La conclusion à laquelle nous sommes arrivés est la solution de cette
question : « Le khédive est-il sincère ou non ? Tout roule sur ce point.
S’il est sincère, son devoir simple et clair implique le renoncement à
toute ingérence dans les finances du pays, mais les finances étant en
fait le ressort de tout mécanisme gouvernemental, cela signifierait,
jusqu’à certain point, l’abdication du principe autocratique cher aux
souverains d’Egypte depuis des siècles... Le khédive a des juges
européens, il doit avoir un ministre européen des finances, un ministre
réel ayant le pouvoir nécessaire pour exécuter les réformes. C’est le
poste que vous devriez tenir... Nubar pense qu’avec une certaine
pression venant du gouvernement anglais cette nomination serait un fait
accompli... Le but de M. Disraeli, en achetant les actions du canal et
en constituant ensuite la mission Cave, tend, comme on le suppose
généralement, à créer un intérêt anglais en Egypte pour contrebalancer
celui de la France.
Nubar se soucie peu de son retour au pouvoir. Je lui conseille de
patienter et de laisser couler l’orage, et tout s’arrangera. »
Cette lettre révélatrice de M. Larking indique nettement l’association
de Nubar au plan anglais établi depuis 1876. Du reste M. Wilson, dans un
autre chapitre de ses mémoires, écrit en date du 12 juin 1878, à propos
du retour possible de Nubar en Egypte : « L’enquête est, en grande
partie, son œuvre. Le khédive se plaint amèrement que nous soyons en
train d’exécuter le programme tracé par Nubar, ce qui est exact.
Cependant si Nubar retourne, ce sera, dans la pensée du khédive, pour le
protéger contre l’enquête, Nubar ne peut pas toutefois, tourner le dos
aux réformes et trahir la cause qu’il prêchait pendant les deux
dernières années. » (Sir Rivers Wilson : _Chapters of my official
life_), 1916.]
[Note 140 : Voir la déclaration faite par les Consuls de France et de
Grande-Bretagne au Caire le 10 mars 1879 (_Documents diplomatiques,
affaires d’Egypte_).]
[Note 141 : Voir _Mirâat-El-Chark_ du 5 avril 1879.]
[Note 142 : _Modern Egypt_, par _Lord Cromer_.]
[Note 143 : Voir dans le _Times_ du 16 avril une correspondance du Caire
datée du 8 avril 1879.]
[Note 144 : C’est Abd-el-Salam El-Moelhy bey.]
[Note 145 : Voir _Al-Watan_ du 5 avril 1879.]
[Note 146 : _Broadley_. _How we defended Arabi and his friends_.]
[Note 147 : Lors de l’émeute du 18 février Mahmoud Sami, alors Chef de
la Sûreté, appela, sur la demande du khédive Mohamed bey El-Nadi, Aly
bey El-Roubi et Arabi bey, pour les interroger sur cette manifestation
dont ils étaient les prétendus instigateurs. Arabi, dans ses mémoires
inédits, racontait son impression de cette rencontre : « J’ai reconnu en
lui, disait-il, une aversion pour l’arbitraire et un penchant pour la
justice et la liberté ».]
[Note 148 : Voir les déclarations d’Ahmed Rifaat, ancien secrétaire du
ministère national présidé par El-Baroudy pendant la Révolution. « Je
suis un Turc, dit-il, je n’ai aucun motif de vous raconter ce qui n’est
pas vrai. Arabi avait acquis la sympathie de toute l’Egypte et aussi la
mienne ». (_How we defended Arabi and his Friends_, par _A. M.
Broadley_. Londres 1884).]
[Note 149 : M. de Luisant écrivait dans le _Progrès Egyptien_ du 27
février 1869 : « On a fait trop de bruit autour de la création
nouvelle... Le Vice-Roi a entendu accorder à son pays une institution
analogue à ce qu’étaient, sous l’ancienne monarchie française, les
assemblées des notables, dont les unes avaient le droit de statuer sur
les impôts, et les autres étaient simplement appelées à faire connaître
leurs vœux au Souverain... La question n’est pas là : Le point important
est que le tribunal de l’opinion publique est saisi, que sa décision, si
lente qu’elle soit à se produire, si comprimée qu’elle soit dans les
premiers moments, finira par se faire jour ».]
[Note 150 : _Mirât El-Chark_, dans son premier numéro en date du 24
février disait « qu’il avait appris de source sûre que tous les Députés
Egyptiens présenteraient une adresse à Son Altesse le khédive pour leur
conférer tous droits et privilèges des Députés en Europe ou bien
ordonner le renouvellement des élections ».]
[Note 151 : Voir _Documents diplomatiques, affaires d’Egypte_, 1879.]
[Note 152 : Lettre de M. Waddington, en date du 16 novembre 1878, au
Consulat Général de France en Egypte (_Documents diplomatiques, Affaires
d’Egypte_).]
[Note 153 : Voici la composition de ce Ministère : Chérif Pacha fut
nommé Président du Conseil et Ministre de l’Intérieur et des Affaires
étrangères ; Ragheb Pacha aux Finances ; Sabet Pacha aux Wakfs et à
l’Instruction publique ; Zaki Pacha aux Travaux Publics ; Zoolfakar
Pacha à la Justice et Chaïn Pacha à la Guerre.
Riaz Pacha fut destitué du ministère de l’Intérieur et de la vice-
présidence de la Commission Supérieure d’enquête. Il partit ensuite en
Europe rejoindre Nubar pour travailler à la chute d’Ismaïl (mémoires
inédits de Mohamed Abduh).]
[Note 154 : Pour discréditer le nationalisme égyptien on faisait courir,
à l’étranger, le bruit que les Egyptiens voulaient débarrasser
l’administration de tous les Européens (Voir le _Times_ du 16 avril
1879).]
[Note 155 : Voir le _Times_ du 7 mai 1879.]
[Note 156 : Voir le _Times_ du 12 juin 1879.]
[Note 157 : Il y avait désaccord entre M. Wilson et Lord Vivian sur la
politique à suivre. Il semble que l’échec du ministère Wilson ait
déterminé le retour de Lord Vivian désavoué par son Gouvernement.]
[Note 158 : Cette visite eut lieu le 12 mai 1879.]
[Note 159 : Voir le _Times_ du 21 mai 1879.]
[Note 160 : Un correspondant écrivait dans le _Times_ du 19 mai : « Le
khédive a maintenant à compter avec un certain parti national dont
l’influence, dit-on, sur le Vice-Roi, est parfois impérative. L’armée,
les pachas, les ulémas sont unis dans leur but commun de prouver que
l’Egypte est capable de se gouverner elle-même et le Parlement, qui
comprend maintenant 100 membres, a montré des signes de vitalité qui
promettent un avenir parlementaire. »]
[Note 161 : Voir dans le _Journal Officiel_ Egyptien les comptes rendus
des séances.]
[Note 162 : Voir _Mirâat-el-Chark_ du 11 juin 1879.]
[Note 163 : Voir extrait de la lettre du 30 mai du Comte Saint Villier,
ambassadeur de France à Berlin, à M. Waddington (_Documents
diplomatiques, affaires d’Egypte_).]
[Note 164 : L’action du Gouvernement allemand, disait Lord Cromer, a
hâté la décision qui aurait été probablement prise dans tous les cas
(_Modern Egypt_).]
[Note 165 : C’est M. Tricou, Consul Général de France au Caire depuis le
10 juin 1879.]
[Note 166 : Dans une lettre adressée de Naples, après sa chute, au Grand
Vizir, Ismaïl disait : « J’ai fait appel à Sa Majesté le Sultan pour me
protéger contre une pression étrangère ; je venais de traverser seize
années bien remplies ; sous mon administration l’Egypte avait été
couverte d’un réseau de chemins de fer ; elle avait considérablement
étendu la canalisation qui féconde la richesse du sol ; elle avait créé
deux grands ports, à Suez et à Alexandrie ; elle avait vu achever et
livrer au monde le Canal des deux mers, etc... »]
[Note 167 : Le _Mirâat-El-Chark_, dans son numéro du 21 mai 1879,
publiait une correspondance intitulée « Gordon Pacha l’Anglais,
gouverneur du Soudan », annonçant un revirement notable dans sa
politique devenue franchement arrogante et anti-égyptienne.
Dans le même ordre d’idées, le même journal passait en revue, en date du
11 juin, la question égyptienne et rappelait que le Canal de Suez a
ouvert aux Puissances Européennes la voie de la pénétration en Afrique
et réveillé chez elles des idées de conquête. Elles se rendaient compte,
dit-il, qu’elles n’arriveraient pas à réaliser leurs desseins au cas où
il serait établi en Egypte un gouvernement national et fort, qui
affaiblirait l’influence étrangère. D’où pour elles la nécessité de
s’entendre et d’en finir avec leur division qui donnerait au parti
national le moyen d’accomplir l’œuvre de réformes, de remédier aux maux
légués par l’absolutisme et de dégager le pays du joug de l’Europe.
Ainsi s’explique leur attitude qui consiste à s’opposer à notre projet
et à notre indépendance.]
CHAPITRE IV
=Imperium in Imperio=
Nous entrons maintenant dans une phase décisive qui a précédé la
révolution et où les responsabilités des événements ultérieurs se
précisent dans leurs origines directes et immédiates et se ramènent à
une seule et unique cause : l’ingérence de l’étranger.
En imposant deux ministres étrangers à Ismaïl et en l’écartant de la
direction des affaires publiques, les deux gouvernements avaient
institué, en fait, un régime de domination. Ce régime avait été ébranlé
par le renvoi de deux ministres et la formation d’un ministère
national ; mais, par la déposition d’Ismaïl, la France et l’Angleterre
entendaient regagner le terrain perdu et introduire un « système nouveau
avec un homme nouveau ».[168]
Aussi pour tirer toute la force de cette décision, tenaient-elles à s’en
attribuer tout le mérite effectif par la défense des droits et
privilèges du nouveau souverain contre les empiétements de la Turquie.
Par cette politique, elles voulaient déterminer, aux yeux de l’Europe,
la position de l’Egypte à l’égard des deux puissances et gagner
complètement à leurs vues leur protégé Tewfick. « Nous avions donné à
Ismaïl, écrivait M. Waddington, le _conseil_ d’abdiquer, c’est-à-dire de
faire spontanément un sacrifice que la France et l’Angleterre étaient
_résolues à exiger de lui_, mais nous n’avions jamais contesté à la
Porte d’intervenir pour _sanctionner ce changement politique_, et si, là
où nous nous contentions d’une abdication volontaire, il y a eu
révocation, cette circonstance n’altère en rien l’importance du résultat
que les deux puissances viennent d’obtenir. »
Il protestait ensuite contre l’intention de la Porte « d’en revenir
désormais pour le statut de l’Egypte aux dispositions de 1841 et
d’abroger le firman de 1873 », et disait, en parlant de Tewfick : « le
Prince dont les deux puissances occidentales ont favorisé
l’avènement ».[169]
Enfin les ambassadeurs français et anglais à Constantinople, M. Fournier
et M. Layard, exigeaient la communication du nouveau firman avant sa
promulgation, et, après de longs pourparlers avec les ministres
ottomans, parvenaient à modifier le projet de firman et à faire
reconnaître par la Porte toutes les immunités accordées à l’Egypte par
la Charte de 1873. Ils obtenaient également la suppression d’un passage
caractéristique : « Les privilèges octroyés à l’Egypte ayant été confiés
spécialement au khédiviat, le khédiviat ne pourra, sans aucun motif ni
prétexte, aliéner, ne fût-ce que temporairement, en totalité ou en
partie, ces privilèges _au profit des tiers_. Les droits de l’autorité
doivent être constamment défendus par les mains sûres auxquelles nous
les avons confiés. »[170]
Cette phraséologie insinuante visait sans doute comme le faisait
remarquer M. Fournier, « l’emploi des étrangers dans le gouvernement du
khédive », mais la Turquie avait fini par se conformer à la volonté des
deux puissances dans la rédaction du firman adressé le 30 juillet au
nouveau khédive. Cet incident, dans son ensemble, prouvait que la France
et l’Angleterre étaient maîtresses de la situation en Egypte par rapport
au parti national, à la Turquie et à l’Europe. « En somme, disait M.
Waddington, on peut dire sans présomption que les difficultés soulevées
à Constantinople à propos de l’Egypte ont tourné à son avantage et à
l’affermissement de son autonomie. _Ses privilèges sont placés désormais
sous la garantie de la France et de l’Angleterre_ ainsi que des autres
puissances qui vont être appelées à en prendre acte. »[171]
En d’autres termes, la tutelle franco-anglaise était reconnue en fait
par les Puissances. Cette tutelle était exercée dans le nouveau régime,
nominalement par le khédive ou la cour ou son gouvernement ou tous les
trois suivant les circonstances.
Tewfick rappelait Louis XVI par sa piété, sa faiblesse et son
autocratie. Tous deux provoquent, précipitent et trahissent la
révolution au profit de l’étranger. « Tewfick, en effet, disait lord
Milner, avait reçu la faiblesse en héritage et, malgré toutes ses
excellentes qualités qui, plus tard, sous de meilleurs auspices firent
au pays un bien inexprimable, il n’était pas l’homme qu’il fallait pour
relever, sans aide, le respect du nom khédivial, respect que les
circonstances avaient profondément altéré. Le peuple avait vu le père,
si redouté, déposé sans résistance, en vertu d’un décret de la Porte ;
il vit le fils soumis, dès son avènement, à la tutelle des puissances
étrangères, et s’il serait exagéré de dire que sous ces atteintes
successives l’auréole qui, aux yeux de la grande masse du peuple,
entoure le front de « l’Effendina » avait été complètement obscurcie il
est du moins certain qu’elle avait beaucoup perdu de son brillant
éclat. »
Lord Milner voulait, il est vrai, en prouvant que le prestige du khédive
était « impuissant à raffermir l’autorité », justifier le principe du
rétablissement de l’ordre. Mais n’y a-t-il pas plutôt dans cet aveu la
condamnation de l’homme et de l’influence étrangère représentée en
réalité depuis cette époque par l’Angleterre ?
Un auteur anonyme[172] écrivait en 1880 : « Aux yeux de ses frères et
même de son père, Tewfick Pacha n’est qu’un objet de mépris. On ne peut
rien dire de sérieux contre lui. Il n’a aucune mauvaise disposition ;
mais par nature, il devient un simple jouet entre les mains de n’importe
qui sait le flatter et l’amuser. Actuellement son valet de chambre le
domine complètement et tout le monde au Caire et dans toute l’Egypte
exprime son mépris pour le fils aîné du khédive en lui donnant le gentil
nom de « Madame Frederick »[173] — Frederick étant le nom du valet du
prince. Son esprit faible trouve quelque consolation dans sa dévotion et
les mosquées qu’il a bâties sont aussi nombreuses que les palais bâtis
par son père. »
Voilà l’homme. En ce qui concerne son entourage et ses favoris, le même
auteur publie les souvenirs suivants d’un citoyen indigène du Caire :
« Ibrahim effendi Zaki qui avait passé plusieurs années en prison pour
fraude est nommé chef du Bureau turc au ministère des Finances.
« Kamal bey, Osman Aarag et Joseph Pacha sont les courtisans favoris, et
celui qui veut une situation au Gouvernement égyptien doit faire un
arrangement avec eux, car ils possèdent une grande influence sur
Tewfick, etc... »
On conçoit aisément que l’avènement de Tewfick favorisa plus que
l’avènement d’Ismaïl la camarilla turco-circassienne et des étrangers
dans le pays des fellahs.
Voyons maintenant le gouvernement. Le cabinet, suivant l’usage, avait
donné sa démission, mais un nouveau ministère Chérif fut constitué le 2
juillet. Pour expliquer sa politique future et le programme de son
gouvernement, Tewfick adressa, le 3 juillet, au Conseil des ministres,
sous forme de décret, une déclaration où il assurait que « pour la bonne
marche de l’administration, il est nécessaire que le Gouvernement
khédivial soit constitutionnel et ses ministres responsables. Je ne
dévierai pas de ce principe qui sera la base de mon gouvernement, et
nous devons aider la Chambre des délégués et modifier ses lois dans un
sens plus libéral, afin qu’elle soit à même d’étudier les lois, les
budgets et toutes les autres questions qui lui seront soumises. »
Le khédive parlait ensuite de la nécessité de réorganiser les tribunaux,
de propager l’instruction publique et d’introduire toutes les réformes
administratives nécessaires, mais le point essentiel de tout ce
programme du 3 juillet est la promesse, faite solennellement par le
khédive, d’établir un régime constitutionnel représenté par une nouvelle
chambre plus en rapport avec le principe de la responsabilité
ministérielle.
Cependant, malgré cette promesse dont la population prenait acte avec
satisfaction, le nouveau gouvernement non par la faute de Chérif, mais
par la faute de Tewfick et de ses favoris, n’était pas suffisamment
national. « Les pauvres fellahs dans la province de Guiza, disait encore
l’auteur anonyme[174] cité plus haut, crient en vain au secours auprès
du nouveau khédive ; leur cruel mudir (gouverneur) les flagelle pour les
obliger à payer des taxes qu’ils avaient déjà payées au temps d’Ismaïl.
« Ce mudir était un favori de Khalil Aga, le chef des eunuques de la
mère du prince, et il est maintenant protégé par Kamal bey, l’ami intime
de Tewfick.
« Qui est Aly (Osman ?) Pacha Galib, ministre de la Guerre ? C’est un
ancien esclave circassien du khédive Ismaïl surnommé par les fellahs
« l’ange de la mort ». Maintenant il est nommé ministre de la Guerre,
comme si Ismaïl régnait encore. »
Ajoutons que le ministère de la Guerre avait décidé de réduire le nombre
de l’armée active à douze mille hommes et renvoyer le reste (dix mille).
Mécontents de cette mesure et d’autres encore, soixante-dix-neuf
officiers présentèrent, au mois de juillet une requête au khédive
demandant le remplacement du ministre de la Guerre.[175]
Mais le principal est que Chérif ne se laissait pas dérouter par les
événements et ne perdait pas de vue la raison d’être de son
gouvernement : conférer au pays une charte constitutionnelle. Cette
charte, il la présentait au khédive pour obtenir sa ratification, mais
Tewfick, désertant la cause de la nation, oubliant la promesse d’hier et
acquis de plus en plus à l’influence étrangère, opposa son refus. Sur
quoi, Chérif donna sa démission le 18 août et le khédive forma un
nouveau ministère qu’il présidait ; il était lui-même son propre
Premier. « Nul doute, dit Mohamed Abduh, que les agents des puissances,
lorsqu’ils eurent vent des projets du khédive et de son inclination à
satisfaire le sentiment général du pays, n’aient cherché à le convaincre
de l’inopportunité de ces nouvelles institutions, en arguant que
l’intervention des députés dans la préparation des budgets serait de
nature à retarder la solution des questions financières urgentes et à
provoquer des complications qui menaceraient le trône. Ils étaient aidés
dans cette besogne par quelques hommes de son entourage, et le khédive,
se souvenant encore de la récente déposition de son père, se laissa
influencer par leurs arguments, changea d’attitude et résolut de refuser
la nouvelle charte de réformes. »
Lord Cromer, qui évite soigneusement de rappeler la promesse officielle
du 3 juillet, faite par le khédive, rapporte que « Son Altesse
expliquait à M. Frank Lasselles (agent et consul général de
l’Angleterre) les raisons de sa désapprobation de Chérif. « Il
m’assurait, écrit M. Lasselles, qu’à présent les institutions libérales
ne convenaient aucunement au pays et que la Constitution présentée par
Chérif n’était qu’un décor de théâtre. Il était lui-même responsable du
gouvernement du pays et décida de prendre la part qui lui revenait dans
cette tâche et à ne pas s’abriter derrière une Constitution irréelle et
illusoire. » Chérif Pacha, de son côté, disait à M. Lasselles « qu’en
tant qu’Egyptien il regrettait le retour au pouvoir personnel. Il y
avait nombre de personnes à l’intérieur et au dehors du palais qui se
réjouissaient, dans leur intérêt personnel, de voir le pouvoir absolu du
khédive rétabli, mais que c’était un véritable malheur pour le pays s’il
devait retomber sous le gouvernement d’un souverain absolutiste. »[176]
Lord Cromer dans son livre, loue la « sage » attitude du khédive, car
« la seule forme de gouvernement, dit-il, convenable à l’Egypte était le
despotisme, mais un despotisme bénévole, _qui devrait être sous quelque
contrôle effectif_. »[177]
L’allusion était claire. Le contrôle effectif ne sera pas la
représentation nationale, mais le contrôle dualiste, rétabli aussitôt et
qui sera, en fait, exercé par M. Baring (le futur lord Cromer) lui-même.
Le khédive qui, de l’aveu de lord Milner, était « soumis, dès son
avènement à la tutelle des puissances étrangères », en faisant fi de la
volonté nationale dont le but avéré était de prévenir la révolution et
l’occupation étrangère par des réformes, ne porte-t-il pas directement
toute la responsabilité des événements ultérieurs ?
La signification de la démission de Chérif ne devait pas échapper aux
esprits avertis. Le khédive, qui régnait en maître, ordonna, sur le
conseil des deux consuls, le retour de Riaz, pour lui confier la
présidence du Conseil. Cette décision mécontenta l’opinion publique dont
l’existence ne faisait plus de doute. Un correspondant adressait du
Caire, le 20 août, un article au _Times_[178], où il parlait précisément
de l’opinion publique en Egypte. « Il y a quinze ans, dit-il, l’opinion
publique parmi les indigènes n’existait pas. Aucun journal publié en
arabe n’aurait obtenu 100 abonnements ; il aurait été impossible de
citer un nom représentant, je ne dirai pas une opposition, mais même une
simple opinion sur les questions de l’heure. Aujourd’hui nous devons
admettre l’existence d’une douzaine de journaux publiés en arabe tirant
chacun à 1.000 ou 1.500 exemplaires, généralement non subventionnés, et
exprimant une libre critique — nullement à mépriser — sur les événements
publics. Il existe une Chambre des Députés, impuissante il est vrai,
mais possédant des pouvoirs pratiques d’obstruction ; enfin il y a, çà
et là, des hommes exerçant, pour le bien ou le mal, une influence
considérable sur une large portion de leurs compatriotes. »
« Ecoutons d’abord, dit encore le correspondant, ce que dit la presse
indigène sur la situation : Sommes-nous du parti de Chérif, de Nubar, de
Riaz, de Wilson ? Notre réponse : « D’aucun, mais du parti de l’Egypte.
Peu nous importent les noms des hommes, ce qui nous importe seulement ce
sont les principes. _Nous voulons des hommes honnêtes et capables_ ;
nous ne regardons ni la nationalité, ni la croyance, mais nous ne
voulons pas des faiseurs, ni encore le Gouvernement par les consuls
généraux ; donnez-nous des hommes capables et laissez-nous travailler à
notre avenir par nos propres efforts. »
« Laissons maintenant la presse. Le leader parlementaire du parti
national est un certain Abd-el-Salam Bey El-Moelhy. La première fois que
je l’ai vu, c’était la veille de la déposition de l’ancien vice-roi, et
il s’étendait longuement sur la nécessité de donner à Ismaïl Pacha le
temps de réaliser ses projets de réforme représentative qui se
développèrent soudain.
« Mais derrière cette individualité — pas très formidable — il y a un
personnage beaucoup plus caractéristique, Gammel-Eddin. J’ai interrogé
ce Cléon d’Egypte et l’ai trouvé, à ma grande surprise, l’homme le plus
doux. Certes il n’y a aucune originalité frappante dans ses vues, mais
il a des idées bien définies. Le cri de « l’Egypte aux Egyptiens » il le
soutenait jusque dans ses conclusions extrêmes, et lorsque j’essayai de
contester son assertion que le ministère Wilson-de Blignières n’a
produit aucun résultat, en faisant allusion à la cessation de taxation,
il insista avec force sur le fait que ce résultat a été produit par
l’expression de l’opinion publique et il aurait été également obtenu
sous un ministère indigène.
« J’en ai dit assez pour montrer qu’une opinion indigène existe, qu’elle
trouve moyen de s’exprimer, et pour cette raison, elle n’est pas du tout
à ignorer. »
Cette opinion publique a été agitée par la démission de Chérif et il
semble que Gammel-Eddin se soit livré depuis lors à une propagande plus
ouverte contre l’ingérence étrangère, ce qui amena son arrestation par
ordre du khédive, et sa déportation sur le Djeddah le 26 août[179].
Cette mesure, loin de calmer l’agitation l’augmenta et désillusionna
cruellement les esprits.
Le « despotisme bénévole qui devrait être sous quelque contrôle
effectif », dont parlait Cromer, va trouver son expression véritable
dans Riaz, futur président du Conseil, connu pour son caractère
despotique. Il sera assisté de deux contrôleurs : M. Baring et M. de
Blignières[180].