, Chérif et Aly Mubarek, il fait partie de cette ligue

gouvernementale de réformateurs qui ont collaboré à l’œuvre d’Ismaïl.

Sorti du peuple, comme Mubarek, il se distinguait des autres par sa

sollicitude pour les fellahs autochtones et pour les réformes

linguistiques et religieuses. Il était le protecteur et l’ami de Gemmel-

Eddin Al-Afghan et de Mohamed Abduh. Mais il n’était pas tout à fait

l’homme des temps nouveaux et des idées modernes et indisposait ses

amis, aussi bien que ses ennemis, par son caractère tyrannique et

vaniteux. Les contrôleurs, et particulièrement M. Baring, jouaient sur

sa vanité, et son autorité despotique, loin d’apaiser le mécontentement,

le propageait[195].

On avait eu la maladresse insigne de désigner comme ministre de la

Guerre un Circassien ignorant et despote, un certain Osman Rifky, qui

favorisait la promotion des officiers de sa race au détriment de

l’élément égyptien dans l’armée. Ce choix était d’autant plus

regrettable que l’armée, depuis ses victoires sous Mohamed Aly et Ismaïl

et tant d’injustices commises par les chefs turcs — et la défaite

d’Abyssinie n’était pas la moindre — était devenue un foyer de

mécontentement. Le succès de l’émeute du 18 février 1879 avait prouvé

qu’il fallait compter avec elle.

Depuis le commencement du règne d’Ismaïl, une société secrète, présidée

par Aly El-Rouby, s’était formée pour défendre les intérêts de l’élément

égyptien. Elle devint active grâce à l’intervention d’Arabi, après la

guerre d’Abyssinie, et voici comment : On sait que, lors de cette

guerre, Arabi était chargé du service des transports à Massaouah. Accusé

de corruption, il avait été disgracié par Ismaïl alors que, de l’aveu

même de l’auteur anonyme[196] de _Khedives and Pashas_, « une pareille

accusation était souvent et injustement portée par les Turco-Circassiens

contre tout homme dont on voulait se débarrasser. »

Arabi, ayant quitté les rangs de l’armée, retourna à la Société et s’y

livra à une propagande active contre les persécuteurs dont il était

l’une des victimes. Son éloquence, son audace et sa sincérité — car il

avait beaucoup plus de cœur que d’esprit — firent de lui, depuis 1877,

le chef reconnu de cette Société. A la fin du règne d’Ismaïl il

réintégra son rang dans l’armée où les paiements irréguliers et

l’injuste traitement des Egyptiens, sous Tewfick encore, loin d’apporter

l’apaisement, étaient de nature à aggraver le mal invétéré. Arabi était

le chef désigné des officiers mécontents décidés à l’action. Le 20 mai

1880, ils présentèrent au Président du Conseil une pétition en vue

d’obtenir l’ouverture d’une enquête générale. Leurs justes demandes

étaient même appuyées par le consul français, le Baron de Ring, auprès

de Riaz Pacha, et on finit par leur accorder satisfaction.

Mais Osman Rifky établit, à titre de vengeance, un nouveau système

vexatoire qui consistait à charger les troupes de creuser des canaux et

à les astreindre à une sorte de corvée. Arabi, seul, refusa d’envoyer

ses hommes faire des travaux sur le Tewfickieh Canal et entra en conflit

avec le ministre de la Guerre.

La genèse de l'esprit national égyptien (1863-1882) · 第 16 / 26 段