Ismaïl poursuivait parallèlement deux politiques connexes, l’une ayant

pour but l’affranchissement de l’Egypte de la suzeraineté turque et son

expansion dans le Soudan, l’autre, la transformation de l’Egypte par

l’exécution d’un vaste plan de réformes. Pour réaliser la première,

surtout en ce qui concerne la Turquie, il comptait malheureusement sur

la finance plutôt que sur la force des armes, n’ayant pas oublié la

leçon de 1840. Et dès 1866 il faisait des démarches à Constantinople

pour obtenir en premier lieu le droit d’entretenir une grande armée et

une forte marine, d’avoir des représentants à l’étranger, et de conclure

des traités avec les Puissances. Ces demandes, qui irritèrent le sultan,

furent mal accueillies et Ismaïl fut obligé de se modérer et d’envoyer,

l’année suivante, Nubar Pacha, avec mission d’obtenir un nouveau firman

accordant au vice-roi le titre de khédive et le droit d’introduire les

réformes nécessaires et de conclure avec les Puissances des conventions

concernant les douanes, le commerce et la police des étrangers. Grâce à

ce firman l’Egypte réalisa son indépendance intérieure et pouvait

s’engager dans l’œuvre de réforme avec plus d’assurance.

Dans le domaine des travaux publics, après le canal de Suez, on peut

citer l’embellissement de deux capitales. En fait, Ismaïl a fait du

Caire et d’Alexandrie une création moderne dans le dessein d’attirer les

Européens et d’acclimater la civilisation en Egypte ; il y avait là,

assurément, un grand élément de progrès matériel et moral pour les

générations futures. M. Arthur Rhoné, qui était membre honoraire de

l’Institut Egyptien, dans son ouvrage intitulé : « L’Egypte, à petites

journées, Le Caire d’autrefois », dessine « la physionomie si

particulière de l’Egypte de 1865 que l’Europe n’avait pas encore

métamorphosée. C’est presque encore le moment, dit-il, où l’on pouvait

la saisir en sa couleur franchement orientale. »

« Dans le cours des années suivantes le nouveau vice-roi Ismaïl Pacha,

travailla sans relâche à lui imprimer un caractère de plus en plus

européen. »

M. Rhoné trace le tableau suivant du Caire : « Lorsqu’à la fin de 1864

il nous fut donné de voir l’Egypte, Le Caire était encore dans toute sa

splendeur arabe et musulmane. Pas une maison à cinq étages, pas un

trottoir, pas un réverbère. Au pied d’innombrables mosquées de tous les

âges, couraient des rues sinueuses et abritées, animées par une foule

joyeuse et bariolée. Les effendis, les marchands, qui rougiraient

aujourd’hui de se mettre autrement qu’en costume européen, se

prélassaient encore dans leurs longs caftans soyeux, dont les reflets

chatoyants ajoutaient à l’harmonie générale ; une suite ininterrompue de

mouchrabyas[67] s’enfonçaient dans la perspective des rues jusqu’au

prochain tournant au-dessus duquel pointait quelque élégant minaret. La

dignité de l’alignement a supprimé ces mouchrabyas.

« Désormais, le voyageur n’apercevra plus guère que de vastes trouées,

des boulevards démesurément larges et indéfiniment longs, bordés de

constructions _banales_, où les tramways peuvent se donner libre

carrière. »[68]

Dans un autre chapitre, le même auteur écrit : « Les grands bazars du

Caire ne sont composés que de petits bazars, tout comme la ville qui,

peuplée de 400.000 habitants, n’est qu’une réunion de petits quartiers

de trois ou quatre rues fermées par des portes : ce sont ces _jolies_

arcades, à découpures de pierres fleuronnées qui font un tableau de

chaque entrée de ruelle et que les malheureux chiens n’osent franchir,

sous peine d’être dévorés par leurs concitoyens du quartier voisin. Si,

vers le soir, vous assistez à une poursuite furieuse, c’est quelque

jeune imprudent de la race canine qui, à la faveur de l’obscurité, a cru

pouvoir enfreindre la consigne. »

Tel était Le Caire à cette époque. Voyons maintenant l’aspect que

présentait Le Caire vers 1876, à l’époque de la visite de M. Kingston :

« Le Caire, dit-il, est une magnifique illustration des nobles desseins

qui animèrent le règne d’Ismaïl Pacha en Egypte. Sans qu’on eût touché

en rien à son pittoresque, si rare et si beau, on l’avait purgé, quand

je le vis (en 1876), de la plupart des abominations qui souillent

presque n’importe quelle ville de l’Orient. On l’avait paré, purifié, on

avait répandu les bienfaits de la lumière, de l’air, de l’eau potable et

des égouts, ces derniers même tout à fait remarquables pour une ville

musulmane... Ismaïl s’est, à n’en pas douter, fait voler des sommes

énormes de la façon la plus inique et la plus honteuse ; il s’est attiré

dans cette œuvre une foule d’embarras. Son peuple a quelque chose à

faire voir en retour de son argent. Il ne serait pas difficile de faire

la preuve que, à un ou deux millions de livres près, chaque piastre des

vastes sommes empruntées à des capitalistes étrangers sous le règne

d’Ismaïl — bien entendu, du numéraire qui a été versé par eux au Trésor

égyptien — a été dépensée pour des travaux publics qui ont augmenté

merveilleusement le bien-être du pays et fait prendre au développement

de ses ressources un élan irrésistible. »[69]

El-Gezireh, sur les bords du Nil, lieu enchanté des poètes, avait été

créé par Ismaïl avec sa forêt et ses palais, à l’image du Bois et des

Champs-Elysées. Il donnait, au Caire, la terre gratuitement à toute

personne qui s’engageait à bâtir une maison dont le coût ne serait pas

inférieur à 30.000 francs, et la ville fut ainsi couverte de palais, de

jardins, de places publiques, d’avenues, au lieu de ruelles étroites,

obscures et malpropres.

Ce n’est pas tout. De nombreux statisticiens compétents anglais et

américains estiment qu’entre 1863 et 1875, outre l’achèvement du canal

de Suez et la transformation du Caire et d’Alexandrie, 112 canaux d’une

longueur de 8.400 miles furent ajoutés aux 44.000 miles déjà

creusés[70]. Le grand canal du Caire à Ismaïlia — long de 218 km. coûta

50 millions de francs. Aux 246 milles de chemins de fer déjà existants

il ajouta plus de 960 milles ; aux 350 milles de télégraphie il ajouta

plus de 5.000 milles ; 430 ponts, y compris le pont de Gezireh considéré

comme l’un des meilleurs du monde, furent construits. Il entreprit dans

les deux ports d’Alexandrie et de Suez de grands travaux qui lui

coûtèrent 4 millions de francs ; 15 phares furent également élevés sur

les côtes de la Méditerranée et de la mer Rouge. Dans leur ensemble ces

travaux absorbèrent plus de 46 millions de livres sterling[71]. Il en

résulta un accroissement du cinquième au moins de la terre cultivable et

les exportations, qui étaient de £ 4.454.000, furent évaluées, vers la

fin du règne, à £ 13.810.000. « On a répété à cor et à cri que le

khédive a emprunté et accumulé une dette de quatre-vingt-dix millions et

n’a rien à montrer pour cela que des palais en plâtre et en bois — une

accusation aussi injuste que fausse et téméraire. — La vérité est que

les progrès dans les travaux publics commencés et complétés en Egypte

durant les douze dernières années _ont été merveilleux et sans égal dans

aucun autre pays_ quatre fois plus grand que l’Egypte par sa population

et son étendue. »[72]

Le _Times_, de son côté, écrivait le 27 septembre 1879 : « L’Egypte a

fait des progrès étonnants sous Ismaïl Pacha. Il développa les

ressources matérielles de l’Egypte avec tous les moyens en son pouvoir.

Chemins de fer, ports, et le canal furent son œuvre. Il chercha à

améliorer l’agriculture par l’introduction de nouvelles graines et

nouveaux procédés et s’employa de son mieux à réformer l’administration

judiciaire et exécutive dans ses Etats. »

Grâce aux travaux de canalisation et à l’introduction de machines

modernes, l’agriculture, de même que le commerce et les arts, prit un

bel essor.

Le vice-roi eut la même sollicitude pour le progrès d’une industrie

nationale. C’est ainsi qu’il fonda à Fouah une fabrique de bonnets et de

couvertures pour l’armée, une fabrique de papier à Boulac[73], deux

fabriques de draps à Choubra et Boulac, des moulins à cannes en Haute-

Egypte, des fabriques d’armes et de munitions et des fonderies.

Ismaïl créa également une administration des postes, sur un modèle

admiré par des témoins de marque. Le baron de Kusel, autrefois

contrôleur général anglais des Douanes en Egypte, dit[74] : « Les Chini

frères (italiens) introduisirent le premier système postal en Egypte.

Vers 1820 ils organisèrent un service splendide pour distribuer des

lettres ou numéraire, etc... En ce temps-là il était nécessaire

d’envoyer aux villages des quantités de dollars or et argent pour

l’achat du coton, car il n’y avait pas de banques, alors, à l’intérieur

du pays.

« Des courriers indigènes étaient employés entre les villages de

l’intérieur ; le Nil et les canaux furent utilisés, et lorsque le chemin

de fer fut construit entre Le Caire et Alexandrie il fut également

utilisé. Avec le temps le monopole tenu par Chini Frères acquit de

l’importance : le Gouvernement égyptien décida de racheter la concession

pour une grosse somme d’argent. _A présent le service postal égyptien

est unique au monde_. »[75] C’est en 1865 que fut créée une

administration spéciale des postes sous la direction de Muzzi bey. De

nombreux bureaux furent établis dans les régions desservies par les

paquebots égyptiens. Le Congrès de Berne, en 1874, admit l’Egypte dans

l’Union Postale et laissa le gouvernement libre d’abolir les postes

étrangères établies en Egypte. « Cette administration, dit _M. Hans

Resener_, fut organisée avec un succès tel que les puissances

européennes adhérèrent à la suppression des postes spéciales qu’elles

avaient dans le pays, chose qui n’a pas été réalisée en Turquie jusqu’à

présent.

« Seule, la France, pour des raisons politiques, avait conservé ses deux

postes à Alexandrie et à Port-Saïd. Des bureaux égyptiens furent

également fondés dans les principales villes du Soudan, et le voyageur

pouvait aller en toute sécurité au delà de Khartoum et recevoir le

courrier que portaient régulièrement des bateaux à vapeur jusque dans la

région équatoriale. Il y avait aussi des postes égyptiennes en Turquie

d’Europe, en Turquie d’Asie, à Geddah, à Smyrne, à Beyrouth, à Kavala, à

Salonique. Sur toute l’étendue du territoire égyptien les différentes

régions étaient liées par des lignes télégraphiques, dont la ligne du

Soudan mesurait à elle seule 3.943 km. »[76]

Dans le domaine de l’instruction, « il faudrait un volume, dit M.

Farman, pour donner l’historique des réformes introduites sous son règne

pour la diffusion de l’enseignement ». Ismaïl établit 4.632 écoles sous

la haute direction de MM. Dor et Rogers.[77] Le nombre des élèves dans

les écoles publiques, sous Mohamed Aly, fut de 3.000 ; sous Ismaïl ce

nombre augmenta de 60.000 et atteint 89.893 en 1873. Sous Saïd il y eut

en tout 185 écoles, et le budget devint £ 80.000, et le revenu des

terres rachetées à la Compagnie du canal de Suez fut consacré au

maintien de l’enseignement gratuit. Parmi les écoles créées par Ismaïl

on peut citer : l’école polytechnique (fondée en 1866), l’école

vétérinaire (fondée en 1867 et supprimée en 1879), l’école de

comptabilité (fondée en 1867 et supprimée en 1873), l’école d’arpentage

(fondée en 1867), l’école d’arts et métiers (fondée en 1868), l’école

d’arts militaires (fondée en 1868 et supprimée en 1872), l’école de

peintres (fondée en 1869 et supprimée en 1871), l’école de droit (fondée

en 1868), l’école d’égyptologie (fondée en 1870 et supprimée en 1875),

l’école de jeunes filles (fondée en 1873), l’école normale (fondée en

1873). Toutes les écoles primaires et nombre d’écoles supérieures créées

par Ismaïl ont survécu à son règne malgré les embarras financiers, et

rendent encore au pays des services inestimables. « Influencé par sa

troisième femme, une femme d’un grand savoir, écrit M. George S.

Batcheller, ancien juge mixte américain, le khédive Ismaïl fit bâtir de

vastes établissements scolaires pour l’enseignement supérieur de jeunes

filles musulmanes, mais cette institution qui promettait, fut supprimée,

comme mesure d’économie, en 1876, à la suite de l’ingérence anglo-

française dans les affaires financières de l’Egypte.

Une mesure « économique » semblable donna lieu à la suppression des

grandes écoles pour les enfants des soldats, établies par le général

Stone Pacha, le chef américain de la maison militaire d’Ismaïl. »[78]

Ismaïl encouragea, également, toutes les initiatives privées[79], dans

l’intérêt du bien public. C’est ainsi qu’il autorisa, en 1869, la

formation d’une Société présidée par Arif Pacha et qui se proposait de

propager les lumières. Cette Société, qui comprenait parmi ses membres

Ibrahim El-Moelhy bey, le premier et le plus grand écrivain de l’Egypte

contemporaine, publia des œuvres oubliées et rénova l’étude de la

science et des lettres arabes.

Ismaïl envoya aussi des missions égyptiennes en France et remit en

honneur cette institution abandonnée depuis Mohammed Aly et qui donna à

l’Egypte une élite distinguée. « Le progrès de l’enseignement, pendant

le règne d’Ismaïl, dit M. de Léon, a été vraiment remarquable, et il

serait considéré comme tel dans tous les pays du monde. »[80]

Sur la demande du vice-roi, le gouvernement français envoya en 1864 un

groupe d’officiers présidé par le colonel _Mircher_ pour organiser les

écoles militaires d’où sortirent les meilleurs officiers égyptiens.

Quinze de ces officiers furent envoyés en France faire un voyage

d’études et, après leur retour, formèrent l’état-major de l’armée

égyptienne, commandé par le colonel américain Stone. C’est sur le

conseil du général Sherman qu’Ismaïl amena en Egypte trente ou quarante

officiers américains pour lui donner « une armée capable ». Pour cette

armée, le gouvernement fonda, en 1866, deux revues militaires dans le

dessein « de mettre les officiers, sous-officiers et soldats au courant

des événements politiques et militaires qui se répercutent à travers le

monde. »

Cette armée a fait ses preuves sur les champs de bataille dans toutes

les guerres soutenues par la Porte. Et lorsque la crise turco-égyptienne

éclata, en 1869, le khédive d’Egypte, menacé par la Turquie, était prêt

à lui faire la guerre. Les puissances européennes intervinrent de

nouveau et obligèrent Ismaïl à céder et à livrer à la Turquie cinq

vaisseaux de guerre qu’il fit construire pour le compte de l’Egypte à

Toulon et à Trieste. Parlant de l’attitude des puissances, le _Progrès

Egyptien_ dit, le 29 janvier 1870 : « Elles ont exigé que l’Egypte

cédât ; mais le conflit aura cependant eu cela de bon pour le pays qu’il

aura démontré la promptitude avec laquelle le gouvernement peut

organiser, équiper et instruire _une armée qui, certes, ferait bonne

figure à côté des armées européennes_, la facilité avec laquelle elle

peut fortifier, armer, en un mot, mettre en état de sérieuse défense ses

frontières. »[81]

Ismaïl réorganisa, de même, la marine égyptienne. Il y avait sur le Nil

un service de bateaux à vapeur (dont 28 sur 58 étaient réservés aux

domaines du Khédive). Il y avait également une flotte égyptienne de

guerre composée de 18 bateaux, et, sans l’opposition de la Turquie,

l’Egypte, avec ses nouveaux dreadnoughts de France et d’Autriche, eût

possédé une flotte puissante. En revanche, sa flotte marchande défiait

toute concurrence étrangère. La Compagnie « Magidieh », fondée le 1er

février 1857 par Saïd, fut remplacée en 1863 par une nouvelle Société

« Aziziah », dont les paquebots desservaient la Syrie, la Grèce, l’Asie

Mineure, les Dardanelles, Gallipoli, Constantinople, et les ports de la

Mer Rouge. Avec le développement de la Compagnie, tous les anciens

officiers et soldats de marine sans travail purent réintégrer des places

sur les paquebots égyptiens au nombre de 19 dans la Méditerranée et de

10 dans la Mer Rouge. Grâce à cette organisation, l’Egypte n’était plus

tributaire de l’étranger pour sa navigation ; son commerce profita de

l’affluence des produits étrangers dans ses ports, et le service des

postes acquit de la régularité et s’étendit sur des régions lointaines

en Afrique, en Asie et en Europe. Les actionnaires de la Compagnie

étaient Egyptiens, mais en 1873 Ismaïl racheta les actions et affecta au

service du gouvernement la nouvelle « Compagnie Khédiviale des Postes ».

Grâce à cette armée et à cette marine, Ismaïl put entreprendre sa

politique d’expansion en Afrique. En 1868, il envoya le gouverneur

général du Soudan égyptien, Ismaïl Pacha Ayoub, à la tête d’une armée

pour conquérir le Haut-Nil et les régions du Darfour.

D’autre part, le khédive décida l’abolition de la traite. En conférant à

Samuel Baker le pouvoir de gouverneur général de ces provinces, en 1869,

il disait dans son firman :

« Considérant que l’humanité réclame la suppression de ces chasseurs

d’esclaves, une expédition est organisée afin de soumettre à notre

autorité des contrées situées au sud de Gondokoro, de supprimer la

traite, et d’établir un système de commerce, etc. »

Cette expédition dans l’Afrique Centrale[82] dura quatre années, et en

1873 un successeur fut donné à Samuel Baker : le colonel Gordon, nommé

gouverneur général des provinces équatoriales d’Egypte, accompagné par

le colonel américain Chaillé-Long comme chef de l’état-major de l’armée

d’expédition, et le lieutenant Hassan Wassif, officier de l’état-major

de l’armée, nommé aide de camp. Enfin, moyennant un tribut annuel,

Ismaïl obtint du Sultan, en 1866, les principautés de Suakin et de

Mossaouah, et en 1875 Zaïla et Berber sur la Mer Rouge.

Ajoutons qu’il envoya de nombreuses expéditions dans l’intérieur de

l’Afrique pour explorer les différentes régions de la Mer Rouge et des

sources du Nil et en dresser les cartes.

Pour démontrer l’intérêt attaché par les sociétés de géographie à

l’œuvre d’Ismaïl, citons Chaillé-Long lui-même dans l’introduction de

son ouvrage[83] : « Dans la soirée du 21 juillet 1875, en réponse à une

invitation de la Société de Géographie de Paris, j’eus l’honneur de

parler devant elle d’un sujet qui a excité en France, comme dans tout le

reste de l’Europe, le plus vif intérêt et une profonde sympathie : les

expéditions au centre de l’Afrique.

« Malte-Brun, votre illustre géographe, a dit avec justesse que

« l’Egypte rattache l’Afrique au monde civilisé » et que « l’Afrique est

maintenant la dernière partie du monde civilisé qui attende de la main

des Européens le joug salutaire des lois et de l’éducation. » Quoique

l’homme qui s’est dévoué à cette grande tâche ne soit pas un Européen,

il ne mérite pas moins, par l’élévation de son âme et la largeur de ses

idées, d’être placé au premier rang parmi ceux qui ont contribué aux

progrès de notre siècle et qu’on peut appeler les pionniers de la

civilisation. Il ne vous est pas inconnu ; le monde entier rend justice

au génie d’Ismaïl Pacha, khédive d’Egypte, qui, s’inspirant à la fois

des idées de Mehemet-Ali et des traditions de l’époque romaine, a

couronné les splendeurs de son règne par la solution victorieuse du

problème des sources du Nil, etc., etc.

Notons encore que le vice-roi fonda en 1874 la Société de géographie au

Caire. Il encouragea également la science de l’égyptologie et

subventionna Mariette, Maspéro, et d’autres savants pour la fouille et

la conservation des monuments. Il dota aussi l’Egypte d’un Opéra, d’une

bibliothèque nationale, d’un observatoire, et même d’un parlement qui,

créé en 1866, joua un rôle prépondérant dans le mouvement précurseur de

1879.

Vers la fin du règne, le khédive Ismaïl disait : « L’Egypte n’est plus

en Afrique. Nous faisons partie de l’Europe ! » Nous ne faisions que

trop partie de l’Europe, dont l’Egypte subissait depuis 1876 le contrôle

puis la main-mise.

Depuis 1876, tout stagnait ou tombait dans le marasme : plus de travaux

publics, réduction de l’armée et congédiements d’officiers dénués de

toutes ressources, plus d’expéditions dans l’Afrique Centrale (l’Egypte

même commençait à abandonner certains territoires chèrement acquis),

fermeture d’un grand nombre d’écoles publiques[84] en Egypte et au

Soudan ; renvoi de fonctionnaires égyptiens qu’on remplaçait par des

Européens ; impositions de nouvelles taxes aux paysans affamés.

En un mot, toute l’administration du pays se disloquait et certaines

branches de cette administration accusaient un déficit budgétaire sur

les années précédentes. Napoléon dit dans ses Mémoires : « Il n’est

aucun pays où l’administration ait plus d’influence qu’en Egypte sur

l’agriculture et par conséquent sur la population. Sous une bonne

administration le Nil gagne sur le désert, sous une mauvaise le désert

gagne sur le Nil ». C’est une vérité dont toute l’histoire de l’Egypte

depuis la plus haute antiquité n’est qu’une démonstration éclatante.

Ismaïl avait créé l’organisation administrative moderne, assuré

l’entretien des nombreux canaux laissés par son aïeul et fait creuser de

nouveaux canaux qui ont fécondé la Haute-Egypte et ajouté le cinquième

des terres cultivables.

Mais ses embarras financiers allaient en augmentant et l’administration

publique s’en ressentait. Les enquêteurs anglais, depuis 1876,

dénonçaient la mauvaise administration dans ses rapports avec le

désordre financier. Cependant, depuis cette date, l’administration

égyptienne était en fait gérée par de hauts fonctionnaires anglais. Tout

en reconnaissant la part de responsabilité d’Ismaïl, on ne peut pas, en

toute justice, le rendre seul responsable du chaos financier et

administratif qui a marqué la fin de son règne. Ce chaos a pesé sur

toute la vie de l’Egypte pendant de longues années et soumis

l’occupation anglaise, dans sa période du début (1882-87), à une dure

épreuve.

Grâce à la liquidation financière de 1880, une période d’ordre et de

tranquillité allait s’ouvrir. Mais le mal était si profond que les

réformes accomplies ultérieurement par le Contrôle européen paraissaient

tardives et peu fondamentales. La révolution de 1881-82 semblait

inévitable : « Les causes de déconsidération accumulées autour du

khédive (Ismaïl), dit le baron des Michels, l’amoindrirent peu à peu aux

yeux de ses sujets jusqu’au jour où l’on devait, par un acte brutal, le

chasser enfin de son trône et de son pays. Les symptômes de

mécontentement qui se manifestaient depuis quelque temps au sein de la

population indigène se transformèrent alors en révolution déclarée.

C’était le moment psychologique qu’attendaient nos alliés. »

La révolution fera le procès d’Ismaïl et le rendra responsable de toutes

les calamités qui s’abattirent sur le pays. Quoi qu’il en soit, l’œuvre

d’Ismaïl a accéléré le mouvement civilisateur en Egypte et restera son

titre le plus authentique à la reconnaissance des Egyptiens.

[Note 41 : Cité par Lord CROMER dans _Modern Egypt_.]

[Note 42 : Avant la création de la marine à vapeur les communications

avec l’Egypte étaient lentes et de longue durée.]

[Note 43 : Ils sont divisés en chapitres, _Capitula_.]

[Note 44 : Charles ROUX : _L’Isthme et le Canal de Suez_, 2 vol. in 8o,

1901, 516, 550 pages.]

[Note 45 : _Idem._]

[Note 46 : NICOLAS NOTOVITCH : _L’Europe et l’Egypte_.]

[Note 47 : _Louis XIV_ (cité par Ch. Roux).]

[Note 48 : En 1740 la France comptait au Caire onze maisons de commerce

et cinquante négociants ; la Grande-Bretagne y était représentée par

deux Anglais.]

[Note 49 : Revue des Deux Mondes, 1876.]

[Note 50 : Nubar Pacha, d’origine arménienne, est un des grands hommes

de l’Egypte contemporaine. Son habileté, sa souplesse et son

intelligence faisaient de lui un diplomate retors. Il fit ses études en

France et, dès son retour en Egypte en 1846, il fut employé comme

interprète au Palais. Il devint bientôt secrétaire d’Ibrahim et

l’accompagna dans ses voyages à Constantinople et en Europe. Sous Saïd

il fut pendant quelque temps directeur des chemins de fer mais dut

quitter bientôt l’Egypte. Il ne tarda pas à être rappelé par Ismaïl pour

lui servir à Constantinople d’agent et de négociateur chargé de régler

le différend avec la Compagnie du Canal de Suez et d’obtenir de la Porte

de nouvelles concessions concernant l’indépendance administrative de

l’Egypte. A la suite de succès assez appréciables dans des questions

aussi délicates, Ismaïl le désigna comme ministre, et le chargea de

négocier avec les Puissances l’institution de tribunaux mixtes.]

[Note 51 : Lord Milner disait dans « L’Angleterre en Egypte » : _Il est

difficile de se faire une idée du manque absolu de scrupules avec lequel

sous le règne d’Ismaïl notamment les agents diplomatiques usèrent de

leur influence pour exiger de la faible Egypte qu’elle donnât

satisfaction même aux demandes les plus extravagantes_.

La genèse de l'esprit national égyptien (1863-1882) · 第 7 / 26 段