Turcs[108], dans la direction des affaires de l’Etat, peut être
considéré, non seulement comme une erreur administrative, mais surtout
comme une erreur psychologique dont les conséquences furent graves. Cet
emploi fut dicté chez lui en principe par le besoin de réformes, mais
aussi par des considérations mal calculées. En chargeant, par exemple,
les Anglais de la découverte des sources du Nil, de l’abolition de la
traite ou de la conquête des territoires dans l’Afrique Centrale, Ismaïl
croyait calmer les appréhensions de l’Angleterre et gagner son appui
pour l’extension de la domination égyptienne au Soudan. En confiant aux
officiers américains l’organisation de l’armée égyptienne, le Vice-Roi
pensait, de même, pouvoir compter sur l’amitié de l’Amérique.
« Lorsque le général Sherman, dit M. Penfield, l’informa que les
militaires américains pourraient donner à l’Egypte une armée capable, il
amena dans le pays trente ou quarante de ces spécialistes et les paya
grassement, au lieu d’en amener quinze ou vingt comme l’avait conseillé
le Grand Général.[109] » Aux uns et aux autres il confia souvent des
missions qui auraient dû être réservées aux Egyptiens, au moins dans la
mesure compatible avec la sécurité du pays et la prudence élémentaire.
Gaafar Pacha Mazhar, qui était gouverneur du Soudan (1866-1872), lors de
l’envoi de Samuel Baker, à la tête des forces égyptiennes, pour explorer
et annexer les régions équatoriales, n’avait pas manqué, avec son esprit
sagace et clairvoyant, de signaler à Ismaïl, dans un rapport écrit, le
danger de confier une pareille mission à un étranger. Il lui conseillait
l’envoi d’officiers de l’état-major égyptien.
Ismaïl n’écouta pas cet avertissement et donna, en 1874, à Samuel Baker
un successeur, le colonel Gordon, nommé gouverneur des provinces
équatoriales[110]. Bien plus, le 4 août 1877, Chérif Pacha et Lord
Vivian, représentant respectivement l’Egypte et l’Angleterre, signèrent,
pour l’abolition de la traite, un traité qui coûta cher à l’Egypte et ce
fut la source de conflits et de troubles dans le Soudan[111]. Pour
l’exécution de ce traité, Ismaïl dut rappeler Gordon, revenu en
Angleterre depuis 1876, pour être au service du Gouvernement égyptien.
Mais Gordon, appuyé par son gouvernement qui pensait, déjà peut-être
recueillir la succession d’Ismaïl en Afrique, posa comme condition _sine
qua non_ d’être nommé gouverneur de tout le Soudan Egyptien.
Une fois nommé, il conseilla l’abandon de certaines régions importantes.
Pour cause d’économie, il ferma les écoles publiques établies par le
gouvernement à Khartoum et lui créa la désaffection parmi la population
déjà irritée contre le gouvernement par l’abolition du commerce de la
traite. De nombreux témoins affirment que Gordon préparait sous main le
soulèvement du faux prophète _El-Mahdi_ et la perte du Soudan[112].
Nous allons voir maintenant, par un exemple typique, comment la
prépondérance de l’élément turc et de l’élément étranger dans la
conduite d’une grande expédition va provoquer un désastre. Il s’agit des
guerres d’Abyssinie de 1875 et 1876 où Yohannès avait détruit
successivement trois armées égyptiennes.
Dès 1872 une armée égyptienne, conduite par un Suisse, M. Münzinger,
gouverneur de Massaouah, avait occupé le pays de Bogos et de Keren. Elle
essaya ensuite de tourner l’Abyssinie par Zeïlah, mais elle fut battue
près du lac Aoussa et son chef mortellement blessé[113]. Pour venger cet
échec, le khédive envoya, en 1874, à Massaouah, une armée de 6.000
hommes, commandée par un Danois, le colonel Ahrendrup Pacha, mais elle
fut anéantie en grande partie dans le Tigré par les Abyssins.
Une grande expédition de 20.000 hommes partit aussitôt du Caire, en
1876, sous les ordres de Ratib Pacha, désigné au khédive par le parti
turc. Elle débarqua à Massaouah et entra en Abyssinie par le Bogos. Le
général Loreng et l’état-major américain devaient, selon la volonté
expresse du khédive, avoir la conduite effective de la guerre. D’où des
rivalités fatales et des tiraillements continuels dans le haut
commandement, depuis la première heure jusqu’à la défaite désastreuse de
l’armée égyptienne à Goura.
Arabi bey, le futur chef de la révolution, suivait cette expédition
comme intendant. Nous avons trouvé, dans ses Mémoires inédits, une
relation curieuse de cette guerre : « Ismaïl, dit-il, confia le
commandement suprême de l’armée à Ratib Pacha (un Circassien) en sa
qualité de chef de l’armée, mais il lui enjoignit de suivre les avis du
chef de l’Etat-Major, le Général Loreng[114], Américain peu versé dans
l’art militaire, accompagné d’un état-major formé, en majorité,
d’officiers américains. Quant aux commandants des troupes, qui étaient
tous des Circassiens, ils croyaient qu’un long séjour à Massaouah
occasionnerait des frais considérables qui feraient renoncer le
gouvernement à son projet, ce qui leur permettrait de revenir sans coup
férir. Cette pensée m’a été révélée par l’un des commandants dans un
mouvement de mauvaise humeur.
« En outre un prêtre français, qui fréquentait journellement le Général
Loreng, après s’être rendu exactement compte de l’état de l’armée,
s’entendit avec lui sur la tactique militaire qui devait entraîner
l’anéantissement des troupes égyptiennes au premier choc[115]. Ce prêtre
mit au courant de cette entente le roi Yohannès qui s’avança avec une
armée nombreuse de 300.000 hommes, femmes, vieillards...
« A son retour en Egypte l’armée fut mal accueillie et le khédive décida
même de traduire devant un conseil de guerre le Général en chef, les
pachas et les commandants des troupes. Mais un certain Circassien nommé
Hussène, mameluk du Sultan Abd-el-Aziz, ayant attenté à la vie de
certains ministres à coups de revolver, à Constantinople, Ismaïl dut
bientôt, sous le coup de la peur, abandonner sa décision et accorder ses
bonnes grâces aux chefs circassiens. »
Peu après, Ismaïl congédia les officiers américains. Il ne leur accorda
des indemnités que sur l’intervention de M. Farman, consul général des
Etats-Unis qui eut, à ce sujet, de longs pourparlers avec le khédive.
Rappelons que la prépondérance de l’élément turco-circassien était plus
marquée dans l’armée que dans l’administration puisque aucun Egyptien ne
pouvait être nommé pacha ou général. Le désastre d’Abyssinie a créé
l’_esprit de corps_ dans l’armée et il est certain qu’en maintenant,
dans cette gardienne de traditions nationales, qu’est l’armée, un
élément circassien qui avait fait preuve d’incapacité, Ismaïl a semé les
germes de futurs conflits d’une portée plus grave.
Avec l’aggravation de l’infortune publique, le mécontentement créait un
lien de solidarité entre les éléments égyptiens disparates de l’élite du
pays. Le progrès moral, d’un côté, avait été entravé par l’inégalité,
l’injustice, l’arbitraire et la misère qui dégrade les âmes ; d’un autre
côté, il avait été influencé et avancé par le progrès matériel, par
l’infiltration des idées européennes, et par le contact avec les
Européens honnêtes qu’Ismaïl avait amenés en Egypte pour l’aider dans
son œuvre de réforme.
D’autre part, depuis Mohamed Aly, il s’est créé en Egypte une génération
autochtone consciente d’elle-même, rehaussée par des hommes qui
s’illustrèrent dans les lettres, dans l’architecture, dans l’art
militaire, dans la science de l’ingénieur et dans l’astronomie. Ces
hommes, dont la plupart suivirent les traditions des deux règnes
glorieux de Mohamed Aley et d’Ismaïl, créèrent chez les Egyptiens un
sentiment de fierté et de confiance en eux-mêmes[116].
Le déchiffrement des hiéroglyphes par Champollion, la fondation des
musées, la diffusion de l’égyptologie et le réveil des études
historiques fortifièrent le sentiment national naissant en évoquant les
origines de l’Egypte, aïeule des nations civilisées.
C’est Ismaïl qui donna une salutaire impulsion aux études historiques.
Mariette bey, raconte un témoin oculaire en 1864, par la volonté
expresse du vice-roi, et à l’aide d’un bateau à vapeur à lui seul
destiné, règne sur toutes les villes antiques et les monuments de
l’ancienne Egypte qu’il est chargé de conserver et de fouiller[117].
Dans cette même année (1864) Auguste Mariette composa sur l’histoire de
l’Egypte depuis les temps les plus reculés jusqu’à la conquête musulmane
un ouvrage « destiné aux écoles spéciales (supérieures) de l’Egypte ».
Le traducteur de cet ouvrage, Abdallah Abou Soôud[118], lettré
distingué, ancien élève de l’école des langues fondée par Mohamed Aly,
disait dans la préface : « Le khédive a voulu nous réveiller de cette
torpeur par l’étude de l’histoire de nos aïeux afin que nous puissions
revendiquer leurs vertus glorieuses et, à leur exemple, travailler
ensemble comme de véritables Egyptiens et comme de véritables patriotes,
au relèvement de l’Egypte. »
L’écrivain tient ensuite à préciser davantage, et avec force, sa
pensée : « L’amour de la patrie, dit-il, est autre chose que
l’attachement à des murailles, il est l’amour du bien et de bonnes
actions, il est le travail en commun de tous les habitants d’une même
ville faisant le sacrifice de leurs biens et de leurs vies pour
améliorer le sort de leurs concitoyens et veiller à leur sécurité sans
distinction d’origine ou de race, au point qu’ils doivent tous servir
l’intérêt général avant le leur propre ».
Mais l’Egypte nouvelle, arabe et musulmane, de par sa culture, sa langue
et sa religion, trouva aussi dans la renaissance des études de la langue
et des lettres arabes des raisons de fierté et de solidarité nationales.
Cette renaissance est due :
1o A l’introduction de la civilisation occidentale en Egypte par
l’expédition de Bonaparte et par les missionnaires américains
protestants et jésuites qui s’établirent en Egypte et en Syrie et
adoptèrent la langue arabe pour propager leur enseignement. Leur œuvre a
fait plus de progrès en Syrie, où ils fondèrent des hôpitaux et des
écoles grâce auxquelles des Chrétiens syriens convenablement instruits
travaillèrent à la diffusion de la langue arabe ;
2o A la croissance du nombre des orientalistes en Europe et en Orient et
la fondation de la Société et de la _Revue Asiatique_ ;
3o A la création d’écoles sous Mohamed Aly et Ismaïl ;
4o A l’envoi de missions égyptiennes en France ; ces missions,
encouragées par les vice-rois, traduisirent un grand nombre d’ouvrages
scientifiques qui, par leur méthode, leur clarté et leur précision,
renouvelèrent une langue appauvrie depuis des siècles de décadence ;
5o A la fondation de revues et de journaux. L’_Officiel_, fondé par
Mohamed Aly en 1828, fut rédigé d’abord en turc, ensuite en turc et en
arabe, puis en arabe (devenu la langue officielle sous Saïd). C’était
aussi un journal littéraire. Sous Ismaïl, le gouvernement égyptien
publia à ses frais deux revues militaires, une revue médicale, _Yassoub
Tib_, dirigée par le fameux chirurgien El-Baclé (1865), une revue
littéraire pour les écoles publiques, _Roudet-el-Madarès_ (1870),
rédigée, non seulement par des professeurs renommés, mais aussi par des
élèves bien doués. Il y eut enfin une éclosion de journaux vers 1877.
6o A la formation d’une pléiade de grands écrivains de langue arabe,
tels que _Mahmoud Sami El-Baroudy_, poète et homme d’Etat, qui joua en
1882 un rôle insigne, _Ibrahim El-Moelhy_, prosateur de génie, qui
rappelle les Goncourt par son style et sa manière descriptive, et
_Hussein El-Marsafi_, grand pédagogue et auteur d’un ouvrage remarquable
sur l’histoire de la littérature arabe.
Ajoutons que les écrivains syriens eux-mêmes trouvèrent auprès d’Ismaïl
une protection efficace. C’est ainsi que _Soliman El-Bostany_ put
travailler à la rédaction d’une grande encyclopédie arabe, et que de
nombreux Syriens lettrés vinrent s’établir au Caire, au point que cette
ville devint le centre intellectuel de tout l’Orient.
Du reste, le Caire était déjà le centre de l’Islam, grâce à sa fameuse
université d’Al-Azhar, sorte de vieille Sorbonne où quinze mille
étudiants suivaient des cours dont la matière reposait en grande partie
sur l’exégèse du Coran et des hadîths ou traditions. On surchargeait la
mémoire des élèves d’un fatras de connaissances grammaticales très
embrouillées et de subtilités théologiques stériles faites pour rétrécir
l’esprit et l’empêcher de se développer. L’Université est même devenue
un foyer de conservatisme et de réaction en face de la civilisation de
l’Occident. L’idée de progrès commençait de mettre aux prises les
sciences de révélation avec les sciences de raisonnement, et l’esprit
critique est né de ce conflit.
Pour ne pas être démolisseur, cet esprit devait être orienté par un
génie réformateur. Ce rôle échut à Gemmal-Eddin et à ses disciples. « Le
Cheik Gemmal-Eddin, dit Renan, est un Afghan entièrement dégagé des
préjugés de l’Islam ; il appartient à ces races énergiques du Haut-Iran,
voisin de l’Inde, où l’esprit aryen vit encore si énergique sous la
couche superficielle de l’islamisme officiel. La liberté de sa pensée,
son noble et loyal caractère me faisaient croire, pendant que je
m’entretenais avec lui, que j’avais devant moi, à l’état de ressuscité,
quelqu’une de mes anciennes connaissances, Avicenne, Averroès, ou tel
autre de ces grands infidèles qui ont représenté pendant cinq siècles
les traditions de l’esprit humain[119]. »
Né à Caboul (Afghanistan) en 1839, Gemmal-Eddin avait achevé ses études
supérieures à Boukhara en 1856. Après un voyage dans l’Inde et les
Lieux-Saints, il occupa une fonction publique sous le règne de l’Emir
Dost Mohamed Khan, mort en 1858. Il commanda ensuite les troupes de
l’Emir Mohamed Aazam, dans ses guerres dynastiques contre l’héritier du
trône, qui, soutenu par la Grande-Bretagne, finit par battre ses
ennemis. Gemmal-Eddin dut alors quitter le pays (1869), et après avoir
séjourné 40 jours au Caire et fait la connaissance d’un certain nombre
d’ulémas et de Syriens de réputation, se rendit en 1870 à
Constantinople. Nommé membre du Conseil Supérieur de l’Instruction
publique et titulaire d’une chaire dans une université religieuse,
Gemmal-Eddin se trouva à l’aise pour propager son enseignement, qui
consistait à mettre l’Islam en harmonie avec l’évolution moderne et à le
représenter comme ami de la science et du progrès. Par une
interprétation plus simple et plus claire des textes du Coran, il
faisait de cette religion un système souple et vivant. Mais, devant les
attaques des réactionnaires et du Cheik-Ul-Islam en particulier, Gemmal-
Eddin, malgré la protection des réformateurs libéraux, tels que Aali
Pacha et Fuad Pacha, et l’appui des jeunes softas, fut invité à quitter
la capitale ottomane.
Il se rendit en 1871 au Caire, où il travaillait à développer et
fortifier les germes de nationalisme. Car la question avait pour lui un
double aspect politique et religieux ; d’un côté, il voulait régénérer
l’Islam par l’étude de la philosophie et de la vérité scientifique qui
affranchit les esprits du dogmatisme ; d’un autre, il voulait développer
à l’intérieur des Etats musulmans les institutions libérales et
constitutionnelles et les mettre à l’abri de l’influence des Européens
qui les exploitaient[120].
L’Egypte, avide de progrès et hostile à l’immixtion européenne,
accueillit avec sympathie Gemmal-Eddin, qui trouva auprès du vice-roi,
des milieux dirigeants et des classes cultivées tout l’appui désiré. Le
gouvernement même lui servit une allocation mensuelle de 120 livres sans
qu’il fût tenu à des obligations déterminées. Il fut autorisé à faire
des conférences à l’université de l’Azhar où il avait de nombreux
disciples ; mais de nouvelles disputes ne tardèrent pas à s’engager
entre le Cheikh Eleich et lui. Sur le conseil du khédive Ismaïl, il se
retira à son domicile, où il continua à enseigner aux jeunes gens et aux
fonctionnaires les hautes doctrines philosophiques et sociales, et les
initia à l’art d’écrire et de produire.
Il agit également dans son entourage sur les grands pour éveiller le
sentiment national et propager l’idée constitutionnelle. Par son
tempérament violent et révolutionnaire, qui contrastait singulièrement
avec le tempérament modéré et évolutionniste de Mohamed Abduh, Gemmal-
Eddin était plutôt porté vers la politique[121], et ses idées libérales
en matière théologique ou philosophique étaient de nature à y préparer
les esprits sans porter ombrage aux autorités.
Cependant l’idée libérale faisait des progrès parmi les classes
dirigeantes. Les mouvements constitutionnels dont l’Europe a été le
théâtre pendant le XIXe siècle — y compris le mouvement tenté par Midhat
Pacha en Turquie, en 1876 — eurent leur répercussion en Egypte sous une
forme ou sous une autre. Les grands et les chefs religieux qu’on avait
maintenus jusqu’ici dans le respect du prince par le principe et la
force des traditions, commençaient à s’apercevoir de leur erreur grâce
aux fautes du gouvernement absolutiste, et les idées formulées par
Gemmal-Eddin et ses amis tiraient toute leur force de la religion même
et de l’exemple des premiers khalifes imbus de démocratie et de
libéralisme. Enfin, un fait représentait l’idée sans toutefois la
réaliser : il s’agit de la Chambre créée par Ismaïl en 1866[122].
Mohamed Abduh, dans ses Mémoires inédits, dit « que les Egyptiens, avant
l’an 1293 de l’hégire (1877), s’en remettaient complètement, dans leurs
affaires publiques et privées, à la volonté du souverain et de ses
fonctionnaires... Aucun d’eux n’osait hasarder une opinion sur la
manière dont le pays était administré. Ils étaient loin de connaître
l’état des autres pays musulmans ou européens, malgré le grand nombre
d’Egyptiens qui firent leurs études en Europe depuis Mohamed Aly jusqu’à
cette date (1877) ou qui se rendirent dans les pays musulmans voisins,
sous le règne de Mohamed Aly et d’Ibrahim[123].
« Bien qu’Ismaïl eût institué en l’an 1283 de l’hégire (1866) une
Chambre représentative, qui aurait dû apprendre aux Egyptiens qu’ils
étaient intéressés aux affaires de leur pays et que leur volonté était à
consulter, dans l’occurrence, aucun d’eux, même dans l’enceinte de la
Chambre, ne se rendait compte qu’il possédait ce droit inhérent à la
représentation[124], soit que la loi stipulât expressément que la
Chambre des délégués ne formulerait ses avis que dans la limite stricte
des attributions du gouvernement, soit que le mode de travail fût vicié
par le khédive qui avait l’habitude de faire connaître d’avance, par
l’intermédiaire d’un émissaire, sa volonté aux membres qui, après une
délibération pour la forme, prenaient des décisions conformes aux
desiderata du chef de l’Etat.
« Du reste, qui aurait osé manifester son opinion ? Personne, tant qu’on
pouvait, au moindre mot, être exilé de sa patrie ou dépouillé de ses
biens ou même mis à mort.
« Au milieu de ces ténèbres arriva Gemmal-Eddin. Il fut bientôt entouré
d’étudiants, puis de nombreux fonctionnaires et de personnages curieux
de connaître des idées et des doctrines nouvelles vivement débattues.
Ses élèves et auditeurs les propagèrent dans les villes égyptiennes et
aidèrent au réveil des esprits, surtout au Caire.
« Mais ce faible rayon ne pouvait guère atteindre le puissant souverain
dans sa haute sphère, cependant qu’il continuait à se développer
lentement et vaguement dans toutes les directions, jusqu’à ce que la
guerre éclatât entre la Turquie et la Russie en 1293 (1877). Les
Egyptiens, vivement intéressés au sort de la puissance suzeraine,
suivaient attentivement la marche des événements, sur lesquels ils
furent renseignés par les étrangers qui recevaient les journaux
d’Europe. Les quelques journaux égyptiens, de date récente, qui ne
publiaient que des faits sans importance, commençaient à décrire les
péripéties de la guerre, et il s’était créé un mouvement d’opinions et
une sorte de polémique inconnue jusqu’alors entre les partisans de ces
journaux et les mécontents. De nouveaux journaux furent aussitôt fondés
pour rivaliser avec les anciens dans la publication des nouvelles et
combattre leurs tendances. Aussi un désir irrésistible poussa-t-il les
gens à s’y abonner avec une force plus forte que le despotisme.
« Avec le temps, les journaux touchèrent aux questions politiques et
sociales concernant les pays étrangers et se mirent hardiment ensuite à
traiter de la question des finances égyptiennes qui embarrassaient le
gouvernement. »
Il est certain que l’année 1877 marque un tournant dans la question
égyptienne, du moins au point de vue de la formation des idées, car le
peuple s’intéressait à cette guerre, non seulement parce que la
puissance suzeraine y était impliquée, mais aussi parce qu’une armée
égyptienne de 30.000 hommes y participait, et cela pendant que la misère
financière et administrative, avec tous ses maux, écrasait le pays. D’un
autre côté, les classes cultivées, voyant l’Egypte asservie de plus en
plus par l’Europe, trouvaient dans la suzeraineté nominale de la Turquie
une garantie contre une agression étrangère — et surtout anglaise — et
commençaient de s’inquiéter, à juste titre, du sort d’une guerre qui
menaçait l’intégrité de l’empire ottoman.
On rapporte que Gemmal-Eddin, affligé de la tournure des événements
pendant la guerre, interrompit son enseignement six mois durant en signe
de deuil[125]. Sans doute les Egyptiens étaient-ils aussi de bons
musulmans et devaient-ils partager avec le maître la douleur d’assister
aux malheurs de la dernière puissance musulmane indépendante qui, grâce
au califat, étendait son ombre tutélaire sur tous les pays de l’Islam.
Quant à l’éclosion de journaux à cette époque, il faut reconnaître
qu’elle est due en grande partie à Ismaïl qui, épris d’encourager les
lettres et les arts, protégeait tous les hommes de talent, Syriens ou
Egyptiens, dont quelques-uns, après s’être occupés de théâtre, se
lancèrent dans le journalisme et firent jour à la liberté de pensée.
Ismaïl entendit profiter de cette liberté pour combattre l’ingérence
européenne, mais elle se tourna bientôt contre lui, enhardie qu’elle
était par cette ingérence même qui battait en brèche l’autorité suprême
du chef de l’Etat.
L’avènement de la presse libre est donc le fait capital nouveau qui
contribua à préparer la naissance de l’opinion publique en Egypte[126].
C’est _Abou Naddara_ (pseudonyme de James Sanua), Israélite égyptien, né
en 1839, qui fonda en 1870 le premier théâtre arabe au Caire avec l’aide
du khédive Ismaïl, qui l’appelait le « Molière d’Egypte », assista
souvent à la représentation de ses comédies. Il se rendit en Europe vers
1874, et, après y avoir séjourné quelque temps, revint en Egypte où,
d’accord avec Gemmal-Eddin et Mohamed Abduh, il fit paraître en 1877 un
journal arabe satirique pour critiquer l’œuvre d’Ismaïl. Ce journal fut
rédigé en arabe vulgaire, sorte de dialecte parlé et apprécié par toutes
les classes du peuple. Aussi eut-il une certaine influence sur la masse,
mais le khédive le supprima après le quinzième numéro, et éloigna
d’Egypte son rédacteur, qui s’établit à Paris et continua la publication
de son journal jusqu’en 1910[127] sous des titres divers, attaquant la
politique d’Ismaïl puis l’occupation anglaise.
Deux ans après, il mourut à Paris (1912).
C’est Adib Ishak, lettré syrien, qui vint à Alexandrie en 1876, sur le
conseil de Selim Naccache, qu’il aida à jouer des pièces de théâtre
arabe ; ils furent tous deux subventionnés par le khédive Ismaïl. Il se
rendit ensuite au Caire où il se lia d’amitié avec Gemmel-Eddin et
fonda, le 1er juillet 1877, le journal _Misr_, qui publia des articles
signés de Gemmel-Eddin et de ses amis. C’est à partir de ce moment que
le grand réformateur sortit de sa tour d’ivoire et s’imposa à
l’attention du public[128].
Adib retourna ensuite à Alexandrie, où il rédigea avec Selim Naccache
_Misr_ et _Al-Togara_. Exilé par le ministère Riaz en 1879, au début du
règne de Tewfik, il fonda à Paris une revue politique mensuelle, _Misr
Elkahira_, pour « dénoncer les actes des oppresseurs qu’on appelle
gouvernants, réveiller un reste de fierté orientale, et dessiller les
yeux des naïfs afin que tous réclament leur droit usurpé et leur argent
extorqué par les étrangers ».
Après la suppression du _Misr_ et d’_Al-Togara_, Selim Naccache fit
paraître _Al-Mahroussa_ et _Al-Asr-El-Guédid_, deux journaux sans grande
importance.