fondèrent _Al-Ahram_[129] en 1875 et le _Sada-Al-Ahram_, moins important
(9 sept. 1876).
C’est _Ibrahim Al-Laccani_, un écrivain égyptien de réputation et ami de
Gemmal-Eddin, qui publia le _Mirâat-El-Chark_, journal hebdomadaire paru
le 24 février 1879, mais en abandonna la rédaction au mois d’août de la
même année.
C’est _Mikhaèl Abd-el-Sayed_ qui fonda _El-Watan_ le 17 novembre 1877.
Ce journal, le seul dont nous ayons pu posséder une collection complète
pour les premières années[130], s’occupait d’abord uniquement de la
guerre russo-turque et n’osa parler de l’Egypte qu’à partir du 31 août
1878 : il consacra un article à la Commission d’enquête et la nomination
du ministère Nubar et fit l’éloge du khédive, de la Commission et du
Ministère. Puis, peu à peu, le journal évolua dans le sens de
l’opposition.
A l’origine de cette opposition _hardie_, il y a trois facteurs
principaux qui sont corollaires : l’un est la mainmise complète de
l’étranger consacrée _en fait_ par la nomination de deux contrôleurs en
1876, par l’envoi d’une commission d’enquête et la désignation de deux
ministres européens en 1878, et, consacrée _diplomatiquement_ par le
congrès de Berlin qui régla la guerre russo-turque. « La France, dit M.
Pensa[131], fut invitée par le prince Bismarck à prendre part aux
travaux du Congrès de Berlin. A cette opposition, notre ministère des
Affaires étrangères (M. Waddington) répondit en posant différentes
conditions préalables ; il entendait que les affaires d’Egypte
resteraient en dehors des délibérations de la haute assemblée et
seraient considérées comme concernant exclusivement la France et
l’Angleterre. Cette condition fut acceptée par le prince de Bismarck au
nom de l’Allemagne, et par les autres puissances avant que M. Waddington
acceptât au nom de la France l’invitation du Congrès. » Mais
l’acquisition de Chypre et l’entente amicale entre l’Angleterre et le
Sultan assura la prépondérance anglaise en Egypte.
Le second facteur est l’aggravation de la misère, car les effets du bas
Nil de 1877 ne se firent sentir que l’année suivante (1878). Cependant,
les puissances exigeaient le paiement des coupons, et l’oppression
accompagna fatalement la perception des taxes.
Le troisième facteur marque la fin de l’autorité du khédive dont
l’Europe dénonçait l’arbitraire et les erreurs, non sans raison, dans le
dessein évident de confisquer son pouvoir à son profit.
La Commission supérieure d’enquête fut « instituée » par un décret
khédivial du 27 janvier 1878, avec des pouvoirs étendus pour « vérifier
les déficits, les abus ou les irrégularités, etc... Elle était autorisée
pour l’exécution de sa mission, à s’adresser à toutes les
administrations et à entendre toute personne pour obtenir des
renseignements dont elle pourrait avoir besoin ».
En tant que représentant l’ingérence étrangère, cette Commission
mécontenta le pays ; mais, en tant que représentant une intervention
contre l’absolutisme, elle encouragea l’opinion publique à s’affirmer.
Dès le commencement, la Commission invita Chérif Pacha, le ministre de
la Justice, à se rendre personnellement devant elle, mais Chérif se
prêta seulement à donner des renseignements par écrit et préféra se
démettre plutôt que de se soumettre. Cet incident est le signe d’un état
d’esprit nouveau inconnu depuis des siècles.
En ce qui concerne l’absolutisme d’Ismaïl dans ses rapports avec
« l’enquête », le _Taïf_ raconte le fait suivant le 6 mai 1862 : « le
prince Hussein ayant voulu ajouter à ses terres près de Bahy cinq cents
feddans (250 hectares) des terres appartenant aux habitants du village
de Saft-el-Molook dans la Basse-Egypte, la population présenta des
doléances à Ismaïl aux fins d’empêcher cette expropriation qui les
menaçait dans leurs foyers et leurs biens. Ismaïl ne les écouta
cependant pas, et les arpenteurs furent aussitôt envoyés pour faire le
mesurage des terres et en fixer les limites. C’en était fait sans
l’arrivée de la Commission d’enquête, qui tint en respect le
gouvernement d’Ismaïl[132]. »
Lord Cromer, qui était membre de la Commission, disait en parlant de la
confusion administrative en Egypte : « Certaines lois et règlements
existaient sur le papier, mais personne ne pensait jamais à y obéir. Les
principaux fonctionnaires intéressés ignoraient souvent leur existence.
De nouveaux impôts furent levés, d’autres augmentés, et des changements
introduits sans aucune autorité formelle. Le cheik du village exécutait
les ordres du moudir (gouverneur de province), le moudir ceux de
l’inspecteur général, qui, à son tour, agissait par ordre supérieur. »
Cet « ordre supérieur », c’est la loi. Les agents du gouvernement s’y
conforment, fût-il verbal, et il ne vient à l’esprit des contribuables
ni d’en contester l’existence, ni de protester contre sa teneur.
« L’inspecteur général de la Haute-Egypte, sur la question de savoir à
qui devrait s’adresser le contribuable au cas où il aurait une plainte à
formuler, répondit avec une naïveté, provenant sans doute d’une longue
familiarité avec un système qu’il considérait comme juste et naturel :
« Pour les impôts, le fellah ne peut se plaindre ; il sait qu’on agit
par ordre supérieur. C’est le gouvernement lui-même qui les réclame ; à
qui voulez-vous qu’il se plaigne ? »
La Commission a signalé tous les abus qu’elle a relevés au cours de son
enquête dans un rapport[133] du 20 août 1878, présenté au khédive, qui
du reste en accepta les conclusions et s’adressa en ces termes, le 23
août, à M. Rivers Wilson :
« Quant aux conclusions auxquelles vous êtes arrivé, je les accepte ;
c’est tout naturel que je le fasse ; c’est moi qui ai désiré ce travail
pour le bien de mon pays. Il s’agit actuellement pour moi d’appliquer
ces conclusions. Je suis résolu à le faire sérieusement, soyez-en
convaincu. Mon pays n’est plus en Afrique ; nous faisons partie de
l’Europe actuellement. Il est donc naturel pour nous d’abandonner les
errements anciens et d’adopter un système nouveau adapté à notre état
social. Je crois que, dans un avenir peu éloigné, vous verrez des
changements considérables. Ils seront amenés plus facilement qu’on ne le
pense. Ce n’est au fond qu’une simple question de légalité, de respect
de la loi. Il faut surtout ne pas se payer de mots, et pour moi je suis
décidé à chercher la réalité des choses. Pour commencer et pour montrer
à quel point je suis décidé, j’ai chargé Nubar Pacha de former un
ministère. Cette innovation peut paraître de peu d’importance ; mais de
cette innovation, sérieusement conçue, vous verrez sortir l’indépendance
ministérielle, et ce n’est pas peu, car cette innovation est le point de
départ d’un changement de système, et, d’après moi, la meilleure
assurance que je puisse donner du sérieux de mes intentions relativement
à l’application de vos conclusions[134]. »
Le ministère Nubar fut formé sur la base du rescrit du 28 août, qui
consacra le principe de la responsabilité ministérielle : « Je veux, dit
le khédive, vous confirmer ma ferme détermination de mettre les règles
de notre administration en harmonie avec les principes qui régissent les
administrations en Europe. Au lieu d’un pouvoir personnel, principe
actuel du gouvernement de l’Egypte, je veux un pouvoir qui imprime, il
est vrai, une direction générale aux affaires, mais qui trouve son
équilibre dans un Conseil des ministres. En un mot, je veux dorénavant
gouverner avec et par mon Conseil des ministres.
« Dans cet ordre d’idées, je pense que, pour appliquer les réformes que
j’ai déjà annoncées, les membres du Conseil des ministres devront être
tous solidaires les uns des autres : ce point est essentiel... »
Ce principe et le fondement de l’organisation moderne.
Avant cette date, l’Egypte était gouvernée directement par le khédive,
aidé de quelques notables placés à là tête des administrations, et
individuellement responsables devant lui. Pour les affaires importantes,
le khédive consultait un « Conseil privé », formé des différents
ministres, des chefs de quelques grands départements et d’autres
membres, « ministres sans portefeuille ».
Nubar Pacha fut nommé président du Conseil et ministre de la Justice et
des Affaires étrangères ; Riaz, ministre de l’Intérieur ; mais une
innovation fut introduite : deux ministres européens furent nommés
membres du Cabinet : l’un, M. Rivers Wilson, comme ministre des
Finances ; l’autre, M. de Blignières, comme ministre des Travaux
publics.
Pour bien saisir l’évolution de l’opinion publique, nous allons en
suivre les échos dans la presse, et les analyser.
« Une dépêche nous annonce, dit _Al-Watan_ du 21 septembre 1878, que le
gouvernement anglais a autorisé M. Rivers Wilson à accepter le ministère
des Finances. » Le journal fait l’éloge du ministre et exprime l’espoir
qu’il réformera les abus, mais, en même temps, il lui adresse un
avertissement : « Si M. Wilson, écrit-il, n’agissait pas avec humanité
en tenant compte des intérêts égyptiens, il arriverait aux finances ce
qui est déjà arrivé à l’administration des chemins de fer et à
l’administration des douanes. La première, par exemple, avait été
organisée sur des bases solides par Aly Mobarek Pacha puis par Zeky
Pacha, et avait acquis de l’ordre et de la régularité. Nous n’avions
jamais entendu dire qu’il y eût collision entre deux trains et des morts
à déplorer comme maintenant ! Son revenu annuel était estimé à un
million de livres, bien que ses employés fussent des Egyptiens, rien que
des Egyptiens. Puis vint le général Mariot, qui congédia les Egyptiens
et confia l’administration à des étrangers touchant de gros
appointements. Il en résulta que le revenu tomba à trois cent mille
livres seulement, etc... »
Dans son numéro du 16 novembre, _Al-Watan_ passa en revue les événements
de l’année précédente (il parut le 17 novembre 1877). Il rappela que le
khédive avait voulu réduire les intérêts des dettes, mais que, les
créanciers ayant refusé, il désigna la Commission d’enquête, qui fit un
long rapport sur les abus dans l’administration et l’arbitraire du
khédive. Il s’ensuivit un changement notable dans le gouvernement
absolutiste et une certaine liberté pour la presse.
Au mois de décembre, l’idée de réorganiser la Chambre égyptienne sur des
bases plus larges et plus libérales se fait jour. _Al-Watan_ du 21 parle
du décret paru dans le _Moniteur Egyptien_ le 10 décembre, en vertu
duquel la Chambre, de même que le bureau de la presse, devait désormais
dépendre du ministère de l’intérieur : « Depuis longtemps, dit-il, nous
souhaitions la réforme de cette Chambre sans laquelle il n’y aurait pas
de responsabilité ministérielle. Or qu’on nous dise vis-à-vis de qui les
ministres seraient irresponsables de leurs actes : de la France, de
l’Angleterre ou des créanciers ? »
Dans son numéro du 28 décembre, le même journal parle de la nécessité
d’un Parlement pour faire régner à l’intérieur la loi et la justice qui
seules favorisent le développement et l’organisation de toutes les
institutions. Il développe cette idée que le gouvernement absolutiste
crée un ennemi à l’intérieur et excite par sa faiblesse même la
convoitise des puissances. Il annonce ensuite que le ministre de
l’Intérieur a convoqué la Chambre, et rappelle à ce sujet que la Chambre
était autrefois un instrument d’oppression au service du gouvernement
pour l’aider à créer de nouveaux impôts et à extorquer l’argent du
fellah.
Le jeudi 2 janvier 1879, la Chambre se réunit au Palais de la Citadelle,
à 10 heures du matin, et les canons furent tirés en son honneur. C’est
une date importante dans l’histoire du mouvement constitutionnel que
cette entrée en scène de la Chambre avec l’opposition. Pour répondre au
discours du trône, dix membres se rendirent au Palais d’Abdin, et, au
milieu des princes, des pachas et des grands, le futur leader de
l’opposition, Abd-el-Salam El-Moelhy bey, lut la réponse suivante :
« Nous, les représentants de la nation égyptienne, les défenseurs de ses
droits et de ses intérêts, qui sont en même temps les intérêts du
gouvernement, remercions S. A. le khédive d’avoir bien voulu réunir la
Chambre des délégués, qui est le fondement de tout progrès et la
gardienne de toute légalité.
« Nous remercions également Son Altesse d’avoir institué un ministère
responsable qui soutiendrait la Chambre. Aussi Son Altesse a-t-elle tenu
à ce que cette Chambre s’occupe des finances, des travaux publics et de
toutes autres questions afin de sauvegarder les droits de la nation et
les intérêts du gouvernement...
« Le discours de Son Altesse a ressuscité en nous l’esprit des temps
nouveaux et ranimé les espoirs de cette nation qui aspire à redevenir
puissante et forte et à reconquérir son antique gloire. »
Les passages cités du discours sont pleins d’allusions aux événements du
jour, et il est bon de rappeler que le ministère Nubar-Wilson fut vite
impopulaire. « Il y a des gens, dit _Al-Watan_ du 4 janvier 1879, qui
posent pour des réformateurs, mais, une fois arrivés au pouvoir, ils
font encore plus de mal. A voir le rapport de la Commission d’enquête,
on croirait que M. Wilson répugne à toutes les méthodes oppressives
puisqu’il signale, comme abus, les impôts sur le sel, la corvée... Les
fellahs, ruinés cette année (1878) par l’inondation du Nil, qui emporta
les récoltes et les bêtes, et l’année dernière (1877) par la baisse du
Nil, qui laissa de vastes terres sans irrigation dans la Haute-Egypte et
en condamnait une partie à une stérilité perpétuelle, s’attendaient à
être traités avec équité... Et voici qu’on nous apprend que, la semaine
dernière, M. Wilson a envoyé une circulaire à tous les mudirs
(gouverneurs de provinces) et à tous les mamours (commissaires de police
dans les chefs-lieux) aux fins de faire payer aux paysans l’arriéré des
impôts de 1876, 77 et 78, sous peine de perdre leur récolte, leur
bétail, leur terre ou tous leurs biens. Il leur recommande même d’avoir
recours aux méthodes injustes et cruelles d’autrefois, et cela dément
singulièrement l’esprit du rapport de la Commission... Pourtant, il
n’était pas dans les habitudes de l’ancien gouvernement d’appliquer la
vente forcée des terres, qui risquent maintenant de tomber au plus bas
prix entre des mains étrangères...
« Nous espérons, conclut le journal, que le Parlement, qui s’est réuni
le 2 janvier, mettra à l’ordre du jour cette question et celle des
fonctionnaires congédiés, car la tranquillité de la population dépendra
de ses décisions. »
Puis un rayon d’espoir vient réconforter les âmes. _Al-Watan_ du 18
janvier fait l’éloge du ministère à qui revient l’honneur d’avoir établi
la liberté de presse et la liberté de parole. « Ce qui fortifie notre
espoir en un avenir meilleur, dit-il, c’est que nous voyons des groupes
de paysans qui viennent de leurs villages pour se plaindre de l’ancien
état de choses, et cela constitue un fait nouveau, car, autrefois,
aucun, ni humble ni grand, n’osait faire entendre une doléance. M.
Wilson, lors de son séjour dans la Basse-Egypte, encouragea la
population à présenter des requêtes, afin qu’on lui fasse justice... Le
bruit même a couru que le ministère étudie en ce moment le règlement à
compte des dettes des fellahs, etc...[135] »
Dans son numéro du 25 janvier, _Al-Watan_ disait :
« La Chambre qui est en session depuis plus de vingt jours n’a été
saisie d’aucune question financière ou intérieure importante et que les
membres en ont assez... Comment voulez-vous que les ministres soient
responsables de leurs actes sans le contrôle de la Chambre ? » Il
revient sur ce sujet, le 1er février, en soulignant l’attitude
contemptatrice du ministère à son égard. « Les membres, dit-il encore,
ont prié à plusieurs reprises M. Wilson de venir à la Chambre examiner
avec eux les affaires, mais il a refusé de s’y rendre. La conduite de M.
de Blignières n’est pas moins étrange. Un rapport qu’il avait présenté
ayant paru un peu obscur à la Chambre, sa présence fut jugée nécessaire
pour donner certains renseignements et répondre à certaines
observations. Il promit d’abord de les étudier à loisir, puis il écrivit
au ministère de l’Intérieur pour lui dire qu’il maintiendrait ses
opinions, ce qui est contraire aux pratiques parlementaires en Europe.
Et on a le droit de se demander dans quel but a-t-il présenté ses
rapports à la Chambre ? »
Cet article ne dut pas être agréable au gouvernement puisque le même
journal, ayant protesté dans son numéro suivant (8 février) contre
l’intention du gouvernement de congédier les officiers égyptiens, reçut
du Bureau de la Presse un avis ainsi conçu : « Vu que le journal _Al-
Watan_, en date du 1er et du 8 février, et le journal _Al-Togara_, en
date du 31 janvier, ont publié des faits contraires à la vérité, il a
été décidé de suspendre ces deux journaux quinze jours. »
Nous entrons maintenant dans une politique qui n’est pas tout à fait en
harmonie avec le nouveau régime. Aussi une crise ne tarda-t-elle pas à
se produire. Le ministère ayant licencié une grande partie de l’armée,
2.500 officiers furent mis en demi-solde sans qu’on leur payât les mois
d’arriérés qui leur étaient dus. Cette mesure causa parmi eux un vif
mécontentement qui se traduisit le matin du 18 février par une
manifestation grave. Nubar Pacha et M. Wilson, insultés par plusieurs
centaines d’officiers subalternes qui demandaient à être payés, furent
enfermés dans le ministère des Finances. Le vice-roi, entouré des
représentants des principales puissances s’est immédiatement rendu sur
les lieux et a dispersé le rassemblement avec l’aide de la troupe[136].
Il n’est pas douteux que le khédive ait encouragé indirectement, et dans
une certaine mesure, l’émeute[137]. Quoi qu’il en soit, elle était le
signe d’une fermentation générale. Il semble même que les officiers,
pour marquer le caractère populaire de la manifestation, aient tenu à
associer avec eux la Chambre des délégués. « Mardi dernier, dit _Mirâat-
El-Chark_ dans son premier numéro paru le 24 février, un groupe
d’officiers se rendirent à la Chambre à dix heures du matin. Après avoir
prononcé des discours dépeignant leur misère, les chefs des officiers
choisirent 12 notables parmi les représentants et se dirigèrent
immédiatement avec eux vers le Ministère des Finances... »
Ce coup révéla à l’armée sa force : elle devint, depuis lors, de même
que la Chambre, un organe actif dans l’opposition. Le khédive abandonna
sa passivité apparente et exigea le renvoi du Président du Conseil,
Nubar Pacha, sans quoi il ne répondait pas de la sécurité publique.
Pour bien connaître l’étendue de l’impopularité de Nubar, rappelons-en
les causes immédiates : l’appui de l’étranger, l’étouffement de la
liberté de la presse, l’indifférence affectée par ce Ministère à l’égard
de la Chambre qui, pour ainsi dire, ne comptait pas, et à l’égard du
Souverain qu’on ne consultait même pas ; il n’en fallait pas tant pour
rendre _ipso facto_ son ministère impopulaire. Les causes générales de
ce discrédit se trouvent résumées dans un tableau tracé par un
correspondant occasionnel du _Times_ à Alexandrie, en date du 23
février : « Les salaires des fonctionnaires égyptiens, dit-il, sont
terriblement arriérés. La Commission d’enquête a présenté, à ce sujet,
un mémoire il y a neuf mois, et le payement a été ordonné par un décret.
Mais il n’a pas été effectué et les employés du gouvernement ont encore
été obligés de vivre grâce à l’aide usuraire des prêteurs, quoique au
même moment, le taux élevé les créanciers en Europe fût ponctuellement
payé.
« L’Egypte est dans un état qui n’est nullement satisfaisant, avec le
mécontentement dans l’armée et le désordre dans le gouvernement.
L’administration égyptienne présente est une anomalie. Le Conseil des
Ministres gouverne sans le chef de l’Etat, qui est exclu du gouvernement
de son pays. L’administration dérive de plus en plus entre les mains des
Européens, et les indigènes sont évincés de tous les hauts postes.
Pourtant l’Egypte, après tout, appartient aux Egyptiens. »
Nubar était considéré par l’opinion française, par certains
Américains[138] comme inféodé à l’Angleterre. C’est vrai, à condition de
préciser. Il est certain qu’au début Nubar, aussi versé dans la
politique extérieure que Riaz dans la politique intérieure, était
l’homme de confiance d’Ismaïl et qu’il a rendu à l’Egypte de grands
services dans toutes les négociations menées au nom de l’Egypte à
Constantinople et en Europe, au sujet du différend avec la Compagnie du
canal de Suez, des firmans qui ont consolidé l’indépendance
administrative de l’Egypte, des tribunaux mixtes qui ont simplifié la
justice. Puis changement d’attitude : un Anglais qui le connaissait bien
nous renseigne inconsciemment sur sa cause : « Cependant, depuis la
mission Cave (1876) dit M. Dicey, Nubar en vint à la conclusion que
l’énormité des dettes contractées par l’Egypte sous le règne d’Ismaïl
rendait l’intervention inévitable.
« Il m’a souvent expliqué les raisons pour lesquelles il considéra
l’Angleterre comme mieux qualifiée que toute autre puissance, ou
combinaison de puissances, pour exercer une autorité permanente en
Egypte. Il était convaincu que, dans l’intérêt de l’Egypte,
l’intervention active de l’Angleterre était moins désavantageuse et
susceptible d’être plus profitable que celle de toute autre puissance...
« Il vint à Londres (1877) pour soumettre ses vues au Gouvernement et me
choisit comme son porte-parole dans la presse anglaise... Un article
paru dans le _Nineteenth Century_, au mois de décembre 1877, sur les
dettes du khédive, produisit un grand effet... »
Puis l’auteur en vient à l’idée dominante de l’article : « La principale
cause des embarras financiers de l’Egypte, dit-il, fut l’accaparement
par le khédive, dans l’espace de dix ans, d’un million d’acres, le
cinquième du sol cultivable de l’Egypte[139] ».
Point n’est besoin de dire que cette idée est une explication naïve et
partiale bien que la Commission supérieure d’enquête en ait tenu compte,
dans sa décision « d’affecter l’intégralité » des domaines des Dairas à
la liquidation du déficit ».
C’est en août 1878 que Nubar retourna en Egypte et prêta son appui à la
Commission sans en être membre. A lire les déclarations où le khédive
avait réitéré maintes fois et solennellement sa promesse d’accepter les
conclusions de la commission, lors de la formation du nouveau ministère,
on dirait qu’il avait prévu un échec d’autant plus retentissant.
La manifestation du 18 février qui fut un commencement d’action est,
dans une certaine mesure, l’œuvre de la franc-maçonnerie qui joua un
rôle dans le mouvement des deux dernières années du règne. Gemmel-Eddin
redoutant le despotisme d’Ismaïl pour la propagande politique qu’il
voulait entreprendre, s’était mis en contact avec les francs-maçons
italiens et s’était entendu avec eux pour fonder le Grand Orient
d’Alexandrie où furent admis, vers 1878, des publicistes Syriens et
Egyptiens, tels que Ibrahim-El-Laccani, Adib Ishak, Selim Naccache, Abd-
el-Salam El-Moelhy, le leader de la Chambre des délégués et les deux
officiers promoteurs de l’émeute Latif Selim et Saïd Nasr, d’autres
encore.
Sur ces entrefaites arriva le consul anglais Borges, qui les incita à
s’affilier à la maçonnerie anglaise. _Kaoukab el Chark_ (astre d’Orient)
dépendant du Grand Lodge of England et qui bientôt compta environ trois
cents membres de l’élite du pays, parmi lesquels se trouvaient le Prince
héritier Tewfik Chérif Pacha, Boutros Pacha, Soleiman Abaza Pacha,
Mohammed Abduh, Saad Zagloul, des officiers de l’armée, des ulémas, et
des députés. Cette loge, qui réunissait dans son enceinte les
représentants des classes dirigeantes et cultivées, favorisait l’échange
d’idées entre les hommes qui étaient au courant des dessous politiques
et des secrets du gouvernement, et créait entre eux un lien de
solidarité. C’était là l’embryon du parti national qui allait bientôt
prendre les proportions que l’on sait.