Mon but en venant à Paris était, comme vous le savez, de voir Nubar...

La conclusion à laquelle nous sommes arrivés est la solution de cette

question : « Le khédive est-il sincère ou non ? Tout roule sur ce point.

S’il est sincère, son devoir simple et clair implique le renoncement à

toute ingérence dans les finances du pays, mais les finances étant en

fait le ressort de tout mécanisme gouvernemental, cela signifierait,

jusqu’à certain point, l’abdication du principe autocratique cher aux

souverains d’Egypte depuis des siècles... Le khédive a des juges

européens, il doit avoir un ministre européen des finances, un ministre

réel ayant le pouvoir nécessaire pour exécuter les réformes. C’est le

poste que vous devriez tenir... Nubar pense qu’avec une certaine

pression venant du gouvernement anglais cette nomination serait un fait

accompli... Le but de M. Disraeli, en achetant les actions du canal et

en constituant ensuite la mission Cave, tend, comme on le suppose

généralement, à créer un intérêt anglais en Egypte pour contrebalancer

celui de la France.

Nubar se soucie peu de son retour au pouvoir. Je lui conseille de

patienter et de laisser couler l’orage, et tout s’arrangera. »

Cette lettre révélatrice de M. Larking indique nettement l’association

de Nubar au plan anglais établi depuis 1876. Du reste M. Wilson, dans un

autre chapitre de ses mémoires, écrit en date du 12 juin 1878, à propos

du retour possible de Nubar en Egypte : « L’enquête est, en grande

partie, son œuvre. Le khédive se plaint amèrement que nous soyons en

train d’exécuter le programme tracé par Nubar, ce qui est exact.

Cependant si Nubar retourne, ce sera, dans la pensée du khédive, pour le

protéger contre l’enquête, Nubar ne peut pas toutefois, tourner le dos

aux réformes et trahir la cause qu’il prêchait pendant les deux

dernières années. » (Sir Rivers Wilson : _Chapters of my official

life_), 1916.]

[Note 140 : Voir la déclaration faite par les Consuls de France et de

Grande-Bretagne au Caire le 10 mars 1879 (_Documents diplomatiques,

affaires d’Egypte_).]

[Note 141 : Voir _Mirâat-El-Chark_ du 5 avril 1879.]

[Note 142 : _Modern Egypt_, par _Lord Cromer_.]

[Note 143 : Voir dans le _Times_ du 16 avril une correspondance du Caire

datée du 8 avril 1879.]

[Note 144 : C’est Abd-el-Salam El-Moelhy bey.]

[Note 145 : Voir _Al-Watan_ du 5 avril 1879.]

[Note 146 : _Broadley_. _How we defended Arabi and his friends_.]

[Note 147 : Lors de l’émeute du 18 février Mahmoud Sami, alors Chef de

la Sûreté, appela, sur la demande du khédive Mohamed bey El-Nadi, Aly

bey El-Roubi et Arabi bey, pour les interroger sur cette manifestation

dont ils étaient les prétendus instigateurs. Arabi, dans ses mémoires

inédits, racontait son impression de cette rencontre : « J’ai reconnu en

lui, disait-il, une aversion pour l’arbitraire et un penchant pour la

justice et la liberté ».]

[Note 148 : Voir les déclarations d’Ahmed Rifaat, ancien secrétaire du

ministère national présidé par El-Baroudy pendant la Révolution. « Je

suis un Turc, dit-il, je n’ai aucun motif de vous raconter ce qui n’est

pas vrai. Arabi avait acquis la sympathie de toute l’Egypte et aussi la

mienne ». (_How we defended Arabi and his Friends_, par _A. M.

Broadley_. Londres 1884).]

[Note 149 : M. de Luisant écrivait dans le _Progrès Egyptien_ du 27

février 1869 : « On a fait trop de bruit autour de la création

nouvelle... Le Vice-Roi a entendu accorder à son pays une institution

analogue à ce qu’étaient, sous l’ancienne monarchie française, les

assemblées des notables, dont les unes avaient le droit de statuer sur

les impôts, et les autres étaient simplement appelées à faire connaître

leurs vœux au Souverain... La question n’est pas là : Le point important

est que le tribunal de l’opinion publique est saisi, que sa décision, si

lente qu’elle soit à se produire, si comprimée qu’elle soit dans les

premiers moments, finira par se faire jour ».]

[Note 150 : _Mirât El-Chark_, dans son premier numéro en date du 24

février disait « qu’il avait appris de source sûre que tous les Députés

Egyptiens présenteraient une adresse à Son Altesse le khédive pour leur

conférer tous droits et privilèges des Députés en Europe ou bien

ordonner le renouvellement des élections ».]

[Note 151 : Voir _Documents diplomatiques, affaires d’Egypte_, 1879.]

[Note 152 : Lettre de M. Waddington, en date du 16 novembre 1878, au

Consulat Général de France en Egypte (_Documents diplomatiques, Affaires

d’Egypte_).]

[Note 153 : Voici la composition de ce Ministère : Chérif Pacha fut

nommé Président du Conseil et Ministre de l’Intérieur et des Affaires

étrangères ; Ragheb Pacha aux Finances ; Sabet Pacha aux Wakfs et à

l’Instruction publique ; Zaki Pacha aux Travaux Publics ; Zoolfakar

Pacha à la Justice et Chaïn Pacha à la Guerre.

Riaz Pacha fut destitué du ministère de l’Intérieur et de la vice-

présidence de la Commission Supérieure d’enquête. Il partit ensuite en

Europe rejoindre Nubar pour travailler à la chute d’Ismaïl (mémoires

inédits de Mohamed Abduh).]

[Note 154 : Pour discréditer le nationalisme égyptien on faisait courir,

à l’étranger, le bruit que les Egyptiens voulaient débarrasser

l’administration de tous les Européens (Voir le _Times_ du 16 avril

1879).]

[Note 155 : Voir le _Times_ du 7 mai 1879.]

[Note 156 : Voir le _Times_ du 12 juin 1879.]

[Note 157 : Il y avait désaccord entre M. Wilson et Lord Vivian sur la

politique à suivre. Il semble que l’échec du ministère Wilson ait

déterminé le retour de Lord Vivian désavoué par son Gouvernement.]

[Note 158 : Cette visite eut lieu le 12 mai 1879.]

[Note 159 : Voir le _Times_ du 21 mai 1879.]

[Note 160 : Un correspondant écrivait dans le _Times_ du 19 mai : « Le

khédive a maintenant à compter avec un certain parti national dont

l’influence, dit-on, sur le Vice-Roi, est parfois impérative. L’armée,

les pachas, les ulémas sont unis dans leur but commun de prouver que

l’Egypte est capable de se gouverner elle-même et le Parlement, qui

comprend maintenant 100 membres, a montré des signes de vitalité qui

promettent un avenir parlementaire. »]

[Note 161 : Voir dans le _Journal Officiel_ Egyptien les comptes rendus

des séances.]

[Note 162 : Voir _Mirâat-el-Chark_ du 11 juin 1879.]

[Note 163 : Voir extrait de la lettre du 30 mai du Comte Saint Villier,

ambassadeur de France à Berlin, à M. Waddington (_Documents

diplomatiques, affaires d’Egypte_).]

[Note 164 : L’action du Gouvernement allemand, disait Lord Cromer, a

hâté la décision qui aurait été probablement prise dans tous les cas

(_Modern Egypt_).]

[Note 165 : C’est M. Tricou, Consul Général de France au Caire depuis le

10 juin 1879.]

[Note 166 : Dans une lettre adressée de Naples, après sa chute, au Grand

Vizir, Ismaïl disait : « J’ai fait appel à Sa Majesté le Sultan pour me

protéger contre une pression étrangère ; je venais de traverser seize

années bien remplies ; sous mon administration l’Egypte avait été

couverte d’un réseau de chemins de fer ; elle avait considérablement

étendu la canalisation qui féconde la richesse du sol ; elle avait créé

deux grands ports, à Suez et à Alexandrie ; elle avait vu achever et

livrer au monde le Canal des deux mers, etc... »]

[Note 167 : Le _Mirâat-El-Chark_, dans son numéro du 21 mai 1879,

publiait une correspondance intitulée « Gordon Pacha l’Anglais,

gouverneur du Soudan », annonçant un revirement notable dans sa

politique devenue franchement arrogante et anti-égyptienne.

Dans le même ordre d’idées, le même journal passait en revue, en date du

11 juin, la question égyptienne et rappelait que le Canal de Suez a

ouvert aux Puissances Européennes la voie de la pénétration en Afrique

et réveillé chez elles des idées de conquête. Elles se rendaient compte,

dit-il, qu’elles n’arriveraient pas à réaliser leurs desseins au cas où

il serait établi en Egypte un gouvernement national et fort, qui

affaiblirait l’influence étrangère. D’où pour elles la nécessité de

s’entendre et d’en finir avec leur division qui donnerait au parti

national le moyen d’accomplir l’œuvre de réformes, de remédier aux maux

légués par l’absolutisme et de dégager le pays du joug de l’Europe.

Ainsi s’explique leur attitude qui consiste à s’opposer à notre projet

et à notre indépendance.]

CHAPITRE IV

=Imperium in Imperio=

Nous entrons maintenant dans une phase décisive qui a précédé la

révolution et où les responsabilités des événements ultérieurs se

précisent dans leurs origines directes et immédiates et se ramènent à

une seule et unique cause : l’ingérence de l’étranger.

En imposant deux ministres étrangers à Ismaïl et en l’écartant de la

direction des affaires publiques, les deux gouvernements avaient

institué, en fait, un régime de domination. Ce régime avait été ébranlé

par le renvoi de deux ministres et la formation d’un ministère

national ; mais, par la déposition d’Ismaïl, la France et l’Angleterre

entendaient regagner le terrain perdu et introduire un « système nouveau

avec un homme nouveau ».[168]

Aussi pour tirer toute la force de cette décision, tenaient-elles à s’en

attribuer tout le mérite effectif par la défense des droits et

privilèges du nouveau souverain contre les empiétements de la Turquie.

Par cette politique, elles voulaient déterminer, aux yeux de l’Europe,

la position de l’Egypte à l’égard des deux puissances et gagner

complètement à leurs vues leur protégé Tewfick. « Nous avions donné à

Ismaïl, écrivait M. Waddington, le _conseil_ d’abdiquer, c’est-à-dire de

faire spontanément un sacrifice que la France et l’Angleterre étaient

_résolues à exiger de lui_, mais nous n’avions jamais contesté à la

Porte d’intervenir pour _sanctionner ce changement politique_, et si, là

où nous nous contentions d’une abdication volontaire, il y a eu

révocation, cette circonstance n’altère en rien l’importance du résultat

que les deux puissances viennent d’obtenir. »

Il protestait ensuite contre l’intention de la Porte « d’en revenir

désormais pour le statut de l’Egypte aux dispositions de 1841 et

d’abroger le firman de 1873 », et disait, en parlant de Tewfick : « le

Prince dont les deux puissances occidentales ont favorisé

l’avènement ».[169]

Enfin les ambassadeurs français et anglais à Constantinople, M. Fournier

et M. Layard, exigeaient la communication du nouveau firman avant sa

promulgation, et, après de longs pourparlers avec les ministres

ottomans, parvenaient à modifier le projet de firman et à faire

reconnaître par la Porte toutes les immunités accordées à l’Egypte par

la Charte de 1873. Ils obtenaient également la suppression d’un passage

caractéristique : « Les privilèges octroyés à l’Egypte ayant été confiés

spécialement au khédiviat, le khédiviat ne pourra, sans aucun motif ni

prétexte, aliéner, ne fût-ce que temporairement, en totalité ou en

partie, ces privilèges _au profit des tiers_. Les droits de l’autorité

doivent être constamment défendus par les mains sûres auxquelles nous

les avons confiés. »[170]

Cette phraséologie insinuante visait sans doute comme le faisait

remarquer M. Fournier, « l’emploi des étrangers dans le gouvernement du

khédive », mais la Turquie avait fini par se conformer à la volonté des

deux puissances dans la rédaction du firman adressé le 30 juillet au

nouveau khédive. Cet incident, dans son ensemble, prouvait que la France

et l’Angleterre étaient maîtresses de la situation en Egypte par rapport

au parti national, à la Turquie et à l’Europe. « En somme, disait M.

Waddington, on peut dire sans présomption que les difficultés soulevées

à Constantinople à propos de l’Egypte ont tourné à son avantage et à

l’affermissement de son autonomie. _Ses privilèges sont placés désormais

sous la garantie de la France et de l’Angleterre_ ainsi que des autres

puissances qui vont être appelées à en prendre acte. »[171]

En d’autres termes, la tutelle franco-anglaise était reconnue en fait

par les Puissances. Cette tutelle était exercée dans le nouveau régime,

nominalement par le khédive ou la cour ou son gouvernement ou tous les

trois suivant les circonstances.

Tewfick rappelait Louis XVI par sa piété, sa faiblesse et son

autocratie. Tous deux provoquent, précipitent et trahissent la

révolution au profit de l’étranger. « Tewfick, en effet, disait lord

Milner, avait reçu la faiblesse en héritage et, malgré toutes ses

excellentes qualités qui, plus tard, sous de meilleurs auspices firent

au pays un bien inexprimable, il n’était pas l’homme qu’il fallait pour

relever, sans aide, le respect du nom khédivial, respect que les

circonstances avaient profondément altéré. Le peuple avait vu le père,

si redouté, déposé sans résistance, en vertu d’un décret de la Porte ;

il vit le fils soumis, dès son avènement, à la tutelle des puissances

étrangères, et s’il serait exagéré de dire que sous ces atteintes

successives l’auréole qui, aux yeux de la grande masse du peuple,

entoure le front de « l’Effendina » avait été complètement obscurcie il

est du moins certain qu’elle avait beaucoup perdu de son brillant

éclat. »

Lord Milner voulait, il est vrai, en prouvant que le prestige du khédive

était « impuissant à raffermir l’autorité », justifier le principe du

rétablissement de l’ordre. Mais n’y a-t-il pas plutôt dans cet aveu la

condamnation de l’homme et de l’influence étrangère représentée en

réalité depuis cette époque par l’Angleterre ?

Un auteur anonyme[172] écrivait en 1880 : « Aux yeux de ses frères et

même de son père, Tewfick Pacha n’est qu’un objet de mépris. On ne peut

rien dire de sérieux contre lui. Il n’a aucune mauvaise disposition ;

mais par nature, il devient un simple jouet entre les mains de n’importe

qui sait le flatter et l’amuser. Actuellement son valet de chambre le

domine complètement et tout le monde au Caire et dans toute l’Egypte

exprime son mépris pour le fils aîné du khédive en lui donnant le gentil

nom de « Madame Frederick »[173] — Frederick étant le nom du valet du

prince. Son esprit faible trouve quelque consolation dans sa dévotion et

les mosquées qu’il a bâties sont aussi nombreuses que les palais bâtis

par son père. »

Voilà l’homme. En ce qui concerne son entourage et ses favoris, le même

auteur publie les souvenirs suivants d’un citoyen indigène du Caire :

« Ibrahim effendi Zaki qui avait passé plusieurs années en prison pour

fraude est nommé chef du Bureau turc au ministère des Finances.

« Kamal bey, Osman Aarag et Joseph Pacha sont les courtisans favoris, et

celui qui veut une situation au Gouvernement égyptien doit faire un

arrangement avec eux, car ils possèdent une grande influence sur

Tewfick, etc... »

On conçoit aisément que l’avènement de Tewfick favorisa plus que

l’avènement d’Ismaïl la camarilla turco-circassienne et des étrangers

dans le pays des fellahs.

Voyons maintenant le gouvernement. Le cabinet, suivant l’usage, avait

donné sa démission, mais un nouveau ministère Chérif fut constitué le 2

juillet. Pour expliquer sa politique future et le programme de son

gouvernement, Tewfick adressa, le 3 juillet, au Conseil des ministres,

sous forme de décret, une déclaration où il assurait que « pour la bonne

marche de l’administration, il est nécessaire que le Gouvernement

khédivial soit constitutionnel et ses ministres responsables. Je ne

dévierai pas de ce principe qui sera la base de mon gouvernement, et

nous devons aider la Chambre des délégués et modifier ses lois dans un

sens plus libéral, afin qu’elle soit à même d’étudier les lois, les

budgets et toutes les autres questions qui lui seront soumises. »

Le khédive parlait ensuite de la nécessité de réorganiser les tribunaux,

de propager l’instruction publique et d’introduire toutes les réformes

administratives nécessaires, mais le point essentiel de tout ce

programme du 3 juillet est la promesse, faite solennellement par le

khédive, d’établir un régime constitutionnel représenté par une nouvelle

chambre plus en rapport avec le principe de la responsabilité

ministérielle.

Cependant, malgré cette promesse dont la population prenait acte avec

satisfaction, le nouveau gouvernement non par la faute de Chérif, mais

par la faute de Tewfick et de ses favoris, n’était pas suffisamment

national. « Les pauvres fellahs dans la province de Guiza, disait encore

l’auteur anonyme[174] cité plus haut, crient en vain au secours auprès

du nouveau khédive ; leur cruel mudir (gouverneur) les flagelle pour les

obliger à payer des taxes qu’ils avaient déjà payées au temps d’Ismaïl.

« Ce mudir était un favori de Khalil Aga, le chef des eunuques de la

mère du prince, et il est maintenant protégé par Kamal bey, l’ami intime

de Tewfick.

« Qui est Aly (Osman ?) Pacha Galib, ministre de la Guerre ? C’est un

ancien esclave circassien du khédive Ismaïl surnommé par les fellahs

« l’ange de la mort ». Maintenant il est nommé ministre de la Guerre,

comme si Ismaïl régnait encore. »

Ajoutons que le ministère de la Guerre avait décidé de réduire le nombre

de l’armée active à douze mille hommes et renvoyer le reste (dix mille).

Mécontents de cette mesure et d’autres encore, soixante-dix-neuf

officiers présentèrent, au mois de juillet une requête au khédive

demandant le remplacement du ministre de la Guerre.[175]

Mais le principal est que Chérif ne se laissait pas dérouter par les

événements et ne perdait pas de vue la raison d’être de son

gouvernement : conférer au pays une charte constitutionnelle. Cette

charte, il la présentait au khédive pour obtenir sa ratification, mais

Tewfick, désertant la cause de la nation, oubliant la promesse d’hier et

acquis de plus en plus à l’influence étrangère, opposa son refus. Sur

quoi, Chérif donna sa démission le 18 août et le khédive forma un

nouveau ministère qu’il présidait ; il était lui-même son propre

Premier. « Nul doute, dit Mohamed Abduh, que les agents des puissances,

lorsqu’ils eurent vent des projets du khédive et de son inclination à

satisfaire le sentiment général du pays, n’aient cherché à le convaincre

de l’inopportunité de ces nouvelles institutions, en arguant que

l’intervention des députés dans la préparation des budgets serait de

nature à retarder la solution des questions financières urgentes et à

provoquer des complications qui menaceraient le trône. Ils étaient aidés

dans cette besogne par quelques hommes de son entourage, et le khédive,

se souvenant encore de la récente déposition de son père, se laissa

influencer par leurs arguments, changea d’attitude et résolut de refuser

la nouvelle charte de réformes. »

Lord Cromer, qui évite soigneusement de rappeler la promesse officielle

du 3 juillet, faite par le khédive, rapporte que « Son Altesse

expliquait à M. Frank Lasselles (agent et consul général de

l’Angleterre) les raisons de sa désapprobation de Chérif. « Il

m’assurait, écrit M. Lasselles, qu’à présent les institutions libérales

ne convenaient aucunement au pays et que la Constitution présentée par

Chérif n’était qu’un décor de théâtre. Il était lui-même responsable du

gouvernement du pays et décida de prendre la part qui lui revenait dans

cette tâche et à ne pas s’abriter derrière une Constitution irréelle et

illusoire. » Chérif Pacha, de son côté, disait à M. Lasselles « qu’en

tant qu’Egyptien il regrettait le retour au pouvoir personnel. Il y

avait nombre de personnes à l’intérieur et au dehors du palais qui se

réjouissaient, dans leur intérêt personnel, de voir le pouvoir absolu du

khédive rétabli, mais que c’était un véritable malheur pour le pays s’il

devait retomber sous le gouvernement d’un souverain absolutiste. »[176]

Lord Cromer dans son livre, loue la « sage » attitude du khédive, car

« la seule forme de gouvernement, dit-il, convenable à l’Egypte était le

despotisme, mais un despotisme bénévole, _qui devrait être sous quelque

contrôle effectif_. »[177]

L’allusion était claire. Le contrôle effectif ne sera pas la

représentation nationale, mais le contrôle dualiste, rétabli aussitôt et

qui sera, en fait, exercé par M. Baring (le futur lord Cromer) lui-même.

Le khédive qui, de l’aveu de lord Milner, était « soumis, dès son

avènement à la tutelle des puissances étrangères », en faisant fi de la

volonté nationale dont le but avéré était de prévenir la révolution et

l’occupation étrangère par des réformes, ne porte-t-il pas directement

toute la responsabilité des événements ultérieurs ?

La signification de la démission de Chérif ne devait pas échapper aux

esprits avertis. Le khédive, qui régnait en maître, ordonna, sur le

conseil des deux consuls, le retour de Riaz, pour lui confier la

présidence du Conseil. Cette décision mécontenta l’opinion publique dont

l’existence ne faisait plus de doute. Un correspondant adressait du

Caire, le 20 août, un article au _Times_[178], où il parlait précisément

de l’opinion publique en Egypte. « Il y a quinze ans, dit-il, l’opinion

publique parmi les indigènes n’existait pas. Aucun journal publié en

arabe n’aurait obtenu 100 abonnements ; il aurait été impossible de

citer un nom représentant, je ne dirai pas une opposition, mais même une

simple opinion sur les questions de l’heure. Aujourd’hui nous devons

admettre l’existence d’une douzaine de journaux publiés en arabe tirant

chacun à 1.000 ou 1.500 exemplaires, généralement non subventionnés, et

exprimant une libre critique — nullement à mépriser — sur les événements

publics. Il existe une Chambre des Députés, impuissante il est vrai,

mais possédant des pouvoirs pratiques d’obstruction ; enfin il y a, çà

et là, des hommes exerçant, pour le bien ou le mal, une influence

considérable sur une large portion de leurs compatriotes. »

« Ecoutons d’abord, dit encore le correspondant, ce que dit la presse

indigène sur la situation : Sommes-nous du parti de Chérif, de Nubar, de

Riaz, de Wilson ? Notre réponse : « D’aucun, mais du parti de l’Egypte.

Peu nous importent les noms des hommes, ce qui nous importe seulement ce

sont les principes. _Nous voulons des hommes honnêtes et capables_ ;

nous ne regardons ni la nationalité, ni la croyance, mais nous ne

voulons pas des faiseurs, ni encore le Gouvernement par les consuls

généraux ; donnez-nous des hommes capables et laissez-nous travailler à

notre avenir par nos propres efforts. »

« Laissons maintenant la presse. Le leader parlementaire du parti

national est un certain Abd-el-Salam Bey El-Moelhy. La première fois que

je l’ai vu, c’était la veille de la déposition de l’ancien vice-roi, et

il s’étendait longuement sur la nécessité de donner à Ismaïl Pacha le

temps de réaliser ses projets de réforme représentative qui se

développèrent soudain.

« Mais derrière cette individualité — pas très formidable — il y a un

personnage beaucoup plus caractéristique, Gammel-Eddin. J’ai interrogé

ce Cléon d’Egypte et l’ai trouvé, à ma grande surprise, l’homme le plus

doux. Certes il n’y a aucune originalité frappante dans ses vues, mais

il a des idées bien définies. Le cri de « l’Egypte aux Egyptiens » il le

soutenait jusque dans ses conclusions extrêmes, et lorsque j’essayai de

contester son assertion que le ministère Wilson-de Blignières n’a

produit aucun résultat, en faisant allusion à la cessation de taxation,

il insista avec force sur le fait que ce résultat a été produit par

l’expression de l’opinion publique et il aurait été également obtenu

sous un ministère indigène.

« J’en ai dit assez pour montrer qu’une opinion indigène existe, qu’elle

trouve moyen de s’exprimer, et pour cette raison, elle n’est pas du tout

à ignorer. »

Cette opinion publique a été agitée par la démission de Chérif et il

semble que Gammel-Eddin se soit livré depuis lors à une propagande plus

ouverte contre l’ingérence étrangère, ce qui amena son arrestation par

ordre du khédive, et sa déportation sur le Djeddah le 26 août[179].

Cette mesure, loin de calmer l’agitation l’augmenta et désillusionna

cruellement les esprits.

Le « despotisme bénévole qui devrait être sous quelque contrôle

effectif », dont parlait Cromer, va trouver son expression véritable

dans Riaz, futur président du Conseil, connu pour son caractère

despotique. Il sera assisté de deux contrôleurs : M. Baring et M. de

Blignières[180].

La genèse de l'esprit national égyptien (1863-1882) · 第 15 / 26 段