« L’affluence des étrangers qui vont chercher fortune à Alexandrie n’y

mène pas la société la plus recommandable. Un grand nombre d’entre eux

sont des déclassés de la pire espèce : les uns perdus d’honneur et de

débauche, les autres brouillés avec les tribunaux de leurs pays,

banqueroutiers, gens de sac et de corde, piliers de tripots, aventuriers

prêts à tout faire. Les coups de couteau ne sont pas rares dans le pays,

et l’on cite des vols à main armée, en plein air, accomplis avec une

audace inouïe et _couverts d’une impunité plus extraordinaire encore_.

Quant à _la classe plus civilisée_ qui ne donne pas dans ces excès et

sait éviter de se compromettre avec les lois, _l’une de ses plus

fructueuses industries, qui échappe à la justice, était l’exploitation

des indemnités vice-royales_. L’habileté consistait à attirer le vice-

roi dans le piège d’une concession, d’une commande de fourniture et de

lui réclamer ensuite la plus grosse somme possible en compensation d’un

préjudice imaginaire. Cette spéculation était fort en honneur au temps

de Mohamed Saïd Pacha, dont la libéralité dédaigneuse se laissait

volontairement tromper. On l’a fort pratiquée sous le gouvernement

d’Ismaïl, moins facile à exploiter. »

Nubar[50], le ministre d’Ismaïl, eut alors l’idée de _simplifier_ la

justice par un nouveau système de réforme judiciaire fondé sur _l’unité

de législation, l’unité de juridiction et l’unité d’exécution_. Dans sa

pensée, l’indépendance de l’Egypte ne pouvait dépendre de telle ou telle

concession, chèrement obtenue de la Porte, mais d’une Egypte forte et

bien administrée. Une bonne administration était impossible tant qu’il y

avait à côté du Gouvernement Egyptien 17 consulats — dont relevaient

150.000 Européens et dont l’autorité respective était au moins égale à

l’autorité du khédive lui-même. Dès 1867, Nubar, autorisé par le khédive

à obtenir des puissances l’adhésion au projet des tribunaux mixtes,

adressa au Gouvernement Ottoman un rapport en ce sens communiqué, en

même temps, aux ambassadeurs européens à Constantinople. Nubar

expliquait l’injustice dont souffrait le pays. Il disait entre autres

choses : « Il suffit de rappeler que le Gouvernement Egyptien a payé en

quatre ans P. T. 7.200.000 livres (18 millions de francs) à titre

d’indemnités aux Européens. _Le payement de cette somme énorme est dû

uniquement à la pression des Consuls Européens_. »[51]

Les travaux d’utilité publique furent souvent _interrompus et restèrent

inachevés, car le gouvernement était aux prises avec des difficultés

provenant des indemnités réclamées par les entrepreneurs européens_.[52]

Voici encore un témoignage intéressant. En 1869 se forma, au Caire, une

commission internationale présidée par Nubar Pacha et composée des

consuls généraux : MM. de Chreiner, Teremin, Hal, Tricou, Stanton, de

Martino, de Lex représentant respectivement l’Autriche-Hongrie, la

Confédération de l’Allemagne du Nord, les Etats-Unis, la France et

l’Angleterre, l’Italie, la Russie, et de MM. Pietri, consul juge à

Alexandrie (commissaire pour la France) ; Ph. Francis, juge à la Cour

suprême de S. M. Britannique à Constantinople (commissaire pour

l’Angleterre) ; G. Giaccone, conseiller à la Cour Royale d’appel de

Brescia (commissaire pour l’Italie), et N. Obermuller, vice-consul de

Russie à Alexandrie (commissaire pour la Russie).

Dans le rapport de cette commission qui a siégé neuf fois du 28 octobre

1869 au 5 janvier 1870 pour l’examen des réformes proposées par le

Gouvernement égyptien, on lit :

« ...Il arrive fréquemment aussi que l’exécution des sentences souffre,

malgré la volonté sincère qu’a le Consul de les exécuter, des

difficultés insurmontables, quand par exemple, un étranger condamné à

quitter un local ou à livrer un objet litigieux remet le local ou

l’objet litigieux en la possession d’un étranger, d’une autre

nationalité que lui.

« Dans ce cas, celui qui a gagné son procès une première fois est obligé

de demander à un second tribunal consulaire un nouveau jugement, dont

l’exécution peut donner lieu aux mêmes difficultés et ainsi

indéfiniment.

« Les inconvénients qui viennent d’être signalés pèsent autant, et plus

peut-être, sur les étrangers que sur les indigènes ; ils sont de nature

à éloigner les étrangers de l’Egypte _et, sous ce rapport, le

gouvernement égyptien est fondé à dire qu’ils portent au pays un

préjudice considérable en le privant de s’adresser aux entrepreneurs

sérieux auxquels il voudrait confier ses grands travaux publics_.

« Mais la conséquence la plus fâcheuse pour le gouvernement égyptien qui

découle de la multiplicité de juridictions, est qu’il ne lui est pas

possible de faire observer les lois sur les brevets d’invention, sur la

propriété industrielle, sur les marques de fabrique, _parce que chaque

consulat, en ces matières, appliquerait sa propre législation et que

l’industrie et la richesse du pays souffrent de cette impossibilité._ »

Ces travaux, certes, étaient une cause d’endettement et de conflits pour

Ismaïl qui, non sans imprudence, avait hâte de développer les ressources

du pays. Cette situation inextricable et déplorable, à tous égards, dura

jusqu’en 1876, année où toutes les puissances adhérèrent à la création

des tribunaux mixtes, après neuf ans de démarches et de concessions, et

où l’administration subit le contrôle européen. Ismaïl n’est-il pas

justifié, dans une certaine mesure, de faire, le 16 février 1876, à M.

Kingston, correspondant du _Daily Telegraph_, les déclarations

suivantes :

« Quand je montai sur le trône, dit-il, j’examinai la situation avec le

plus grand sérieux. Je m’étais fait une résolution avant tout de

développer les ressources de l’Egypte et d’améliorer le sort du peuple.

Pour exécuter ce projet, il était facile à voir que je ne pouvais me

passer de dépenser beaucoup d’argent. Coup sur coup je me mis à

plusieurs entreprises coûteuses, sans reculer devant les sacrifices

momentanés pourvu que j’arrivasse à mon but, sûr que j’étais que tôt ou

tard nos avances nous seraient payées vingt fois.[53]

« Voilà comment je me suis lancé dans des embarras qu’on ne cesse de me

reprocher dès lors. Eh bien : quand j’eus développé certains côtés de

mon œuvre, que je considérais comme des nécessités de vie pour la

réalisation de mes idées, je me trouvai alors aux prises avec les

difficultés financières. »

Ismaïl explique ensuite que la marche à suivre pour lui était double :

d’un côté, faire reposer la justice sur une base ample et solide

reconnue et par ses sujets et par les peuples civilisés ; d’un autre

côté, mettre l’ordre dans les finances et s’acquitter peu à peu de ses

dettes.

« Il saute aux yeux, continue Ismaïl, qu’il aurait fallu avoir perdu le

sens, pour tenter de mettre en règle définitivement mes affaires

financières, tant que les institutions judiciaires en Egypte étaient

telles que ni l’indigène ni l’étranger ne pouvaient s’assurer que

justice leur fût rendue ; tant que la vénalité florissait d’un côté et

la pression de l’arbitraire de l’autre. Quel espoir que les capitalistes

étrangers me prêtassent l’appui que je ne pouvais trouver que hors de ce

pays, tant qu’on pouvait, avec vérité, reprocher à l’Egypte d’être un

pays où le premier droit qu’apporte en naissant tout être humain — le

droit à la justice — n’avait pas force de loi, si même il était

reconnu ? De là deux choses à faire, il est clair que la plus urgente

était la réforme judiciaire, et qu’il fallait commencer par là. Comme

vous savez il ne m’a fallu pas moins de huit ans, toujours à harceler, à

presser, remuant le ciel et la terre, pour obtenir des tribunaux comme

je les eus enfin. J’ai rencontré l’opposition sous toutes les formes, on

a entravé ma marche par tous les obstacles possibles ; _il m’a semblé

par moments que les nations mêmes qui tirent le plus d’orgueil de

l’administration de la justice chez elles, faisaient ce qu’elles

pouvaient pour empêcher l’Egypte de jouir de ces bienfaits dont elles

estiment si haut le prix_. Il n’en est pas moins vrai que mes embarras

financiers ne faisaient que croître.

« Mes critiques, ajoute Ismaïl, ne devraient pas oublier ces

circonstances-là. »

La loi de ces tribunaux était le Code Napoléon légèrement modifié. Les

attributions limitées aux juridictions civiles et commerciales étaient

incomplètes dans un sens, et exagérées dans un autre ; incomplètes du

fait que les procès criminels continuaient, comme auparavant, d’être du

ressort des autorités consulaires et il y a là évidemment une lacune

regrettable[54] ; exagérées du fait de l’insertion d’une loi donnant

droit à tout étranger d’intenter un procès contre le khédive ou son

gouvernement en cas de contestation et spécifiant que le gouvernement

lui-même devait exécuter l’arrêt de justice. Ces tribunaux étaient

préférables sans doute aux anciennes autorités au point de vue

judiciaire, mais du point de vue politique, en rendant le souverain

égyptien justiciable devant des juges étrangers nominalement nommés par

lui, ils portaient atteinte à la souveraineté de l’Etat.

Cette institution constituait aussi un puissant élément international et

surtout français en Egypte. Elle contribuait beaucoup à propager et

développer la culture française en Egypte et à élever le niveau

intellectuel du barreau égyptien. Elle comprend trois tribunaux de

première instance siégeant à Alexandrie, au Caire et à Mansoura ; dans

chaque tribunal il y a cinq juges, dont trois Européens et deux

Egyptiens. Il y a en outre une Cour d’appel composée de onze

conseillers, dont sept étrangers et quatre Egyptiens. Les langues des

plaidoiries étaient d’abord le français et l’italien, auxquelles

l’anglais fut ajouté ultérieurement.

Quant aux résultats de ce système judiciaire, il est certain que le

résultat principal — qui consistait à faciliter l’exécution du grand

plan d’agriculture et de travaux publics établi par Ismaïl pour la

régénération de l’Egypte — ne fut pas atteint à cause des

tergiversations interminables des puissances et de la mauvaise politique

financière d’Ismaïl. D’autre part, même le résultat escompté après la

création tardive des tribunaux ne fut atteint qu’à demi parce qu’une

_idée politique_ avait présidé en partie à leur formation : « Les

magistrats n’ont pas été toujours bien choisis ; le code et la procédure

ne sont pas, à tous égards, bien appropriés à l’état du pays ; _les

jugements dans beaucoup de cas, se sont ressentis de certaines tendances

personnelles ou politiques_, mais la juridiction elle-même n’a pas

réalisé seulement une immense amélioration par rapport à l’ancien état

de choses, elle a présenté à l’Egypte un exemple nouveau d’équité et

familiarisé l’esprit public avec le spectacle, jusque là inconnu, d’une

justice méthodique, impartiale et incorruptible.[55]

En fait de « spéculation de procès inaugurée par voie diplomatique

contre le gouvernement » les tribunaux ont été, généralement, un

bienfait pour le pays. Dans un procès où l’on revendiquait 30 millions

de francs, les tribunaux mixtes accordèrent 1.000 livres au demandeur.

Mais les paysans surchargés de taxes n’étaient pas à l’abri de l’usure

ruineuse, tant l’ignorance favorisait l’apposition des cachets sur des

_sanads_ (contrats) en bonne et due forme avec des intérêts composés et

très élevés. En cas de différend, les paysans _légalement_ responsables

étaient souvent dépossédés de leurs terres[56]. Le 13 mars 1882, M.

Campbell disait à la Chambre des Communes en parlant de ces tribunaux :

« Bien qu’ils ne se trouvassent que dans les centres européens, ils

exercèrent la juridiction sur toute l’Egypte. Quoique utiles, ils furent

très dispendieux, il s’ensuivit que la justice absolue, à cet égard,

n’était pas faite au peuple égyptien. Ils possédèrent, en outre, des

pouvoirs très étendus et l’exécution de leurs arrêts contre les

indigènes pouvait entraîner la vente de leurs terres. Il est à craindre

que la terre ne tombât graduellement entre les mains des prêteurs. Bien

plus, ces tribunaux furent en réalité placés au-dessus du gouvernement

d’Egypte. Et c’est à cause du fait que le gouvernement du pays leur

était soumis que l’ingérence européenne avait créé la position critique

où se trouvent actuellement les affaires égyptiennes. »

Cependant, il faut reconnaître que ces tribunaux, institués dix ans plus

tôt, « auraient épargné à l’Egypte, avec des déboires pécuniaires, des

événements politiques qui en ont été la conséquence ». Peut-être aussi

auraient-ils épargné au pays les obstacles sans nombre que les

capitulations opposaient aux réformes administratives de toute nature et

à la marche du progrès. Situation d’autant plus regrettable que le

« gouvernement égyptien se rendait compte que le progrès ne pouvait

venir que de l’Europe et désirait ardemment profiter à l’élément

européen et en profiter et lui confier l’exécution de ses grands travaux

pour le plus grand bien de son commerce et de son agriculture, et aussi

faire appel aux capitalistes européens pour l’accomplissement d’œuvres

utiles et fructueuses. Mais il se voit, d’un autre côté, incapable de

réaliser son plan de régénération et force lui est d’abandonner le pays

à son sort ».[57]

Il est juste de dire qu’Ismaïl, au milieu des mailles serrées des

capitulations dans toute l’Egypte et des difficultés créées par

l’élément européen, a pu réaliser de grandes réformes dans tous les

domaines.

Après la réforme judiciaire, dont le succès n’a pas répondu à l’attente,

on peut citer le canal des deux mers. En montant sur le trône Ismaïl se

montra favorable à F. de Lesseps et à son œuvre. « Personne n’est plus

canaliste que moi, disait-il, mais _je veux que le canal soit à l’Egypte

et non pas l’Egypte au canal_. » Ce mot résume toute la pensée d’Ismaïl

mais, l’Angleterre a voulu que l’Egypte soit au canal[58].

_Financièrement_ « Ismaïl a dépensé plus de 16 millions de livres qu’il

a dû emprunter, et emprunter à de gros intérêts, pour achever le canal

de Suez, au plus grand bénéfice de l’Egypte ».[59] Ce point est

corroboré par M. Farman, ancien consul général des Etats-Unis au

Caire[60] : « _L’Egypte, disait-il, d’après l’estimation la plus

modérée, paya, en sus du coût de ses actions dans le canal, au moins la

moitié du coût originel du canal_. Pour ses pertes de vies et d’argent,

l’Egypte n’a rien reçu. Le canal est non seulement un réel mais un grand

dommage pour son commerce. Elle avait, autrefois, un immense trafic par

terre, complètement perdu maintenant. Son premier emprunt eut pour but

de procurer de l’argent à la Compagnie du canal de Suez. Elle a payé

l’intérêt généralement à un taux très élevé. » Mais on ne saurait trop

répéter que l’absence d’un gouvernement fort en Egypte est l’origine

principale de tous les maux. Ce gouvernement existât-il, l’Egypte eût pu

trouver dans le canal le principe d’une nouvelle grandeur.

Pour donner un exemple de ces dépenses, il suffit de relater le litige

survenu entre la Compagnie et Ismaïl. Les 18 et 20 mars 1863, F. de

Lesseps et le gouvernement égyptien venaient de signer deux conventions

relatives à la construction du canal d’eau douce du Caire à l’Ouady et à

la participation du gouvernement égyptien dans la souscription du

capital de la Compagnie. Mais Ismaïl réserva à la Porte, où l’influence

anglaise était prépondérante, la solution du problème du point de vue

international pour se mettre à l’abri du conflit anglo-français à propos

du canal.

On sait que, du temps de Saïd, l’hostilité de la Porte et ses réserves

concernant le projet du canal avaient causé l’interruption des travaux

de la Compagnie et le manque de souscripteurs pour couvrir le capital de

la Compagnie. Saïd, tenant à honneur l’exécution d’une œuvre à laquelle

son nom serait attaché, souscrivit aux 177.642 actions restantes. Il

avait aussi laissé à son successeur un héritage de concessions libérales

contenues dans les firmans de 1854 et 56 telles que « l’abandon à la

Compagnie des terrains du domaine public aujourd’hui incultes qui

seraient arrosés et cultivés à ses frais », et « l’établissement d’un

canal d’irrigation approprié à la navigation fluviale du Nil, joignant

le fleuve au canal maritime » et « l’exécution des travaux par des

ouvriers dont les quatre cinquièmes au moins seront égyptiens. »

Ismaïl, en s’adressant à Constantinople, espérait probablement se

couvrir de l’autorité du Sultan pour se débarrasser des concessions

qu’il jugeait onéreuses. En effet, au mois de juillet 1863, Nubar-Pacha

partit pour Constantinople et proposa au Grand-Vizir de rétrocéder au

gouvernement égyptien les terres concédées par Saïd, de réduire au

chiffre de 6.000 le nombre des ouvriers qui était de 20.000[61] et

d’augmenter les redevances que la Compagnie payait au gouvernement

égyptien. Le grand-vizir confirma ces propositions et en exigea

l’acceptation par la Compagnie qui, dans un moment critique, s’en remit

au haut patronage de l’empereur. De son côté, le vice-roi demandait à Sa

Majesté de « régler amiablement et définitivement toutes les questions

en litige ». Sur les conclusions d’une commission réunie par F. de

Lesseps pour étudier ces questions, Napoléon III rendit sa décision

arbitrale, le 6 juillet 1864.

La sentence dépossédait la Compagnie du droit d’obliger le gouvernement

égyptien à lui fournir les ouvriers nécessaires. En outre, la Compagnie

devait rétrocéder au gouvernement égyptien les 60.000 hectares qu’elle

possédait dans l’isthme à titre de _concession_. Elle perdait également

son droit de propriété sur le canal d’eau douce, _mais elle en

conservait la jouissance pendant toute la durée de la concession_

(quatre-vingt-dix-neuf ans).

Mais, en compensation des _concessions_ retirées, et outre les avantages

déjà acquis par la Compagnie, le gouvernement égyptien était tenu de

verser à la Compagnie, à titre d’indemnités et par annuités, la somme de

84 millions de francs.

« Cette sentence, au dire de M. Farman, étonna les juristes de toute

l’Europe[62]. » D’après M. Charles-Roux, « l’indemnité ne devait pas

être désagréable à F. de Lesseps. »

De Lesseps parlait de l’autorité et la haute équité de cette

intervention ». Toutefois, M. Charles-Roux a fait une réserve : « F. de

Lesseps exagérait un peu, écrivait l’auteur de _L’Isthme et le Canal de

Suez_, il ne disait pas combien il avait été affecté par l’article de

l’arbitrage qui obligeait à la restitution de la plus grande part des

concessions territoriales. _De ce sol mis à la disposition de la

Compagnie il avait rêvé la transformation par une colonisation

méthodique_. Ses projets étaient anéantis par la décision qu’avait

inspirée la jalousie d’adversaires effrayés à la pensée que, dans un

avenir plus ou moins long, _on verrait sans doute se grouper sur le

domaine de la Compagnie une population régénérée, dont les sympathies

seraient acquises à la France_. »

_Politiquement_, cette entreprise destinée à abréger de moitié la

distance entre l’Occident et l’Orient du globe attira l’Angleterre en

Egypte. _Militairement_, elle fut indirectement la cause principale et

immédiate de la défaite d’Arabi en 1882, car Arabi, avec sa crédulité

exagérée, comptant sur les assurances réitérées de F. de Lesseps, ne

voulait pas bloquer le canal et laissa aux Anglais « la porte ouverte ».

On rapporte que sir Garney Wolseley, commandant en chef de l’armée

britannique, a dit lui-même plus tard : « Si Arabi avait suivi son idée

de bloquer le canal, nous serions encore à présent en pleine mer, à

bloquer l’Egypte. Vingt-quatre heures nous ont sauvés. »

Tout cela contraste cependant avec les résultats prévus dans le mémoire

de M. de Lesseps à S. A. Mohammed Saïd Pacha, vice-roi d’Egypte (15

novembre 1854). « Pour son règne, disait-il, quel beau titre de gloire !

Pour l’Egypte, quelle source intarissable de richesses ! Les noms des

souverains égyptiens qui ont élevé les Pyramides, ces monuments inutiles

de l’orgueil humain, restent ignorés. Le nom du prince qui aura ouvert

le grand canal maritime de Suez sera béni de siècle en siècle jusqu’à la

postérité la plus reculée. » Ce prince fut Ismaïl et l’ouverture

solennelle du canal de Suez eut lieu le 17 novembre 1869.

« Dans les annales de notre siècle, de tous les siècles peut-être, on ne

retrouverait pas une cérémonie dont le caractère ait été plus grandiose

et l’objet salué par des acclamations plus sincères, plus unanimes.[63]

« Tout était réuni dans cette solennité pour parler à l’esprit, à

l’imagination, à l’âme. Sur cette terre d’Egypte, l’un des berceaux de

l’humanité, le monde moderne manifestait sa puissance sous la forme la

plus saisissante et la plus durable. La science réveillait de son

antique sommeil la terre des Pharaons et traçait à la civilisation une

route pacifique et féconde à travers les sables du désert. Attendue avec

le plus vif et le plus curieux intérêt, l’inauguration du canal de Suez

avait attiré en Egypte, de tous les points de l’Europe et du globe, un

grand concours de spectateurs...

« La presse universelle, la science, les arts, le commerce et

l’industrie, toutes les forces intellectuelles et actives des nations,

avaient dans cette foule leurs représentants illustres et autorisés et,

comme pour donner tout son relief à cette fête du travail et de la

conquête pacifique, les souverains, les princes, les ambassadeurs

attitrés des puissances venaient la présider et conduire eux-mêmes une

manifestation inouïe jusqu’alors dans les fastes du monde. »[64]

L’impératrice Eugénie, l’empereur François-Joseph, le comte Andrassy, M.

de Beust, le prince et la princesse des Pays-Bas et tous les autres

spectateurs furent les hôtes d’Ismaïl. Il est certain que, sans l’aide

et les sacrifices de Saïd et d’Ismaïl, cette entreprise géniale, devant

l’opposition systématique de la Turquie et de l’Angleterre, était vouée

à un échec. D’autre part, la solennité des fêtes consacrée par la

présence des têtes couronnées n’est pas due seulement à la munificence

d’Ismaïl et à l’importance mondiale de l’événement ; mais encore et

surtout au prestige qu’avait acquis le « Napoléon de l’Orient » en

Europe. Le canal de Suez symbolisait la grandeur du règne et évoquait

toute l’œuvre d’Ismaïl. C’était la réalisation de ce qu’on appelait

alors _la plus grande idée du siècle_.

M. Dicey, dans son _Histoire des Khédives_, écrivait : « Dans un

excellent résumé de l’histoire d’Egypte[65] paru en Angleterre en 1877,

le caractère d’Ismaïl est ainsi sommairement présenté :

« Un homme d’une habileté indiscutable, doué d’une rare énergie

administrative, pleinement conscient de l’importance de la civilisation

occidentale, dévoré par l’ambition propre au petit-fils de Mohammed Aly,

l’Egypte n’a pas eu son égal depuis la conquête arabe. »

« J’avoue qu’il m’est difficile, disait M. Dicey, de comprendre que

cette appréciation ait pu être formée précisément l’année suivante après

la mission Cave. Mais si elle avait été écrite en 1869, année de

l’ouverture du canal de Suez, je pense que la plupart des étrangers au

courant des affaires égyptiennes auraient reconnu sa vérracité. »[66]

La genèse de l'esprit national égyptien (1863-1882) · 第 6 / 26 段