De cette solidarité est sortie l’émeute du 18 février. C’est pourquoi

lorsque les deux officiers francs-maçons, Latif Selim et Saïd Nasr

furent incarcérés par les autorités, la loge se réunit le soir même sous

la présidence de Gemmel-Eddin et adressa des télégrammes demandant leur

mise en liberté à Ismaïl et au prince de Galles, grand maître à Londres.

Sur l’intervention du consul anglais, les officiers furent libérés

quatre jours après.

Le lendemain de l’émeute, le 19 février 1879, M. Godeaux, Consul Général

de France en Egypte, écrivait à M. Waddington : « Bien que l’ordre n’ait

pas été troublé depuis hier il règne parmi les indigènes un vif

mécontentement, et la situation est fort critique.

« Nubar Pacha est venu nous déclarer ce matin, à M. Vivian et à moi,

qu’il ne répondait plus de la sécurité publique, et nous a priés

d’assurer sa vie et celle de ses collègues. Nous sommes allés voir le

Vice-Roi et lui avons demandé s’il répondait du maintien de l’ordre ; le

Vice-Roi nous a répondu qu’il assumait toute responsabilité à cet égard,

_s’il était associé au Gouvernement et si Nubar Pacha se retirait_.

Nubar Pacha, en conséquence, a donné sa démission. »

« Vous ferez savoir au khédive, dit M. Waddington dans sa réponse, que

les Gouvernements français et anglais sont décidés à agir d’accord en

tout ce qui concerne l’Egypte. Ils ne sauraient se prêter à aucune

modification de principe dans les arrangements politiques et financiers

récemment sanctionnés par le khédive. »

Les deux gouvernements acceptèrent finalement la nomination du Prince

Tewfick comme Président du Conseil des Ministres à condition que « le

khédive n’assistera pas aux délibérations du Cabinet » et, ce qui est

plus grave encore « que les deux membres européens du Cabinet auront

conjointement le droit d’opposer un veto absolu à toute mesure qu’ils

désapprouveraient[140] ».

Dans une lettre du 10 mars adressée au Prince Tewfick pour la formation

du Cabinet, le khédive déclare accepter ces conditions non sans une

certaine réserve : « En établissant le nouvel ordre des choses, dit-il,

je n’ai jamais songé à me séparer de mes ministres, avec lesquels je

désire, au contraire, rester dans une union intime ».

Mais, le nouveau ministère à peine formé, un nouvel incident vint

troubler les esprits et favoriser l’agitation. L’intérêt de l’emprunt de

1864, garanti par la Moukabalah, était payable le 1er avril 1879. Le 28

mars il manquait encore aux Commissions de la dette £ 196.000 sur une

somme de £ 240.000. M. Wilson méditait l’abolition de la Mokabalah, et

cette mesure qui aurait effacé d’un trait de plume, environ 14 millions

de livres payées par les riches classes de la population, était très

impopulaire.

En attendant, le ministère préparait un plan, fondé sur ce fait que

l’Egypte était incapable de faire face à ses engagements, et proposait

l’ajournement du coupon du 1er avril et la réduction de l’intérêt à 5 %.

Déclarer l’Egypte en banqueroute achevait de discréditer aux yeux du

pays l’administration européenne qui, semble-t-il depuis 1876, était

dans l’impossibilité d’introduire des réformes sérieuses. Le pays ne

voulait même pas de la réduction d’intérêt proposée par M. Wilson

« pourvu que la main européenne cesse de s’ingérer dans les affaires

financières et politiques de l’Egypte[141] ».

Le khédive « réduit à la condition d’une nullité politique »[142] jeta

son poids dans la balance de l’opposition.

Ce n’est pas tout. Au début d’avril, Riaz Pacha, ministre de

l’Intérieur, qui était vice-président de la Commission supérieure

d’enquête, se rendit à la Chambre des délégués pour clore la session, ce

qui donna lieu à une manifestation inattendue. « Les événements récents,

dit un correspondant du _Times_[143], ont produit d’étranges résultats

en Egypte. L’assistance étrangère accordée pour régénérer le pays a

seulement donné naissance à un parti national franchement opposé à tout

gouvernement du dehors et travaillant ouvertement pour l’Egypte aux

Egyptiens. Le khédive est à la tête de ce parti, la Chambre égyptienne

des notables le soutient, les ulémas sont en sa faveur et son succès a

été tel parmi la population, qu’il a rallié les principaux indigènes

autour du khédive comme opposé à la combinaison anglo-française...

« Le nouveau gouvernement le traita réellement comme « une cinquième

roue de carrosse ». Les chefs de la nation sont avec lui dans la

lutte... Même les masses qui ignorent complètement les devoirs

élémentaires des citoyens, connaissent les nouvelles plus vite et les

discutent plus librement qu’autrefois. Ils attendaient des miracles

d’_El-Wilsoon_ comme ils disaient (M. Wilson) et sont maintenant

mécontents parce qu’il ne les a pas accomplis...

« La Chambre des Députés n’est plus un sujet de mépris. Ses membres ont

montré, à plusieurs reprises, des signes de vie et d’indépendance, et le

dernier n’a pas été le moindre. Riaz Pacha, ministre de l’Intérieur, est

allé l’autre jour clore officiellement la session. Il adressa aux

représentants un gracieux et courtois discours concernant leurs services

et leur déclara que leur charge était pleinement et définitivement

remplie. Mais il n’a pas réussi à jouer le rôle d’Oliver Cromwell.

L’Assemblée a refusé de se séparer et trouvé un porte-parole en un

notable[144] qui déclina d’accepter les compliments d’adieu. Au

contraire, il déclara, au nom du Parlement, que les membres n’avaient

encore rien fait et avaient beaucoup à faire pour surveiller le

ministère, et que, pour cette raison, ils refusaient de s’en aller. Ses

collègues le soutinrent aussi unanimement que les notables à la Cour de

Versailles quand ils se rangèrent autour de Mirabeau lors du fameux

incident.

« Le Parlement égyptien continue sans interruption ses séances et argue

maintenant que tous les ministres, étrangers ou égyptiens devraient

dépendre de sa volonté, être responsables devant lui de leur conduite

des affaires. _A vrai dire ils veulent convertir ce semblant de

gouvernement responsable d’à présent en réalité_. »

Riaz Pacha promit de soumettre l’affaire au vice-roi et au ministère,

mais la chambre lui adressa le jour même, au ministère de l’intérieur,

une lettre destinée à expliquer les raisons de son attitude. Elle

demandait, entre autres choses, une constitution permettant à la Chambre

de devenir « comme en Bulgarie, un puissant instrument de réforme », des

lois garantissant la liberté de la presse et l’égalité entre Européens

et Egyptiens devant l’impôt[145].

L’ingérence croissante de l’Europe dans les affaires égyptiennes,

considérée comme le résultat de la faiblesse du gouvernement personnel

et autocratique d’Ismaïl, convainquit la masse et l’élite en

particulier, de la nécessité d’un gouvernement qui, fort de l’appui d’un

Parlement et responsable devant lui de ses actes, résisterait aux

exigences de l’étranger et libérerait le pays graduellement de son

immixtion par la réforme de l’administration nationale.

Il se forma alors un mouvement constitutionnel dirigé, dans la Chambre,

par Abd-el-Salam El-Moelhy bey et dans le pays même par Chérif Pacha

« le champion du nationalisme égyptien pendant les derniers jours du

règne d’Ismaïl[146] ». Tous deux étaient des francs-maçons amis de

Gemmel-Eddin.

Parmi les constitutionnels, on comptait aussi le Prince Tewfick qui

succéda à Nubar comme Président du Conseil, et Mahmoud Sami El-Baroudi,

le futur compagnon d’Arabi Pacha.

L’amour de la justice, ou plutôt la haine de l’oppression, surtout

étrangère, a fondu, comme dans un creuset, non seulement les éléments

égyptiens, mais encore certains éléments turco-circassiens dans le corps

de la nation. C’est ainsi que Chérif et El-Baroudy[147] et d’autres

encore d’origine turque ou circassienne jouèrent, en tant qu’Egyptiens,

un rôle marqué dans tous les événements qui se déroulèrent avant et

pendant la révolution d’Arabi.

« Il n’y avait, disait un Turc, qu’un seul parti politique en Egypte et

en Orient, je l’appellerai _le parti des affamés de justice_[148]. » Ce

parti contenait, aussi, dans son sein des éléments syriens très actifs

qui, en défendant la cause de la justice en Egypte, défendait en même

temps la cause de l’Orient.

Il manquait des tribunaux équitables pour rendre la justice et des

institutions libérales comme en Europe. Ces institutions se trouvent en

germe dans la Chambre des délégués instituée pour la première fois à la

fin de 1866. Le rescrit du 28 août, en posant le principe de

gouvernement responsable, a donné corps à l’idée constitutionnelle et la

Chambre, les circonstances aidant, prit son rôle au sérieux depuis le 2

janvier 1879 et se transforma, quoique fondée sur d’étroites bases peu

libérales, en un Parlement qui assumait publiquement la défense des

intérêts du pays[149].

Le projet financier présenté par M. Wilson au khédive lésait gravement

ces intérêts par l’abolition de la Moukabalah. Chérif Pacha, Raghem

Pacha, Chaïn Pacha, anciens ministres, Hassan Pacha Rassim, futur

Président de la Chambre, Sayed El-Bakri, chef des corporations

religieuses, formèrent un noyau autour du khédive pour faire un contre-

plan financier, établir une véritable représentation nationale et

affranchir le pays de la tutelle étrangère.

La Chambre avait déjà pris les devants et présenté au khédive, en date

du 6 rabbi akher 1296 (29 mars 1879) une adresse signée de tous les

députés présents au Caire[150].

« Depuis qu’un nouveau ministère responsable a été formé disaient les

députés, il a été lu à la Chambre un discours par lequel tous ses droits

étaient proclamés et confirmés. Mais les actes de quelques-uns des

ministres ont été contraires à ce programme, car, en maintes

circonstances, ils ont violé les droits de la Chambre qui, jusque-là,

avaient été respectés, et considéré ses décisions comme lettre morte.

Nous apprenons, en outre, que, ne tenant aucun compte de nos décisions,

le Conseil des Ministres présente un projet par lequel il veut déclarer

le Gouvernement en faillite et annuler la loi sur la _Maukabalah_, ce

qui constituerait la perte de tous les droits acquis par ceux qui l’ont

payée. Tous ces actes sont nuisibles à nos intérêts et contraires à nos

droits ; jamais nous n’en accepterons l’exécution. Nous ne doutons pas

que la Chambre, saisie de l’examen de la situation financière, fera tous

ses efforts pour aider l’Etat dans le règlement équitable de toutes ses

dettes et dépenses. »

Le 5 avril, un plan financier délibéré et proposé par les notables, les

hauts dignitaires et fonctionnaires religieux, civils et militaires de

l’Egypte, et accompagné d’une sorte d’adresse, a été présenté au khédive

par des délégations du clergé, de la Chambre des Députés, des notables,

des hauts dignitaires et fonctionnaires civils et militaires.

Ces deux documents étaient revêtus des signatures les plus considérables

du pays. Les signatures des Zawats (nobles) étaient légalisées par S. E.

Chérif Pacha, celles de l’armée par S. E. Ratib Pacha, ancien ministre

de la guerre, celles des ulémas et du clergé par Cheik-el-Bakri, celles

des négociants et notables par Cheik-el-Bakri, celles des députés par

Ahmed Rachid Pacha, président de la Chambre.

Leurs Excellences Chérif Pacha, Ratib Pacha, Ahmed Pacha et Cheik-el-

Bakri ont elles-mêmes cacheté tous les documents[151].

Etant donné l’importance de l’adresse qui accompagnait le plan

financier, nous en donnons les lignes essentielles :

« Nous avons délibéré entre nous et reconnu qu’il était de notre devoir

de proposer un contre-projet qui a pour but de conserver à chacun ses

droits respectifs, aussi bien aux indigènes qu’aux créanciers étrangers.

« Pour arriver à ce but, la première condition serait que Son Altesse

daignât accorder à la Chambre des députés les attributions et les

pouvoirs dont jouissent les Chambres des Députés européennes, en ce qui

concerne les questions intérieures et financières.

« Il faudrait que la loi qui régit actuellement l’élection des députés

fût modifiée dans le sens des lois électorales en vigueur en Europe.

« Les Députés siégeant à la prochaine session seraient élus sous le

régime de la loi actuelle, mais pendant cette session, un nouveau projet

de la loi électorale développant leurs attributions serait élaboré par

le Conseil des Ministres et présenté à la Chambre. Lorsque la Chambre

l’aurait voté, ce nouveau projet serait soumis à l’approbation de Son

Altesse le Khédive.

« Le Président du Conseil des Ministres serait nommé par Son Altesse le

Khédive et chargé de composer le Ministère. Ce choix serait soumis à Son

Altesse le Khédive et ratifié par lui.

« Le Conseil des Ministres serait indépendant dans son action et

responsable devant la Chambre des délégués de tous ses actes concernant

les questions intérieures et financières du pays.

« Nous demanderons enfin à Son Altesse le Khédive de vouloir bien nommer

des contrôleurs européens pour les recettes et les dépenses. »

Trois idées dominent dans ce document : la première est que les

Egyptiens, dûment représentés, prennent l’initiative de relever eux-

mêmes les finances du pays indépendamment de l’étranger ; la seconde

indique la nécessité de créer un ministère national réellement

responsable devant une représentation nationale réelle ; la troisième

invite en fait le Souverain à user de son droit de congédier les deux

ministres européens et rétablir le contrôle.

Nous disons « droit », car c’est un droit malgré les protestations des

Puissances.

Le rétablissement du contrôle dualiste signifie plus ou moins la

limitation de l’intervention étrangère à son rôle strictement financier

et l’abolition des avantages politiques que l’Angleterre, en

particulier, avait obtenus par la nomination des deux ministres

européens qui constituaient le gouvernement effectif de l’Egypte. Il

signifie le retour à l’organisation financière créée par l’article 7 du

décret du 18 novembre 1876, en vertu duquel d’administration financière

a été placée sous l’autorité de deux contrôleurs, l’un Français, l’autre

Anglais.

Aux termes de l’entente intervenue entre la France, l’Angleterre et

l’Egypte, le 14 octobre 1878, « le service du contrôle doit être

suspendu, mais sous la réserve qu’il serait rétabli _ipso facto_, si

l’un des ministres français ou anglais, appelé au Caire, venait à être

relevé de ses fonctions, sans l’assentiment préalable de son

Gouvernement ».[152]

Aussi la réponse du khédive ne s’est-elle pas fait attendre. Dans la

journée même du 5 avril, il déclarait aux diverses délégations présentes

que :

« L’Egypte n’est pas en état de déconfiture, l’état du pays et ses

ressources ne justifient pas une pareille mesure, que la situation,

depuis l’année dernière a été allégée : 1o par la donation des

propriétés faite par les membres de la famille du khédive, dont on a

tiré un produit de six millions de livres ; 2o par les économies

considérables apportées dans des dépenses.

« En conséquence, le khédive déclare que le principe des décrets du 18

novembre 1876 doit être maintenu et que la dette flottante doit être

intégralement payée. Le Khédive renouvelle la déclaration qu’il n’a

cessé de faire au sujet des réformes ; il repousse toute idée de vouloir

revenir au système de gouvernement personnel ; il réclame de l’Europe le

contrôle le plus étendu sur l’administration financière. Il veut

gouverner avec et par un Conseil des Ministres réellement responsable

devant la Chambre des délégués : le Khédive ne craint pas d’affirmer que

ce sera pour le bien des intérêts nationaux et étrangers, pour la

sauvegarde de l’honneur du pays et pour la sécurité et la dignité de

l’œuvre qu’il s’est engagé à remplir sous les yeux de l’Europe et avec

son aide. »

Pour calmer les doutes des patriotes égyptiens et sceller son union avec

eux, le khédive affirme « qu’il repousse toute idée de vouloir revenir

au système de gouvernement personnel ». C’est sur cette base que

l’entente s’était faite entre les deux parties.

Pour calmer les appréhensions de l’Europe, il lui « réclame le contrôle

le plus étendu sur l’administration financière ».

Le khédive, fort de l’appui de la nation, se décida à agir. Il fit

savoir, le 5 avril, aux consuls généraux qu’il leur remettrait, en les

priant de le transmettre à leurs Gouvernements, un projet financier

faisant connaître les vues du pays. Et les Ministres européens d’envoyer

le lendemain matin une protestation écrite faisant ressortir « la

différence qui existe entre ses actes et l’assurance qu’il a donnée de

gouverner avec et par ses Ministres ».

Le soir du 7 avril, le khédive convoquait les Consuls généraux au Palais

d’Abdin, et, en présence de Cheik-el-Bakri, Rateb Pacha, Ragheb Pacha,

Abd-el-Salam El-Moelhy bey, Mohamed Radi effendi et d’autres

personnalités, leur faisait connaître qu’il acceptait « en présence du

vif mécontentement qui existe dans toutes les classes de la population,

un projet qui, en établissant que l’Egypte n’est pas en état de

déconfiture et peut faire face à ses engagements financiers, demande par

contre la formation d’un ministère indigène, responsable devant une

Chambre des Députés nommée d’après un nouveau mode d’élection. » Le

Khédive ajoutait que le prince Tewfick, « n’ayant pas voulu se mettre en

opposition avec le sentiment national », avait donné sa démission de

président du Conseil et qu’il l’avait remplacé par Chérif Pacha.

Dans sa lettre à Chérif Pacha, en date du 7 avril, le khédive disait :

« En qualité de chef d’Etat et d’Egyptien, je considère comme un devoir

sacré pour moi de suivre l’opinion de mon pays et de donner une

satisfaction entière à ses légitimes aspirations. » Il rappelait la

politique du Cabinet précédent et le « plan financier préparé par le

Ministre des finances » qui « a achevé de soulever contre le Cabinet le

sentiment national » et pour répondre au désir « fermement exprimé » il

chargeait Chérif, « aux termes du rescrit du 28 août 1878, de composer

un Cabinet formé d’éléments véritablement égyptiens » qui « doit avoir

pour règle de conduite le développement des réformes édictées par le dit

rescrit, qui doit être scrupuleusement maintenu et qui devra être plus

efficace encore par la responsabilité réelle des ministres vis-à-vis

d’une Chambre dont le mode d’élection et les droits seront réglés de

façon à répondre aux exigences de la situation intérieure et aux

aspirations nationales. »

M. Wilson, attaqué au vif dans son projet et sentant l’odieux de sa

position, crut devoir adresser au khédive, le 8 avril, une lettre disant

qu’il a communiqué à Son Altesse, non pas un « projet » mais un

« document » devant servir de base à l’examen par la Commission

supérieure d’enquête. Dans la même lettre il parle de « propositions »

qu’il ne considérait pas comme définitives et proteste contre l’usage

qui a été fait d’un « projet » remis confidentiellement à Son Altesse.

De son côté, la Commission supérieure d’enquête, par une lettre en date

du 10 avril, annonçait à Son Altesse qu’elle lui enverrait sous peu de

jours un projet de règlement général de la situation financière. Les

membres priaient en même temps le khédive d’accepter leur démission. Sur

la demande du ministère, par un décret daté du 12, cette démission fut

acceptée.

Cette conduite du khédive ne pouvait donner satisfaction aux deux

puissances. Le ministre des Affaires étrangères à Paris, dans sa lettre

au Consul général de France en Egypte, en date du 25 avril,

reconnaissait que le khédive « n’avait pris envers la France et

l’Angleterre aucun engagement formel de ne point se séparer de ses deux

ministres étrangers ».

« Cependant le khédive, ajoutait plus loin M. Waddington, ne saurait

suspecter la sincérité des conseils que nous lui avons donnés. Si Son

Altesse se refusait à les suivre en persistant à décliner le concours de

ministres européens mis par nous à sa disposition, nous serions en droit

de penser qu’elle renonce de propos délibéré à toute prétention à notre

amitié. Il ne resterait en ce cas aux deux cabinets qu’à se réserver une

entière liberté d’appréciation et d’action dans la défense des intérêts

de leurs nationaux en Egypte. »

Le ministère Chérif[153], pendant ce temps, s’engageait dans la voie des

réformes. La première de ces réformes était l’institution d’un Conseil

d’Etat. Le but et les attributions sont définis dans un rapport adressé,

à ce sujet, au khédive par le Président du Conseil :

« Monseigneur, le rescrit de Votre Altesse du 7 de ce mois imposait au

nouveau ministère, pour sa règle de conduite, le développement des

réformes édictées par le rescrit du 28 août 1878 et pour son premier

soin la préparation des lois tendant à régler le mode d’élection et les

droits d’une nouvelle Chambre, en rapport avec le principe de la

responsabilité réelle des ministres. » Le ministère estime que pour

réaliser cette pensée féconde, il est urgent de créer avant tout une

institution dont « la mission serait de donner des consultations sur

tous les projets de loi qui devront être soumis par les ministres de

Votre Altesse à la représentation nationale ; de préparer les règlements

d’administration publique ; d’apprécier les actes des fonctionnaires

dont l’examen lui sera déféré ». En conséquence, le ministère soumet à

Son Altesse un projet de loi « préparé sur le modèle des institutions de

même nature en vigueur en Europe ». Le Conseil d’Etat sera « présidé par

le Président du Conseil des Ministres et composé d’éléments indigènes et

étrangers, avec prépondérance de l’élément étranger afin qu’il soit

évident que le gouvernement, tout en conservant son caractère national,

ne veut toutefois se priver du concours des étrangers « dans

l’accomplissement de l’œuvre de régénération ».

Assurément, il y avait là une marque d’esprit modéré. Cependant les

gouvernements français et anglais insistaient auprès du khédive pour la

rentrée des ministres européens dans le cabinet. Le khédive en référait

à son ministère qui, en guise de réponse, remit aux deux Consuls

généraux, en date du 7 mai, un mémorandum où se trouvent exposés tous

les événements qui ont entouré la formation du ministère européen, qui

assuma, en fait, le gouvernement de l’Egypte depuis le 28 août 1878

jusqu’au 7 avril 1879 (plus de 7 mois).[154]

Dans ce mémorandum, le ministère affirme d’abord qu’il ne s’est formé

que « sous la condition expresse du maintien du principe établi par le

rescrit du 28 août et de la responsabilité réelle des ministres envers

la Chambre des Délégués de la nation ». Il parle ensuite de la journée

du 18 février, provoquée par la conduite du ministère Nubar, qui a voulu

gouverner seul, « laissant systématiquement de côté la personne du

khédive », et par la situation désastreuse des officiers, signalée dès

le 21 décembre au Président du Conseil par le khédive lui-même.

Puis le mémorandum formule une sorte d’acte d’accusation dans une série

de griefs :

« La famine ayant éclaté dans la Haute-Egypte, aucune mesure n’a été

prise en temps opportun pour prévenir les malheurs qui devaient en

résulter.

« L’école militaire des orphelins a été supprimée.

« L’établissement du cadastre a été décrété, il est vrai, mais le

ministre des Finances a été en même temps autorisé à faire venir

d’Europe 42 ingénieurs, alors que tous les éléments voulus se trouvent

dans le pays.

« La moitié des impôts de 1879 a été exigée dès le commencement de

l’année, quand toutes les terres étaient couvertes par l’inondation et

que la population souffrait encore des dégâts causés par la rupture des

digues.

« Un impôt si élevé a été établi sur la culture du tabac qu’on a vu les

paysans arracher toutes les plantations plutôt que de se soumettre à ce

nouveau droit.

« Les dépenses des administrations ont été augmentées dans une

proportion considérable, uniquement au profit d’employés étrangers. »

Le résultat, c’est le désordre économique et administratif.

La genèse de l'esprit national égyptien (1863-1882) · 第 12 / 26 段