pour but non pas de mener à bonne fin quelque entreprise utile mais
d’inventer quelque grief qui permît de rompre le contrat et de se
retourner contre le gouvernement pour obtenir une compensation. D’un
autre côté, quelque perte que subit l’étranger, même accidentellement et
par sa propre faute, tout, presque toujours, servait de prétexte pour
réclamer une indemnité. — Venait-il à être volé ? On reprochait au
gouvernement l’insuffisance de sa police. — Son bateau venait-il à
s’échouer sur le Nil ? Le gouvernement était responsable pour n’avoir
pas fait draguer le fleuve. On raconte qu’au cours d’une entrevue avec
un _concessionnaire_ européen, Ismaïl Pacha dit à l’un de ses
serviteurs : « Fermez cette fenêtre, car si monsieur venait à prendre
froid, cela me coûterait 10.000 livres. » Et c’est à peine s’il y avait
là une exagération.]
[Note 52 : Nubar disait que, de tous les travaux publics, seul le bassin
de radoub de Suez fut entrepris et achevé à cette époque (1867). Les
entrepreneurs furent MM. Dussaud, nés à Marseille. Le 20 octobre 1863,
ils conclurent avec la Compagnie du Canal de Suez un marché pour la
construction en blocs artificiels des jetées de Port-Saïd dans le délai
de quatre années. Antérieurement, ils avaient exécuté de grands travaux
dans les ports de Marseille, Alger et Cherbourg.]
[Note 53 : Tout en rendant justice à certains côtés de l’œuvre d’Ismaïl,
nous ne saurions oublier le programme que le vice-roi avait promis de
réaliser dans le discours prononcé à l’occasion de son avènement (note
de l’auteur).]
[Note 54 : Lorsque, par exemple, un Italien commet un meurtre son Consul
s’empresse de le rapatrier pour être jugé par les tribunaux italiens et
naturellement les juges sont souvent obligés d’acquitter le criminel
faute de preuves suffisantes.]
[Note 55 : Sir Alfred MILNER : _L’Angleterre en Egypte_.]
[Note 56 : « L’expérience des tribunaux mixtes permet d’affirmer qu’en
règle générale ils (les fellahs) sont fidèles à leurs engagements et ne
tâchent pas de dénier leurs dettes. Il faut s’étonner en effet qu’ils
mentissent si peu à la barre de ces tribunaux en face de leurs
adversaires impitoyables. » (_L’Egypte et l’Europe_, par un ancien juge
mixte.)]
[Note 57 : Voir le rapport adressé au khédive, en 1867, par son ministre
des Affaires étrangères Nubar Pacha au sujet des tribunaux mixtes.]
[Note 58 : Nubar, le ministre des Affaires étrangères d’Ismaïl, n’était
pas très favorable au projet du canal, convaincu qu’il était que le
canal, en attirant l’Angleterre en Egypte, nuirait aux intérêts de ce
pays. Ismaïl partageait probablement cet avis. « J’ai ouï dire qu’Ismaïl
s’opposa au creusement du canal ; il s’opposa à forcer ses sujets les
fellahs à travailler sans cesse à l’exécution d’un projet dont l’Egypte
tira peu de profit. Dans la suite cependant, il seconda l’œuvre avec
tous les moyens en son pouvoir. » _Baron de Kusel_, _An Englishman’s
Recollections of Egypt_ (1863-1887).]
[Note 59 : F. de Lesseps dans une interview avec M. Kingston. Voir
« Monarchs I have met ».]
[Note 60 : M. FARMAN : _Egypt’s Betrayal_.]
[Note 61 : Le gouvernement égyptien alléguait que, depuis le
commencement des travaux, les salaires qui avaient été payés aux
ouvriers et les rations qui leur avaient été fournies ne l’avaient pas
toujours été au taux déterminé par le règlement à la journée (0 fr. 86).
La Compagnie avait d’autant plus d’intérêt à augmenter considérablement
le nombre des ouvriers, que le mètre cube à extraire à sec lui coûtait
les deux tiers des frais nécessaires au creusement au moyen des
machines. D’un autre côté, l’Egypte était privée non seulement de 20.000
de ses enfants, mais encore de 40.000 en cours de route pour le canal ou
préparés au départ, tous indispensables pour son commerce, son industrie
et son agriculture qui avaient besoin de bras. Il en résultait des
pertes sérieuses pour l’Egypte nullement compensées par l’économie
réalisée par la Compagnie.]
[Note 62 : L’auteur anonyme de _l’Histoire financière de l’Egypte_,
depuis Saïd Pacha, dit que le droit strict fut du côté de la Compagnie.
On ne peut, toutefois, nier la façon adroite et subtile dont le
gouvernement plaida sa cause... On montrait les pauvres fellahs partant
du fond de la haute Egypte pour se rendre sur les chantiers du canal,
écrasés sous le fardeau des vivres et des outils dont ils étaient forcés
de se munir, mourants de fatigue et d’épuisement le long des chemins.
Les lecteurs quelque peu sensibles en pleuraient. Il y avait du vrai
dans ces tableaux navrants.]
[Note 63 : _Ferdinand de Lesseps, sa vie, son œuvre_, Alex. Bertrand et
Emile Ferrier.]
[Note 64 : _Une famille française. Les de Lesseps_, par Bridier (cité
par M. Charles-Roux).]
[Note 65 : L’auteur doit faire allusion ici à l’ouvrage intitulé
_Egypt_, de M. Stanley Lane-Poole.]
[Note 66 : « Dans le caractère d’Ismaïl il y avait peu à recommander, on
ne pourrait cependant pas retenir complètement l’admiration pour sa
grandeur de pensée et son intrépidité d’action. » _Present-Day Egypt_,
par _Frédéric Courtland Penfield_.]
[Note 67 : A cause de la rareté du verre importé de l’étranger à cette
époque les Egyptiens ne se servaient pas de vitrages pour la garniture
des fenêtres, et construisaient des mouchrabyas, sorte de fenêtres en
bois faisant saillie et laissant l’air et la poussière entrer librement
à travers des trous pratiqués de chaque côté.]
[Note 68 : On reproche à Ismaïl, par exemple, d’avoir été un grand
bâtisseur et surtout d’avoir construit des palais fort coûteux. D’après
un statisticien anglais, M. Mulhall (_Contemporary Review_, 1882),
Ismaïl aurait dépensé « plus d’un million de livres sterling sur la
construction de palais et de théâtres et sur l’entretien des souverains
européens ». Cela n’est pas exact. Aly Pacha Moubarek, ancien ministre
des Travaux publics, sous Ismaïl, nous donne, sur le coût de ces palais,
dans le tome I de son ouvrage _El-Khitat-El-Tewfikich_, des détails
précis : « Le palais El-Gizeh a coûté, dit-il, £ 1.393.374 ; le Palais
d’Abdin (résidence de S. M. le Roi), £ 665.570 ; le palais El-Gezireh, £
898.691 ; le petit palais d’Ismaïlia, £ 201.286 ; les autres palais (y
compris celui de Ramleh), £ 2.331.679. L’ensemble des dépenses dépasse,
par conséquent, cinq millions et demi de livres. »]
[Note 69 : _Monarchs I have met_, par _W. Beatty Kingston_. Ajoutons que
le plan du Caire avait été établi par un comité d’ingénieurs égyptiens
présidé par Mahmoud bey El-Falaky (surnommé l’astronome).]
[Note 70 : M. _Mulhall_, dans le _Contemporary Review_ (octobre 1882),
disait que les canaux du Nil dont Ismaïl a construit 112, doivent rester
toujours la plus grande œuvre de son règne, bien qu’ils ne soient pas
mentionnés dans le rapport de M. Cave.
« D’après M. Fowler, les excavations par rapport au travail du canal de
Suez, étaient de 165 à 100, et partant, ils vaudraient 28 millions
livres sterling (non 12 millions). Grâce à ces canaux la population
réussit à gagner sur le désert pas moins de 1.373.000 acres représentant
une récolte annuelle valant £ 11.000.000 ou une rente de £ 1.400.000 per
annum. »
Le canal Ibrahimieh, l’un des plus grands canaux du monde, fut creusé
par Bahgat Pachat et Ismaïl Pacha Mohamed. Il ressort d’une étude
consacrée au canal, en 1900, par un ingénieur égyptien, Mohamed effendi
Ismaïl, que le vice-roi Ismaïl Pacha ayant, au début du règne mis la
main sur 333.333 feddans (le feddan est à peu près un demi-hectare) au
nord de la ville d’Assiout, en Haute-Egypte, l’idée lui vint de creuser
un grand canal pour l’irrigation estivale de ces vastes domaines et
toutes leurs dépendances situées dans la région du Fayoum. L’ingénieur
Bahgat Pacha, alors inspecteur général de la Haute-Egypte, fut chargé de
l’étude du projet et, déjà en 1863, il établit le plan du canal dont il
commença l’exécution en 1867. Avec le concours de 100.000 ouvriers
travaillant deux mois, l’été, et deux mois l’hiver, la première partie
du canal d’Assiout à Maghagha, fut terminée en 1870 par Bahgat Pacha
auquel succéda Ismaïl Pacha Mohamed qui creusa la seconde partie du
canal, de Maghagha à Beni-Souef et de là à Achment, en 1872 et acheva en
même temps le creusement de branches importantes et la construction de
ponts et barrages nécessaires pour la bonne distribution des eaux. Le
canal Ibrahimieh, long de 268 kilomètres, et d’une largeur moyenne de 14
m. 05, a été un grand bienfait pour la Haute-Egypte. Il arrose, à lui
seul avec ses branches, pas moins de 650.000 feddans (350.000 hectares).
En outre, grâce à ce cannal, le vice-roi fonda des grands moulins à
cannes, dans les provinces de Minia, Assiout, Beni-Souef et Fayoum et
donna ainsi l’impulsion à la culture de la canne à sucre et à
l’industrie sucrière. Le canal et ses barrages, qui est une œuvre
purement égyptienne, avait acquis une réputation mondiale et de nombreux
Européens venaient assister aux travaux en cours. Sir John Fowler,
l’ingénieur anglais bien connu, disait à ce sujet : « Les touristes qui
viennent en Egypte visiter les antiquités feraient mieux de visiter ces
monuments modernes que sont le canal Ibrahimieh et ses barrages. »
D’autre part, le gouvernement américain, en 1870, demanda au général
Stone Pacha le tracé du canal et des barrages pour figurer à
l’exposition de cette époque.]
[Note 71 : Voici le tableau des principaux travaux publics de 1863 à
1879 donné par M. Mulhall dans son étude précitée sur les finances
égyptiennes :
-------------------+------------+-----------------------------------
TRAVAUX | COUT | OBSERVATIONS
-------------------+------------+-----------------------------------
Canal de Suez | £ 6.770.000|Après déduction de l’intér.
| |(5.328.000) et de la valeur
| |des actions achetées par
| |l’Angleterre (£ 3.977.000).
| |
Canaux du Nil |£ 12.600.000|8.400 miles à raison de £ 1.500 per
| |mile.
| |
Ponts | £ 2.150.000|430 ponts construits.
| |
Moulins à cannes | £ 6.100.000|64 moulins construits avec
| |machines, etc. (4 moulins par
| |chacune des 16 sucreries établies
| |par Ismaïl).
| |
Port d’Alexandrie | £ 2.540.000|Contrat Grienfield et Elliott.
| |
Bassin de Suez | £ 1.400.000|Dussaud Frères.
| |
Etablissement pour | £ 300.000|Prix accepté par le Syndicat de
la distribution | |Paris.
des eaux | |
d’Alexandrie | |
| |
Chemins de fer |£ 13.361.000|Longueur 910 milles.
| |
Télégraphes | £ 853.000|Longueur 5.200 milles.
| |
Phares | £ 188.000|15 construits.
| ----------|
|£ 46.264.000|
]
[Note 72 : E. de Léon, ancien consul général américain en Egypte, _The
khédive’s Egypt_.]
[Note 73 : Cette fabrique fut fondée en 1874. Dirigés d’abord par des
instructeurs européens, 400 ouvriers égyptiens s’initièrent au travail
et ne tardèrent pas à se passer de maîtres étrangers et travailler sous
un chef égyptien, feu Hosny bey, sous-directeur de l’imprimerie
nationale réorganisée par Ismaïl. Cette fabrique fournissait du papier
d’une qualité supérieure à l’imprimerie, aux administrations
gouvernementales, et au commerce, aujourd’hui tributaires de
l’étranger.]
[Note 74 : _An Englishman’s Recollections of Egypt_ (1863-1887), par
_Baron de Kusel_.]
[Note 75 : Le passage cité est pris dans un chapitre consacré aux
souvenirs de l’auteur, de 1872 à 1878.]
[Note 76 : Hans Resener, _l’Egypte sous l’occupation anglaise_.]
[Note 77 : « Il suffit de dire ici que le mérite principal du grand
progrès accompli récemment revient à la libéralité éclairée du khédive
lui-même, et aussi aux capacités administratives du ministre actuel
(Riaz Pacha), de son prédécesseur (Aly Moubareck Pacha) et de leur
infatigable inspecteur général, Dor bey, un gentleman suisse qui est
peut-être le spécialiste européen le plus habile dans le gouvernement
égyptien.
« Il est à regretter, cependant, que le système d’économies nécessitées
par les réformes financières des dernières années, ait été étendu à ce
département entraînant la réduction de 10.000 livres de son budget. »
(_Egypt as it is_, par McCoan, 1877.)]
[Note 78 : _North American Review_, 2 août 1907.]
[Note 79 : On lit, dans le _National_ du 9 janvier 1870 : « Le comité
directeur des écoles libres vient de clore la première année scolaire
(1868-1869) par un rapport adressé au prince héritier Mohammed Tewfick
Pacha qui s’est déclaré le protecteur.
« Les débuts de ces écoles furent modestes. Les cours d’adultes furent
ouverts le 1er avril 1868 avec 30 élèves, mais en juin ils étaient déjà
70, en juillet 150, en novembre 240, dont 59 Egyptiens, 52 Italiens, 21
Français, 20 Grecs, 24 Anglais, 32 Syriens, etc... Les cours sont faits
en français, en arabe et en italien...
« _Enfin ne vous semble-t-il pas que c’est une révolution complète et
radicale que de voir des écoles libres et gratuites sans distinction de
nationalité ni de religion s’implanter dans le sol de l’Orient et de
voir surtout un prince musulman s’en déclarer le protecteur ?_ »
C’est M. Dauphin, le directeur des écoles libres et gratuites qui fonda
la première école à Alexandrie sous le haut patronage du prince héritier
qui lui servait une allocation de 12.000 francs par an. Encouragé et
aidé par Ismaïl, il fonda au Caire, en 1873, une autre école dont le
succès fut encore plus grand que celui de l’école d’Alexandrie. Elle
comptait 486 élèves, dont 262 Egyptiens.]
[Note 80 : _E. de Léon_, _The khedive’s Egypt_.]
[Note 81 : La mise en état de défense de la côte de la Méditerranée a
été confiée à un ingénieur égyptien de haute capacité, Mahmoud Fahmy
Pacha, qui érigea 17 nouveaux forts entre Aboukir et Elborollos, et
répara les anciennes fortifications. C’est le même qui, en 1882,
fortifia près de Kafr-ed-Dawar, des positions reconnues expugnables.]
[Note 82 : L’annexion des régions équatoriales fut annoncée
officiellement par le gouvernement égyptien en 1871.]
[Note 83 : _L’Afrique Centrale_, expédition au lac Victoria-Nyanza et au
Makraka Niam-Niam, à l’ouest du Nil Blanc, par le colonel C. Chailé-Long
(traduit de l’anglais par M. de Pacy, Paris, Plon 1877).]
[Note 84 : M. Farman, ancien consul général des Etats-Unis au Caire,
disait dans _Egypt’s Betrayal_ : « Le budget de l’instruction, en 1872,
était de 400.000 dollars. En 1880, il fut réduit à 200.000. La somme
déduite fut précisément l’équivalent des appointements des douze
contrôleurs européens imposés au pays. »]
CHAPITRE III
=L’Opinion publique=
Les dures épreuves du règne d’Ismaïl eurent un résultat ; l’esprit
égyptien se réveilla et des idées nouvelles sociales et politiques se
formèrent et prirent corps dans un mécontentement général.
Nous avons vu déjà que le règne de Mohamed Aly — dont le règne d’Ismaïl
n’était que la continuation — favorisait le réveil de l’instinct
national. Le résultat le plus fécond de son œuvre fut probablement la
formation d’une élite égyptienne grâce à laquelle « la civilisation qui
émana de lui ne mourut pas avec lui » et les régénérateurs de l’Egypte
« se levèrent par centaines encouragés par celui qui fut pour eux plus
qu’un père ».[85]
Nous avons trouvé une brochure sur le règne de Mohammed Aly, rédigée en
anglais en 1838, par un Egyptien, Hassanaine Al-Besunee, alors étudiant
à Londres, et qui appartenait à la mission égyptienne de cette époque.
Voici sa conclusion intéressante et précise : « Pour conclure, dit-il,
s’adressant à Lord Palmerston, je crois avoir démontré par les remarques
précédentes que, quels que soient le caractère et la politique du
gouvernement égyptien comparés avec ceux de l’Europe civilisée, il saute
aux yeux de l’observateur le plus superficiel, qu’il est
considérablement amélioré et réformé, et que rien ne s’oppose à ce que
l’Angleterre accorde à l’Egypte le droit de devenir une nation
indépendante, et d’être placée sur un même pied d’égalité avec le
Brésil, le Mexique, la Colombie et la Grèce. C’est pourquoi je prie
instamment Votre Seigneurie de considérer cette question dans un esprit
favorable, ayant la conviction que la prospérité future de l’Egypte
dépend, dans une large mesure, de la reconnaissance de son indépendance
par l’Angleterre ».[86]
Cependant, sous Mohammed Aly l’idée politique restait encore vague.
« L’absence d’institutions populaires réelles, de tribunaux équitables
et de justes lois avait affaibli l’idée politique et l’avait réduite à
un sentiment très timide.
« Elle apparaissait comme une étoile en hiver ; mais, à peine née, elle
fut voilée aussitôt par des nuages. La preuve tangible de son existence
fut la promulgation de la loi d’Abdul-Megid qui garantissait aux sujets
du Sultan la sécurité, l’honneur et la propriété. Lorsque, malgré
l’opposition d’Abbas, son application fut étendue à l’Egypte, le
sentiment timide devint plus hardi. Le contact croissant avec l’Europe
et les Européens créa pour les Egyptiens un patriotisme de chez
eux. »[87]
Pour comprendre toute l’importance de cette loi, qui date de 1852, il
faut rappeler que le bon plaisir du vice-roi le poussait souvent à
traiter ignominieusement ses propres parents, à exiler les grands et les
riches aux confins du Soudan et de la Méditerranée. Les Egyptiens
étaient alors soumis à un régime de terreur et d’espionnage. Quant à
l’influence européenne, elle était plutôt combattue par Abbas qui
retirait aux commerçants européens les monopoles dont ils jouissaient —
exception faite de l’autorisation accordée à une Compagnie anglaise de
construire un chemin de fer entre Le Caire et Alexandrie — et renvoyait
les fonctionnaires étrangers.
C’est sous Saïd[88], esprit libéral et généreux, que leur influence se
fit sentir en Egypte. Les aventuriers européens trouvaient une proie
dans ce pays hospitalier[89]. Nubar Pacha avait l’habitude de dire :
« C’est au temps de Saïd que la débâcle a commencé ».
Mais il est bon de reconnaître que Saïd aimait le fellah, qui est
l’élément prépondérant de la nationalité égyptienne, et favorisait son
élévation dans l’armée et dans l’administration, à l’encontre de Mohamed
Aly, d’Ismaïl et de Tewfick qui donnaient la prépondérance à l’élément
turc. Sous Mohamed Aly, les Turcs formaient une sorte de noblesse à
laquelle on réservait exclusivement les brevets d’officiers. Saïd,
voulant créer une armée nationale, abolit les règles anciennes, autorisa
la promotion de simples soldats sortis du peuple au rang d’officiers et
forma ainsi un élément autochtone, capable de tenir tête à l’élément
turc dans le haut commandement de l’armée.
Arabi Pacha, dans ses Mémoires inédits, nous donne à ce sujet de curieux
renseignements dans un chapitre intitulé « les plus beaux jours de ma
vie » où il relatait les premières années de service entre 1854 et 1860,
date où, de simple soldat qu’il était, il fut promu lieutenant-colonel :
« J’ai été, dit-il, l’objet de la sollicitude de feu Mohammed Saïd... En
signe d’admiration il m’a fait présent, lors de son voyage en
Arabie[90], d’un ouvrage arabe édité à Beyrouth et intitulé « Histoire
de Napoléon Bonaparte ».[91] Il me parlait, à cette occasion, non sans
amertume, de la facilité avec laquelle les Français conquirent l’Egypte
et de la nécessité de protéger la patrie contre le joug de l’étranger.
La lecture de cet ouvrage m’a fait sentir le besoin réel d’un
gouvernement Constitutionnel en Egypte et je commençai depuis lors à
m’intéresser à l’histoire des peuples occidentaux.
« Ce sentiment se fortifia encore davantage lorsque j’entendis un
discours prononcé par Saïd Pacha, à la suite d’un banquet offert à Kasr-
el-Nil, aux ulémas, aux membres de la famille régnante, aux officiers de
l’armée et aux dignitaires du royaume : « Mes amis, disait le Vice-Roi,
j’ai médité sur les conditions de ce peuple égyptien opprimé, humilié et
asservi dans son histoire par les peuples de la terre. Il a passé sous
le joug des dominateurs de toute espèce tels que les Pasteurs, les
Assyriens, les Perses, les Libyens, les Soudanais, les Grecs et les
Romains. Mais l’Egypte n’était pas au bout de ses peines, car, après
l’apparition de l’Islam, elle fut conquise tour à tour par les Ommiades,
les Abassides, les Fatimites, les Kurdes, les Circassiens, les Turcs et
les Français de Bonaparte.
« C’est pourquoi j’estime, en tant qu’Egyptien, qu’il est de mon devoir
d’entreprendre l’éducation de ce peuple et le rendre capable de se
passer du concours des étrangers. Je suis décidé à réaliser cette
idée. »
Après ce discours, dit Arabi, les Princes et les Grands s’en allèrent
étonnés et mécontents. Les Egyptiens, par contre, rayonnèrent de joie et
d’espérance. Personnellement, je pensais que ce discours devait être
considéré comme la première pierre de « l’Egypte aux Egyptiens » et que
Mohamed Saïd pouvait être regardé, à juste titre, comme le promoteur de
la renaissance nationale égyptienne ».
Malheureusement la rareté des imprimés, surtout politiques, ne permet
guère de connaître suffisamment le sentiment des Egyptiens pendant la
première moitié du XIXe siècle. La presse de l’opposition ne parut en
Egypte qu’en 1877.
Parlant de la liberté individuelle, Mohammed Abduh, l’ancien Grand-
Mufti[92] du Caire, écrivait judicieusement le 19 avril 1881 : « Les
gouvernements [précédents] considéraient les habitants comme du bétail
dont ils disposaient à leur gré. Nul n’était libre de ses mouvements ou
de ses pensées. Les populations des villes étaient soumises à une
étroite surveillance dans leurs actes et leurs paroles et le
gouvernement avait souvent recours à une sorte de « presse » qui
consistait à opérer nuitamment une descente de police dans des
établissements soupçonnés d’abriter des individus en train de commettre
l’adultère ou de consommer des boissons défendues. Les gens étaient
muselés par la tyrannie, à tel point qu’on ne pouvait discuter un sujet
scientifique ou ouvrir une controverse religieuse, sans risquer
d’encourir l’accusation de sacrilège ou d’impiété, ou d’offense grave
contre la personne d’un gouvernant, et de s’exposer à un châtiment sans
merci.
« Cet état de choses dura jusqu’à ce que des gens ayant vécu en contact
avec la civilisation occidentale, où règne la liberté individuelle,
vinssent rétablir en Egypte cette liberté, en lui imposant toutefois
comme limite les rapports entre gouvernants et gouvernés. En touchant à
ces rapports les citoyens pouvaient trouver la mort, la prison ou
l’exil. Ainsi, au lieu de limiter l’autorité par la loi, on a maintenu
l’esclavage sous le couvert d’une liberté factice. D’autant plus que les
gens, n’étant pas habitués à cette liberté, se jetèrent dans le
dérèglement des vices et dans l’ivrognerie. Et la corruption des mœurs
gagna du terrain parmi la population sous le couvert de la liberté
d’action.
« Il y avait aussi, à côté de cette liberté d’action, une prétendue
liberté de pensée concernant les croyances et les doctrines religieuses.
Grâce à cette liberté nombre de gens osèrent manifester publiquement des
choses contraires à la religion et nullement basées sur des principes.
Décidément cette liberté boiteuse dont se vantent les sages n’a pas eu
de résultats louables. »
Il est certain que, sous Ismaïl, il se produisit un relâchement de mœurs
provoqué par l’exemple du souverain lui-même qui déploya un faste sans
précédent, bâtit des palais et donna des fêtes et des bals. Ce
relâchement était aussi une conséquence naturelle des lois par trop
despotiques et contraires au progrès subies par les Egyptiens sous les
règnes de Mohammed Aly et d’Abbas.
Cependant on ne saurait oublier qu’en ce qui concerne les Européens, le
gouvernement égyptien était incapable d’appliquer les règlements
nécessaires. « Ici, les capitulations, dit Lord Milner, aussi bien pour
ce qui concerne la répression du vice que pour ce qui touche à la
réparation des dommages, opposent au progrès leur solide barrière ;
qu’il s’agisse, dans les questions de moralité publique, de la fermeture
des tripots et des maisons mal famées ou de la surveillance de la vente
des boissons enivrantes, ou bien, dans les questions d’intérêt général,
de la conservation des digues ou des canaux ou de la sanction des
mesures sanitaires les plus élémentaires, les mêmes difficultés se
présentent, et que l’on veuille tenter de prévenir la fabrication de la
fausse monnaie, ou que l’on veuille simplement réglementer le
stationnement des fiacres, c’est toujours la même vieille histoire.