« Le gouvernement est libre, sans nul doute, de promulguer les lois

nécessaires ; mais du moment que les pénalités que ces lois édictent ne

sont pas applicables aux étrangers, à quoi peuvent-elles servir, sinon à

constituer au profit des étrangers et au préjudice des Egyptiens le

monopole de la licence ?

« En ces matières, en effet, dit encore l’auteur de _l’Angleterre en

Egypte_, ce sont les étrangers de basse classe dont le pays fourmille,

qui fournissent le principal contingent de délinquants ; c’est parmi eux

qu’on trouve les faux monnayeurs, les tenanciers de maisons de jeux, les

débitants de liqueurs et les souteneurs de maisons de débauche ; ce sont

eux qui élèvent des constructions sur les digues des canaux ou qui

déversent leurs ordures sur la voie publique sans qu’ils puissent être

jugés par les tribunaux égyptiens ; quant à leurs propres tribunaux on

n’est pas sûr, quel que soit leur bon vouloir, qu’ils soient compétents

pour agir. »

Ainsi le progrès moral n’était pas à la hauteur du progrès matériel et

assurément l’absence de justice, non seulement dans les rapports entre

les Egyptiens et les Européens et entre le gouvernement et les

Européens, mais aussi entre le Gouvernement absolutiste d’Ismaïl et les

Egyptiens, était le plus grand des maux dont souffrait le pays[93]. Pour

y remédier Nubar Pacha chercha à introduire l’élément européen dans la

justice égyptienne, par l’organisation des tribunaux mixtes. « La

manière dont la justice s’exerce, disait Nubar dans son rapport adressé

à ce sujet au Vice-Roi en 1867, tend à démoraliser le pays, et

l’Egyptien, forcé de voir l’Europe à travers l’Européen qui l’exploite,

répugne au progrès de l’Occident et accuse le Vice-Roi et son

gouvernement de faiblesse ou d’erreur. »

Il s’agissait en effet de réformer la justice égyptienne et de l’imposer

également au Vice-Roi, aux Européens et aux Egyptiens[94]. Les tribunaux

indigènes étaient paralysés, il faut le dire, à la fois par les

Capitulations et par l’empiètement de l’administration sur la justice,

d’où confusion des pouvoirs exécutif et législatif.

« Il y a en outre dans l’organisation actuelle, disait la Commission

internationale réunie en 1869, dans son rapport, une série

d’inconvénients que le Gouvernement ne pouvait signaler et que la

Commission croit devoir relever.

« Ils proviennent de ce que la justice locale est mal organisée ; que

l’autorité règle administrativement des affaires entre particuliers qui

devraient être déférées au pouvoir judiciaire, que la procédure et la

loi à appliquer ne sont pas connues, qu’enfin l’exécution des sentences

éprouve des difficultés souvent insurmontables par suite de l’immixtion

intempestive de l’administration.

« Le gouvernement ne méconnaît pas quelques-unes des imperfections qu’on

lui signale, car, tout en exposant les causes auxquelles il les

attribue, il fait remarquer que les projets de réforme qu’il présente

ont précisément pour but de les faire disparaître. »

Puis, la Commission estime, après avoir signalé tous les abus, devoir

déclarer qu’il lui paraît nécessaire qu’une réforme sérieuse mette fin à

ces imperfections.

Nous avons déjà parlé, dans le chapitre précédent, des tribunaux mixtes

en ce qui concerne les rapports entre les Egyptiens et les Européens, et

entre les Européens et le gouvernement Egyptien. Ce qui nous intéresse

ici, c’est que ces tribunaux, installés seulement en 1876, presque en

même temps que le contrôle, avaient l’air de soutenir, dans une certaine

mesure, une cause étrangère. En effet, ils limitaient l’autorité du

souverain et constituaient une atteinte à la dignité nationale.

Institués dix ans plus tôt ils auraient limité cette autorité,

directement ou indirectement, au plus grand profit du pays.

Mohamed Abduh raconte dans ses mémoires : « Nubar méditait depuis

longtemps le détrônement du khédive. J’ai appris même d’une haute

autorité qu’il écrivit à un de ses intimes, le jour de la signature, à

Paris, de l’accord relatif aux tribunaux mixtes : Aujourd’hui la

première mine a été posée sous l’autorité du khédive et je pense qu’elle

sautera un jour. »

Nubar nous apparaît ici comme un précurseur des Constitutionnels et

Réformateurs qui, travaillant plus tard au détrônement d’Ismaïl,

croyaient travailler au salut de l’Egypte comme si le mal avait son

origine uniquement dans le pouvoir personnel d’Ismaïl. Quoi qu’il en

soit, et c’est un fait, les Egyptiens, tout en en voulant aux Européens,

concentraient leur haine sur la tête du souverain qu’ils rendaient

directement responsable du mal.

Comme Mohamed Aly, Ismaïl n’a pas ménagé le paysan d’Egypte. L’un et

l’autre, pressés soit par des besoins de guerre, soit par des besoins

matériels pour l’exécution des travaux publics indispensables,

pressuraient les paysans et les surchargeaient de taxes. C’est seulement

pendant les deux premières années de son règne qu’Ismaïl fut populaire ;

les impôts étaient encore modérés et la richesse affluait dans le pays

avec la hausse du prix du coton ; puis vinrent des années de déboires et

d’impopularité grandissante parmi les classes de la société.

« Un grand tort du gouvernement égyptien, écrivait Mme Audouard en 1865,

et Ismaïl tombe dans ce travers plus qu’aucun de ses prédécesseurs,

c’est de toujours considérer l’Egypte comme un pays conquis. Ce pauvre

peuple non seulement est gouverné par des Turcs, mais encore est

exploité, mené par des Européens, qui occupent les bonnes places, les

bénéfices, prennent son or, ne lui laissant que les labeurs.

« C’est on ne peut plus injuste ; de plus, c’est maladroit et

impolitique... Ils [les descendants de Méhémet-Ali] devraient donner les

places, les sinécures, aux Egyptiens, et non pas aux étrangers. Il y a

de jeunes Egyptiens intelligents, élevés en France qui végètent dans de

plus que modestes places de six cents ou douze cents francs, tandis que

les riches sinécures sont données à des Européens ou à des intrigants

d’arméniens. _Cela exaspère le peuple égyptien avec raison_[95]. »

M. Charles Edmond disait, dans des notes écrites en 1866 :

« Après plus de vingt ans d’intervalle, j’ai retrouvé le Caire

singulièrement assombri. De mon temps on célébrait autrement le Ramadan.

Toutes les nuits ce n’étaient que chants et musique, improvisations à

tous les carrefours de la ville. Les femmes fellahs portaient des

bijoux, des bracelets aux mains et aux pieds. Aujourd’hui tout a changé,

la population indigène est comparativement sombre, triste et

silencieuse. Le Souverain ne s’est pas rendu populaire ; il a augmenté

les impôts, et rien n’est plus naturel puisque aucune considération

d’avenir ne lui commande le présent.

« Avant Ismaïl Pacha, l’Egypte ne payait que 70 millions d’impôts

fonciers, elle en supporte aujourd’hui 110 et l’on annonce que dans le

courant de l’année cette charge sera portée à 124 millions. De plus les

calamités publiques ont empiré la fatalité de la situation : la

sécheresse, l’inondation, deux terribles épizooties, le choléra ont

inauguré tristement le règne actuel. »

M. Charles Edmond parle ensuite des revenus publics absorbés par

l’armée, l’administration, l’intérêt de la Dette et le reste, et

explique que « la situation économique toutefois ne semble pas

alarmante, car l’Egypte a des ressources infinies, et, même sous le

régime actuel, le progrès économique est amplement assuré : l’industrie,

le commerce et surtout l’agriculture ont déjà réalisé de très beaux

bénéfices et semblent assurés d’un avenir magnifique[96] ».

Mais ce progrès économique n’a pas profité au peuple parce qu’Ismaïl,

toujours en quête d’argent, écrasait les paysans de taxes et les

laissait à la merci de hauts fonctionnaires cruels et inhumains. Parmi

ces fonctionnaires, les Turcs se souciaient peu de la vie et du bien-

être du fellah ; les subalternes égyptiens, non affranchis encore de

mœurs oppressives accumulées par des siècles de joug et de misère,

cherchaient à satisfaire le bon plaisir de leurs supérieurs qui, à leur

tour, cherchaient à obtenir les bonnes grâces du Chef de l’Etat, qui, à

son tour, devait, bon gré mal gré, donner satisfaction aux créanciers.

Tous les fonctionnaires, aux divers degrés hiérarchiques, étaient

couverts par l’autorité suprême du souverain, et il n’existait pas

alors, faute d’un tribunal de justice, un tribunal de l’opinion publique

devant lequel le paysan opprimé pût porter ses doléances.

« Je ne peux pas vous décrire la misère qui règne ici, écrivait Lady

Lucie Duff Gordon dans une lettre d’El-Ouksour du 3 février 1867,

l’esprit se lasse rien que d’y penser... Je vois croître autour de moi

les guenilles, les haillons et l’anxiété. Les impôts rendent la vie

presque impossible. Pour chaque récolte, chaque bête sur pied, on paye

une première fois, puis une seconde fois quand on la vend au marché...

La misère en Angleterre est terrible, mais au moins elle n’est pas le

résultat d’extorsions comme dans ce pays, où la nature est si riche et

si glorieuse et l’humanité si misérable. _Ce n’est pas un peu de famine,

c’est la cruelle oppression qui, maintenant, exaspère le peuple_.

Jusqu’ici ils ne se sont jamais plaints, mais aujourd’hui des villages

entiers sont abandonnés, et des milliers d’individus se sont enfuis dans

le désert qui s’étend entre cet endroit et Assouan[97]. »

Abd-Allah Nadim, écrivain extrémiste qui joua un rôle assez marqué dans

la révolution de 1882, fit paraître dans _le Taïf_[98] une série

d’articles intitulés « L’Egypte et Ismaïl Pacha ». Nous allons en

résumer fidèlement les idées essentielles. Dans le second article,

l’auteur commence par dire que « l’Egypte sous Saïd manquait de choses

indispensables, telle que les grandes écoles, les chemins de fer, etc.,

mais la population était libre et ne fléchissait pas sous le poids des

lourdes dettes et des intérêts exorbitants sans rapport avec la capacité

du pays...[99]. »

« Nous ne nions pas, dit-il, que quelques-unes des œuvres d’Ismaïl aient

été plutôt utiles au pays, mais elles ne sont pas à comparer avec les

conflits auxquels elles donnèrent lieu[98].

Nadim parle ensuite de l’œuvre d’Ismaïl et de ses dépenses :

« On arrachait, dit-il, aux paysans, par des moyens que nous allons

expliquer, l’argent qui « filait » au dehors, au point que la richesse

du pays se trouva entre des mains étrangères ; le commerce tomba dans le

marasme, l’administration dans le dénuement ; des gens affamés s’en

allèrent dans le désert pour se nourrir d’herbes ; le service de

l’irrigation cessa d’exister, les ponts s’écroulèrent, les bords des

canaux furent dans un état lamentable et une grande partie des terres

cultivables fut menacée par le désert...

« Les fellahs poussaient des gémissements, tandis que l’entourage du

Vice-Roi lui peignait l’état du pays sous des couleurs de rose, et le

pays ne tarda pas à être le champ des convoitises surtout après

l’ouverture du canal. »

Ici l’auteur consacre un chapitre aux « impôts et aux moyens employés

pour leur perception » : « Sous Saïd, dit-il, les impôts avaient une

asiette fixe, mais Ismaïl s’entoura d’hommes ignorants et incapables qui

évincèrent les bons administrateurs, demandèrent les impôts un an

d’avance, — et extorquèrent l’argent d’une façon barbare. — J’ai vu, une

fois, traîner devant le sous-préfet une femme qui reçut sur les deux

mains quatre-vingts coups de fouet. On l’étendit ensuite par terre et on

lui administra trente coups sur la poitrine. Interrogée alors sur le

compte de son mari, elle répondit qu’elle ignorait tout, et de nouveaux

coups lui furent assénés. Peu de jours après, elle mourut en prison.

J’ai appris du percepteur que son mari devait 45 piastres (environ 12

francs alors)...

« Toute cette injustice tombait sur les paysans seuls, tandis que les

favoris d’Ismaïl étaient exemptés de la plupart des impôts, de même que

les Européens, qui dictaient la loi aux gouvernants et aux

gouvernés[100]. Cet état de choses favorisa l’oppression, la concussion

et la corruption parmi les fonctionnaires au détriment du peuple. »

Dans un autre article, daté du 6 mai, Nadim, après avoir parlé des

vastes domaines arrachés aux paysans par le khédive à des prix

dérisoires, étudie la corvée : « Les paysans, dit-il, qui faisaient la

corvée sur les terres d’Ismaïl ou celles de ses acolytes, devaient

apporter avec eux les instruments agricoles et les vivres nécessaires...

« J’ai vu, lors du creusement du canal Khatatia, dans la Basse-Egypte,

où le prince Hussein était inspecteur général, des milliers de paysans

porter la boue sur leur tête : leur corps en était couvert, sauf par

endroits où ils portaient les traces visibles des coups de fouet du

Mamour (commissaire de police) ou des coups de canne du Kholi (chef des

ouvriers agricoles). Chaque fois que l’inspecteur général devait faire

une tournée dans la région, un messager à cheval s’en allait annoncer la

nouvelle aux préfets et commissaires de la province. Et les employés

subalternes de couper les tiges pour asséner des coups meurtriers aux

corps tout nus des fellahs en pleurs. Ce spectacle réjouissait

l’inspecteur qui s’empressait, en témoignage de sa satisfaction, d’en

féliciter le Mudir (préfet) en disant : « _Affren, Affren_ »[101].

L’inspecteur à peine de retour, on enregistrait trente ou quarante morts

succombant aux coups ou noyés dans la boue, etc., etc... »[102].

Semblables aux paysans de France avant 89, les paysans d’Egypte, sous

Ismaïl, étaient _taillables et corvéables à merci_.

Une autre cause de désaffection à l’égard du gouvernement résidait dans

les conditions du recrutement et du service militaire. La Commission

supérieure d’enquête dira plus tard dans son rapport, en faisant

allusion au régime de Saïd : « Une loi déterminait autrefois dans

quelles conditions devait se faire le recrutement de l’armée. On

procédait à un tirage au sort, et le nombre d’années de service qu’on

pouvait exiger de chaque soldat était limité. Ces règles sont tombées en

désuétude, et actuellement rien ne paraît plus arbitraire que la

désignation des personnes soumises au service militaire.

« Le recrutement, nous dit un agent consulaire, n’est autre chose qu’une

sorte de presse. Un capitaine arrive dans un village et s’adresse

d’abord au cheik. Ce dernier commence par éliminer les siens, puis il

présente le restant de ses hommes. Tout est pris, sauf ceux qui

consentent à payer une prime à débattre.

« L’année suivante, quelquefois dans la même année, un autre capitaine

vient ; il ne tient aucun compte de ce qu’a fait son devancier et les

mêmes abus recommencent sans qu’on s’occupe de l’âge, du mariage ou des

sommes déjà versées. »

M. Gellion-Danglar écrivait en juin 1867, à propos de l’insurrection

crétoise que l’Egypte était chargée d’étouffer : « Il y avait une presse

d’hommes pour l’armée égyptienne... Ce qu’il y a de plus admirable,

c’est qu’on ne craigne point de confier des fusils à des gens qu’on a

ainsi brutalement arrachés à leurs familles. »

M. Mac Coan — _Egypt under Ismaïl_ — disait, en parlant de l’état d’âme

des troupes en 1869 : « La disposition des troupes, dit-il, était une

source d’anxiété pour Son Altesse. Outre qu’elles avaient un arriéré de

plusieurs mois, elles se plaignaient de la mauvaise nourriture et des

durs travaux qui leur étaient imposés pour la construction des nouveaux

palais du vice-roi et autres embellissements. Le mécontentement grondait

chaque jour avec plus de force parmi les soldats et les officiers,

autour même du Palais d’Abdin. Pour décourager les autres, environ huit

ou onze officiers furent arrêtés une nuit et, après avoir été jugés par

une cour martiale purement nominale, ils furent sommairement exécutés le

lendemain matin à Zoulah, un village près du Caire. Quelques jours plus

tard, quatre hommes armés furent trouvés en train de rôder dans les

jardins du Palais du Ghezireh où résidait le khédive. En vertu d’un

ordre personnel de Son Altesse, ils furent fusillés sur les lieux et

leurs corps jetés au Nil. Dans toute autre armée au monde, pareille

rigueur aurait probablement provoqué une révolte, mais ici elle atteint

son but et tous signes apparents de désaffection cessèrent pour le

moment. »

Les fellahs furent ainsi victimes d’une injustice sociale aggravée par

une ingérence étrangère parfois insinuante et oppressive. Sous un régime

de terreur et d’absolutisme, toutes les protestations devaient se

réduire à un sourd mécontentement. Ce mécontentement se traduisait

tantôt par des révoltes individuelles durement réprimées dans les rangs

de l’armée, tantôt par une désertion en masse des paysans surchargés de

taxes ou maltraités, tantôt par des complots ou des attentats qui

provoquaient l’anxiété des autorités. Celles-ci cherchaient leur salut

dans un régime d’espionnage, de dénonciations et de bannissements à

Fazougli, une station sur le Nil Blanc, et de condamnations à mort

déterminées par le caprice du maître qui tient lieu de justice et de

loi.

Le _Progrès Egyptien_[103], qui paraissait à Alexandrie à cette époque,

étudiait les manifestations du mécontentement général et la formation de

l’opinion publique : « On ne peut pas dire, écrivait-il le 26 juin 1869,

qu’il existe en Egypte des aspirations publiques, que les Egyptiens

désirent quelque chose, — non pas que nous voulions prétendre que chaque

indigène pris séparément ne puisse ou ne sache manifester sa pensée ou

formuler sa plainte, etc... »

Le même journal disait, le 14 juillet 1869 : « Un voyage à

Constantinople (du vice-roi) dans les circonstances présentes serait

pour l’Egypte la menace d’une aggravation _d’impôts_... Il [le fellah]

est épuisé par toutes les sommes qu’on lui a successivement arrachées,

il est ruiné par la _corvée_, qui, à l’heure qu’il est, absorbe encore

une quantité innombrable de travailleurs dont les terres restent sans

culture. »

Le journal ajoute : « Sa résignation n’est déjà plus muette, chose

inouïe en Egypte ; le fellah est désaffectionné, il murmure, il rend

volontiers l’Européen confident de ses sujets de crainte. »

C’est alors que survint la crise turco-égyptienne de 1869. En mettant le

khédive aux prises avec le Sultan et en donnant à la puissance suzeraine

l’occasion de critiquer l’œuvre du vice-roi afin de le diminuer aux yeux

de ses sujets, cette crise contribua au réveil de l’opinion publique en

Egypte. Le khédive était accusé « d’avoir engagé la province dans des

dépenses folles par des voyages fréquents en Europe et par des commandes

de vaisseaux cuirassés qui dénotent chez lui l’intention de se proclamer

indépendant », d’avoir surchargé d’impôts les habitants de la province

confiée à son administration ; d’avoir invité en son nom les souverains

de l’Europe à venir assister à la cérémonie de l’ouverture du Canal de

Suez ; d’avoir envoyé un personnage (Nubar Pacha) qui prend abusivement

le titre de Ministre des Affaires étrangères d’Egypte pour négocier des

traités de commerce et la modification des capitulations, droits dévolus

au souverain seul ; et enfin d’avoir continué des préparatifs de guerre

sans aucune nécessité et « tout cela contrairement à la teneur des

firmans impériaux, et au détriment des habitants de la province

aujourd’hui réduits à la misère[104] ».

Ce langage, pourtant, ne pouvait trouver un écho favorable dans la

classe éclairée, d’autant plus que la Turquie alarmée menaçait de

nouveau l’autonomie de l’Egypte garantie par les traités de

1840-41[105].

En obligeant Ismaïl à se soumettre à la volonté du Sultan, l’Europe

rappela cette classe d’Egyptiens à la triste réalité de 1840.

Cependant, en regardant au dedans, les Egyptiens, à quelque classe

qu’ils appartinssent, ne pouvaient s’empêcher de constater les symptômes

de la débâcle auxquels faisaient allusion les protestations turques.

« Un incident s’est produit cette semaine à Alexandrie, écrivait le

_Progrès égyptien_, à propos de la lettre du vizir ; traduite en arabe,

elle a été affichée pendant la nuit à divers endroits de la ville et

notamment à la porte de diverses administrations publiques, à la porte

de la Daira vice-royale, rue Chérif-Pacha, où l’affiche est restée

jusqu’à 9 heures du matin. Nous avons vu des groupes d’Arabes

(Egyptiens) la lire et la commenter.

« Les passages relatifs aux dépenses excessives et aux _impôts qui

écrasent le peuple et qu’il ne peut plus supporter_, étaient surtout

l’objet de leurs commentaires. »

Le journal conclut : « Il y a là un symptôme dont le Gouvernement

égyptien aurait tort de ne pas tenir compte. Les Arabes (Egyptiens) ne

sont plus aussi désintéressés qu’on le croit de la politique. Ils se

tiennent à l’affût des nouvelles qui arrivent de Constantinople, ils

commentent, ils discutent l’affaire du conflit ; en un mot l’opinion

publique se forme chez l’Arabe ».

Il paraît qu’on avait aussi recours aux écrits anonymes, puisque le

_Progrès_ du 15 septembre signale le fait suivant : « Cette semaine, a

été clandestinement affiché sur les murs de la ville, un placard hostile

à S. A. le Vice-Roi, qui est une plainte faite au Sultan, au nom de 114

notables commerçants arabes du Caire et des villages ».

Le journal précise ensuite que « le placard ne porte pas les

signatures » et cela indique suffisamment que la liberté, de même que

l’égalité en Egypte, n’existait que de nom. A qui la faute ? Au Vice-Roi

mal conseillé par une minorité turque au pouvoir. Sous Saïd, son

prédécesseur, les Egyptiens avaient occupé de hauts postes dans les

rangs de l’armée et dans l’administration, et les Turcs n’étaient plus

la classe gouvernante.

Avec l’avènement d’Ismaïl, qui croyait à leur supériorité, les Turcs

prirent leur revanche. « Jusqu’à présent, écrivait encore le _Progrès

égyptien_, l’esprit turc a trop dominé dans les Conseils du Gouvernement

et s’est trop mis en travers des idées de progrès que le Souverain a

voulu appliquer dans le pays. »

Les Turcs, en effet, ne pouvaient favoriser le progrès en Egypte et

collaborer utilement à l’œuvre d’Ismaïl. Par leur nature, ils étaient

réfractaires au progrès ; toujours pleins de leur esprit de classe

dominante, ils traitaient les Egyptiens comme une classe inférieure ;

hier encore battus par les Egyptiens sur les champs de bataille de

Konyeh et de Nezib, ils voulaient maintenir l’Egypte sous leur tutelle.

Sans doute le même journal traduisait-il fidèlement le sentiment des

Egyptiens en disant encore : « La petite minorité turque qui gouverne,

qui administre, qui occupe tous les emplois, qui émarge au budget, ne

saurait toujours l’emporter sur la grande majorité des Arabes

(Egyptiens) qui cultive la terre, paye l’impôt et la corvée, donne son

argent, ses sueurs et son sang à l’Etat. »

En fait de liberté de presse, un seul journal politique _Wadinnil_

(1866-1878) paraissait à cette époque, mais il défendait les vues et les

intérêts du Vice-Roi qui le subventionnait. Un autre journal politique

hebdomadaire, _Nozhet-El-Afkar_, fut fondé au Caire en 1869 par deux

écrivains de talent, Ibrahim El Moelhy et Osman Galal, le traducteur des

œuvres de Molière et de La Fontaine, mais le second numéro de ce journal

à peine paru, le khédive en ordonna la suppression sur le conseil du

Ministre de la Guerre Chaïn Pacha — qui était Turc — « Il aurait, dit-

on, mis le Vice-Roi en garde contre l’agitation que pourrait provoquer

dans les esprits cette publication inopportune.[106] »

Ce fait est fort significatif. Et l’on ne saurait « ne pas reconnaître

que dans une grande partie du peuple, chez beaucoup de Pachas et chez

les chefs de la religion, il y a une grande désaffection pour le

Gouvernement et que le respect n’est plus le même[107] ».

La genèse de l'esprit national égyptien (1863-1882) · 第 9 / 26 段